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UHS. ISy =r, 32^ 




I 



SOUVENIRS, 



IMPRESSIONS, 



t 



PENSEES ET PAYSAGES, 

PENDANT 

UN VOYAGE EN ORIENT 

(1832—1833), 

ou 
NOTES D'UN VOYAGEUR, 

PAR 



i M. ALPHONSE DE LAMARTINE, 

Membre de PAcad^mle Francaiie 




EN DEUX VOLUMES. 

TOME II. 

SECONDE £DITI0N. 



LONDRES: 
EDWARD CHURTON^ 86, HOLLES STREET, 

CATENDISH SQUARE. 

J. B. BAILLIERE, 219, REGENT STREET* 

1838. 




LOND RE S : 
IICIIULZK KT CIR. 13, POLAND STRBRT. 



SOUVENIRS 



PENDANT 



UN VOYAGE EN ORIENT, 



1832—1833 



PAYSAGES 

ET PENSfiES EN SYRIE. 

Lb 28 Mars je pars de Bayruth pour Balbek et Damas ; 
la caravane se compose de vingt-six chevaux, et huit ou dix 
Arabes k pied, pour domestiques et escorte. 

£n quittant Bayruth^ on monte par des chemins creux, 
dans un sable ronge^ dont les bords sont festonn^s de toutes 
les fleurs de I'Asie ; toutes les formes, tous les parfums du 
printemps : nopals, arbustes ^pineux aux grappes de fleurs 
jaunes comme Tor, semblables au genSt de nos montagnes ; 
vignes se suspendant d'arbre en arbre; beaux caroubiers, 
arbres ^lafeuille d'uki vert noir et bronz^, aux rameaux 
entrelac^, au tronc d'une ^orce brune, polie, luisante, le 
plus bel arbre de ces climats : on arrive apr^ une demi- 
heure, au sommet de la presqu'ile qui forme le cap de Bay- 
ruth ; elle se termine en pointe arrondie dans la mer, et sa 
base est formee par une belle et large plaine, travers^e par 
le Nahr-Bajrruth. Cette plaine, arros^e, cultiv^e, plant^e 
partout de beaux palmiers, de verts m^ers, de pins k la 
cime large et touffue, vient mourir sous les premiers rochers 
dn liban. Au point culminant de la plaine de Bayruth 

TOMS II. 1 



2 VOYAGE EN ORIENT. 

a'itend la magnifique sc^ne de Fakar-el-Din ou Facardin : 
c'est la promenade de Bayruth ; c'est ]k que les cavaliers 
turcs, arabes, et les Enrop^ens^ vont exercer leurs cbevaux 
et courir le dj^rid ; c'est ]k que j'allais tous les jours moi- 
mlme passer quelques heures k cbeval, tant6t courant sur 
les sables deserts qui dominentl'borizonbleu et immense de 
la mer syrienne, tant6t, au pas, rSvant sous les allies de& 
jennes pins qui eouvrent ime partie de ce promontoire : c'est 
le plus beau lieu que je connaisse au monde; — des pins gi- 
gantesques, dont les troncs vigoureux, Hg^ement inclin^er 
sous le vent de mer, portant comme des ddmes leurs t^tes 
larges et arrondies en parasols, sont jet^s par groupes de 
deux ou de trois arbres, ou sem^s isol^ment de vingt pas en 
vingt pas, sur un sable d'or que perce, ^ et Ik, un l^ger du- 
vet vert de gazon et d'an^mones. Us fiirent plant^s par Fa- 
kar-el-Din, dont les merveilleuses aventures ont r^pandu la 
renomm^e en Europe: ils gardent encore son nom. Je 
voyais tous les jours, avec douleur, un heros plus modeme 
renverser ces arbres qu'un autre grand hommeavait plant^s. 
Ibrahim-Pacha en faisait couper quelques-uns pour sa ma- 
rine ; mais il en reste assez pour signaler au loin le promon- 
toire, k Toeil du navigateur, et k Fadmiration de lliomme 
^pris des plus belles scenes de la nature. 

C'est de \k qu'on a, selon moi, la plus splendide apparition 
du liban : on est k ses pieds, mais assez ^oign^ cependant 
pour que son ombre ne soit pas sur vous, et pour que I'ceil' 
puisse I'embrasser dans toute sa hauteur, plonger dans I'obs- 
curite de ses gorges, discemer I'^cume de ses torren9.<et 
jouer librement autour des premiers c6nes dont il est flan- 
qu^, et qui portent ehacnn un monastic de maronites^ au- 
dessus d'un bouquet de pins, de cadres, ou de noirs cypr^. 
— Le Sannin, lacime la plus ^ev^e et la plus pyramidale du 
Liban, domine toutes les cimes inferieures, et forme, avec 
sa neige presque ^temelle, le fond majestueux, dor^, violet, 
rose, de I'horizon des montagnes qui se noie dans le firma- 
ment, non comme un corps solide, mais comme une vapeur, 
une fom^e transparente, k travers lesquelles on croit distin- 
guer I'autre c6t^ du ciel ; ph^nom^ne ravissant des mon- 
tagnes d'Asie, que je n'ai vu nulle part aiUeurs, et dont je 
jouis tous les soirs sans m'en rendre raison. Du c6t^ du 



TOTAOB EN ORIENT. 3 

midi, le liban H^abaisse graduellement jusqu'au cap avanc^ 
de Ssade, autrefois Sidon; ses cimea ne portent plus de 
neige que 9k et 1^, sur deux ou trots cimes plus ^oign^es et 
plus ^lev^es que les autres et que le reste de la cbaine liba- 
nienne : elles suivent, comme une muraiUe de ville ruin^e^ 
taiit6t s'^evant, tantdt s'abaissant^ la ligne de la plaine et 
de la mer, et vont mourir dans la vapeur de Toccident, vers 
les moDtagnes de Galilee, aux bords de la mer de G^n^sa- 
reth^ autrement le lac de Hb^riade. Du c6t^ dn nord» vous 
apercevez un coin de la mer qui s'avance, comme un lac 
dormant, dans la plaine, cacb^e k demi par les verts massifs 
de la ravissante colline de San-Dimitri, la plus belle colline 
de la Syrie. Dans ce lac, dont vous n'apercevez pas la 
jonction avec la mer, quelques navires sont toujours a Tan- 
cre, et se balancent gracieusement sur la vague, dont I'^cume 
vient mouiUer les lentisques, les lauriers roses et les nopals. 
— De la rade, un pont construit par les Romains d'abord, et 
restaure par Fakar-el-Din, jette ses arches, levees en ogives, 
sur la rivi^e de Bayruth, qui court k travers la plaine, oh 
elle repand la vie et la verdure, et va se perdre non loin dans 
larade. 

Cette promenade est la demi^re que je fis avec Julia. 
Ella montait pour la premiere fois un cheval du desert que 
je lui avais ramen^ de la mer Morte, et dont un domestique 
arabe tenait la bride. Nous ^tions seuls ; la joumee, quoi- 
que de Novembre, ^tait ^clatante de lumi^re, de cbaleur et 
de verdure. Jamais je n'avais vu cette admirable enfant 
dans une ivresse si complete de la nature, du mouvement, du 
bonbeur d'exister, de voir et de sentir ; elle se toumait k 
chaque instant vers moi pour s'^crier ; et quand nous e^mes 
fait le tour de la colline de San-Dimitri, traverse la plaine et 
gagne les pins oil nous nous arrlt&mes : — ^N'est-ce pas, me 
dit-elle, que c'est la plus longue, la plus belle et la plus de- 
licieuse promenade que j'aie encore faite de ma vie ? — H^as 
oui ! et c'^tait la demiere ! — Quinze jours apr^s, je me pro- 
menais seul et pleurant sous les mSmes arbres, n'ayant plus 
que dans le coeur cette ravissante image ae la plus celeste 
creature que le ciel m'ait donn^e k voir, k poss^der et k 
pleurer. — Je ne vis plus ; — ^la nature n'est plus animee pour 
moi par tout ce qui me la faisait sentir double dans Tame 

1* 



4 VOYAGE XN ORIENT. 

de men enfant :— je la regarde encore ; elle ravit toujours 
mes yeux, mais eUe ncsoul^ve plus mon coeur ; on si elle le 
soul^ve k mon insu par minutes, par instans, il retombe 
au8sit6t froid et bris^ sur le fond de tristesse d^solante et 
d'amertume oii la volpnte de Dieu I'a plac^ par tant de pertes 
irreparables. 

Du c6t^ du couchantjT I'oeil est d'abord arr^t^ par de leg^res 
collines de sable, rouge conune la braise d'un incendie, et 
d'ou s'^eve une vapeur d'un blanc rose, semblable k la re- 
verberation d'une gueule de four allum^ : puis, en suivant 
la ligne de Thorizon, il passe par-dessus ce desert et arrive 
h la ligne bleu fonc^ de la mer, qui termine tout, et se fond 
auloin, avec le ciel, dans une brume qui laisse leur limite in- 
decise. Toutes ces collines, toute cette plaine, les flancs de 
toutes les montagnes, portent un nombre infini de jolies 
maisonnettes Isoldes, dont cbacune a son verger de miUiers, 
son pin gigantesque, ses figuiers, et, ^ et Ik, par groupes 
plus compactea et plus frappans pour Tceil^de beaux villages, 
ou des groupes de monastlres, qui s'^l^vent sur leur pi^des- 
tal de rocbers, et r^percutent au loin sur la mer les rayons 
jaunes du soleil d'Orient. — Deux k trois cents de ces monas- 
teres sont r^pandus sur toutes les crates, sur tons les pro- 
montoires, dans toutes les gorges du liban : c'est le pays le 
plus religieux du monde, et le seul pays peut-dtre oiX Texis- 
tence du syst^me monacal n'ait pas encore ^unen^ les abus 
qui Font fait detruire ailleurs.— Ces religieux, pauvres et 
utiles, vivent du travail de leurs mains, ne sont, k propre- 
ment parler, que des laboureurs pieux, et ne demandent au 
gouvemement et aux opulations que le coin de rocher qu'ils 
cultivent, la solitude et la contemplation ; ils expliquent par- 
faitement encore, par leur existence actuelle, au milieu des 
contr^es mabom^tanes, la creation de ces premiers asiles du 
cliristianisme naissant, souffi*ant et persecute, et la prodi- 
gieuse multiplication de ces asiles de la liberty religieuse, 
dans les temps de barbarie et de persecutions. lit, fut la 
raison de leur existence ; Hi, elle est encore pour les maro- 
nites ; aussi, ces moines sont-ils rest^s ce qu'ils ont dd Itre 
partout, et ce qu'ils ne peuvent plus £tre, que par exception, 
nuUe part. — Sil'etat actuel des societ^set des religions com- 
porte encore des ordres monastiques, ce n'est plus ceux qui 



TOYAOH EN ORtBMt* 5 

Bont n^ dansune autre ^poque, pour d'auti^A bdsoiUs, d'au- 
trea n^esaites; chaque temps doit porter ses creations 
sodales et reli^euses $ les besoins de ces temps-ci sont au- 
tres que les besoins des premiers sieCles.-^Les ordres monas- 
tiques modernes n'ont que deux choses qu'ils puissent faire 
mieux que les gouvememens et les forces individuelles : ins* 
troire les hommes, et les soulager dans leurs mis^res cor- 
porelles. Les ^coles et les hdpitaux^ voil^ les deiut seules 
places qui restent k prendre pour eux dans le mouvement 
damonde actuel ; mais pour prendre la premiere de ces places, 
il hut participer d'abord soi-mdme k la lumi^re qu'on veut 
repandre ; — ^il £uit dtre plus instruit et plus v^htablement 
moral que les populations qu'on veut instruire et am^orer. 
Revenons aU laban. 

Nous commen^ons k le monter par des sentiers de roches 
jamiitres et de grka l^^rement taches de rose, qui donnent 
de loin k la montagne cette couleur violette et ros^e qui en- 
chante le regard. Rien de remarquable jusqu'aux deux tiers 
de la montagne : Hi, le sommet d'un promontoire qui s'avance 
sorime profonde vall^e.^Un des plus beaux coups-d'oeil 
qu'ilsoit donn^ k lliomme de jeter sur Toeuvre de Dieu, 
c'est la yall^e d'Hammana: elle est sous vos pieds; eUe 
commence par une gorge noire et profonde, creus^e presque 
comme une grotte dans les plus hauts rochers et sous les 
neiges du liban le plus iiey4 : on ne la distingue d'abord 
que par le torrent d'^cume qui descend avec elle des mon- 
tagnes, et trace, dans son obscurity, un sillon mobile et lu- 
mineux : eUe s'^largit insensiblement de degr^s, en degr^s, 
comme son torrent, de cascades en cascades ; puis, tout k 
coup, se detoumant yers le couchant, et formant un cadre 
gracieux et souple, comme un ruisseau qui entre dans un 
fleuire, ou qui devient fleuve lui-mSme, elle entre dans une 
plus large vall^, et devient vaU^ elle-mSme, elle s'etend 
dans une largem: moyenne d'une demi-lieue, entre deux 
chaines de la montagne : elle se pr^pite vers la mer par une 
pente ii^uli^re et douce : elle se creuse ou s'^^ve en collines, 
selon les obstacles de rochers qu'elle rencontre dans sa 
course : sur ces collines, elle porte des villages s^par^s par 
des lavins, d'immenses plateaux entour^ de noirs sapins, 
«t dont les plates-formes cultiv^es, portent un beau monas- 



6 VOYAGE EN ORIENT, 

t^re ; dans ces ravins, elle r^pand toutes les eaiut de ses 
mille cascades, etles rouleen ^cume ^tincelante etbniyante. 
Les fiance des deux parois du liban qui la ferment sont 
couverts eux-mSmes d'assez beaux groupes de sapins, et de 
couvens, et de bauts villages, dont la fumie bleue court sur 
leurs precipices. A I'heure oiX cette vall^ m'apparut, le 
soleil se couchait sur la mer, et ses rayons laissant les gorges 
et lee ravins dans une obscurity myst^rieuse, rasaient seule- 
ment les couvens, les toits dee villages, les cimes des sapins, 
et lee tStes lee plue bautes dee rocbere qui eortent du niveau 
des montagnes ; les eaux €tant grandes, tombaient de toutes 
Jes comiches des deux montagnes, et jailliseaient en ^cume 
de toutes les fentes des rocbers, entourant, de deux larges 
bras d'argent ou de neige, la belle plate-forme qui soutient 
les villages, les couvens et les bois de sapins. Leur bruit, 
semblable k celui des tuyaux d'orgue dans une cathedrale,re- 
sonnait de partout,et assourdissaitl'oreille. J'ai rarementsenti 
aussi profondement la beaut^ sp^ciale des vues de monta- 
gnes ; beaut^ triste, grave et douce, d'une tout autre nature 
que les beaut^s de la mer ou des plaines ; — ^beaut^ qui re- 
cueille le coeur, au lieu de I'ouvrir, et qui semble partieiper 
du sentiment religieux dans le malbeur; — ^recueiHement 
mdancolique, — au Ueu du sentiment religieux dans le bon- 
heur : expansion, amour et joie. 

A chaque pas, sur les flancs de la comicbe que nous 
suivions, les cascades tombent sur la tSte du paesant, ou 
glissent dane les interstices des rocbes vives qu'elles ont 
creus^ee ; goutti^ree de ce toit sublime des montagnee, qui 
filtrent inceesamment le long de ses pentes. Le tempe ^tait 
brumeux ; la tempdte mugiesait dans lee sapine, et appor- 
tait de momene en momens, des poussidres de neige qui 
pergaient en le colorant le rayon ^gitif du soleil de mars. 
Je me souviens de I'effet neuf et pittoresque que faisait le 
passage de notre caravane sur un des ravins de ees cascades. 
Les flancs des rocbers du liban se creusaient tout k coup, 
comme une anse profonde de la mer entre les rocbers ; un 
torrent, retenu par quelquee bloce de granit, rempliseait de 
ses bouillone rapidee et bruyans cette d^birure de la mon- 
tagne; la poudre de la cascade qui tombait k quelque 
toises au-dessus, flottait au gr6 des vents sur les deux pro- 



VOYAGE BN ORIENT. 7 

mootolxes de teire aride et grise qui enTironnaient Tanse et 
qaif s'mclinant tout k coup rapidement, descendaient au lit 
da torrent qu'ilfallait pawer; une corniche ^troite, taill^ 
dana le flanc de c^ majBelons^ ^tait le aeul chemin par oil 
Ton piit descendre au torrent pour le traverser. On ne 
pouvait passer qu'un & un ^ la file sur cette comiche ; j'^tais 
on des demiers de la caravane : la longue file de chevaux 
de bagages et de voyageurs descendait succeasivement dans 
le fond de ce gouffire^ toumant et disparaissant comfietQ- 
ment dans les t^n^bres dubrouiUard des eaux et reparaissaiit 
par degres de I'autre cdte et sur Fautre comiche du pas*- 
sage ; d^ abord vStue et voil^ d'une vapeur sombre, p&le et 
jaunitre comme la vapeur du soufre; puis d'une vapeur 
blanche et Mg^e comme F^ume d'argent des eaux ; puis 
enfin ^latante et color^ par les rayons du soleil qui com- 
men9ait k T^lairer davantage, k mesure qu'elle remontait 
sur les flancs opposes ; c'^tait ime sc^ne de TEnfer^Hu 
Dante^ r^alis^ k Foeil dans im des plus terribles cercles que 
son imagination eCit pu inventer : mais qui est-ce qui est 
po^te devantla nature } qui est-ce qui invente apr^s Dieu ? 
Le village d'Hammana, village druze oh nous allions 
coucher, brillait dej^ k Fouverture sup^eure de la valine 
qui porte son nom. Jet^ sur un pic de rochers aigus et 
concass^ qui touchent k la neige itemelle, il est doming 
par la maison du scheik, plac^e elle-mSme sur un pic plus 
€ievi, au milieu du village. Deux profonds torrens en- 
caiss^ dans les roches et obstru^ de blocs qui brisent leur 
Kearney cement de toutes parts le village ; on les passe sur 
quelques troncs de sapins od Fon a jet^ un peu de terre, 
sans parapets, et Fon gravit aux maisons. Les maisons, 
comme toutes celles du liban et de la Syrie, pr^sentent au 
bin une apparence de r^gularit^, de pittoresque et d'archi- 
tectore qui trompe Foeil au premier regard, et les fiut res- 
sembler Ik. des groupes de villas italiennes avec leurs toits en 
tenasses et leurs balcons d^cor^s de balustrades. Mais le 
chftteau du spheik d'Hammana surpasse en ^^gance, en 
grftce« et en noblesse tout ce que j'avais vu dans ce genre, 
depnis le palais de F^mir Beschir k Deir-el-Kamar. On ne 
peot le comparer qa*k un de nos plus merveilleux ch&teaux 
gotiiiqiies du moyen &ge, tels du moins que leurs ruines 



8 VOTAOK BN ORIENT. 

nous lee font conceroir^ on que la peinture nons les retrace. 
Des fen^tres en ogive d^r^ de balcons, une porte laryi^e 
et haute sunnont^ d'une arcbe en ogive au8si» qui s'avance 
comme un poitique, au-dessna du eeuil ; deux bancs de 
pierre sculpt^ en arabesques et i^nant aux deux montans 
de la porte» sept ou huit marches de pierre drculaire descen- 
dant en perron, {usque sur une hage terrasse ombrag^ de 
deux o|l trois sycomores immenses et otl I'-eau coule toujours 
dans one fontaine de marbre : voilll la scdne. I^pt ou huit 
Druzes arm^s, converts de leur noble costume aux couleurs 
^dataates, co]S6s de leur turban gigantesqae ft dans des 
attitudes martiales, semblent attendre Tordre de leur chef; 
\m ou deux n^^res, vStus de vestes bleues^ quelques jeunes 
esclaves ou pages assis ou jouant sur les marches du perron ; 
et enfin plus haut, sous Tarche m^e de la grande porte, le 
soheik assis la pipe k la main, convert d\me pelisse ^carlate, 
et nous regardant passer dans Fattitude de la puissance et 
du repos : voil^ les personnages. — ^Ajoutez-y deux jeunes et 
belles femmes, I'une accoud^e k une fen^tre haute de 
r^difice, I'autre debout sur un balcon au-dessus de la porte. 
Nous couchons k Hammana dans une chambre qu'on 
nous avait pr^par^ dq>uis quelques jours. Nous nous 
levons avant le soleil, nons gravissons la demise cime du 
Liban. La mont^ dure une heure et demie ; on est enfin 
dans les neiges, et Ton suit ainsi dans une plaine ^ev^e, 
l^^rement diversifi^e par les onduktions des collines, 
comme an sommet des Alpes, la gorge qui conduit de 
I'autre c6t^ du Liban. Apr^ deux heures de marche 
p^nible dans deux ou trois pieds de neige, on d^ouvre 
d'abord les cimes ^ev^es et neigeuses encore de I'Anti- 
L&ban, puis ses flancs arides et nus, puis enfin la belle et 
large plaine du Bk^ faisant suite k la vall^ de Balbek k droite. 
Cette plaine commence au d^ert de Horns et deHama et ne se 
termine qu'aux montagnes de Gahl^e vers Saphad ; elle 
laisse seidement \k un ^oit passage au Jourdain qui va se 
jetor dans la mer de G^n^sareth.—- C'est une des plus bdles 
et des plus fertiles plaines du monde, mais elle est k peine 
cultiv^e ; toujours infest^e par les Arabes errans, les habi- 
tans de Balbek, de Zakle ou des autres vUlages du liban 
osent k peine rensemencer. Elle est arros^ par un grand 



VOtAOS BN ORIENT. 9 

luniibre de torrens, des sources intarissables, et pr^sentait ^ 
Tceil, qaand nous la vtmes, plutdt Taspect d'un mar^cage 
on d'un lac mal dess^h^ que cehd d'tme tern. 

£n qoatre heures nous descendons ii la ville de Zakl^ et 
V&rtqae grec, n4 k Alep, nous revolt et nous donne quelques 
eliambies. Nous repartons le 30 pour traverser la plaine 
de Bki^ et aller concher k Balbek. 



RUINBS DB BALBEK. 

En quittant Zakl^, jolie ville chr^enne au pied du Ljban, 
auz bords de la plaine, en &ce de I'Anti-Liban, on suit 
d'aboid les radnes du liban en remontant vers le nord : on 
passe anpr^ d'un ^difiee rma^, sur lee d^ris duquel les 
Toiea oat 6\ibv4 une maison de derviche et une mosqu^ 
d'nn effet grandiose et pittoresque. — C'est, disent les tra- 
ditions arabes, le tombeau de No^« dont Tarche toucba le 
sommet du Sanium et qui habita la belle valine de Balbek> 
o& il mourut et fut enseveli. Quelques restes d'arches et de 
structures antiques, des temps grecs ou romains, confirment 
id les traditions. On voit du moins que de tout temps ce 
lieu a 4t/i consacrd par quelque grand souvenir; la pierre 
est Ik, t^oin de lliistoire. Nous pass&mes, non sans 
reporter notre esprit k ces jours antiques, oil les enfans du 
patriarche, ces nouveaux hommes n^ d'un seul homme, 
faabitaient ces scours primitifs, et fondaient des dvilisations 
et des Edifices qui sont restes des probldmes pour nous. 

Nous employftmes sept heures k traverser obliquement la 
plaine qui conduit k Balbek. Au passage du fleuve qui 
partage la ]^ne, nos escortes arabes voulurent nous forcer 
k prendre k droite et k coucher dans un village turc, k trois 
lieues de Balbek. Mon drogman ne put se faire ob^, et 
* je fns fored de pousser mon cheval au galop de I'autre c6t^ 
du fleuve, pour forcer les deux chefs de la caravans k nous 
suivre. Je m'avan^ sur euz la cravache k la main ; ils 
tombdrent de cheval k la seule menace, et nous accom- 
pagndrent en murmurant. 

En approchant de TAnti-Iiban, la plaine s'^ve, devient 
fioB adche et plus rocailleuse. — ^An^ones et percemeiges. 



10 VOYAQE BN ORIENT. 

ansii aombreuses qae les camonz una nos pieds. — Nohb 

commen^ons k apercevoir une masse immense qui se d^ 

tachait en noir sur les flancs blanch&tres de PAnti-Liban. 

C'^tait Balbeky nuds nous ne distinguions rien encore. — 

Enfin nous arriy&mes k la premiere mine. C'est un petit 

temple- octogone, port^ sur des colonnes de granit rouge 

^l^lien, colonnes ^videmment couples dans les colonnes 

plus levees, dont les unes ont une volute au cbapiteau, les 

autres aucune trace de volutes, et qui furent, selon moi, 

transport^esy coup^ et dresses Ilk dans des temps trte 

modemes, pour porter la calotte d'une mosqu^e turque oa 

le toit d'lm santon; ce doit 6tre du temps de Fakar-el-Din. 

—Les mat^riauz sont beaux ; 11 y a encore, dans ce travail 

de la comiche et de la voiite, la trace de qudques sentimens 

de I'art ; mais ces mat^riaux sont 6ridemment des fragmens 

de mines, rajust^s par une main plus faible et par un gotkt 

dejli corrompu. Ce temple est k un quart d'heure de marche 

de Balbek« Impatiens de voir ce que I'antiquit^ la plus 

recul^e nous a laiss^ de beau, de grand, de myst^rieux, 

nous pressions le pas de nos chevaux fatigues, dont les 

pieds commen^aient k heurter, 9^1 et Ik, les blocs de marbre, 

les tron^ons de colonnes, les cbapiteaux renvers^s ; toutes 

les murailles d'enceinte des champs qui avoisinent Balbek 

sont construites de ces d^ris ; nos antiquaires trouveraient 

une ^nigme k chaque pierre. Quelque culture commen9ait 

k reparattre, et de larges noyers, les premiers que j'eusse 

revus en Syrie, s'^vaient entre Balbek et nous, et pous- 

saient jusqu'entre les mines des temples, que leurs rameaux 

nous cachaient encore. lis parurent enfin: ce n'est pas, Ik. 

proprement parler, un temple, un Edifice, une mine ; c'est 

one coHine d'architecture qui sort tout Ik coup de la plaine, 

dk' quelque distance des coUines v^ritables de FAnti-Iiban. 

On se trsdne parmi les d^mbres, dans le village arabe ruind 

qu'on appelle Balbek. Nous longe&mes un des c6t^s de 

cette coUine de mines, sur laquelle une for6t de gracieuses 

colonnes s'^vait, dor^e par le soleil couchant, et jetait Ik 

Foeil les teintes jaunes et mattes du marbre du Parthenon 

ou du travertin du Colysde Ik Rome 1 Parmi ces colonnes, 

quelques-unes, en file ^l^gante et prolongee, portent encore 

leura cbapiteaux iatacts, leurs comiches richement sculptees* 



VOYAGE BK ORIENT. 11 

et bordent lea murs de znarbre qui servent k enclore les 
sanctoaires ; quelques autres sont couch^ enti^res centre 
ces murs qui les soutiennent, conune nn arbre dont laracine 
a manqu^, mais dont le tronc est encore sain et yigoureuz ; 
d'antres, en plus grand nombre^ sont r^pandues, 9I1 et lit, 
en immenses morceauz de marbre ou de pierre, sur les 
pentes de la coUine, dans les fosses profonds quil'entourent, 
et jusque dans le lit de la riviere qui coule k ses pieds. An 
sommet du plateau de la montagne de pierre, six colonnes 
d'une taille plus gigantesque s'^^ent Isoldes, non loin da 
tonple infi^rieur, et portent encore leurs comiches colos- 
sales ; nous verrons plus tard ce qu'elles t^oignent> dans 
cet isolement des autres Edifices. En continuant k longer 
k pied des monumens, les colonnes et Tarchitecture finis- 
sent, et vous ne voyez plus que des murs gigantesques* 
bfttis de pierres formes, et presque toutes portant les 
traces de la sculpture ; d^ris d'une autre ^que, dont on 
s'est servi k I'^poque recul^e oil Ton a iiev6 les temples k 
pr^ent roin^. 

Nous n'aMmes pas plus loin ce jour-lk ; le chemin 
s'^cartait des mines et nous conduisait, parmi des mines 
encore, et sur des voltes retentissantes du pas de nos 
chevaux, vers une maisonnette construite parmi les d^ 
oombres; c'^tait le palais de I'^vSque de Balbek, qui, 
lev^ de sa peHsse violette, et entour^ de quelques paysans 
aiabesy vint au-devant de nous, et nous conduisit k son 
humble porte. La moindre chaumi^ de paysan de Bour- 
gogne ou d'Auvergne a plus de luxe et dWgance que le 
paiau de F^Sque de Balbek : une masure sans fentoe ni 
porte, mal jointe, et dont le toit, ^croul^ en partie, laisse 
TUisseler la pluie sur un pav^ de boue, voilli I'^difice ; au 
fond de la cour cependant un mur propre et neuf construit 
de blocs de travertin, une porte et une fentoe en ogives, 
d'arcbitecture moresque, et dont les ogives ^taient form^ 
de pierres admirablement sculpt^s, attiraient mon oeil : 
c'^t r^lise de Balbek, la cath^drale de cette ville oii 
d'antres dieux eurent de splendides asiles ; c'est la chapelle 
oil le peu de cbr^ens arabes qui vivent sur ces d^ris de 
tant de cultes, viennent adorer, sous une forme plus pure, 
eette mime divinity dont la pens^ atravaill^ les bommes 



12 TOYAOB BN ORIENT. 

V de tons les si^es, et leur a fait remuer tant de pierres et 
taut d'id^. Nous d^poeimes nos manteatuc sous ce toit 
hospitaller ; nous attachilines nos chevaux au piquet, sur la 
Taste pelouse qui s'^tend entre la maison du pr^tre et les 
mines ; nous iJlum&mes un feu de broussailles pour s^cber 
nos liabits mouill^ par la pluie du jour, et nous soupftmes 
dans la petite cour de IVvlque, sur une table form^e de 
quelques pierres des temples, pendant que dans la cbapelle 
voisine les litanies de la pri^ du soir retentissaient en un 
chant plaintif, et que la voix grave et sonore de IMvdque 
murmurait les pieuses oraisons iL son troupeau ; ce troupeatl 
se composait de quelques bergers arabes et de quelques 
femmes. Quand ces paysans du desert sortirent de F^lise« 
et B*arrlt^rent autour de nous pour nous contempler, nous 
ne ytmes que des visages amis, des regards bienveillans ; 
nous n'entendimes que des paroles obligeantes et a£fec- 
tueuses, ces touchans saints, ces voeuz prolong^ etnaJifiB des 
peuples primitifs, qui n'ont pas fidt encore une vaine formula 
du salut de lliomme ill'homme, mais qui ont concentre, dans 
un petit nombre de paroles applicablesaux diverses rencontre^ 
du mating du midi ou du soir, tout ce que Phospitalit^ pent 
souhaiter de plus toUchant et de plus efficace k ses hdtes ; 
tout ce qu'un voyageur pent souhaiter au voyiaigeur pour le 
jour, la nuit, la route, le retour. Nous ^tions chr^tiens : — 
c'^tait asssez poureux : les religions communes sont la plus 
puissante sympathie des peuples ; — une id^e commune entre 
les hommes est plus qu'une patrie commune 1 et les chr^ 
tiens de I'Orient, noy^ dans le mahom^tisme qui les 
entoure, qui les menace, qui les pers^cuta souvent, voient 
toujours dans les chr^ens de TOccident des protecteurs 
actuels et des lib^rateurs futurs 1 L'Europe ne sut pas asses 
quel puissant levier elle a> dans ces populations cbr^enneSy 
j>our remuer TOrient le jour oil elle voudra y porter ses 
regards et rendre k ce pays, qui touche ^une transformation 
n^cessaire et inevitable, la liberty et la civilisation dont il 
est si capable et si digne ; il est temps, selon moi, de lancer 
une colonic europ^nne dans ce cosur de TAsie, de reporter 
la civitisation modeme aux lieux d'oil la civilisation antique 
^ est sortie, et de former un empire immense de ces grands 

' mbeaux de Tempire tore qui s'ecroule sous sa propre 



VQYAG9 BN OBISNT. 13 

masse, et qui n'a d'b^tier que le desert et la poudre des 
ruines siur lesquelles il s'est abim^. Rien n'est plus facile 
que d'elever un monument nouveau sur ces terrains d^ 
blay^s, et de rouviir h de f^condes races humaines ces 
sources intarissables de population que le mahom^tisme a 
taries par son execrable administration ; quand je die ez^ 
arable, je n'entend^ pas inculper le caract^re du mahom^- 
tisme d'une f^rocit^ brutale qui n'est pas dans sa nature, 
mais d'une insouciance coupable, d'un fotalisme irremedia- 
ble, qui, sans rien d^truire, laisse tout p^rir autour de lui. 
La population turque est saine, bonne et morale ; sa religion 
n'est ni aussi superstitieuse, ni aussi exclusive qu'on nous 
la peint ; mais sa resignation passive, mais I'abus de sa foi 
dans le r^gne sensible de la providence, tue les facult^s de 
I'homme en remettant tout k Dieu ; Dieu n'agit pas pour 
I'homme cbarg^ d'agir dans sa propre cause ; — ^il est specta- 
teur et juge de Taction humaine ; le mahom^tisme a pris le 
rdle divin ; il s'est constibie spectateur inactif de Faction 
divine ; il croise les bras k I'homme, et Thonmie p^rit vo« 
lontairement dans cette inaction. A cela pr^s, il faut rendre 
justice au culte de Mahomet ; ce n'est qu'im culte tr^s- 
philosophique qui n'a impost que deux grands devoirs k 
I'honmie : la pri^e et la charity ; — ces deux grandes id^es 
sont en efiet les deux plus hautes v^rites de toute religion ; 
le mahom^tisme en fait decouler sa tolerance que d'autres 
cultes ont si cruellement exclue de leurs dogmes. Sous ce 
rapport, il est plus avanc^ sur la route de la perfection reli- 
gieuse que beaucoup de religions qui I'insultent et le m^con^ 
naissent. Le mahom^tisme pent entrer, sans effort et sans 
peine dans un syst^me de liberty religieuse et civile, et 
former un des Clemens d'une grande agglomeration sociale 
enAsie; il est moral, patient, r^sign^, charitable et to- 
lerant de sa nature ; toutes ces qualites le rendent propre 
k une fusion necessaire dans les pays qu'il occupe, et o^ il 
faut reclairer et non Texterminer: il a I'habitude de vivre 
en paix et en harmonie avec les cultes Chretiens qu'il a 
kisses subsister et agir librement au sein mdme de ses 
viQes les plus saintes, comme Damas et Jerusalem ; I'empire 
lui importe peu ; pourvu qu'il ait la priere, la justice et la 
paix, cela lui suffit. On peut^ dans la civilisation euro- 



14 VOYAGE BN OBIENT. 

p^enne^ toute humaine, toute politique, toute ambitieuse, 
lui laisser ais^ment sa place k k mosqu^e, et sa place k 
Tombre ou au soleil I 

Alexandre a conquis I'Asie avec trente mille soldats grecs 
et mac^donienB ; — Ibrahim a renvers^ I'empire ture avec 
trente ou quarante mille enfans ^gyptiens, sachant seule- 
ment charger ime arme et marcher au pas. Un aventnrier 
europ^en, avec cinq ou six mille soldats d'Europe, pent 
ais^ment renverser Ibrahim, et conqu^rir TAsie, de Smyme 
li Bassora, et du Caire k Bagdad, en marchant pas k pas ; 
en prenant les Maronites du Liban pour pivots de ses 
operations; en organisant derri^re lui, k mesure qu'il 
avancerait, et en faisant des Chretiens de TOrient son 
moyen d'action, d'administration et de recrutement ; lea 
Arabes du desert mSme seront k lui, le jour oil il les pourra 
solder; ceux-1^ n'ont d'autre culte que I'argent, leurc&vinit^ 
sera toujours le sabre et I'or : avec ce vice, on pent les 
tenir assez de temps pour que leur soumission devienne 
ensuite inevitable : ils y serviront eux-m^mes ; apr^s cela 
on repoussera leurs tentes plus loin dans le desert qui est 
leur seule patrie; on les attirera peu k peu k une civi- 
lisation plus douce, dont ils n'ont pas eu I'exemple autour 
d'eux. 

Nous nous lev&mes avec le soleil, dont les premiers 
rayons frappaient sur les temples de Balbek, et donnaient k 
ces myst^rieuses mines cet ^clat dMtemelle jeunesse que la 
nature sait rendre k son gr^, mSme k ce que le temps a 
ditruit. Apr^s un court d^jeiClner, nous all&mes toucher de 
la main ce que nous n'avions encore touch^ que de I'oeil ; 
nous approch&mes lentement de la colline artifidelle, pour 
bien embrasser du regard les diff^rentes masses d'architec- 
ture qui la composent, nous arriv&mes bientdt, par la partie 
du nord, sous I'ombre mSme des murailles gigantesques 
qui, de ce c6t4, enveloppent les mines : un beau ruisseau, 
r^pandu hors de son lit de granit, courait sous nos pieds* 
et formait, 9^ et 1^, de petits lacs d'eau courante et limpide 
qui murmurait et ecumait autour des ^normes pierres tom- 
b^es du haut des murailles, et des sculptiu'es ensevelies 
dans le lit du misseau. Nous pass&mes le torrent 
de Balbek^ k Taide de ces ponts que le temps y a jete, et 



VOYAOK SN OBlBN'T. 15 

nons montftmes^ par une br^che ^oite et escarp^e^ jusqu'ii 
la terrasse qui enveloppait ces rnurs ; k chaque pas, k chaque 
pierre que nos mains touchaient, que nos regards mesuraient, 
notre admiration et notre dtonnement nous arrachaient une 
exclamation de surprise et de merveiUe. Chacun des moel- 
bns de cette muraille d'enceinte avait au moins huit k dix 
pieds de longueur, sur cinq k six de largeur et aiitant de 
hauteur. Ces blocs, ^normes pour la main de I'homme, re- 
posent, sans ciment. Tun sur I'autre, et presque tous portent 
les traces d^ sculpture d'une ^poque indienne ou ^gyptienne. 
On Yoit, au premier coup d'ceil, que ces pierres ^croul^es 
ou d^molies out servi primitivement k un tout autre usage 
qu'a former un mur de terrasse et d'enceinte, et qu'elles 
^taient les mat^riaux pr^deux des monumens primitifs, dont 
on s'est servi plus tard pour enceindre les monumens des 
temps grecs et romains C'^tait un usage babituel, je crois 
m6me religieux, chez les anciens, lorsqu'un Edifice sacr^ 
^tait renvers^ par la guerre ou par le temps, ou que les arts 
plus avanc^s voulaient le renouveler en le perfectionnant, 
de se servir des mat^riaux pour les constructions accessoires 
des monumens restaur^s, afin de ne pas laisser profaner, 
sans doute, k des usages vulgaires, les pierres qu'avait 
touchdes I'ombre des dieux ; et aussi, peut-6tre, par respect 
pour les anctoes, et afin que le travail humain des difff* 
rentes ^poques ne f£it pas enseveli sous la terre, mais port&t 
encore le t^moignage, de la pi^t^ des hommes et des progr^s 
successifs de Tart ; il en est ainsi au Parthenon otL les murs 
de TAcropolis, r^^difi^s par P^ricl^s, contiennent les mat^ 
riaux travaill^s du temple de Minerve. Beaucoup de voya- 
geurs modemes ont 4i6 induits en erreur, faute de connaitre 
ces pieux usages des anciens, et ontpris, pour des construe 
tions barbares des Turcs ou des croises, des Edifices ainsi 
construits d^s la plus haute antiquity. 

Quelques-unes des pierres de la muraille avaient jusqu'iL 
vingt et trente pieds de longueur, sur sept et huit pieds de 
hauteur. 

Arrives au sommet de la br^che, nos yeux ne savaient ott 
se poser : c'^tait partout des portes de marbre, d'une hau- 
teur et d'une largeur prodigieuses 5 des fenfires ou des 
niches bord^es de sculptures les plus admirables i des cin- 



16 VOYAGE BN QRIBNT. 

tree revStus d'omemens exquis ; des morceaux de comiches; 
d'entablemens ou de chapiteauz, ^pais comme la poussi^e 
sous nos pieds : des voittes k caissons sur nos t^tes ; toat 
myst^re, confusion, d^sordre, chef-d'oeuvre de Fart, d^ris 
du temps, inexplicables merveiUes autour de nous : k peine 
avions-nous jet^ un coup d'oeil d'admiration d'un c6t6, 
qu'une merveille nouvelle nous attirait de Tautre. Chaque 
interpretation de la forme ou du sens religieux des monu- 
mens ^tait d^truite par une autre. Dans ce labyiinthe de 
conjectures, nous nous perdions inutikment : on he peut 
reconstruire avec la pensee les Edifices sacr^ d'un temps ou 
d'un peuple dont on ne connait k fond ni la religion, ni les 
moeurs, Le temps emporte ses secrets avec lui, etlidsse sea 
^nigmes k la science humaine, pour la jouer et la tromper. 
Nous renong&mes promptement k b&tir aucun syst^me sur 
I'ensemble de ces mines ; nous nous r^ign&mes k regarder 
et k admirer, sans tomprendre autre chose que la puissance 
colossale dug^nie del'homme,et la force de Fid^religieuse, 
qui avaient pu remuer de telles masses, et accomplir tant de 
chefs-d'oeuvre. — Nous ^tions s^pares encore de la seconde 
sc^ne des mines par des constructions int^rieures qui nous 
d^robaient la vue des temples. Nous n'^tions, selon toute 
apparence, que dans les Ipgemens des pr^tres, ou sur.le ter- 
rain de quelques chapelles particuli^res, consacr^s k des 
usages inconnus. Nous franchtmes ces constractions monu- 
mentales, beaucoup plus riches que les murs d'enceinte, et 
la seconde sc^ne des mines fut sous nos yens. Beaucoup 
plus large, beaucoup plus longue, beaucoup plus d^or^ 
encore que la premiere d'od nous sortions, elle offirait k jioa 
regards une immense plate-forme, en carr^ long, dont le 
niveau ^tait souvent interrompu par des restes de pav^s 
plus ^ev^s, et qui semblaient avoir appartenu k des temples 
tout entiers d^tmits, ou k des temples sans toits, sur les* 
quels le soleil, ador^ k Balbek, pouvait voir son auteL 
Tout autour de cette plate-forme, r^[ne une s^rie de chapel- 
les, d^cor^es de niches, admirablement sculpt^es, de irises, 
de corniches, de caissons, du travail le plus achev^, mais du 
travail d'une ^poque d^j^ corrompue des arts : on y sent 
I'empreinte des goiits, surcharge d'omemens, des ^poques 
de d^dence des Grecs et des Romains. Mais pour ^prou- 



VOYAGE EN ORIENT* 17 

ver cette impression, il faut avoir Toeil d4}k exerc^ par la con- 
templation des monnmens purs d'Ath^es ou de Rome : 
tout autre oeil serait fascin^ par la splendeur des formes et 
par le fini des omemens. Le seul vice ici, c^est trop de 
lichesse : la pierre est ^cras^e sous son propre luxe, et les 
dentelles de marbre courent de toutes parts sur les murailles. 
n exi8te,presque intactes encore, huit oudix de ces chapelles 
qui semblent avoir exists toujours ainsi, ouvertes sur le 
carre long, qu'elles entourent, et oii les mysteres des cultes 
de Baal ^talent sans doute accomplis au grand jour, Je n'es- 
saierai pas de di^crire les mille objets d'dtonnement et d'ad- 
miration que chacun de ces temples, que chacune de ces 
pierrea offrent k Uoeil du spectateur. Je ne suis ni sculp- 
teur, ni arcbitecte ; j'ignore jusqu'au nom que la pierre 
affecte dans telle ou telle place, dans telle ou telle forme. 
Je parlerais mal ime langue inconnue ; — ^mais cette langue 
universelle que le beau parle k Toeil, m^me de Fignorant, 
que le mysterieux et Tantique parlent a Tesprit et ^Tame 
du pbilosopbe, je Tentends ; et je ne I'entendis jamais aussi 
fortement que dans ce cbaos de marbres, de formes, de mys- 
teres qui encombrent cette merveilleuse cour. 

£t cependant ce n'^tait rien encore aupr^s de ce que nous 
aUions decouvrir tout k Tbeure. — En multipliant par la 
pensee les restes des temples de Jupiter Stator k Rome, du 
Colysee, du Parthenon, on pourrait se repr^senter cette scene 
architecturale ; il n'y avait encore de prodiges que la pro- 
digieuse agglomeration de tant de monumens, de tant de 
richesses et de tant de travdl dans une seule enceinte et sous 
un seul regard, an milieu du desert, et sur les mines d'une 
dt6 presque inconnue : nous nous arracb&mes lentement k ce 
spectacle, et nous marcbd.mes vers le midi, oil la tite des 
six colonnes gigantesques s'^evait comme un pbare au-des- 
808 de cet horizon de d^ris : pour y parvenir, nous fdmes 
obliges de francbir encore des murs d'enceintes ext^rieures, 
de hauts parvis, des piedestaux et des fondations d'autels 
qui obstruaient partout Tespace entre ces colonnes et nous : 
nous arriv&mes enfin k leur pied. Le silence est le seul 
langage de Tbomme, quand ce qu'il ^prouve depasse la 
mesure ordinaire de ees impressions ; nous resttoes muets 
k contempler ces six colonnes et k mesurer de Tceil leur 

TOME II. 2 



18 VOYAGE EN ORIENT. 

diam^tre^ leur ^dvation, et Tadmirable sculpture de leurs 
architraves et de leurs comiches ; elles out sept pieds de 
diam^tre et plus de soixante-dix pieds de hauteur ; elles sent 
composees de deux ou trois blocs seulement, si parfaitement 
joints ensemble qu'on peut k peine discemer les lignes de 
jonction ; leur mati^re est une pierre d'un jaune l^^^rement 
dore qui tient le milieu entre T^clat du marbre et le mat du 
travertin ; le soleil les frappait alors d'un seul cdt^, et nous 
nous assimes un moment k leur ombre ; de grands oiseaux, 
semblables h. des aigles, volaient^ efiray^s du bruit de nos 
pas, au-dessus de leurs chapiteaux oil ils out leurs nids, et 
revenant se poser sur les acanthes des corniches, les frap- 
paient du bee et remuaient leurs ailes, comme des omemens 
animus de ces restes merveilleux : ces colonnes, que quelques 
voyageurs ont prises pour les restes d*une avenue de cent 
quatre pieds de long et de cinquante-six pieds de large, con- 
duisant autrefois k un temple, me paraissent dvidemment 
avoir et^ la decoration ext^rieure du mSme temple. En 
examinant d'un oeil attentif le temple plus petit qui existe 
dans son entier tout aupr^s, on reconnatt qu'il a ^t^ cons- 
truit sur le meme dessin. Ce qui me paratt probable, c'est 
qu'apres la mine du premier par un tremblement de terre, 
on construisit le second sur le m6me module ; qu'on em- 
ploya m^me k sa construction une partie des mat^riaux con- 
serves du premier temple ; qu'on en diminua seulement 
les proportions trop gigantesques pour une €poque d^crois- 
sante ; qu'on changea les colonnes bris^es par leur chiite ; 
qu'on laissa subsister celles que le temps avait ^pargn^s, 
comme un souvenir sacr^ de I'ancien monument: s'il en 
etait autrement, il resterait d'autres debris de grandes co- 
lonnes autour des six qui subsistent. Tout indique. au 
contraire, que I'aire qui les environne ^tait vide et deblay^e 
de debris d^s les temps les plus recul^s, et qu'un riche parvia 
servait encore aux ceremonies d'un culte autour d'elles. 

Nous avions en face, du c6t6 du midi, un autre temple, 
plac^ sur le bord de la plate-forme, k environ quarante pas 
de nous ; c'est le monument le plus entier et le plus magni- 
fique de Balbek, et j'oserai dire du monde entier ; si vous 
redressiez une ou deux colonnes du peristyle, roulees sur 
le fianc de la plate-forme, et la tite encore appuyee sur les 



VOYAGE EN ORIENT. 19 ! 

1 

miiTB intacts du temple ; si vous remettiez k leurs places 

quelques-uns des csdssons ^normes qui sont tombes du toit 

dans le vestibule ; si vous releviez un ou deux blocs sculpt^s 

de la porte int^rieure, et que I'autel, recompos^ avec les 

debris qui joncbent le parvis, reprSt sa forme et sa place, 

vous pourriez rappeler les dieux et ramener les pr^tres et le 

peuple ; ils reconnaitraient leur temple aussi complete aussi 

intact, aussi brillant du poli des pierres et de T^clat de la 

lumi^re, que le jour oh. il sortit des mains de I'arcbitecte. 

Ce temple a des proportions inf^rieures k celui que rappel- 

lent les six colonnes colossales; il est entoure d'unportique 

soutenu par des colonnes d'ordre corinthien ; cbacune de 

ces colonnes a environ cinq pieds de diametre et quarante- 

cinq pieds de fdt ; les colonnes sont composes chacune 

de trois blocs superpos^ ; elles sont k neuf pieds Tune de 

Tautre et k la mSme distance du mur int^rieur du temple ; 

BUT les cbapiteaux des colonnes s'^tend une riche architrave 

et une comiche admirablement sculpt^e. Le toit de ce 

peristyle est fonn^ de larges blocs de pierre concave, 

d^coup^ avec le dseau, en caissons, dont chacun repre- 

sente la figure d'un dieu, d'une d^esse ou d'un heros : 

nous reconniUnes un GanymMe enlev^ par I'^dgle de 

Jupiter ; quelques-uns de ces blocs sont tombes' k terre 

aux pieds des colonnes; nous les mesur&mes; ils ont 

seize pieds de largeur et cinq pieds k peu pres d'^paisseur ; 

ce sont 1^ les tuiles de ces monumens. La porte int^rieure 

du temple, form^ de blocs aussi ^normes, a vingt-deux 

pieds de large ; nous ne pihnes mesurer sa hauteur parce 

que d'autres blocs sont ^croules en cet endroit, et la com- 

blent k demi. L'aspect des pierres sculptees qui compo- 

sent les faces de cette porte, et sa disproportion avec les 

restes de Tedifice, me font presumer que c'est la porte du 

grdnd temple dcroul^ qu^on a inser^e dans celui- ci ; les 

sculptures myst^euses qui la decorent sont, k mon avis, 

d'une tout autre epoque que Tepoque antonine, et d'un 

travail infiniment moins pur ; un aigle, tenant un caducee 

dans ses serres, Aend ses ailes sur Touverture ; de son bee 

sMchappcnt des festons de rubans ou de chainea qui sont 

soutenus k leur extr^mit^par deux renommees. L'interieur 

da monoxnent est d^cor^ de piliers et de niches de la sculp- 

2* 



20 VOTAGB BN ORIBNT. 

ture la plus ricbe et la plus charg^ ; nous emportames 
quelques-uns des frai^em de sctQptore qui parsemaient 
le parvis. U y a des niches parfaitement intactes et qui 
semblent sortir de Tatelier du sculpteur. Non loin de Ten-* 
tr^e du temple, nous trouvdmes d'immenses ouvertures, et 
des escaliers souterrains qui nous conduisirent dans des 
constructions inferieures dont on ne pent assifi^er I'usage ; 
tout 7 est ^galement vaste et magnifique ; c'^taientsans doute 
les demeures des pontifes, les colleges des prStres, les saUes 
des initiations, peut-^tre aussi des demeures royales ; elles 
recevaient le jour d'en haut, ou par les flancs de la plate- 
forme auxquels ces cbambres aboutissent. Craignant de 
nous ^garer dans ces labyrintbes, nous n'en yisitdmes 
qu'une petite partie ; ils semblent r^<ner sur toute T^ten- 
due de ce mamelon. Le temple que je viens de d^crire est 
plac^ k I'eztr^it^ sud-ouest de la coQine monumentale de 
Balbek ; il forme Tangle mime de la plate-forme. En sor- 
tant du peristyle, nous nous trouvdmes sur le bord du pre- 
cipice ; nous piimes mesurer les pierres cyclopeennes qui 
fprment le piddestal de ce groupe def monumens ; ce pi^es- 
tal, a trente pieds environ au-dessus du niveau du sol de la 
plaine de Balbek ; il est construit en pierre dont la dimen- 
sion est tellement prodigieuse, que si elle n'^tait attestee 
par des voyageurs dignes de i(A, Timagination des hpmmes 
de nos jours serait ^cras^ sous Finvraisemblance ; Timagi- 
nation des Arabes eux-mlmes, t^moins joumaliers de ces 
merveilles ne les attribue pas k la puissance de I'homme, 
mais k celles des g^nies ou puissances sumaturelles. ' Quan<| 
on consid^re que ces blocs de granit taill^ out, quelques- 
uns, jusqu'^ cinquante-six pieds de long sur quinze ou 
seize pieds de large et une ^paisseur inconnue, et que ces 
masses ^normes sont elev^es les unes sur les autres a ving^ 
Qu trente pieds du sol, qu'elles ont ^te tirees de cairieres 
^oign^es, apport^es la, et hisses k une telle ^evation pour 
former le pav^ des temples ; on recule devant une telle 
^preuve des forces humaines ; la science de nos jours n'a 
rien qui Texplique, et Ton ne doit pas Itre ^tonn^ qu'il 
faille alors recourir au sumaturel. ' Ces merveilles ne sont 
^videmment pas de la date des temples ; elles ^taient mys- 
tere pour les anciens comme pour nous ; elles sont d'une 



VOYAGE aK OBIBf«t. 21 

^qoe inconnue, peiit-dtre anti^diluvienne ; elles ont vrai- 
semblablement port^ beaucoup de temples consacr^ k des 
cultes BucceRsifs et divets. A I'oeil simple, on reconnatt 
cinq ou six generations de monumens, appartenant k des 
^xiqnes diverses, sur la colline des ruines de Balbek. Quel- 
qaes voyageors et quelques Remains arabes attribuent ces 
consthictions primitives k Salomon, trois mille ans avant 
notre Age. II bsttit, dit-on, Tadmor et Balbek> dans le de- 
sert. Lliistoire de Salomon remplit I'imagination des 
Orientauz ; mais cette supposition, en ce qui conceme au 
mdns les constructions gigantesques d'H^liopolis, n'est 
naQement vraisemblable. Comment un roi d'Israel, qui ne 
poss^dait pas m<dme im port de mer k dix lieues de ses mon- 
tagnes, qui ^tait oblig^ d'emprunter la marine d'Hiram, roi 
de Tyr, pour lui apporter les cadres du Liban, aurait-il 
etendu sa domination au-del^ de Damasetjusqu'k Balbek? 
comment un prince, qui, voulant Clever le temple des tem- 
ples, la maison du dieu unique dans sa capitale, n'y em- 
ploya que des mat^riaux fragiles et qui ne purent r^^ 
Bister aux temps, ni laisser aucune trace durable, aurait-il 
pu eiever, k cent lieues de son peuple, dans des deserts in^ 
connus, des monumens b&tis en mat^riaux imp^rissables ? 
n'aurait-il pas plutdt employ^ sa force et sa richesse k J6^ 
msalem ? et que reste-t-U k Jerusalem qui indique des mo« 
nmnens semblables k ceux de Balbek ? rien : ce ne peut 
done ^tre Salomon. Je crois plutdt que ces pierres gigan- 
tesques ont 4t6 remu^es, soit par ces premises races 
dlimnmes que toutes les histoires primitives appellent g^ans, 
toit par les hommes ant^-diluviens. On assure que, non 
loin de 1^, dans une valine de I'Anti-Liban, on d^couvre des 
ossemens humains d'une grandeur iounense; ce bruit a une 
telle consistance parmi les Arabes voisins que le consul 
general d'Angleterre en Syrie, M. Farren, homme d'une 
baute instruction, se propose d'aller incessamment visiter 
ces s^pulcres myst^rieux. Les traditions orientales, et le 
monument m6me ^v6 sur la soi-disant tombe de No^, k 
pea de distance de Balbek, assignentce sejouraupatriarche. 
Les premiers hommes, sortis de lui, ont pu conserver long- 
temps encore la taiUe et les forces que Tbumanite avait 
avant la submersion totale ou partielle du globe ; ces monu- 
meoB peuvent toe leur ouvrage. A supposer mdme que la 



22 VOYAGE BN ORIENT. 

race hamaine n'edt jamais exc4d6 ses proportions actueUes* 
les proportions de FinteUigence humaine peuvent avoir 
changd: qui nous dit que cette intelligence plus jeune 
n'avait pas invent^ des proc^des m^caniques plus pufaits 
pour remuer, conune un grain de poussi^re^ ces masses 
qu'une armee de cent mille hommes n'^ranlerait pas au- 
jourdliui ? Quoi qn'il en soit^ quelques-unes de ces pieireet 
de Balbek qoi ont jusqu'k soizante-deuz pieds de longueur 
et vingt de large sur quinze d'epaisseur sont les masses les 
plus prodigieuses que Thumanit^ ait jamais vemu^es. Les 
plus grandes pierres des pyramides d'Egypte ne d^passent 
pas diz-huit pieds, et ne sont que des blocs ezoeptionnels 
pl^c^s pour ime fin de solidity sp^iale dans certaines par- 
ties de cet Edifice. 

£n toumant Tangle nord de la plate-forme, les murailles 

qui la soutiennent sont d'une aussi belle conservation, mais 

la masse des materiaux qui la composent est moins ^ton- 

nante. Les pierres cependant ont en general vingt et trente 

pieds de long sur huit k dix pieds de large. Ces murailles, 

beaucoup plus antiques que les temples sup^rieurs, sont 

couvertes d'une teinte grise, et perc^s, 9k et ]k, de trous 

k leurs angles de jonction. Ces ouvertures sont bor.- 

d^es de nids d'hirondelles et laissent pendre des touffes 

d'arbustes et de fleurs pari^taires. La couleur grave et 

sombre des pierres de la base.contra^e avec la teinte splen- 

dide et dor^ des miu*s des temples, et.des ranges de co» 

lonnes du sommet. Au coucher du soleii, quand les rayons 

jouent entre les piliers et ruissellent en ondes de fen entre 

les volutes et les acantbes des chapiteaux, les temples res- 

plendissent comme de Tor pur sur un ^n^estal de bronze. 

Nous descendimes par ime br^fae form^ k Tangle sud de 

la plate-forme. lA, quelques colonnes du petit temple oht 

rould avec leur architrave dans le torrent qui coule le long 

des murs cyclop^ens. Ces dnormes tron9ons de colonnes, 

group^s au hazard dans le lit du torrent, et sur la peste 

rapide du foss^, sont rest^ et resteront, sans doute ^er- 

neUement oh le temps les a seconds ; quelques noyers et 

''""utres arbres ont germd entre ces blocs, les couvrent 

^urs rameaux et les embrassent de leurs larges racines. 

irbres les plus gigantesques ressemblent & des roseaux 

169 d'hier k c6t^ de ces troncs de colonnes de vingt 



VOYAGE EN ORIENT* 23 

pieds de droonf<^rjpxice et de ces morceaux d'acantfae dont 
im seul couvre la moitie du Ht du torrent. Non loin 
de I^ du c6t6 du nord, line immense gueule> dans les 
flancs de la plate-forme, s'ouvrait devant nous. Nous 
y descendimes. Le jour exterieur qui y p^netrait par les 
deux extr^mit^s, T^clairait suffisamment, nous la suivimes^ 
dans toute aa longueur de cinq cents pieds : elle r^gne sous 
toute Fondue des temples ; elle a une trentaine de pieds 
d'^^vation, et les parois et la voiite sont formees de blocs 
qui nous ^tonti^rent par leur masse, mSme apres ceux que 
nous venions de contempler. Ces blocs de pierres de traver- 
tin tailMe au ciseau, out ime grandeur in^gale, mais le plus 
grand nombre a de dix k vingt pieds de longueur ; la vo(ite 
est k plein cintre, les pierres jointes sans ciment ; nous ne 
p^mes en deviner la destination. A Textremit^ occidentale, 
cette voiite a un embranchement plus elev^ et plus vaste 
^[icore, qui se prolonge sous la plate-forme des petits tem- 
ples que nous avions visites les premiers. Nous retrou- 
vftmes Hi le grand jour, le torrent ^pars parmi d'innombra- 
blee morceaux d'architecture roules des plates-formes, et de 
beaux noyers croissans dans la poussi^re de ces marbres, 
Les autres Edifices antiques de Balbek, diss^mines devant 
nous dans la plaine, attiraient nos regards, mais hen n'avait 
la force de nous int^resser apr^ ce que nous venions de 
parcourir. Nous jettoes, en passant, un coup d'ceil super- 
fidel BUT quatre temples qui seijaient encore des merveilles a 
Rome, et qui ressemblent ici k des oeuvres de nains. Ces 
temples, les uns de forme octogone et tres ^^gans d'orne- 
men^ les autres de forme carr^e avec des peristyles de 
oolonnes de granit ^gyptien et mSme des colonnes de por- 
phyre, me semblent d'^poque romaine. L'un d'eux a servi 
d'eglise dans les premiers temps du christianisme ; on dis- 
tingue encore des symboles chr^tiens. II est d^ouvert et 
min^ maintenant; les Arabes le d^pouiUent k mesure qu'ils 
ont besoin d'une pierre pour supporter leur toit, ou d'une 
auge pour abreuver leurs cfaameaux. 

Un messager de T^mir des Arabes de Balbek nous cher- 
chait et nous rencontra ]k. II venait de la part du prince nouff 
souhaiter une heureuse arrivee, et nous prier de vouloir bien 
assister k une course de djerid, esp^ce de toumoi, qu'il don- 



1 



24 VOYAGB BN ORIBHT. 

nerait en notre honneur le lendemaiii nuitiii dans la plains 
au-dessotts des temples. None lui ftmee noe lemerdmens, 
none acceptftmes et yenvoyai mon drogman, accompagn^ de 
qnelques-nns de mes janiesaires^ faire de ma part nne yisite 
k Viaur, Nous rentrlkmes chez I'^dqne pour nous leposer 
de la joum^e, maia k peine avions-nona mang^ nn morceau 
de galette et le mouton an riz pr^par^ par nos monkres, qne 
nous ^ons d^k tous k errer sans guide et au hazard autour 
de la colline des mines ou dans les temples dont nous avions 
appris la route le matin. Chacun de nous s'attachait aux 
debris on au point de vue qu'il venait de d^uvrir, et ap- 
pelait de loin ses compagnons de recherche k venir en jouir 
avec lui ; mais on ne pouvait s'arracher & un objet sans en 
perdre un autre, et nous finfmes par nous abandonner, 
chacun de son c6te, au hasard de nos d^uvertes. Les om- 
bres du soir, qui descendaient lentement des montagnea de 
Balbek et ensevelissaient une k une les colonnes et les 
mines dans leur obscurite, ajoutsdent un mystdre de plus et 
des effets plus pittoresques k cette osuvre magique et myst^ 
rieuse de lliomme et du temps ; nous nous sentions Ul ce 
que nous sommes, compares kla. masse et iL V4iermt6 de ces 
monumenB> des hirondelles, qui nichent une saison dans 
les interstices de ces pierres, sans savoir pour qui et par 
qui elles ont 6t6 rassembl^s. Les id^s qui out remu^ ces 
masses qui ont accumul^ ces blocs nous sont inconnues ; la 
poussi^ de marbre que nous foulons en sait plus que nou8» 
mais ne pent rien nous dire; et dans quelques si^des, les 
g^n^tions qui iriendront visiter k leur tour les d^ris de 
nos monumens d'aujourd'hui, se demanderont de mdme, 
sans pouvoir se r^pondre, pourquoi nous avons b&ti et 
sculpti^. LesoeuYresde I'homme durent plus que sa pens^: 
le mouvement est la loi de Fesprit humain ; le d^finitif est 
le rSve de son orgueil ou de son ignorance ; Dieu est un 
but qui se pose sans cesse plus loin k mesure que rhumanit^ 
8*en approche ; nous avan^ons toujours, nous n'arrivons ja^ 
mais; la grande figure divine, que Thomme cherche depuis 
son enfance k arrdter d^finitivement dans son imagination 
et k emprisonner dans ses temples, s'^argit, s'agrandit ton- 
jours, d^passe les pens^es ^troites et les temples limits, et 
laisse les temples vides et les autels s'^crouler, pour appelw 



T0YA6S EN OKIKNT. 25 

Hiomme k la chercher etkh, voir oi!l elle se manifeste de 
plos en plus, dans la pens^e, dans I'mtelligence, dans la 
Terto, dans la nature et dans Tinfini ! 

M6me date, le sdr. 

Henreux celui qtu a des ailes pour planer sur les si^es 
ecoul^, pour se poser sans vertiges sur ces monumens mer- 
Teilleux des hommes, pour sonder de Ik les abimes de la 
pens^, de la destin^e humaine ; pour mesurer de I'oeil la 
route de I'esprit liumsdn, marchant pas k pas dans ce demi- 
jour des philosophies, des religions, des legislations succes- 
sives ; pour prendre hauteur, comme le navigateur sur des 
mers sans rivages visibles, et pour deviner k quel point des 
temps il vit lui-mSme, et k quelle manifestation de v^rit^ et 
de divinite Dieu appeUe la g^n^ration dont il fait partie ! 

Balbek, 29 Man, mluuit. 

Je suis all^ hier seul sur la colline des Temples, au clair de 
lune, penser, pleurer et prier. Dieu sait ce que je pleure 
et pleurerai tant qu'il me restera un souvenir et une larme. 
Apr^ avoir prii pour moi et pour ceux qui sont partie de 
moi, j'ai pri^ pour tous les hommes. Cette grande tente 
renvers^ de I'humanit^ sur les mines de laquelle j'etais as- 
sis, m'a inspire des sentimens si forts et si ardens, qu'ils se 
sont presque d'euz-mSmes ^happ^s en vers, langage nata- 
rel de ma pens^e toutes les fois que ma pens^ me domine. 

Je les ai Merits ce matin au lieu mdme et sur la pierre o^ 
je les ai sentis cette nuit : 

VERS ECRITS A BALBEK. 

Myst^rieuz d^erts, dont les large coUines 
Sont les OS des cilia dont le nom a p^ri ; 
Vaates blocs qu'a roal^ le torrent des ruinea ; 
Imniense lit d*un peuple oU la vague a tari ; 
Temples qui, pour porter vos fondemeos de marbre, 
Avez d^racio^ les grands monts comme un arbre ; 
Gottffrea oh rouleraient des fleuves tout entiers ; 
Colonnes oh mon gbU chercbe en vain des sentiers : 
De piliera et d'arceaux profondes avenues, 
Oh la lune s^^are ainsi qu''au sein des nues ; 
Chapiteaux que mon ceil m^le en les regardant ; 
Sur r^corce du globe im menses caract^res, 
Pour voQS toucher du doigt, pour sonder vos myst^res, 
Un homme est venu d'Occident ! 



26 



VOYAGE BN ORIENT. 

La route, snr les flats, que sa nef a saiTie, 
A d^pli^ceot fois sea roulaos horizoos ; 
Aiu goiiffrei de Tablme il a jet^ sa vie ; 
Sea pieds se sont ns^ sar lea pototes des moots ; 
Les soleils ont briU^ la loile de sa tente ; 
Ses fr^res, ses amis ont a^b^ dans Tattente ; 
£t s*i] revient jamais, son cbien m6me incertain 
Ne reconnaltra plus ni sa voix ni sa main : 
II a laiss^ tomber et perdu dans la route 
L'^toile de son ceily I'enfant qui sous sa Toiite 
R^pandait la lumi^re et Timmortalit^ : 
II monrra sans m^moire et sans post^rit^ ! 
£t maintenant aasis sur la yaste mine, 
n n Vnlend que le vent qui rend un son moqueur ; 
Un poids courbe son front, ^crase sa poitrine : 
Plua de pens^ et plus de ccenr ! 



Le reste est trop intime. 

H6me date. 

J'avais traverse les sommete du Sannin, couverts de neiges 
etemelleSj et j'^tais redescendu du LibaOy couronne de boh 
diad^me de cedres, dans le d^ert nu et sterile d'H^opdis, 
4 la fin d'une joum^ p^nible et longae. A l^orizon encore 
^Loign^ devant nous, sur les demiers degres des montagnes 
nolres de TAnti-Liban, un groupe immense de ruines 
jaunes, dor^ par le soleil coud^t, se detachait de I'ombre 
des montagnes, et se repercutait des rayons du soir. 
Nos guides .nous le montraient du doigt, s'^criaient BaU 
beic I BaJbeJe ! C'etait en effet la merveille du desert, la fa^ 
buleuse BiB)ek qui sortait tout ^clatante de son sepulcre 
inconnu, pour nous raconter des ^es dont llustoire a per- 
du la m^moire. Nous avancions lentement auz pas de nos 
chevauz fatigues, les yeux attaches sur les murs gigantes- 
ques, sur les colonnes eblouissantes et colossales qui sem- 
blaient s'^tendre, grandir, s'alonger k mesureque nous appro- 
chions : un profond silence regnait dans toute notre caravane; 
chacun aurait craint de perdre une impression de cette 
heure en communiquant celle qu'il venait d'avoir. Les Arabes 
mSme se taisaient, et semblaient recevoir aussi une forte et 
grave pens^e de ce spectacle qui nivelle toutes les pens^s. 
Enfin, nous toucbames auz premiers trongons de colonnes. 



VOYAGE EN ORIENT. 27 

anx premiers blocs de marbre, que les tremblemens de terre 
ont secou^s jusqu'k plus d'un mi]le> des monumens monies 
oomme les feuilles s^hes, jet^es et roul^s loin de I'arbre 
apres Toura^^an ; les profondes et lar^es carries qui fendent, 
comme des gorges de valines, les flancs noirs de I'Anti-Li- 
ban, ouvraient d^jkleuTB ablmes sous les pas denos chevauz; 
ces Tastes bassins de pierre, dontles parois gardent les traces 
profondes du ciseau qui les a creus^s pour en tirer d'autres 
coQines de *pierre, montraient encore quelques blocs gigan^- 
tesques h demi d^tach^s de leur base, et d'autres taiU^s sur 
leors quatre faces, et qui semblent n'attendre que les chars 
on les bras des generations de gdans pour les mouvoir. Un 
seal de ces moellons de Balbek avait soixante-deux pieds de 
long sur vingt-quatre pieds de largeur, et seize d'^paisseur. 
Un de nos ArabeS, descendant de cheval, se laissa glisser 
dans la carriere, et gnmpant sur cette pierre, en s'accro- 
cbant anx entaillures du ciseau et aux mousses qui y ont pris 
nunne,ilmonta sur cepi^destal et courut gk et ]k sur cette plate- 
formeen poussant des crissauvages; maisle piedestal^crasait, 
par 8a masse, I'homme de nos jours : Vhomme disparaissait 
devant son oeuvre ; il faudrait la force r^unie de soixante mille 
hommes de notre temps, pour soulever settlement cette pierre, et 
les plates-formes de Balbek en portent de plus colossales en- 
core, eievees k vingt-cinq ou trente pieds du sol, pour porter 
des colonnades proportionn^es k ces bases. 

Nous suiyimes notre route, entre le desert k gauche et les 
ondulations de I'Anti-Liban k droite, en longeant quelques 
P^ts champs cultiv^s par les Arabes pasteurs, et le lit d'un 
lai^gfe torrent qui serpente entre les mines, et au bord du- 
^el s'ei^vent quelques beaux noyers. L' Acropolis, ou la 
coIHne artificielle qui porte tons les grands monumens 
d'H^opohs, nous apparaissaient, 9^ et \k, entre les rameaux 
et au-dessus de la tete des grands arbres ; enfin.nous la d^- 
couvrtnaes en entier, et toute la caravane s'arr6ta, comme 
par un instinct ^lectrique. Aucune plume, aucun pinceau 
ne pourraient d^crire Timpression que ce seul regard donne 
a I'oeil et k I'ame. Sous nos pas, dans le lit du torrent, au 
™lien des champs, autour de tons les troncs d'arbres, des 
U0C8 de granit rouge ou gris, de porphyre sanguin, de 



28 VOTAOE EN ORIENT. 

marbre blanc ; de pierre jaune, aussi ^clatante que le marbre 
de Paros, troii9on8 de colonnes, chapiteaux eiselds^ archi- 
traves, volutes, comiches, entablemens, pi^destaux : mem- 
bres ^pars, et qui semblent palpitans, des statues tomb^s 
la face contre terre ; tout cela confus, group^ en monceaux, 
dissdmin^ et ruisselant de toutes parts, comme les laves d'un 
volcan qui vomirait les d^ris d'lm grand empire : k peine 
un sentier pour se glisser h. travers ces balayures des arts 
qui couvrent toute la terre. Le fer de nos chevaux glissait 
et se brissdt k cbaque pas dans les acanthes polies des cor- 
niches, ou sur le sein de neige d'un torse de femme : I'eau 
seule de la riviere de Balbek se faisait jour parmi ces lits de 
fragmens, et lavait de son ^cume murmurante les brisures 
de ces marbres qui font obstacle k son cours. 

Au-del^ de ces ^cumes de debris qui forment de veritables 
dunes de marbre, la colline de Balbek, plate-forme de mUle 
pas de long, de sept cents pieds de large, toute b&tie de 
main d'hommes, en pierres de taiUe, dont quelques-unes 
ont cinquante k soixante pieds de longueur, sur quinze a 
seize pieds d'^^vation, mais la plupart de quinze k trente. 
Cette colline de granit taill^ se pr^sentait k nous par son 
extrdmit^ orientale, avec ses bases profondes et ses revSte- 
mens incommensurables, otl trois morceaux de granit 
forment cent quatre-vingts pieds de d^veloppement, et pr^s 
de quatre miUe pieds de surface ; avec les larges embou- 
chures de ses voiites souterraines, oil I'eau de la riviere . 
s'engouffirait, oi!l le vent jetait, avec I'eau, des murmures 
semblables aux vol^s lointaines des grandes cloches de nos 
cath^drales. t^ur cette immense pkte-forme, I'extr^mit^ 
des grands temples se montrait k nous, d^tach^e de I'hori- 
zon bleu et rose, ou couleur d'or. Quelques-uns de ces 
monumens deserts semblaient intacts, et paraissaient sortir 
des mains de I'ouvrier; d'autres ne pr^sentaient plus que 
des restes encore debout, des colonnes isol^es des pans de 
murailles inclines et des frontons d^manteMs : Toeil se per- 
dait dans les avenues ^tincelantes des colonnades de ces 
divers temples, et Thorizon trop ^ev^ nous emp^chait de 
voir oil finissait ce peuple de pierre. Les six colonnes 
gigantesques du grand temple, portant encore majestueuse- 



yOYAOB EN ORIENT. 29 

ment lenr riche et colossal entablement, dominaient toute 
cette Bc^ne, et se perdsdent dans le ciel bleu du desert, 
comme un autel allien pour les sacrifices des g^ans. 

Nous ne nous arrSt^es que quelques minutes pour re- 

connattre seulement ce que nous venions visiter k travers 

tant de perils et tant de distance ; et siirs enfin de poss^der, 

pourle lendemain, ce spectacle que les r^ves mSmes ne 

pouvaient nous rendre, nous nous remimes en marche. Le 

jour baissait ; il fallait trouver un asile, ou sous la tente, ou 

sons quelques voltes de ces mines, pour passer la nuit, et 

nous reposer d'une marche de quatorze beures. Nous lais- 

s^mes i gauche la montagne de mines et une vaste plage 

toate blanche de d^ris, et, traversant quelques champs de 

Razon, brout^ par les ch^vres et les chameauz, nous nous 

(lirige&mes vers une fum^e qui s'^evait k quelques cents pas 

de nous, d'un groupe de mines, entremelees de masures 

arabes. Le sol ^tait in^gal et montueux, et retentissait sous 

1^ fers de nos chevaux, comme si les souterrains que nous 

foulions allaient s'entrouvrir sous leurs pas. Nous arri- 

vimesllla porte d'une cabane basse et k demi cach^e par les 

P^sdemarbre d^grad^s, et dont la porte et les ^troites 

^^tres, sans vitres et sans volets, ^taient construites de 

niarbre et de porphyre, mal colics ensemble avec un peu de 

anaent. Une petite ogive de pierre s'^evait, d'un ou deux 

pieds, au-dessus de la plate-forme qui servait de toit k cette 

°^Te, et une petite cloche, semblable k celle que ]'on 

peint 8ur la grotte des ermites, s'y balangait aux bouff(^es 

du vent: c'etait le palais Episcopal de T^v^que arabe de 

Balbek, qui surveillait, dans ce desert, un petit troupeau de 

douze ou quinze families chr^tiennes, de la communion 

fiffecque, perdues au milieu de ces deserts, et de la tribu 

£^roce des Arabes ind^pendans de Bk^. Jusque-lii nous 

tf avions vu aucun 6tre vivant que les chakals qui couraient 

entreles colonnes du grand temple, et les petites hirondelles, 

&u collier de soie rose, qui bordaient, comme un ornement 

d'architectare orientale, les comiches de la plate-forme. 
L'^vfique, averti par le bmit de notre caravane, arriva bien- 
^t, et, s'inclinant sur sa porte, m'offrit Thospitalit^. C'e- 

tait un beau vieillard, aux cheveux et k la barbe d'argent, k 

^ipbysionomie grave et douce, k la parole noble, suave et 



30 VOYAGE EK 6IIIBMT. 

cadcnc^, tout-k-fait semblable k Fid^ du prtoe, dans le 
poeme ou dans le romaa, et digne, en tout, de montrer sa 
figure de paix, de resignation et de charit^, dans cette sc^ne 
solennelle de mines et de meditations. 11 nous fit entiier 
dans une petite cour interieure, pavee aussi d'^clats de 
statues, de morceaux de mosai'que et de vases antiques, et, 
nous livrant sa maison, c'est-k^dire, deux petites chambres 
basses, sans meubles et sans portes, il se retira, et nous 
laissa, suivant la coutume orientale, maitres absolus de sa 
demeure. Pendant que nos Arabes plantaient en terre, au- 
tour de la maison, les chevilles de fer, pour y attacber, par 
des anneaux, les jambes de nos cbevaux, et que d'autres al- 
lumaient xm feu dans la cour, pour nous preparer le pilau 
et cuire les galettes d'orge, nous sortimes pour jeter un se- 
cond regard sur les monumens qui nous environnaient. Les 
grands temples ^taient devant nous, comme des statues sur 
leurs piedestaux : le soleil les frappait d'un dernier rayon 
vague, qui se retirait lentement d'une colonne h, I'autre, 
comme les lueurs d'une lampe que le prStre emporte au 
fond du sanctuaire : les mille ombres des portiques, des 
piliers, des colonnades, des autels, se repandaient mouvantes 
sous la vaste forSt de pierre, et remplagaient peu k peu, 
sur TAcropolis, les ^clatantes lueurs du marbre et du tra- 
vertin : plus loin, dans la plaine, c'^tait un oc^an de ruines 
qui ne se perdaient qu'k Fhorizon ; on eiit dit des vagues 
de pierres bris^es contre un ^cueil, et couvrant une immense 
plage de leinr blancheur et de leur ^cume. Rien ne s'^levait 
au-dessus de cette mer de debris, et la nuit qui tombait des 
hauteurs, d^ja grises, d'une cbaine de montagnes, le ense« 
velissait successivement dans son ombre. Nous rest&mes 
qnelques momens assis silencieusement devant ce spectacle, 
et nous rentr&mes, k pas lents, dans la petite cour de 1*^ 
v6que, eclairee par le foyer des Arabes. 

Assis sur quelques fragmens de comiches et de cbapi- 
teaux, qui servaient de bancs dans la cour, nous mange&mes 
rapidement le sobre repas du voyageur dans le desert, et 
nous restimes quelque temps h nous entretenir, avant le 
sommeil, de ce qui remplissait nos pensees. Le foyer 
s^eteignait, mais la lune s'elevait pleine et ^clatante dans le 
ciel limpide, et passant k travers les crenelures d'un grand 



VOYAGE EN ORIENT. 31 

mar de pierrea blanches, et les dentelures d'une fentoe en 
arabesque, qui bomaient la cour da c6t^ da desert, eUe 
eclaiiait Fenceinte d'une dartd qui rayonnait sur toutes les 
pierres. Le silence et la reverie nous gagn^rent ; ce que 
nous pensions k cette heure, ^ cette place, si loin du monde 
vivant, dans ce monde mort, en presence de tant de t^moins 
muets d'un pass^ inconnu, mais qui bouleverse toutes nos 
petites theories d'histoire et de pliulosophie de rhumanit^ ; 
ce qui se remuait dans nos esprits ou dans nos cceurs, de 
nos syst^mes, de nos id^s, h^las ! et peut-ltre aussi de nos 
souvenirs et de nos sentimens individuels ; Dieu seul le 
sait, et nos langues n'essayaient pas de le dire ; elles au- 
raient craint de profaner la solennit^ de cette heure, de cet 
astre, de ces pensdes mSmes : nous nous taisions. Tout k 
coup, comme one plainte douce et amoureuse, un murmure 
grave et accentu^ par la passion, sortit des mines, denize 
ce grand mur perc^ d'ogives arabesques, et dont le toit nous 
av^t para ^crouler sur lui-mSme ; ce murmure vague et 
confiis s'enfla, se prolongea, s'^eva plus fort et plus haut, 
et nous distingudmes un chant nourri de plusieurs voix ^en 
chcBur; un chant monotone, m^lancolique ettendre, qui 
montait, qui baissait, qui mourait, qui renaissait alternative*^ 
ment, et qui se r^pondait h. lui-m^me : c'^tait la pridre du 
8oir que IMv^ue arabe faisait avec son petit troupeau, dans 
Tenceinte ^oul^ de ce qui avait 6x4 son ^glise, monceanix 
de mines entass^ r^mment par une tribu d'Arabes 
idol&tres. Bien ne nous avait pr^par^s k cette musique de 
Tame, dont chaque note est un sentiment ou un soupir du 
coeur humain, dans cette solitude, au fond des deserts, 
sortant ainsi des pierres muettes, accumul^es par les trem- 
blemens de terre, par les barbares et par le temps. Nous 
f^es frapp^s de saisissement, et nous accompagnsUnes des 
^ans de notre pens^e, de notre pri^e et de toute notre 
poesie int^eure, les accens de cette po^sie sainte, jusqu'^ 
ce que les litanies chanties eussent accompli leur refrain 
monotone, et que les demiers soupirs de ces voix pieuses se 
fussent assoupis dans le silence accoutum^ de ces vieux 
debris. 



3^ VOYAGE l^N OlE^IENT* 

H£oie d^ite. 

Les temples nous ont fait oublier le dj^rid que le prince de 
Balbek voulait noas donner ; nous avons pass^ la mating 
tout entiere k les parcourir de nouveau. A quatre heures, 
quelques Arabes sent venus nous avertir que les cavaUera 
^taient dans la plaine au-dessus des temples, mais qu'ixn- 
patient^s de nos ddlais ils allaient se retirer ; que le priiice 
pensait que ce spectacle ne nous itait pas agitable puisque 
nous diffi^rions de nous y rendre et qu'il nous priait de 
monter k son s^rail lorsque nous aurions satisfait id notre 
curiosity ; qu'il nous pr^parait chez lui un autre divertisse- 
ment. Cette tolerance de ce chef d'une tribu fi^roce des 
Arabes les plus redout^s de ce d^ert nous ^tonnait. £n 
g^n^ral, les Arabes et les Turcs eux-mdmes ne permettent 
pas aux Strangers de visiter seuls aucune ruine d'anciens 
monumens ; ils croient que ces d^ris renferment d'im- 
menses tr^sors gardes par les g^nies ou les demons, et que 
les Europ^ens connaissent les paroles magiques qui les d^ 
couvrent ; comme ils ne veulent pas qu'on les emporte, ik 
sont d'uue extreme vigilance autour des Francs dans ces 
contr^es ; ici, au contraire> nous ^tions absolument aban- 
donn^s k nous-mSmes ; nous n'avions pas mtoe un guide 
arabe avec nous, et les enfans de la tribu s'^taient ^oign^s 
par respect. Je ne sais k quoi tient cette respectueuse d^ 
f^rence de IMmir de Balbek dans cette circonstance ; peut- 
^tre nous prend-il pour des ^missaires d'Ibrahim-Pacha. 
Le fait est que nous sommes trop peu nombreux pour ins- 
pirer de la crainte k une tribu entih« de dnq ou six cents 
hommes accoutumes au combat et vivant de rapines : et ce- 
pendant ils n'osent ni s'approcber de nous» ni nous interro- 
ger, ni s'opposer k aucune de nos d^marcbes ; nous pou- 
* vions rester un mois dans les temples, y faire des fouiUes, 
emporter les fragmens lea plus pr^cieux de ces sculptures 
sans que qui que ce soit s'7 oppos&t. Je regrette vivement 
ici, comme k la mer Mcnrte^ de n'avmr pas connu d'avaoce 
la disposition de ces tribus k notre ^ard : j'aurais amene 
des ouvriers et des cbameoux de charge et enrichi 1» science 
et les musses. 
Nous sfllames^ en sortant des temples, au palais del'^mir* 



VOYAOB BN ORIENT. 33 

Un intervalle de mines d^sertes, mais moins importantes 
fl^pare la colline des grands temples, on TAcropolis de Bal- 
bek, de la nouvelle Balbek, habitue par les Arabes. Celle- 
d n'est qu'un monceau de masures cent fois renvers^es, 
dans des guerres incessantes; la population s'est nicb^ 
conune elle a pn dans les cavitds formes par tant de d^ris; 
quelques branches d'arbres, quelques toits de cbaume re- 
coavrent ces demeures dont les portes et les fenStres eont for- 
nix souvent avec des morceaux des plus admirables d^ris. 

L'espace occupy par ces mines de la ville modeme est 
immense; il s'^end k perte de vue et blanchit deux coUines 
basses qui ondulent au-dessus de la grande plaine ; Teffet 
est triste et dnr. Ces d^ris modemes rappellent ceux 
d'Ath^nea que j'avais vus une ann^e auparavant. Le blanc 
mat et cm de ces murailles couch^es k terre, et de ces pierres 
diss^min^, n'a rien de la majesty ni de la couleur dor^e 
des mines v^tablement antiques ; cela ressemble k une 
immense grdre couverte de I'ecimie de la mer. Le palais 
de F^mir est une assez vaste cour, entour^e de masures de 
diverses formes ; le tout assez semblable k une cour de mi- 
serable ferme dans nos provinces les plus pauvres ; la porte 
^tait gard^ par un certain nombre d' Arabes arm^s ; la foule 
se pressait pour y entrer ; les gardes nous iirent place et 
nons introduisirent. La cour ^tait d4}k rempHe de tons les 
chefs de la tribu, et d'lme grande multitude de peuple. 
L'^mir et sa famille, ainsi que les principaux scbeiks, revltus 
de kaftans et de pelisses magnifiques, mais en lambeaux, 
^taient assis sur une estrade ^ev^ au-dessus de la foule, et 
adoss^ an principal b&timent. Derri^re eux ^tait un cer- 
tain nombre de senriteurs, d'hommes arm^s et d'esclaves 
noirs. L'^ir et sa suite se leva k notre approche ; on nous 
aida k escalader quelques marches ^normes form^es de blocs 
irreguliers qui servaient d'escaliers k Testrade, et apr^s les 
oovnpHmens d'usage, I'^mir nous fit asseoir sur le divan 
)k e6t4 de lui ; onm'apporta la pipe et le spectacle commen^a. 

Une musique, form^ de tambours, de tambourins, de 
fifres aigus et de triangles de fer qu'on frappait avec une 
verge de fer, donna le signal, quatre ou cinq acteurs, vltus 
de la manike la plus grotesque, les ims en hommes, les 
antres en femmes, 8'avan9^rent au milieu de la cour et exe- 

TOMB I. 3 



34 VOYAGS SN ORISNT. 

cutdrent ks danses les plus bizarres et les plus lascives que 
Toeil de ces barbares puisse supporter. Ces danses mono- 
tones dur^rent plus d'une heure, entr^mel^ de temps en 
temps de quelques paroles et de quelques gestes et change- 
mens de costume, qui semblaient d^noter une intention 
dramatique ; mais une seule chose ^tait intelligible, cMtait 
Vhorrible et d^oiitante depravation des moeurs publiques 
indiqu^ par les mouvemens des. danseurs : je d^toumai les 
yeuz ; I'^mir lui-mdme semblait rougir de ces scandaleux 
plaisirs de son peuple, et faisait comme moi des gestes de 
m^pris ; mais les cris et les transports du reste des specta^ 
teurs s'^evaient toujours au moment oil les plus sales obs- 
c^nit^s se r^velaient dans les figures de la danse, et r^om- 
pensaient les acteurs, 

Ceux-ci dans^nt ainsi jusqu'k ce que» accabl^s de fiatigae 
et inond^s de sueur^ ils ne pussent plus supporter la rapidil^ 
toujours croissaote de la mesure ; ils rouBrentk terre d'oii 
on les emporta. Les fenunes n'assistaient pas k ce spectacle; 
mais celles de I'^mir, dont le harem donqait sur la cour, en 
jouissaient de leurs chambres, et nous les voyions, k travera 
des grillages de boisy se presser auz fentoes pour regarder 
les danseurs. Les esclaves de T^mir nous apport^rent des 
sorbets et des confitures de tpute esp^e> ainsi que des bois- 
sons ezquises» compos^es de jus de grenade et de fleur 
d'orange k la glace, dans des coupes de cristal $ d'autres es- 
claves nous pr^sentaienty pour essuyer nos l^vres, des ser- 
viettes de mousseline brod^ en or. Le caf<6 fut aussi servi 
idusieurs fois, et les pipes sans cesse renouvel^ ; je causai 
une demi-heure avec I'^mir ; il me parut im homme de bon 
sens et d'esprit, fort au-dessus de I'id^ que les grossiers 
plaisirs de son peuple auraient pu donner de lui $ c'est un 
homme d'environ cinquante ans, d'une belle figure, ayant 
les mani^res les plus dignes et les plus nobles, la politesse 
la plus solenneUe, toutes chosee que le dernier des Arabea 
poss^de comme un don du cHmat, ou comme I'h^tage d'une 
antique civilisation. Son costume et ses armes ^taient de la 
plus grande magnificence. Ses chevauz admirables ^taient 
r^pandus dans les cours et dans le chemin : il m*en ofi&it un 
des plus beaux $ il m'interrogea avec la plus d^cate dis- 
cretion sur TEurope, sur Ibrahim, sur Tobjet de mon voyage 



VOYAGX EN ORIKNT. 35 

aa xniliea de ces deserts; je r^pondis avec une reserve 
affect^e qui put lui faire croire que j'avais en effet un tout 
autre but que celui de visiter des colonnes et des mines ; il 
m'dffirit toute sa tribu pour m'accompagner k Damas, k tra- 
vers la chaSne inconnue de PAnti-Liban que je voulais tra- 
verser. J'acceptai seiQement quelques cavaliers pour me 
senrir de guide et de protection, et je me retirai accompagn^ 
par tous les scbeiks qUi nous suiwent k cbeval jusqu'k la 
porte de I'^v^ue grec. Je donnai Tordre du depart pour le 
lendemain, et nous passftmes la soiree k causer avec le ven^- 
nble bote que nous allions quitter ; quelques centaines de 
piastres, que je lui laissai en aum6ne par son troupeau, 
payout I'bospitalit^ que nous avions re9ue de lui. II voulut 
bien se cbarger de faire partir \m chameau charg^ de quel- 
ques fragmens de sculptmre que je d^sirais emporter en £u« 
rope ; U s'acquitta fidMement de cette commission, et k mon 
retoor en Syrie, je trouvai ces pr^cieux d^ris arrives avant 
nuH ik Bayruth. 

31 Mars 1833. 

Nous sommes partis de Balbek k quatre heures du matin; 
la caravBiie se compose de notre nombre ordinaire, de 
Moukrea, d'Arabes, de serviteurs, d'eseorte, et de buit 
cavalieFB de Balbek qui marcbent, k deux ou trots cents pas, 
en t^ de la caravane; le jour a commence 2l poindre au 
moment oil nous franchissions la premiere coUine qui monte 
vers la chaine de l^Anti-Iiban 7 toute cette coUine est creuse^ 
d'immenses et profondes carri^res d'oii sont sortis les pro- 
digienz monumens que nous venions de contempler. Le 
soleil commen^ait k dorer leurs fattes, et ils brillaient sous 
nos pieds, dans la plaine, comme des blocs d'or ; nous ne 
pouvions en d^tacber nos regards ; nous nous arrStames 
vingt fois avant d'en perdre tout k fait la vue ; enfin ils dis- 
paraissent pour jamais sous la coUine, et nous ne voyons 
plus au-deUl du desert que les eimes noires ou neigeuses des 
montagnes de Tripoli et de Lataki^ qui se fondent dans le 
firmament. 

Les montagnes pen ^ev^s d'abord que nous traversons, 
sont entidrement nues et presque d^sertes. Le sol en 
g^^ral e8t pauvre et sterile : la terre, \k oii elle est cultiv^, 

3» 



\ 



36 VOTAOS EN OBIBNT. 

est de couleur rouge. II y a de jolies valines, a pentes 
douces et ondoyantes, oiH la charrue poiirrait se promener 
sans obstacles. Nous ne rencontrons ni yoyageurs, ni 
villages^ ni habitans, jusque vers le milieu du jour. Nous 
faisons halte sous nos tentes> h. Tentr^e d'une gorge pro- 
fonde, oil coule un torrent, slofk ^ sec. Nous trouvons 
une source sous un rocher : I'eau est abondante et d£li- 
cieuse ; nous en remplissons les jarres suspendues aux selles 
de nos chevaux. Aprds deux heures de repos, nous nous 
remettons en marche. 

Nous cotoyons, par un sentier rapide et escarp^, le flanc 
d'une haute montagne de roche nue« pendant environ deux 
heures. La valine, qui se creuse de plus en plus k notre 
droite, est sillonn^e par un large lit de fleuve sans eau. Une 
montagne de roche grise, et compl^tement depouillee;, 
s'^^ve de Tautre c6t6, comme une muraille perpendiculaire. 
Nous recommen9ons k descendre vers I'autre embouchure 
de cette gorge. Deux de nos chevaux, charges de bagages, 
roulent dans le precipice. Les matelas et tapis de divan, 
dont ils sont charges, amortissent la chute ; nous parvenons 
k les retirer. Nous campons k Tissue de la gorge, aupr^ 
d'une source exceUente. — Nuit pass^e au milieu de ce laby- 
rinthe inconnu des montagnes de TAnti-Iiban. Les neiges 
ne sont qu'^ cinquante pas au-dessus de nos t^tes. Nob 
Arabes out allum^ un feu de broussaiUes, sous ime grotte, 
k dix pas du tertre oil est plants notre tente. La lueur du 
feu perce la toile et ^claire i'int^rieur de la tente otl nous 
nous abritons contre le froid. Les chevaux, quoique con- 
verts de leurs Ubets, couvertur^ de feutre, hennissent de 
douleur. Toute la nuit nous entendons les cavaliers de 
Balbek et les soldats ^gyptiens qui g^missent sous leurs 
manteaux. Nous-mSmes, quoique couverts d'un manteau 
et d'une ^paisse couverture de laine, nous ne pouvons sup- 
porter la morsure de cet air glac^ des Alpes. Nous montons 
k cheval, k sept heures du matin, par un soleil reaplen- 
dissant qui nous fait d^pouiller successivement nos man- 
teaux et nos caftans. Nous passons k huit heures dans 
une plaine tr^s ^v^e, par un grand village arabe, dont les 
maisons sont vastes et les cours remplies de betail et de 
volailLe, comme en Europe. Nous ne nous y arretons pas. 



/ 



VOYAGE KN ORIENT. 37 

Ce peuple est ennemi de celui de Balbek et des Arabes de 
Syrie. Ce sent des peuplades presque ind^pendantes, qtd 
ont plus de rapport avec les populations de Damas et de la 
M^sopotamie. lis paraissent riches et laborieux. Toutes 
les plaines autour de ce village sont cultiv^es. Nous voyons 
des hommes, des femmes, des enfans dans les champs. On 
laboure avec des boeufs. Nous rencontrons des scheiks 
richement months et ^quip^s, qui vont k Damas, ou qui en 
viennent : leur physionomie est rude et feroce ; ils nous 
rei^dent de mauvais oeil, et passent sans nous salner. Les 
en&ns nous crient des paroles injurieuses. Dans un second 
village^ k deux heures du premier, nous achetons avec peine 
qnelques poules et un peu de riz pour le diner de la cara- 
vane. Nous campons, k six heures du soir, dans un champ 
€iey4 au-dessus d'une gorge de montagne, qui descend vers 
un fleuve que nous voyons briller de loin. II y a un petit 
torrent qui coule en bondissant dans la gorge, et otl nous 
abreuvons nos chevauz. Le climat est rude encore. Devant 
nousy k I'embouchure de la gorge, s^^dvent des pics de 
rochers, groupds en pyramides, et qui se perdent dans le 
cieL Aucune v^g^tation sur ces pics. Couleur grise ou 
noire ^du rocher contrastant avec I'^clatante limpidity du 
firmament oiH ils plongent. 

1 AvrU 1833. 

Mont^ k chevad k six heures du matin. Joumi^e superbe. 
— Yoyag^ tout le jour, sans halte, entre des montagnes 
escarp^es, s^par^es seulement par des gorges ^troites, otl 
roulent des torrens de neig« fondue. — Pas un arbre, pas une 
mousse sur les flancs de ces montagnes. Leurs formes 
bizarres, heurt^es, concass^s, figurent des monumens 
humains. L'une d'elles s'^^ve immense et k pic de tons 
les cdt^s, comme une pyramide ; elle peut avoir une lieu^ de 
circonf<^rence. On ne peut d^couvrir comment il a pu 
jamais dtre possible de la gravir. Aucune trace de sentiers 
m de gradins visible : et cependant, tons ses flancs sont 
creases de cavemes, de toutes proportions, par la main des 
hommes. II y a une multitude de cellules, grandes et 
pedtett, dont les portes sont sculpt^es de diverses formes, 
par le ciseau. Quelquesunes de ces grottes, dont les 



38 VOTAOB BN ORIBNT. 

embouchtures s'ouTxent au-desnu de nos tdtea^ ont de 
petites terrasses de rochen vifs devant lean poites. On 
voit des restes de chapelles ou de tempha, des colonnes 
encore debont 8ur la roche $ on dirait une mche dliomniea 
abandonn^e. Leg Arabes diseni que ce sont leg chr^tiens 
de Damas qui ont creus^ ces antres. Je pense en effet que 
c'est Ik une de ces tb^ides oil leg premiers chr^ens se 
r^fiigidrent dans les temps de c^nobitisme oa de persecution. 
Saint Paul avait fond^ une grande ^glise k Damas, et cette 
4g]ise, Icmg-temps florissante, subit ks phases et les perad^ 
cutions de toutes les autres ^glises de I'Orient. 

Nous laissons cette montagne sar notre gandie, et 
bientdt derri^ nous. Nous descendons rapidement» et 
par des precipices presque impraticables, yers une vaUde 
plus ouverte et plus large. Vt. fleuve charmant la remplit. 
La vegetation recommence sur ses b(»'ds : des saules, des 
peupliers, des arbres immenses, aux branches coudees d'une 
maui^re bizarre, aux feuillages noirs, eroissent dans les 
interstices de rocher qui bordent le fleuve. Nous suiyons 
ces bords enchantes pendant une heure> en descendant 
toujours, mais insensiblement. Le fleuye nous accompagne 
en murmurant, et en ecumant sous les pieds de nos che- 
vaux. Les hautes montagnes, qui fbrment la gorge d'oil 
descend le fleuve, s'eioignent et s'arrondissent en croupes 
larges et boi^ees, frappees des rayons du soleil couchant ; 
c'est une premise echappee sur la Mesopotamie ; nous 
apercevons de plus en plus les larges valiees qui vont de- 
boucher dans la grande piaine du desert de Damas k 
Bagdad. La yaliee oik nous sommes circule moUement et 
s'ekrgit elle-mdme. A droite et )k gauche du fleuve, nous 
commen^ons ii apercevoir des traces de culture, nous en- 
tendons des mugissemens lointains de troupeaux. Des 
yergers d'abricotiers, aussi grands que des noyers, bordent 
le chemin. Bient6t» k notre grande surprise, nous voyons 
des haies, eomme en Europe, separer les yergers et les 
jardins, semes de plantes potag^res et d'arbres fruitiers en 
fleurs. Des barri^res, ou des portes de bois, ouvrent, ^ 
et 1^ sur ces beaux vergers. Le chemin est^laxge, uni> 
bien entretenu, comme aux environs d'une grande ville de 
France. Nul d'entre nous ne savait Tezistence de cette 



VOTAOB BN ORIXNT. 39 

00818 raTissante, an Bein de ces montagnes inaccessibles de 
I'Anti-Iiban. Nous approchons ^yidemment d'une nlle ou 
d'lm Tillage, dont nous ignoroiiB le nom. (In cavalier arabey 
que noiu reocontroiUy dit que noiu sommefl auz envxrona 
d'un grand viUage, dont le nom est Zebdani : nous en 
Toyons d^j^ la fiun^ qui s'^^ve entre les dmes dea granda 
axbres dont la vaU^ est sem^ ; nous entrons dans les rues 
da vfflage; eUes sont larges, droites, avec un trottoir de 
pierres de cfaaqne cM. Lea maisons qui les bordent sont 
gnadea et entomb de conn pleines de bestiaux» et de 
jarcKiM paiCntement arros^ et cultiy^s. Les fenunes et 
ka enfims ae pr^sentent auz portes pour nous voir passer, et 
nous accneiHent avec une physionomie ouverte et souriante. 
Nona nous infbrmons s'il eziste un karavans^rail oiH nous 
puiasiona nous abnter pour une nuit ; on nous r^pond que 
nun, paree que Zebdani n'etant sur aucune route, il n'y 
passe jamais de caravane. Nous arrivons, apres avoir long- 
temps circuit dans les rues du village, k une grande place, 
aa bord du fleuve. Lk, une maison plus grande que les 
antres, pr^c^^ d'une terrasse, et entour^ d'arbres, nous 
amionce la demeure du scheik. Je me pr^ente avec mon 
drogmaa, et je demande une maison pour passer la nuit. 
Les esdavea vont avertir le scheik ; il acoourt lui-m6me : 
c'est un vieillard v^nteble, k barbe blanche, k physionomie 
ouverte et gradeuse. II m'ttfire sa maison tout enti^re, avec 
un empressement et une grftce d'hospitalit^, que je n'avais 
pas enoore rencontres ailleurs. A Tinstant ses nombreux 
esckves et les principaux habitans du village s'emparent de 
nos cfaevanz, les conduisent dans un vaste hangard, les 
d^duigmt, apportent des monceaux d'orge et de paille. 
Le scheik fait retirer ses fismBoes de leur appartement, et 
BOU8 introduit d'abord dans son divan, o^ Ton nous sert le 
ea£6 et les sorbets, puis nous abandonne toutes leschambrea 
de sa maison. II me liemande si je veux que ses esclaves 
nous pr^parent un repas. Je le prie de permettre que mon 
eoisinier leur ^pargne cette peine et de me procurer seule- 
ment un vean et quelques moutons pour renouveler nos 
provisions ^puis^ depuis Balbek. En pen de minutes le 
vean et les moutons sont am^i^s et tu^ par le boucher du 
viQage, et tandis que nos gens nous pr^parent k souper, le 



40 



VOYAOB EN OBISKT. 



Bcheik nous pi^sente les piindpaux habitans da pays, sea 
parens et ses amis. II me demande mime la permission de 
faire introduire ses femmes auprds de madame de Lamarttne. 
Elles d^iraient passionn^ment, dit-il, de voirunefemme 
d'Europe, et de contempler ses vlfeemens et ses bijoux. Les 
femmes du scbeik pass^ent en effet voiles par le divan oik 
nous ^tions et entrdrent dans I'appartement de ma femme. 
n y en avait trois : une d6jk dg^ qui semblait la mke des 
deux autres. Les deux jeunes ^taient remarquablement 
belles, et semblaient pleines de respect, de d^fi^nceet 
d'attachement pour la plus 4g^e. Ma femme leur fit 
quelques petits pr^sens, et elles lui en firent d'autres de 
leur c6t^. Pendant ceUe entrevue, le v^n^rable scheik de 
Zebdani nous avait conduits sur une terrasse qu'il a ^lev^ 
tout pr^s de sa maison, au bord du fleuve. Des piliers, 
plant^s dans le lit mime de la riviire, portent un plancher 
reconvert de tapis ; un divan rigne autour, et un arbre 
immense, pareil k ceux que j'avais dijk yus au bord da 
chemin^ couvre de son ombre la terrasse et le fleuve tout 
entier. C'est Ik que le scheik, comme tons les Turcs, passe 
ses heures de loisir au murmure et & la f raicheur des eaux du 
fleuve, ^cumantes sous ses yeux, k I'ombre de Tarbre, au 
chant de milie oiseaux qui le peuplent. Un pont de planches 
conduit de la maison sur cette terrasse suspendue. C'est 
un des plus beaux sites que j'aie contempl^s dans mes 
voyages. La vue glisse sur les demilres croupes arrondies 
et sombres de I'Anti-Liban, qui dominent les pyramides de 
Roche-Noire ou les pics de neige ; elle descend avec le 
fleuve et ses vagues d'^cume entre les cimes inhales des 
forlts d'arbres varies qui tracent sa course, et va se perdre 
avec lui dans les plaines descendantes de la M^opotamie 
qui entrent, comme un golfe de verdiire, dans les sinuont^ 
des montagnes. 

Le souper ^tant prit, je priai le scheik de vouloir bien le 
partager avec nous. II accepta de bonne grlU:e, et parut 
fort amus^ de la mani^re de manger des Europ^s. II 
n'avait jamais vu aucun des ustensiles de nos tables. II ne 
but point de vin et nous n'essaylmes pas de lui faire vio- 
lence. La conscience du mussulman est aussi respectable 
que la ndtre. Faire p^cher un Turc centre la loi que sa 



VOYAGS EN ORIENT. 41 

religion lui impose, m'a paru toujours auBsi coupable, aussi 
absurde que de tenter un chr^tien. Nous parl&mes long- 
temps de TEurope de nos contumes dont il paraissait fiprand 
admirateur. II nous entretint de sa znani^re d'adminis- 
trer son Tillage. Sa fieanille gouveme depuis des si^cles ce 
canton privil^gi^ de I'Anti-Iibany et les perfectionnemens 
de propri^^Sy d'agriculture, de police et de propret^ que 
mms avions admir^ en traversant le tenitoire de Zebdani, 
^ent du8 k cette ezcellente race de scheiks. II en est 
ainsi dans tout I'Orient. Tout est exception et anomalie. 
Le bien s'y perp^tue sans terme comme le mal. Nous p^es 
jnger, par ce village enchanteur, de ce que seraient ces pro- 
vinces rendues k leur fertility naturelle. 

Le scbeik admira beaucoup mes armes, et surtout une 
paire de pistolets k piston, et d^guisa mal le plaisir que lui 
ferait la possession de cette arme. Mais je ne pouvais pas 
la ki ofirir. C'^taient mes pistolets de combat que je 
Toalais conserver jusqu'a mon retour en Europe. Je lui fis 
pr^nt d'une montre en or pour sa fenmie. II re9Ut ce 
cadeau avec toute la resistance polie que nous mettrions en 
Europe k en accepter un semblable, et affecta m^me d'etre 
compLltement satisfait, bien que je ne pusse douter de sa 
predilection pour la paire de pistolets. On nous apporta 
une quantity de coussins et de tapis pour nous coucher ; 
iH)U8 les ^ndimes dans le divan oil il couchait lui-m^me, 
et nous nous endormtmes au bruit du fleuve qui murmurait 
Bous nos lits. 

Le lendemain, parti au jour naissant, — traverse la seconde 
UK>itie du village de Zebdani plus belle encore que ce que 
uous avions vu la veille. Le scbeik nous fait escorter 
ju8qn'4 Damas par quelques hommes a cheval de sa tribu. 
^ous cong^ons 1^ les caValiers de I'^nur de Balbek qui ne 
seraient pas en atieti sur le territoire de Damas. Nous 
Qarchons pendant une heure dans des chemins bordes de 
^es vives, aussi larges qu'eu France et parfaitement 
wign^es. Une votlte d'abricotiers et de poiriers couvre la 
i^te ; k droite et k gauche s'^tendent des vergers sans fin, 
puis des champs cultiv^s remplis de monde et de betail. 
Tons ces vergov sont arros^ de ruisseauz qui descendent 
des montagnes k gauche. Les montagnes sont couvertes 



42 VOTAOB BN ORIBNT. 

de neige k leurs Bommets. La plaine est immeiue et riea 
ne la Umite k nos yeux qae lea fordts d'arbrea en fleiirs. 
Apr^ avoir marcli^ ainai trois heures comme an milieu dee 
plus delicieuz paysages de TAugleterre ou de la Lombardie, 
sans que rien nous rappel&t le d^ert et la barbarie, nous 
rentrons dans un pays sterile et plus ftpre. La rotation 
et la culture disparaissent presque entitlement. Des coUines 
de roche, k peine couvertes d'une mousse jannfttre, s'^endent 
devant nous, bom^s par des montagnes grises plus ^ev^en 
et ^galement d^pouiU^es. Nous faisons halte sous noa 
tentes, au pied de ces montagnes, loin de toute habitation. 
Nous y passons la nuit au bord d'un torrent profond^ent 
encaiss^ qui retentit commeun tonnerre sans fin dansune gorge 
de rochers, et rouledeseauxbourbeuses et desfl^oconsde neige. 

A cheval k six heures. C'est notre demidrs joum^ ; 
nous compl^tons nos costumes turcs pour n'^re pas reconnua 
pour Francs dans les environs de Damas. Ma femme rev6t 
le costume des femmes arabes, et un long voile de toile 
blanche I'entoure de la tdte aux pieds. Nos Arabes font 
aussi une toilette plus soignee et nous montrent du doigt 
les montagnes qui nous restent k franchir en criant : Scham ! 
Scham ! C'est le nom arabe de Damas. 

La population fanatique de Damas et des pays environ* 
nans, exige ces pr^autions de la part des Francs qui se 
hasardent k visiter cette ville. Seuls parmi les Orientauz 
les Damasquins nourrissent de plus en plus la haine reli- 
giense et l^orreur du nom et du costume europ^en. Seuls 
lis se sont refuses k admettre les consuls ou m^me les agens 
consulaires des puissances chr^ennes. Damas est ime 
viUe sainte, fanatique et libre, rien ne doit la souiller. 

Malgr^les menaces de la Porte; malgr^ I'intervention 
plus redout^ d'Ibiahim-Pacha, et une gamison de douze 
miUe soldats Egyptians ou Grangers, la population de Damaa 
s'est obstin^e k refuser au consul-g^n^ral d'Angleterre en 
Syrie I'acc^s de sea murs. Deux seditions terribles se sont 
^ev^es dans la ville sur le seul bruit de I'approche de ce 
consuL S'il n'etlt rebrouss^ chemin, il ett 4t6 mis en 
pi^es. Les choses sont toujours dans cet ^tat ; Faniv^e 
d'un Europ^en en costume franc, serait le signal d'une 
Motion nouvelle, et nous ne sommes pas sans inqui^de 



YOTAOB SN ORIKNT. 43 

qoe le bruit de notre marclie ne soit pairenu k Damas et ne 
nocu expose k de s^eux perils. Nous avons pris toutes 
les pr^ntions possibles. Nous sommes tous vltus dii 
oostume le pins s^v^rement turc. Un seul Europ^en, qui 
a pna Ini-mSme les moenxs et le costume arabe et qui passe 
poor vn n^gociant ann^nien, s'est expos^ depuis plusieurs 
ann^ au danger d'habiter une^>areille ville, pour ^re utile 
an commerce du littoral de la Syria et aux voyageurs que 
kur destin^e pousse dans ces contr^es inhospitali^res. C'est 
M. Baudin, agent consulaire de France et de toute I'Europe. 
Ancien agent de Lady Stanhope, qu^il a accompagn^ dans 
ses premiers voyages k Balbek et k Palmyre, employ^ ensuite 
par le gouyemement fran^ais pour I'acquisition de chevaux 
dans le desert, M. Baudin parle arabe comme un Arabe, 
et a li^ des relations d'amiti^ et de commerce avec toutes le^ 
tzibns errantes des d^erts qui entourent Damas. II a 
^us^ une femme arabe, d'origine europ^nne. II vit 
depms dix ans k Damas, et malgr^ les nombreuses relations 
qa'il a form^es, sa vie a 4t6 plusieurs fDis menac^e par la 
foreur fanatique des babitans de la ville. Deux fois il a ^t^ 
oblig^ de fuir pour ^chapper k une mort certaine. II s'est 
construit une maison k Zikl6, petite ville cbr^tienne sur les 
flancs da liban, et c'est 1^ qu'il se r^fugie dans les temps 
d'^otion populaire. M. Baudin^ dont la vie est sans cesse 
en p6ril k Damas, et qui est, dans cette grande capitals, le 
seul moyen de commimication, le seul anneau de la politique 
et du commerce de I'Europe, re9oit du gouvemement frangias 
pour tout salaire de ses immenses services, un modique 
traitement de 1500 francs ; tandis que des consuls, environ- 
n^ de toutes les s^curit^s et de tout le luxe de la vie dans 
les autres ^belles du Levant, re9oivent d'bonorables et 
larges retributions. Je ne puis comprendre par quelle in- 
difil^rence et par quelle injustice le gouvemement europ^en 
et le gouvemement firan9ais, surtout, negligent, et d^sb^- 
rentainsi un homme jeune, intelligent, probe, serviable, 
coorageux et actif, qui rend et rendrait les plus grands ser- 
vices k sa patrie. lis le perdront ! 

J'avais connu M. Baudin en Syrie, I'ann^ pr^c^dente, 
et j'avais concert^ avec lui mon voyage k Damas. Instruit 
de mon depart et de ma procbaine arriv^, je lui exp^die ce 



44 VOYAGE EN ORIENT. 

matin un Arabe pour rinformer de Theure oii je serai auz 
environs de la ville, et le prier de m'envoyer un guide pour 
dinger mes pas et mes d-marches. 

A neuf heures du matin, nous cotoyons une montagne 
couverte de maisons de campagne et de jardins des habitans 
de Damas. Un beau pont traverse un torrent au pied de 
la montagne. Nous voyons de nombreuses files de chameaux 
qui portent des pierres pour des constructions nouvelles ; 
tout indique Fapproche d'une grande capitale ; une beure 
plus loin, nous apercevons, au sommet d'une Eminence, une 
petite mosqu^e isol^, demeure d'un solitaire mabom^tan ; 
une fontaine coule aupr^s de la mosqu^e, et des tasses de 
cuivre, enchatn^es au massif de la fontaine, permettent au 
voyageur de se d^salt^rer ; nous faisons halte un moment 
dans cet endroit, k I'ombre d'un sycomore ; d^j^ la route 
est couverte de voyageurs, de paysans et de soldats arabes ; 
nous remontons k cbeval, et apres avoir gravi quelques cen> 
taines de pas, nous entrons dans un defil^ profond, encaiss^ 
h> gaucbe par une montagne de scbiste, perpendiculaire sur 
nos tStes : k droite, par un rebord de rocher de trente k 
quarante pieds d'^^vation; la descente est rapide et les 
pierres roulantes glissent sous les pieds de nos cbevauz ; 
je marchais k la tSte de la caravane, k quelques pas derriere 
les Arabes de Zebdani ; tout>^coup ils s'arrStent et pous- 
sent des cris de joie en me montrant une ouverture dans le 
rebord de la route ; je m'approcbe, et mon regard plonge, 
k travers I'^chancrure de la roche, sur le plus magnifique et 
le plus Strange horizon qui ait jamais ^tonn^ un regard 
dliomme; c'^tait Damas et son desert sans homes, k 
quelques centaines de pieds sous mes pas ; le regard tom- 
bait d'abord sur la Aolle qui, entour^e de ses remparts de mar- 
bre jaime et noir flanqu^e de ses innombrables tours carr&s, 
de distance en distance, couronn^e de ses cr^neaux sculpt^s, 
dominie par sa forSt de minarets de toutes formes, sil- 
lonnee par les sept branches de son fleuve et ses ruisseaux 
sansnombre, s'etendait ^pertede vue dans un labyrinthe de 
jardins en fleurs, jetait ses bras immenses, 9k et \k, dans la 
vaste plaine partout ombrag^e, partout press^e par la foret 
de dix lieues de tour de ses abricotiers, de ses sycomores, 
de ses axbres de toutes formes et de toute verdure ; semblait 



VOYAGE EN ORIENT. 45 

se perdre de temps en temps sous la votlte de ces arbres, 
puis reparaissait plus loin en larges lacs de maisons^ de 
faubourgs, de villages ; labyrinthe de jardins, de vergers, 
de palais, de ruisseaux, oii Toeil se perdait et ne quittait un 
enchantement que pour en retrouver un autre ; nous ne mar- 
cliions plus; tons presses kl'^troite ouverture durocher perc^ 
comme une fen6tre, nous contemplions, tant6t avec des excla- 
mations, tant6t en silence, le magique spectacle qui se ddrou- 
kit ainsi subitement et tout entier sous nos yeux ; au terme 
d'une route, ^travers tant de rochers et de solitudes arides, au 
commencement d'un autre desert quin'a pour bomes que Bag- 
dad et Bassora, et qu'il faut quarante jours pour traverser : 
enfin nous nous remimes en marche ; le parapet de rochers 
qui nous cachait la plaine et la ville, s'abaissait insensible- 
ment, et nous laissa bientot jouir en plein de tout Thori- 
zon : nous n'etions plus qu'^ cinq cents pas des murs des 
faubourgs ; ces murs, entour^s de charmans kiosques et de 
maisons de campagne des formes et des architectures les 
plus orientales, brillent comme une enceinte d*or autour de 
Damas ; les tours carries qui les flanquent et en surmontent 
la ligne, sont incrustdes d'arabesques perc^s d'ogives k 
colonnettes minces comme des roseaux accoupl^s, et brod^es 
de cr^neaux en turbans; les murailles sont revitues de 
pierres ou de marbres jaunes et noirs, altem^s avec une 
elegante symetrie ; les cimes des cypres et des autres grands 
arbres qui s'^^vent des jardins et de I'int^rieur de la ville, 
s'^lancent au-dessus des murailles et des tours et les couron- 
nent d'une sombre verdure ; les inuombrables coupoles des 
mosqu^es et des palais d'une viUe de quatre cent mille ames, 
r^percutaient les rayons du soleil couchant, et les eaux 
bleues et brillantes des sept fleuves etincelaient et disparab- 
saient tour k tour k travers les rues et les jardins ; Thorizon, 
derriere la viUe, ^tait sans bornes comme la mer, il se con- 
fondait avec les bords pourpres de ce ciel de feu qu'enflam- 
mait encore la reverberation des sables du grand desert ; 
sur la droite, les larges et hautes croupes de FAnti-Liban 
fiiyaient comme d'immenses vagues d'ombre, les unes der- 
riere les autres, tantot s'avangant comme des promontoires 
dans la plaine, tantdt s'ouvrant comme des golfes profonds 
oik la plaine s'engouffrait avec ses forSts et ses grands vil- 



46 TOTAGB BIT OBIBNT. 

lages, dont quelquMoiins comptent jusqu'lt trente mille 

habitans ; dea bnmches de fleuve et deux gnnda lacs ^da- 

taient Ik, danii I'obscurit^ de la teinte g^iu^e de verdure 

oii Damas semble comme engloutie; k notre gaudie, la 

plaine ^tait plus ivtaiie, et ce u'^tait qn'k une distance de 

douze k quiuze lieues, qu'on retrouvait des cimes de mon- 

tagnes, blanches de neige, qui brillaient dans le bleu du ciel, 

comme des nuages sur I'Oc^n; la ville est entidrement 

entour^ d'une for^t de vergers d'arbres frtdtiers, oh. les 

vignes s'enlacent comme k Naples, et courent en guirlandea 

paimi les fiiguiers, les abricotiers, les poiriers et les cerisierB; 

au-dessous de ces arbres, la terre, grasse, fertile et toujours 

arros^, est tapiss^ d'orge, de bl^ de mais et de toutes les 

plantes l^^pimineuses que ce sol produit ; de petites maisons 

blanches per9ent, 9k et 12^ la veridure de ces forto, et ser- 

vent de demeure au jardinier, ou de lieu de r^r^tion ii la 

famille du propri^taire ; ces jardins sont peupl^s de chevauz, 

de moutons, de chameaux, de tourterelles, de tout ce qui 

anime les scenes de la nature ; ils sont en g^n^ral de la 

grandeur d'un ou deuz arpens, et s^pardsles uns des autres 

par des murs de terre s^h^e au soleil, ou par de belles haies 

vives ; une multitude de chemins, ombrag^s et bord^ d'un 

ruisseau d'eau eourante, circulent parmi ces jardins, pasaent 

d'un faubourg k I'autre, oil m^nent k quelques portes de la 

ville : ils forment im rayon de vingt k trente lienes de cir- 

conf^rence autour de Damas. 

Nous marchions depuis quelques momens en silence, 
dans ces premiers labyrinthes de vergers, inquiets de ne 
pas voir venir le guide qui nous ^tait annonc^ ; nous ftmes 
halte ; il parut enfin ; cMtait un pauvre Arm^nien mal v6tu, 
et coiffi^ d'un turban noir comme les chi^tiens de Damas 
sont obliges d'en porter; il s'approcha sans affectation de 
la caxavane, adressa un mot, fit im signs, et au lieu d'en- 
trer dans la ville par le faubourg et par la porte que nous 
avions devant nous, nous le suivimes le long des murs 
dont nous fbnes presque le tour, k travers ce d^dale de jar- 
dins et de kiosques, et nous entr&mes par une porte presque 
d^erte, voisine du quartier des Arm^niens. La maison de 
M. Baudin, oii il avait eu la bont^ de nous preparer un 
)pgement, est dans ce quartier. On ne nous dit rien ik k 



VOYA6B XN OBIBNT. 47 

premidre porte de laville ; apr^s I'aToir passee, nous lon- 
geftmes long-temps de hautes mufailles k fen^res grilles $ 
I'autre c6i6 de la rue ^tait occup^ par un profoDd canal 
d'eau courante qui faisait toumer lea rouea de pluaieura 
moulina. An bout de cette rae noua noua trour&mea arrd- 
tSa et j'entendia nne diapute entre mea Arabes et dea aoldata 
qui gardaient une aeconde porte int^rieure ; car toua lea 
qnartiera ont une porte diatincte ; je d^siraia reater inconnu, 
et que notre caravane paaa&t pour une caravane de mar- 
chanda de Syne ; maia la diapute ae prolongeant, et deve- 
nant de plua en plua bruyante, et la foule eommen^ant k 
a'attrouper autoiir de noua^ je donnai de I'^peron k mon 
cfaeval, et je m'avan^ai k la t^te de la caravane. C'^tait 
le oorp8-de-|;arde dea troupea ^gyptiennea, qui, ayantre- 
marquis deux fumla de chaaae que mea domeatiquea arabea 
avaient mal cach^a aooa lea couverturea de mea chevauz, 
refuaait de noua laiaaer entrer ; un ordre de Sch^rif-Bey, 
gouyemeor actuel de Damaa, d^endait I'introduetion dea 
annea dana la ville, oil I'on craignait toutea lea nuita une 
inaurrection, et le maaaacre dea troupea ^ptiennea. J'a- 
vada heureuaement dana mon aein ime lettre r^cente d'lbra- 
him-Pacha ; je la retirai, et la remia k I'officier qui com- 
mandait le poate $ il la lut> la porta k aon front et k aea 
l^vrea, et noua fit entrer, avec force ezcuaea et complimena. 
Nous enimea qudque tempa dana un labyrinthe obacur 
de ruellea aalea et ^troitea; de petitea maiaona baaaea^ 
dont lea mura de boue aemblaient prdta k a'toouler aur 
noufl« formaient cearuea; nouavoyionaauxfentoea^ittravera 
lea treillia^ de raviaaantea figurea de jeunea fillea arm^ 
niennea qui,, accouruea au bruit de notre longue file de 
chevaux^ nqua regardaient paaaer et noua adreaaaient dea 
parolea de aalut et d'amiti^. Noua noua arrSt&mea enfin k 
une petite porte baaae et ^troite, dana une rue oil Ton pou- 
vait k peine paaaer; noua deacendtmea de cheval; noua 
franchtmea un corridor aombre et aurbaiaa^, et noua noua 
tomvlimeaj comme par encbantement, dana une cour pav^e 
da marbre» ombrag^e de aycomorea, rafratcbie par deux 
fontainea moreaquea, et entour^e de portiquea de marbre 
et de salona ricbement d^or^a : noua ^ona cb^ M. Bau- 
fyi. Cette maiaon eat» comme toutea lea maiaona dea 



48 VOYAGE EN ORIENT. 

Chretiens de Damas, une masure ati-dehoni« un palais d^- 
licieux au-dedans. La tyrannie de la populace fanatiqae 
force ces mdlheureux k cacher leur richesse et leurbien- 
#tre sous les apparences de la mis^e et de la roine. On 
d^chargea nos bagages k la porte> on remplit la cour de nos 
hardes, de nos tentes, de nos selles, et I'on conduisit nos 
chevaux au kan du bazar. 

M. Baudin nous donna ^ chacun un joli appartement 
meubl€ k la manih-e des Orientaux, et nous nous repo* 
B&mes, sur ses divans et k sa table hospitalise, des £Eiti-> 
gues d'une si longue route. Un homme connu et aim^, 
rencontr^ au milieu d'une foule inconnue et d'un monde 
Stranger, c'est une patrie tout entidre ; nous F^prouv4mea 
en nous trouvant chez M. Baudin ; et les douces henres 
pass^es it causer de TEurope, de I'Asie, le soir k la lueur 
de sa lampe, au bruit du jet d'eau de sa cour, sont rest^s 
dans ma m^moire et dans mon coeur, comme un des plus 
d^cieux repos de mes voyages. 

M. Baudin est un de ces hommes rares que la nature a 
faits propres k tout : intelligence claire et rapide, coeur droit 
et ferme, infatigable activit^; TEurope ou I'Asie, Paris ou 
Damas, la terre ou la mer, il s'accommode de tout, et 
trouve du bonheur et de la s^r^nit^ partout, parce que son 
ame est r^signde, comme celle de I'Arabe, k la grande loi 
qui fait le fond du christianisme et de Pislamisme, soumis- 
sion k la volont^ de Dieu, et aussi parce qu'il porte en lui 
cette ing^nieuse activity qui est la seconde ame de I'Eoro- 
p^en. Sa langue, sa figure, ses mani^res, ont pris tous 
les plis que sa fortune a voulu lui donner. A le voir avec 
nous causant de la France et de notre politique mouvante, 
on Ve^t pris pour un homme arriv^ la veille de Paris et y 
retoumant le lendemain ; k le voir le soir couch^ sur son 
divan, entre un marchand de Bassora et un p^lerin turc de 
Bagdad, fumant la pipe ou le narguil^, d^filant paresseose- 
ment entre ses doigts les grains d'ambre du chapelet orien* 
tal, le turban au front, les babouches aux pieds, disant 
un mot par quart d'heure sur le prix du ca£^ ou des four^ 
rures, on le prendrait pour un marchand d'esclaves ou 
pour un pterin revenant de la Mecque. II n-y a dliomme 
complet que celui qui a beaucoup voyag^ qui a cbaakg6 



VOYAGE KN ORIENT. 49 

▼iiigt 1am la forme de sa jteoa^e et de sa vie. Lea habitudes 
etnoitea et imifonaes que I'homme prend dans sa vie regu- 
li^ et dans la -xnonotooie de sa patiie, sont des moules 
^ rapetiseent toot: pens^e, philosopbie, religion, carac- 
Ure, tout est plus grand, tout est plus juste» tout est plus 
Tni.chez'oriui qui a vu la nature et la soci^t^ de plusieurs 
points de vue. 11 y a une optique pour I'univers materiel 
et inteDectuel. Voyager pour cherc^er la sagesse, ^tait un 
grand mot des ianeiens; ce mot n'^tait pas compris de 
nooB ; Ub ne voyageaient pas pour chercUer seulement des 
dogmes ineonnus et des lemons des plulosophes^ mais pom- 
toot vmr et tout juger. Pour moi je suis constamment 
happ6 de la fa^on tooite et mesquine dont nous envisa- 
geoiiB les cfaoses, les institutions et les peuples : et si mon 
eqpnt s'est agrandi, si mon coup d'oeil s'est etendu, si j'ai 
appiig k tout tol^rer en eomprenant tout, je le dois unique- 
ment h ce que j^ai sonvent chang^ de sc^ne et de point de 
▼ne. Etudier les sidles dans I'histoire, les hommes dans 
les voyage s et Dieu dans la nature^ c'est la grande ^cole : 
nooa Studious tout dans nos mis^bles livres^ et nous 
conqwrons tout k nos petites habitudes locales ; et qui est- 
ce qni a fait nos habitudes et nos livres ? des hommes aussi 
petits que nous. Ouvrons le livre des livres; vivons, 
▼oyons, Yoyageons: le monde est un livre dont chaque 
pas nous toume une page ; cehu qui n'en a lu qu'une, que 
sait-il? 

DAMAS. 

2 AvtU, 18S3. 

BoYka du costume, arabe le plus rigoureuz, j'ai parcouru 
ee matin les principaux quartiers de Damas, accompagn^ 
seukaent de M. fiaudin, de peur qu'une reunion un peu 
no8d»mae de Yisaf^s ineonnus n'attirftt Tattention sur nous. 
Nous avons circuit d'abord pendant assez long-temps dans 
ks ruea.sombres, asks et tortueuses du quartier Arm^nien. 
On dindt un des plus mis^raUes villages de nos provinces. 
Les maiaons sont construites de boue ; elles sont perches, 
sor la rue»' de quelques petites et rares fenStres grillees, 
doaiks Yolets sont peints en rouge. Elles sont basses, et 

TOMB 11. 4 



50 VOYAGE BN ORIXNT. 

les portes stnrbaiss^es ressemblent k des portes d'^bleff. 
Un tas d'immondices et \me mare d'eau et de fange rdgnent 
presque partout autour des portes. Nous sommes entrds 
cependant dans quelques-unes de ces maisons des prind^ 
paux n^gocians arm^niens, et j'ai ^t^ frapp^ de la richesse 
et de r^egance de ces habitations, k I'int^rieur. Apr^s 
avoir passd la porte et franchi un corridor obscur, on se 
tronve dans une cour om^e de snperbes fontaines jaillis- 
santes en marbre, et ombrag^es d'un ou deux sycomores, 
ou de sanies de Perse. Cette cour est pav^ en larges 
dalles de pierre polie ou de marbre ; des vignes tapissent 
les murs. Ces murs sont revStus de marbre blanc et noir ; 
cinq ou six portes, dont les montans sont de marbre aussi, 
et sculpt^s en arabesques, introduifent dans autant de 
salles ou de salons oil se tiennent les hommes et les femmes 
de la famille. Ces salons sont vastes et votlt^s. lis sont 
perc^s d'un grand nombre de petites fenltres tres ^ey^es, 
pour laisser sans cesse jouer librement Pair ext^eur. 
Presque tons sont composes de deux plans : un premier 
plan inf^neur oil se tiennent les serviteurs et les esclaves ; 
un second plan AeY6 de quelques marches, et s6pax6 du 
premier par une balustrade en marbre ou en bois de cedre 
merveilleusement d^coup^e. En g^n^ral, une ou deux 
fontaines en jets d'eau murmurent dans le milieu ou dans 
les angles du salon. Les bords sont gamis de vases de 
fieurs ; des hirondelles ou des colombes privies viennent 
librement y boire et se poser sur les bords des bassins. 
Les parois de la pi^e sont en marbre jusqu'a une certaine 
hauteur. Plus haut elles sont rev^tues de stuc et peintes 
en arabesques de mille couleurs, et souvent avec des mou- 
lures d'or extrSmement charges. L'ameublement consiste 
en de magnifiques tapis de Perse ou de Bagdad qui cou- 
vrent partout le plancher de marbre ou de c^dre, et en une 
grande quantity de coussins et de matelas de soie ^pars au 
milieu de I'appartement, et qui servent de sieges ou de 
dossiers aux personnes de la famille. Un divan reconvert 
d'^tofies pr^ieuses et de tapis infiniment plus fins, r^gne 
au fond et sur les contours de la chambre. Les femmes et 
les enfans 7 sont ordinairement accroupis ou dtendus, 
occup^s des diff(^rens travaux du manage. Les berceaux 



VOYAGE XN OBIENT. 51 

des petite enfans sont sur le plancber, panni ces tapis et 
ces cousainfl ; le maitre de la maLson a toujours un de ces sa- 
lons pour lui seul ; c'est \k qu'il re^oit les Strangers ; on le 
troave ordinairement assis sur son divan, son ^critoire k 
long manche posd k terre k c6te de lui ; une feuille de pa- 
pier appuy^e sur son genou ou sur sa main gauche> et ^cri- 
vant ou calculant tout le jour, car le commerce est I'occu- 
pation et le g^nie unique des habitans de Damas. Partout 
oh nous sonimes alles rendre des visites qu'on nous avait 
faites la veille, le propri^taire de la maison nous a re9U8 
avec gr&ce et cordiality ; il nous a fait apporter les pipes, 
le cafe^ les sorbeto, et nous a conduits dans le sabn oil se 
tiennent les femmes. Quelque id^e que j'eusse de la beaute 
des Syriennes, quelque image que m'ait laiss^e dans Tes- 
prit la beaut^ des femmes de Rome et d'Atb^nes, la vue 
des femmes et des jeunes filles arm^niennes de Damas a 
tout surpass^. Presque partout nous avons trouv^ des 
figures que le pinceau europ^en n'a jamais trac^es^ des yeux 
oil la lumi^re sereine de Tame prend une couleur de som- 
bre azur, et jette des rayons de velours bumides que je 
n*avais jamais vu briller dans des yeux de femme ; des 
tndts d'une finesse et d'une puret^ si exquises, que la main 
la plus l^g^re et la plus suave ne pourrait les imiter, et 
one peau si transparente et en mdme temps si color^e de 
teintes vivantes, que les teintes les plus d^cates de la 
feniUe de rose ne peuvent en rendre la p^e fratcbeur ; les 
dents, b sourire, le naturel moelleux des formes et des 
moQYemens, le timbre dair, sonore argentin de la voix, 
tout est en harmonie dans ces admirables apparitions ; elles 
causent avec gr4ce et une modeste retenue, mais sans em- 
Wras et comme accoutum^es a Fadmiration qu'elles inspi- 
rent; elles paraissent conserver long-temps leur beaute 
dans ce climat qui conserve, et dans une vie d'int^rieur et 
de loisir paisible, oix les passions factices de la society n'u- 
aent ni I'ame ni le corps. Dans presque toutes les maisons 
oil j'ai ^te admis, j*ai trouve la mire aussi belle que ses 
filles, quoique les iilles parussent avoir dej^ quinze k seize 
ans ; elles se marient k douze ou treize ans. Les costumes 
de ces fenunes sont les plus ^^gans et les plus nobles que 
nous ayons encore admires en Orient : la t^te nue et cbar- 

4* 



52 VOYAGE BN ORIENT. 

gie de cheveuz dont les tresses, m^l^s de fleors, font pin- 
sieurs tours sur le front, en retombant en longues nattes 
des deux c6t^s du con et sur les ^panles nues ; des festons 
de pieces d'or et des rang^es de perles mdl^ dons la che* 
velure ; une petite calotte d'or ciseM an sonunet des che- 
veux : le sein ^ peu pr^ nu ; une petite veste k manches 
larges et ouvertes, d'une ^toSe de soie broch^ d'argent 
ou d'or : un large pantalon blanc descendant k plis jusqu'^ 
la cheyiUe du pied ; le pied nu chauss^ d'une pantoufle de 
maroquin jaune ; une longue robe de scne d'une couleur 
^latante descendant des ^paule8> ouverte sur le sein et sur 
le devant du pantalon et retenue seulement autour des 
hanches par^une ceinture dont les bouts descendent jusqu'k 
terre. Je ne pouvais detacher mes yeux de ces ravissantea 
femmes ; nos visites et nos conversations se sont prolong^es 
partout, et je les ai trouv^s aussi aimables que belles ; les 
usages de I'Europe^les costumes et les habitudes des femmes 
d'Occident ont ^ en g^n^ral le sujet des entreti^s ; elles 
ne semblent rien enyier & la vie de nos femmes ; et quand 
on cause avec ces cbarmantes creatures, quand on troiive 
dans leurs coiiversations et dans leurs manih^s cette gr^tce, 
ce naturel parfait, cette bienveiUance, cette s^r^nit^, cette 
paix de I'esprit et du coeur qui se conservent si bien dans la 
vie de famille, on ne sait ce qu'elles auraient k envier k nos 
femmes du monde, qui savent tout, except^ ce qui rend 
heureux dans I'interieur d'une famille, et qui dilapident en 
peu d'ann^s, dans le mouvement tumultueux de nos socie- 
t^s, leur ame, leur beaut^ et leur vie. Ces femmes se voient 
quelquefois entre ellea ; elles ne sont pas m6me enti^re- 
ment s^parees de la soci^t^ des hommes ; mais cette soci^te 
se borne a quelques jeunes parens ou amis de la maison, 
parmi lesquels, en consultant leur inclination et les rapports 
de famille, on leur choisit de tres bonne heure un fianc^. Ce 
fiance vient alors de temps en temps se mMer, comme un 
ills, aux plaisirs de la maison. 

J'ai rencontr^ Ik un cbef des Armdniens de Damas,homme 
tr^s distingu^ et tres instruit ; Ibrahim I'a mis k la tSte de 
sa nation dans le conseil municipal qui gouveme la ville en 
ce moment. Cet homme, bien qu'il ne soit jamais sorti de 
Damas, a les notions les plus justes et les mieux raisonn^es 



V0VA6E EN ORIENT. 53 

sur lYtat politique de I'Europe, sur la France en particnlier, 
snr le mouvement g^n^ral de Tesprit humain k notre ^poque; 
sur la transformation des gouvememens modemes^ et sur 
Fayenir probable de la civilisation. Je n'ai pas rencontr^ 
«i Europe un homme dont les vues h. cet ^gard fussent plus 
exactes et plus intelligentes ; cela est d'autant plus ^tonnant, 
qu'il ne salt que le latin et le grec, et qu'il n'a jamais pulire 
ces ouvrages ou ces joumauz de I'Occident ott ces questions 
sont mises k la port^e de ceux mSmes qui les r^p^tent sans 
les comprendre. II n'a jamais eu non plus occasion de 
causer avec des hommes distingu^s de nos climats. Damas 
est un pays sans rapports avec TEurope ; il a tout compris 
au moyen de cartes geographiques et de quelques grands 
faits historiques et politiques qui out retenti jusque-lk, et 
que son g6me Uaturel et m^ditatif a interpr^t^s avec une 
merveilleuse sagacity. J'ai 4t4 charm^ de cet homme ; je 
suis rest^ une partie de la matinee k m'entretenir avec lui : 
il viendra ce soir et tons les jours; il entrevoit, comme moi, 
ce que la providence semble preparer pour TOrient et pour 
rOccident, par I'in^vitable rapprochement de ces deux par- 
ties du monde se donnant mutuellement de I'espace, du 
mouvement, de la vie et de la lumi^re. - II a une fille de 
quatorze ans qui est la plus belle personne que nous ayons 
vue ; la mdre, jeune encore, est charmante aussi. II m'k 
pr^nt^ son fils, enfant dg^ de douze ans, dont I'^ducation 
Toccupe beaucoup ; vous devriez, lui ai-je dit, I'envoyer en 
Europe, et lui faire donner une Education comme celle que 
vous regrettez pour vous-mSme ; je la surveillerais. H^as ! 
m'a-t-il r^pondu, j'y pense sans cesse, j'y aipens^ souvent: 
mais si I'^tat de I'Chient ne change pas encore, quel service 
aurai-je rendu k mon fils en T^evant trop, par ses connais- 
sances, au-dessus de son temps et du pays oii il doit vivre ? 
que fera-t-il k Damas quand il y reviendra avec les lumi^res, 
les moeurs et le go&t de liberty de I'Europe ? s'il faut 6tre 
esdave, il vaut mieux n'avoir jamais 6i4 qu'esclave ! 

Apr^ ces diff^entes visites, nous avons quitt^ le quartier 
arminien, s^par^ d'un autre quartier par une porte qui se 
ferme tons les soirs« J'ai trouv^ une rue plus large et plus 
belle ; elle est form^e par les palais des prindpaux agas de 
Damas : c^69t la nobkese dui)ay8 ; les facades de ces palais 



54 VOYAGE EX ORIENT. 

8ur la rue resseinblent h de longues murailles de prisons ou 
d'hospices, murs de boue grise ; pen ou point de fentoes ; 
de temps en temps une grande porte ouverte sur une cour ; 
un grand nombre d'^cuyers, de serviteurs, d'esclaves noirs, 
sont couches k I'ombre de la porte. J'ai visits deux de ces 
agas, amis de M. Baudin ; Tint^rieur de leur palais est ad- 
mirable : une cour vaste^ om^e de superbes jets-d'eau, et 
plantee d'arbres qui les ombragent ; des salons plus beaux 
et plus richement d^cores encore que ceux des Arm^niens. 
Plusieurs de ces salons ont co^t^ jusqu'k cent mille piastres 
de decoration ; I'Europe n'a rien de plus magnifique ; tout 
est dans le style arabe ; quelques-uns de ces palais ont buit 
ou dix salons de ce genre. Les agas de Damas sont en 
g^n^ral des -descendans ou des fils de pacha qui ont em« 
ploy^ k la decoration de leurs demeures les tr^sors acquis 
par leurs p^res ; c'est le n^potisme de Rome, sous une autre 
forme ; ils sont nombreux ; ils occupent les principaux em- 
plois de la ville sous les pachas envoy^s par le Grand-Sei- 
gneur. Ils ont de vastes possessions territoriales dans les 
villages qui environnent Damas. Leur luxe consiste en 
palais, en jardins, en chevaux et en femmes ; k un signe du 
pacha, leurs tetes tombent, et ces fortunes, ces palais, ces 
jardins, ces femmes, ces chevaux, passent k quelque nouveau 
favori du sort. Une legislation pareille invite naturellement 
k jouir et k se r^signer : volupte et fatalisme sont les deux 
resultats necessaires du despotisme oriental. 
, Les deux agas, chez lesquels je suis entr^, m'ont re^u 
avec la politesse la plus exquise. Le fanatisme brutal du'bas 
peuple de Damas ne monte pas si haut. Ils savent que je 
suis un voyageur europ^en ; ils me croient un ambassadeur 
secret, venant chercher des renseignemens pour les rois de 
I'Europe, sur la querelle des Turcs et d'Ibrahim. J'ai t^- 
moigne k I'un d'eux le d^sir de voir ses plus beaux chevaux 
et d'en acheter, s'il consentait k m'en vendre. Aussit6t 11 
m'a fait conduire par son ills et par son ^cuyer dans une 
vaste ecurie, od il nourrit trente ' ou quarante des plus ad- 
mirables animaux du desert de Palmyre. Rien de si beau 
ne s'etait jamais offert r^uni k mes yeux : cMtait en general 
des chevaux de tr^s haute taille, de poil gris-sombre ou 
gris-blanc, k crini^res comme de la sole noire, avec des yeux 



VOYAGE EN ORIENT. 55 

k fleur de tite, couleur marron fonc^, d'mie force et d'une 
secheresse admirables ; des epaules larges et plates, des en- 
colures de cygne. Aussitdt que ces chevaux m'ont vu en- 
trer et entendu parler une langue ^trangere, ils ont toum^ 
k tSte de mon cote, ils ont fr^mi, ils ont henni, ils ont ex- 
prim^ lenr ^tonnement et leur efiroi par les regards obliques 
et ef£ai4s de leurs yeux, et par un plissement de leurs na- 
seaux, qui donnaient k leurs belles tStes la physionomie la 
phis intelligente et la plus extraordinaire. J'avais eu dejk 
occasion de remarquer combien I'esprit des animaux en 
Syrie est plus prompt et plus d^velopp^ qu'en Europe. 
Une assembl^e de croyans, surpris dans la mosqu^e par un 
chr^tien^ n'aurait pas mieux exprim^, dans ses attitudes et 
dans son yisagCj Pindignation et Teffroi, que» ces chevaux 
ne le firent en voyage un visage Stranger, en entendant 
parler une langue inconnue. J 'en caressai quelques-uns, 
je les ^tudiai tons ; je les fis sortir dans la cour ; je ne savais 
snr lequel arrSter mon choix, tant ils ^aient presque tons 
remarquables par leur perfection : enfin, je me d^idai pour 
on jeune ^talon blanc, de trois ans, qui me parut la perle 
de tons les chevaux du desert. Le prix fut d^attu entre 
M. Baudin et I'aga, et fix^ k six miUe piastres, que je fis 
payer k Taga. Le cheval ^tait arriv^ de Palm}Te, H y avait 
pen de temps, et I'Arabe qui I'avait vendu k I'aga avait re^u 
cinq mille piastres et un magnifique manteau de soie et 
d'or. L'animal, comme tons les chevaux arabes, portait au 
coa sa g^n^alogie, suspendue dans un sachet en poil, et 
plusieurs amulettes pour le preserver du mauvais oeil. 

Parcouru les bazars de Damas. Le grand bazar a envi- 
ron une demi-lieue de long* Les bazars sont de longues 
rues, couvertes par des charpentes tr^s ^ev^s, et bord^es 
de boutiques, d'^choppes, de magasins, de caf^s ; ces bou- 
tiques sont ^troites et peu profondes ; le negotiant est assis 
6ur ses talons devant sa boutique, la pipe k la bouche, ou le 
nai^guil^ k c6ti de lui. Les magasins sont remphs de mar- 
chandises de toutes sortes, et surtout d'^toffes des Indes, 
qui affluent k Damas, par les caravanes de Bagdad. Des 
barbiers invitent les passans k se faire couper les cheveux. 
Leurs ^choppes sont toujours pleines de monde. Une foule, 
auBsi nombreuse que celJe des galeries du Palais-Royal, cir- 



55 VOYAOB BN ORIENT. 

cule tout le jour dans le bazar. Mais le coup d'oeil de cette 
foule est infiniment plus pittoresque. Ce sont desagas, vdtas 
de longues pelisses de soie cramoisie, fouir^s de martre, 
avec des sabres et des poignards enricbis de diamans, sus- 
pendus kla ceinture. lis sont snivis, de cinq ou six courti- 
sans, serviteurs ou esclaves, qui marcbent sileuGieusement 
derriere euz, et portent leurs pipes et leur narguil^ ; lis 
Tont s'asseoir, une partie du jour, sur les divans ext^eurs 
de caf^s bfttis au bord des nusseaux qui trayersent la villej 
de beaux platanes ombragent le divan : \k, ils fnment et 
causent avec leurs amis, et c'est le seul moyen de commom- 
cation, except^ la mosqu^e pour les habitans de Damaa. lA, 
se preparent, presque en silence, les frequentes r^olutione 
qui ensanglantent cette capitale. La fermentation muette 
cpuve long-temps, puis ^date au moment inattendu. Le 
peuple court aux armes, sous la conduite d'un parti quel- 
conque, command^ par un des agas, et le gouvemement 
passe, pour quelque temps, dans les mains du vainquenr. 
Les vaincus sont mis h. mort, ou s'enfuient dans les deserts 
de Balbek et de Palmyre, oil les tribus ind^endantes leur 
donnent asile. Les officiers etles soldats dupacbad'Egypte, 
Vitus presque k I'europ^enne, trainent leurs sabres sur les 
trottoirs du bazar ; nous en rencontrons plusieurs qui nous 
accostent et paflent italien. II sont sur leur garde k Damas; 
le peuple les voit avec borreur, cheque nuit I'^meute peut 
^dater. Scb^rif-Bey, un des hommes les plus capablea de 
Tarm^ de M^^met*Ali, les commande, et gouveme mo-* 
mentan^ment la ville. II a form^ itn camp de dix mille 
hommes hors des murs, aux bords du fleuve, et tient gami- 
son dans le ch&teau ; il habite lui-mSme le s^rail. La nou- 
velle du moindre ^chec survenu en Syrie k Ibrahim, serait 
le signal d'un soul^vement g^n^ral, et d'une lutte acharn^e 
k Damas. Les trente mille Chretiens arm^niens qui habitent 
la ville, sont dans la terreur, et seraient massacres si les 
Turcs avaient le dessus. Les musulmans sont irrit^ de 
r^galit^ qn'Ibrafaim-Padia a ^tabli entre enx et lesehr^ 
tiens. Quelques>une de ceux-ci diuaent de ce moment de 
toli^rance, et insultent leuis ennemis, par une violation de 
leurs habitudes, qm aigrit leur fanatisme. M. Baudin est 
pr6t, au premier avis, k se r^gier k Zarkl^. 



VOYAGE RN OKIKNT. 57 

Les Aiabes du grand desert de ceux de Palmyre sont en 
fonle dans la ville, et circulent dans le bazar : ils n'ont pour 
▼dtement qu'une large couverture de laine blanche^ dont its 
ae diapent k la mani^re des statues antiques. Leur teint est 
km, leur barbe noire, leurs yeux sont f^roces. Ils formeat 
desgroupes devant les boutiques des marchands de tabac, et 
devant les selliers et les armuriers. Leurs chevaux, toujours 
sell^ et brid^s^ sont entrav^s dans les rues et sur les places, 
lis meprisent les Egjrptiens et les Turcs ; mais en cas de 
soul^vement, ils marcheraient contre les troupes d'Ibrahim. 
Celui-ci n'a pu les repousser que jusqu'k une journ^e de 
Damas ; il a march^ lui-mtoe avec de I'artillerie contre eux, 
k son passage dans cette yiUe. II sont maintenant ses en* 
nemis. Je parlerai plus au long de ces populations incon- 
nues, du grand desert et de TEupbrate. 

Chaque genre de conuuerce et d'industrie a son quartier 
It part dans les bazars. lA, sont les armuriera, dont les 
bmitiqaes sont loin d'offrir les aimes magnifiques et renom- 
tn^ que Damas livrait jadis au conunerce du Levant. Ces 
fiibriques de sabres admirables, si elles out jamais existd k 
Damas, sont ccHupl^ement tomb^ en oubli : on n'y fa- 
brique que des sabres d'une trempe commune, et I'on no 
voit chez les armuriers que de vieilles armes presque sans 
prix. J'y ai vainement cberche un sabre et un poignard dq 
I'andenne trempe. Ces sabres viennent maintenant do 
Korassan, province de Perse, et m^me 1^ on ne les fabiique 
plus. II en existe un certain nombre qui passent de mains 
en mains, comme des reliques precieuses, et qui sont d'un 
piix inestimable. La lame de celui dont on m'a fait present 
a codt^ cinq mille piastres au pacba. Les Turcs et le» 
Arabes, qui estiment ces lames plus que les diamans, sacri-'' 
fieraient tout au monde pour une pareiQe arme $ leurs re- 
gards ^tincellent d'entbousiasme et de v^n^ration quand ils 
voient la mienne, et ils la portent k leur front, conune s'ils 
adoraient un si parfait instrument de mort. 

Les bijoutiers n'ont aucun art et aucun goi&t dansTajurtfr- 
ment de leurs pierres pr^eieuses ou de leurs peiles ; mais 
lis poss^dent, en ce genre, d'immenses collections. Toute 
la richesse des Orientaux est mobili^re pour 6tre enfouissa- 
ble ou portative. II y a une grande quantity de ces orf^vres. 



58 VOYAGB KN ORIENT. 

lis ^talent peu ; tout est renfeim^ dans de petites cassettes 
qu'ils ouvrent quand on leur demande un bijou. 

Les selliers sont les plus nombreux et les plus ing^nieux 
ouvriers de ces bazars : rien n'egale en Europe le goi!it» la 
grftce et la richesse des hamais de luse qu'ils fa9onnent 
pour les chevauz des chefs arabes ou des agas du pays. Les 
selles sont rev^tues de velours et de sole brocb^e d'or et de 
perles. Les colliers de maroquin rouge, qui tombent en 
frange sur le poitrail, sont orn^s ^alement de glands d'ar- 
gent et d'or, et de toufies de perles. Les brides, infiniment 
plus ^^gantes que les n6tres, sont aussi toutes de maroquin 
de diverses couleurs, et d^cor^es de glands de sole et d'or. 
Tons ces objets sont, comparativement avec I'Europe, k tres 
baa prix. J'ai acbet^ deux de ces brides les plus magni* 
iiques pour cent vingt piastres les deux (emdron cinquante 
francs.) 

Les marcbands de comestibles sont ceux dont les maga* 
sins offirent le plus d'ordre, d'^^gance, de propret^ et d'at- 
trait k Toeil. Le devant de leurs boutiques est garni d^une 
multitude de corbeilles remplies de legumes, de fruits sees et 
de graines l^gumineuses, dont je ne sais pas les noms, mais 
qui ont des formes et des couleurs vemiss^es admirables, et 
qui brillent comme de petits cailloux sortant de Teau. Les 
galettes de pain, de toute ^paisseur et de toute quality sont 
^tal^es sur le devant de la boutique. II y en a une innom- 
brable vari^t^ pour les difTi^rentes beures et les diffi^rens 
repas du jour : elles sont toutes chaudes comme des gaufires 
et d'lme saveur parfaite. Nulle part je n'ai vu une si grande 
perfection de pain qu'k Damas ; il ne coi^te presque rien. 
Quelques restaurateurs offrent aussi k diner aux n^gocians 
ou aux promeneurs du bazar. II n'y a chez eux ni tables 
ni couverts : Us vendent de petites brochettes de morceaux 
de mouton, gros comme une noix et r6ti8 au four. L'ache- 
teur les emporte sur une des galettes dories du pain dont 
j'ai parl^, et les mange sur le pouce. Les fontaines nom- 
breuses du bazar lui offrent la seule boisson des Arabes. 
Un bomme pent se nourrir parfiutement k Damas pour 
deux piastres, ou environ dix sous par jour. Le peuple 
u'en emploie pas la moiti^ k sa nourriture. On aurait une 
jolie maison pour deux ou trois cents piastres par an. A 



VOYAGE EN ORIENT. 59 

irois on qnatre cents francs de revenu, on serait k son aise 

ici ; c'est de mdme partout en Syrie. En parcourant le 

bazar, je suis arrive au quartier des faiseurs de caisses et de 

cofires : c'est la f^ande Industrie ; car tout rameublement 

d'une famine arabe consiste en un ou deux cofires : oh 

Ton serre les hardes et les bijoux. La phtpart de ces 

cofires sont en cMre, et peints en rouge, avec des omemens 

dessin^s en clous d'or. Quelques-uns sont admirablement 

sculpt^ en relief, et converts d'arabesques tr^s-^^ans. 

J'en ai achet^ trois, et je les ai exp^di^ par la caravane de 

Tarabourlous. L'odeur du bois de c^re embaume partout 

le bazar, et cette atmosphere, compost des mille parfoms 

divers qui s'exhalent des boutiques de menuisiers, des ma- 

gasins d'^piceries et de droguistes, des caisses d'ambre ou 

de gommes parfum^es, des cafi^s, des pipes sans cesse fu- 

mantes dans le bazar, me rappellent I'impression que 

jMprouvai la premiere fois que je traversal Florence, oh les 

charpentes de bois de cypres rempUssent les rues d'une 

odeur k peu pr^s pareille. 

Sch^rif-Bey, gouvemeur de Syrie pour M^^met-Ali, a 
quitte aujourdliui Damas. La nouvelle de la victoire de 
Konia remport^ par Ibrahim sur le grand-visir est arriv^ 
cette nuit. Sch^rif-Bey profile de I'impression de terreur 
qui a frapp^ Damas, pour aller k Alep. II laisse le gou- 
vemement de la ville k un g^n^ral ^g3rptien, assist^ d'un 
conseil municipal form^ des premiers n^gocians de toutes 
les difiTt^rentes nations. Un camp de six mille Egyptiens 
et de trois mille Arabes reste aux portes de la ville. Le 
coup d'ceil qu'offre ce camp est extr^mement pittoresque ; 
des tentes de toutes formes et de toutes couleurs sont 
dressdes k I'ombre des grands arbres fniitiers, au bord du 
fleuve. Les chevaux, en general admirables, sont attaches 
en longues files k des cordes tendues d'un bout du camp a 
Tautre. Les Arabes non disciplines sont 1^ dans toute la 
bizarre diversity de leurs races, de leurs armures, de leurs 
costumes : les uns semblables k des assemblies de rois ou 
de patriarches, les autres k des brigands du desert. Les feux 
de bivouac jettent leurs fum^es bleues que le vent traine sur 
le fieuve ou sur les jardins de Damas. 

J'ai assist^ au depart de Sch^rif-Bey. Tons les princl- 



60 VOYAOB BN OBIBMT. 

paux agas de Damas et lee officisrs des corps qtii y resteot 
s'^taient r^nnis au serail. Lea vastes cours qu'entourent 
lea mturs d^br^s da chateau et du s^rail^ ^talent remplies 
d'esdaves tenant en main lea plus beaux chevaux de la 
ville, richement caparagonn^s ; Sch^rif-Bey d^jeiinait dans 
lea appaitemena int^rieurs. Je ne auia pas entr^ ; je suis 
reat^ avec quelquea officiera ^gyptiena et italiena dans la. 
cour pav^. De la noua voyions la foule du dehors, lea 
agas arriver par groupes, et les esclaves noirs passer, portant 
sur leurs tdtes d'immenses plateaux d'^ain, qui contenaient 
les diff(^ns pilaux du repas. Des chevaux de Sch^rif-Bey 
^taient Ik ; ce sent les plus beaux animaux que j'aie encore 
vus k Damas ; ils sont turcomans, d*une race infiniment plus 
grande et plus forte que les chevaux arabes ; ils ressemblent 
k de grands chevaux normands, avec leamembres plus fins 
et plus muscles, la tete plus l^^re, et Toeil large, ardent, 
fier et doux du cheval d'Orient. Hb sont tous bais bruns 
et k longues crini^res : v^ritablea chevaux hom^riques. A 
midi, 11 s'est mis en route, accompagn^ d'une immense cap- 
valcade juaqu'k deux lieues de la viUe. 

Au milieu du bazar de Damas, je trouve le plus beau kan 
de rOrient le kan d'Hassad-Pacha. C'est une immense 
coupole dont la voiite bardie rappelle celle de Saint-Pierr^ 
4e Rome ; elle est ^galement port^e sur des piliers de granit, 
Derri^re ces piliers sont des magasins et des escaliers con- 
duisant aux Stages sup^rieurs oil sont les chambres des 
n^gocians. Chaque n^ociant considerable loue une de ces 
chambres, et y tient ses marchandises pr^cieuses et ses 
livres. Des gardiens veillent jour et nuit k la sikret^ du kan; 
de grandes ^curies sont k c6te pour les chevaux des voya- 
geurs et des caravanes ; de belles fontaines jaillissantes ra- 
fraichissent le kan ; c'est une esp^ce de bourse du com- 
merce de Damas. La porte du kan d'Hassad-Pacha, qui 
donne sur le bazar, est un des morceaux d'architectarq 
moresque les plus riches de details et les plus grandioses 
d'effet que Ton puisse voir au monde. L'architecture arabe 
s'y retrouve toute enti^re. Cependant ce kan n'est b&ti qoe 
depuis quarante ans. Un peuple dont les architectes sont 
capables de dessiner, et les ouvriera d'ex^cuter un monument 
pareil au kan d'Hassad-Pacha n'est pas mort pour les arts. 



VOYAGE BN ORIENT. 6l 

Ces kans soqitb&tis en g^n^ral par de riches pachas qui lea 
laissent It leur famille ou k la ville qu'ils ont voulu enricher. 
lis rappoTtent de gros revenus. 

Un peu plus loin^ j'ai vu, d'uue porte qui donne sur le 
bazar, la grande cour ou le parvis de la prindpale mosqu^ 
de Damas. Ce fiit autrefois I'eglise consacr^e k Saint-Jean 
Damascene. Le monument semble du temps du Saint-S^- 
pulcre de Jerusalem : lourd» vaste et de cette architecture 
bysantine qui imite le grec en le d^f^radant, et paratt 
construite avec des d^ris. Les grandes portes de la mosqu^ 
^taient ferm^ de lourds rideaux ; je n'ai pas pu voir Fint^ 
rieur. U y a p^ril de mort pour un chr^tien qui pio- 
fanendt les mosques en y entrant. Nous nous sommes 
airdt^s un moment seulement dans le parvis en feignant 
de nous d^alt^rer k la fontaine. 

M £me date. 

La caravane de Bagdad est arriv^e aujourd'hui. EUe ^tait 
compos^e de trois mille chameaux. £lle campe aux portes 
de la ville. — ^Achet^ des ballots de caf^ de Moka, que 
Ton ne pent plus se procurer ailleurs> et des schalls des 
Lides. 

La caravane de la Mecque a ^t^ suspendue par suite 
de la guerre. Le pacha de Damas est chargd de la con- 
duire: Les Wahabites Tout dispers^e plusieurs fois. M^- 
hem^t-Ali les a refoul^s vers M^dine. La demi^re caravane, 
atteinte du cholera k la Mecque, epuisee de fatigue et man- 
quant d*eau, a. peri presque toute enti^re. Quarante mille 
pterins sont rest^s dans le desert. La poussi^re du d^ 
sert qui m^ne k la Mecque est de la poussiere d'hom- 
mes. On esp^re que cette ann^e la caravane pourra partir 
sous les auspices de M^^met^Ali : mais avant peu d'annees, 
les progr^ des Wahabites interdiront k jamais le pieux p^- 
lerinage. Les Wahabites sont la premiere grande r^forme 
arm^e du mahometisme. Un sage des environs de la 
Mecque, nomm^ Aboul-Wahiab, a entrepris de ramener 
rislamisme a sa puret^ de dogme primitive ; d'extirper d'a- 
bord par la parole, puis par la force, des Arabes con- 
vertis k sa foi, les superstitions populaires dont la cr^- 
4ulit^ ou I'imposture alterent toutes les religions, et de 



62 VOYAGE BN ORIENT. 

refaire de la religion de FOrient un d^me pratique 
et ratioxmel. U y avait pour cela peu k iake, car Ma- 
homet ne s'est pas doxme pour un Dieu» mais pour 
un homme plein de Tesprit de Dieu, et n'a pr^che 
qu'unit^ de Dieu et charite envers lea hommes. Aboul- 
Wabiab lui-mSme ne s'est pas donn^ pour proph^te, 
mais pour un homme ^clair^ par la seule raison. La 
raison cette fois a fanatis^ les Arabes comme ont fait 
le mensonge et la superstition. Us se sont arm^s en 
son nom, ils ont conquis la Mecque et M^dine^ ils ont 
d^pouill^ le culte de v^n^ration rendue au proph^te> de 
toute Tadoration qu'on y avait substitute, et cent miUe 
roissionnaires arm^s ont menacd de changer la face de 
rOrient. M^^met-Ali a oppos^ une barriere momen- 
tan^e k leurs invasions ; mais le wahabisme subsiste et «e 
propage dans les trois Arabics, et k la premiere occa- 
sion ces peuples purificateurs de Tislamisme se r^pan- 
dront jusqu'k Jerusalem, jusqu'^ Damas, jusqu'en Egypte. 
Ainsi, les id^es humaines p^rissent par les armes mimes 
qui les ont propag^es. Rien n'est impenetrable au jour 
progressif de la raison, cette r^v^lation gradueUe et io- 
cessante de Thumanite. Mahomet est parti des mimes 
deserts que les Wahabites pour renverser les idoles et 
etablir le culte, sans sacrifices, du dieu unique et im- 
mat^riel. Aboul-Wahiab vient k son tour, et, brisant les 
cr^ulit^s populaires, rappelle le mahom^tisme k la raison 
pure. Chaque si^le l^ve un coin du voile qui cache 
la grande image du dieu des dieux, et le decouvre der- 
rilre tons ses symboles qui s'^vanouissent, seul, dter- 
nel, Evident dans la nature, et rendant ses oracles dans 
la conscience. 

Damn, 3 avril. 

Passee la journ^e k parcourir la ville et les bazars. — Sou- 
venirs de saint Paul pr^sens aux chr^tiens de Damas. Ruines 
de la maison d'oil il s'^chappa la nuit dans un panier sus- 
pendu. — Damas fut une des premieres terres oil il sema la 
parole qui changea le monde. Cette parole y fructifia rapide- 
ment. L'Orient est la terre des cultes^ des prodiges^ des 



VOTAGB EN ORIENT. 63 

superstitions mdme. La grande id^e qui y travaille les imat 
ginations en tout temps, c'est Tid^e religieuse. Tout cepeu» 
pie, moeurs et lois, est fond^ sur des religions. L'Occident n'a 
jamus ^te de mSme. Pourquoi? Race moins noble, eufans 
de barbares qui se sentent encore de leur origine; Les 
choses ne sont pas k leur place en Occident. La premiere 
des id^ humaines n'y vient qu'apr^s les autres. Pays d*or 
ct de fer, de mouvement et de bruit. L'Orient, pays de 
meditation profonde, d'intuition et d'adoration! Mais 
rOccident marcbe k pas de g^ans, et quand la religion et la 
raison que le moyen-&ge a s^ar^es dans les t^n^bres, s'y 
seront embrass^es dans la y^rit^, dans la lumidre et dans 
Tamour, I'esprit religieux, le souffle di%in y redeviendra 
Tame du monde et enfantera ses prodiges de vertu, de civi«. 
lisation et de genie. — ^Ainsi soit-il ! 

4 Avril. — Damas. 

11 y a trente miUe cbr^tiens k Damas et quarante mille k 
Bagdad. Les chr^tiens de Damas sont Arm^niens ou Grecs. 
Quelques pr^tres catholiques desservent ceux de leur com- 
munion. Les habitans de Damas souffrent les moines ca^ 
tholiques. Us ont Thabitude de leur costume et les consi- 
d^nt comme des Orientaux. J'ai vu plusieurs fois ces 
jours-ci deux prdtres lazaristes fran^ais qui ont un petit cou. 
vent enfoui dans le pauvre quartier des Arm^niens. L'un 
d'eiiz> le p^re Poussous, vient passer les soirees avec nous. 
C'cst un homme excellent, pieux, instruit et aimable. II 
m'a men^ dans son convent, ot il instruit de pauvres enfans 
arabes chr^tiens. Le seul amour du bien k faire le retient 
dans ce desert d'bommes od il a sans cesse k craindre pour 
sa stLret^. II est n^nmoins gai, serein, resign^. De temps 
en temps, il re9oit, par les caravanes de Syrie, des nouvelles 
et des secours de ses superieurs de France, et quelques 
journaux catholiques. Il m'en a pr^te, et rien ne me sem- 
ble plus Strange que de lire ces tracasseries pieuses ou po- 
litiques du quartier de Saint-Sulpice, auxbords du desert de 
Bagdad, derrilre le Liban et TAnti-Liban, pr^s Balbek, au 
centre d'une immense fourmiliere d'autrea hommes occupes 
de tout autres id^s, et oti le bruit que nous faisons et les 
noms de nos grands hommes de TannJe n'ont jamais retenti I 



64 VOYAGE SN ORIENT. 

Vamt^ des vanites, except^ de servir Dieu et lea homines 
poiir Dieu ! Jamais on n'est plus p^n^tr^ de cette T^rit^ 
qu'en voyageant et qu*en vo3rant combien est peu de chose 
le mouvement qu'une mer airdle ! le bruit qu'une montagne 
intercepte ! la renomm^e qu'une langue ^trang^re ne peut 
mSme prononcer ! Notre immortality est ailleurs que dans 
cette fausse et courte immortality de nos noms ici-bas t 

Nous avons dtn^ aujourd'hui avec un vieillard chr^en de 
Damas, &g^ de plus de quatre-vingt-dix ans, et jouissant de 
la plenitude de ses facult^s physiques et morales. Excellent 
et admirable rieillard portant dans ses traits cette s^renit^ 
de la bienveillance et de la vertu que donne le sentiment 
d'une vie pure et pieuse approchant de son terme ! 11 nous 
comble de services de tout genre. II est 'sans cesseen course 
poor nous comme un jeune homme. Le p^re Poussous, 
son compagnon, deux negocians de Bagdad et un grand 
seigneur persan qui va ^ la Mecque, compMtaient la reunion 
paisible du soir, sur les divans de M. Baudin, au milieu des 
vapeurs du tabac et du tombac, qui obscurcissaient et par- 
fomaient I'air ! A I'aide de M. Baudin et de M. Mazoyer, 
mon drogman, on causait avec assez de facility. La cor- 
diality et la simplicity la plus parfaite r^ghaient dans cette 
soiree d'hommes des quatre extr^mit^s du monde. Les 
mcpurs de I'Inde, de la Perse, les ^v^nemens r^ens de Bag- 
dad, la r^volte du pacha contre la Porte, ^taientles sujets de 
nos entretiens. L'habitant de Bagdad avait 4t4 oblig^ de 
s'enfuir ^ travers le desert de quarante jours, sur ses dro- 
madaires, avec ses tr^sors et deux jeunes Francs. II at- 
tendait impatiemment des nouvelles de son fr^re dont il 
crsdgnait d'apprendre la mort. On Ini apporta une lettre de 
ce fr^re, pendant qu'il en causait avec nous. H ^tait sauvi^ 
et arrivait avec rarri^re-garde de la caravane qu'on attendait 
encore. II versait des larmes de joie. Nous pleurions nous- 
mSmes, et k cause de lui et h, cause des tristes retours que 
nous faisions sur nos propres malheurs. Ces larmes, vers^es 
ensemble par des yeux qui ne devaient jamais se rencontrer 
au foyer commun d'un ami, au milieu d'une ville oil nous 
ne faisions tons que passer, ces larmes unissaientnos coeurs, 
et nous aimions comme des amis ces hommes dout les noms 
mSmes ne sont pas rest^s dans nos m^moires ! 



VOYA6S BN ORIBNT. 65 



4ATrU1833. 



Onge terrible pendaDt la nmt. Le pavilion ^ev^ et percd 
de fenStres nombreuoes saoB vitres, oil nous couchione, 
tremblait comme un vaisseau sous la rafale. I^a pluie a 
fondu, en peu d'instans, le toit de boue qui recouvre la ter- 
rasse du pavilion, et a inond^ le plancher. Heureusement 
nee matelas ^taient aur des planches ^ev^s par des caisses 
dsDamas; lea couvertures nous ont garantis ; maisle matin 
nos habits flottaient dans la cbambre. Les orages pareils 
sont fr^uens k Damas, et entrainent souvent les maisons 
dont lea fondationa ne sont pas en marbre. Le climat est 
frmd et huioide pendant les mois d'hiver. Des neiges 
abondantea tombent des montagnes. Get hiverla moiti^ 
des bazars a ^ enfonc^ par le poids des neiges, et les 
routes intercept's pendant deux mois. Les chaleurs de 
Y4U sont, dit-on, insupportables. Jusqu'ici nous ne nous 
en apercevons pas. Nous allumons presque tous les soirs 
des brasiera appel' mangaks dans le pays. 

J'achdte un second ^talonarabe, d'un B^ouin que je ren- 
contre k la porte de la viUe. Je faia suivre le cavalier pour 
entrer c^ march^ avec lui d'une mani^re convenable et na- 
torelle. L'animal, de plua petite taille que celui que j'ai 
achet^ de I'aga, est plus fort et d'un poil plus rare, fleur 
dep^her. II estd'un race dont le nom signifie: rot d» 
jarret. On me le c^de pour quatre mille piastres. Je le 
monte pour Tessayer. II est moins doux que les autres 
chevaux arabes. Jl a un caract^ sauvage et indompt^, mais 
parait infatigable. Je ferai conduire Ihdmor, (o'est le nom 
arabe de Palmyra que j*ai donn^ au cheval de Taga) par un 
de mes Sauis k pied. Je monterai Scham pendant la route. 
Scham eat le nom arabe de Damas. 

Un chef de tribu de la route de Palmyra, mand^ par M. 
Baudin» est arriv^ id ; il se charge de me conduire k Palmyre 
et de me ramener sain et sauf, mais k condition que je serai 
teul et vStu en Bedouin du desert ; il laissera son ills en 
otage k I)amas jusqu'k mon retour. Nous d^b^ons : je d^- 
nraiaviyement voir les mines de Tedmor ; cependant comme 
elles sont moins dtonnantes que celles de Balbek, qu'il faut 
an moina dix jours pour aller et revenir, et que ma femme 

TOMJB II. 5 



66 V0YA68 BN OBIBNT. 

ne peut m'accompagner ; comme le moment de rejoindre les 
bords de la mer, oii notre vaisseau doit nous attendre, est 
arriy^ je renonce k regret h. cette course dans le d^sert^ et 
nous nous pr^parpns k repartir le surkndemain. 

6 AyrU 1883. 

' Partir de Damas k huit heures du matin ; trayers^ la viUe 
et les basars encombr^s par lafouk ; entendu quelqnes mur- 
mures et quelques apostrophes injurieuses ; on nous prend 
pour des renforts d'Ibrahim. Sortis de la ville par une autre 
porte que celle par laquelle nous sommes arrives : long^ de9 
jardins d^cieuz par une route au bord d'un torrent, om- 
brag^e d'arbres superbes ; gravi la montagne oii nous avions 
eu une si belle apparition de Damas ; balte pour la contempler 
encore, et en emporter I'^temelle image. Je comprends que 
ks traditions arabes placent k Damas le site du poradia 
perdu : aucun lieu de la terre ne rappelle mieux I'Eden. La 
vaste et f^conde plaine, les sept rameauz du fleuve Ueu qui 
I'arrosent, Fencadrement majestueuz des montagnes, les laca 
^louissans qui r^fldchissent le ciel sur la terre, la ntuaticHi 
g^ographique entre les deux mers, la perfection du dimat, 
tout indique au moins que Damas a 6x6 une des premi^rea 
villes b&ties par les enfans des hommes, ime des haltes na- 
turelles de I'bumanit^ errante dans les premiers temps ; c'est 
une de ces villes ecrites par le doigtde Dieu sur la terre une 
capitale pr^destin^e comme Constantinople. Ce sont les 
deux seules cit^s qui ne soient pas arbitrairement jet^ sur 
la carte d'un empire, mais inyindblement indiqu^ par la 
configuration deslieux. Tant que la terre portent des em- 
pires, Damas sera une grande ville, et Stamboul la capitale 
du monde ; k FissFue du desert, & I'embouchure des plainea 
de la Code-Syrie, et des vallees de Galilee, d'ldum^ et du 
littoral des mors de Syne, il fallait un repos enchant^ auz 
caravanes de FInde ; c'est Damas. Le commerce y a ^>« 
pel^ rindustrie ; Danuus est semblable k Lyon, une vaste 
manufacture ; la population est de quatre cent mille ames 
selonles uns, de deux cent mille selon les autre»; je I'i- 
ghore, et il est impossible de le savoir, on ne peut que com- 
jecturer : en Orient, pas de recensement exa<^ il faut juger 
de ToeiL Au mouvement de la foule qui inonde les rues et 



VOTAGS XN ORIENT. 67 

«8 baaarsy an nombra d*homme8 arm^s qui s'^ncent des 
naisons au signal des r^olutions ou des ^meutes, & I'etendue 
^e tennain que les maisons occupent, je pencherais a croire 
que ce qui est renfenne dans ses murs peut s'^lever de trois 
a quatre cent mille ames. Mais si Ton ne limite pas arbi- 
trairement la villc, si Ton compte au nombre des habitans 
tons ceuz qui peuplent les immenses faubourgs et villages 
qoi si confondent a Toeil avec les maisons et les jardins de 
cette grande agglomeration d'bommes, je croirais que le 
territoire de Damas en nourrit un mUlion. J*y jette un 
touer regard avec des voeux int^rieurs pour M. Baudin et 
ies hommes excellens qui y ont prot^g^ et charm^ notre s^ 
jour, et quelques pas de nos chevaux nous font perdre pour 
jamais les dmes de ses arbres et de'ses minarets, 
^'^be qui marche k c6t6 de mon cheval, me montre k 
ITiorizon un grand lac qui brille au pied des montagnes, et 
me raconte une histoire dont je comprends quelques mots 
et que mon drogman m'inteipr^te. 

D y avait un berger qui gardait les chamelles d'un village 
aittbordsde ce lac, dans un canton desert et inhabite de 
cette haute montagne. Un jour, en abreuvant son troupeau, 
" 8 apcrgut que Teau du lac fuyait par une issue souterraine 
ct ilia ferma avec une grosse pierre, mais il y laissa tomber 
sonbiton de berger. Quelque temps apr^s, un fleuve tarit 
oans une des provinces de la Perse. Le Sultan, voyant son 
pays menace de la famine par le manque d'eau pour les irri- 
gations, consulta les sages de son empire, et sur leur a\'i8, 
ueavoyades emissaires dans tons les royaumes environnans 
Pow d^ouvrir comment la source de son fleuve avait ^te 
o^tournee ou tarie. Ces ambassadeurs portaient le b&ton 
au berger que le fleuve avait apport^. Le berger se trouvait 
aDamas quand ces envoy^s y parurent; il se souvint de son 
b&ton tombe dans le lac, ils'approcba etle reconnut entre leurs 
°*a"w ; il comprit que son lac ^tait la source du fleuve, et 
q^ela richesse et la vie d'un peuple ^taient entre ses mains. 
"*QQe fera le sultan pour celui qui lui rendra son fleuve ? 
aemanda-t-il aux envoyes. II lui donnera, r^pondirent-ils, 
^ nlie ct la moitie de scm royaume.— Allez done, i^pliqua-t^ 
"» et avant que vous soyez de retour, le fleuve perdu arro- 
^^h Perse et r^jouira le cceur du sultan.— *Le berger re- 

5* 



68 VOYAGE SN ORIBNT. 

montadans les montagnes^ 6ta la grosae pierre ; et lea eaux^ 
reprenant leur cours par ce canal souterrain, all^rent remplir 
de nouveau le lit du fleuve. Le sultan envoya de nouveaux 
ambassadeurs avec sa fille k Theureux berger, et lui donna 
la moiti^ de sea provinces. 

Ces traditions merveilleuses se conservent avec une foi en- 
ti^re parmi les Arabes ; aucun d'eux ne doute, parce que 
rimagination ne doute jamais. 

7AvriL 

Camp^ le soir siur le penchant d'une haute montagne 
apr^s huit heures de marche dans un pays montueux, nu, 
sterile et froid. Nous sommes atteints par une caravane 
moins nombreuse que la n6tre ; c'est le cadi de Damas^ 
envoy^ tous les ans de Constantinople, qui retoume e'em- 
barquer k Alexandrette. Ses femmes et ses enfans voyagent 
dans un cofire double pos^ sur le dos d'un mulet ; il y a 
une femme et plusieurs petits enfans dans chaque moiti^ du 
cofire I tput est yoil^. Le cadi marche un quart d'heure 
derri^re ses femmes, accompagnd de quelques esclaves k 
cheval. Cette caravane nous d^passe et va camper plus 
loin. Rude joum^e de dix heures de marche par un froid 
rigoureux et dans des valines compl^tement d^sertes; 
march^ une heure dans le lit d'un torrent oil les grosses 
pierres roulees des montagnes interceptent k chaque moment 
le sentier des chevaux ; je moQte une heure ou deux mon 
beau cheval Tedmor pour reposer Scham, Malgr^ deux 
jours de route fatigante, ce magnifique animal vole comme 
une gazelle sur le terrain rocailleux du desert; en un 
instant, il a devanc^ les meiUeurs coureurs de la caravane ; 
il est doux et intelligent comme le cygne dpnt il a la 
blancheur et Tencolure. Je veux le ramenef ex^ Europe 
avec Scham et Saide; aussit6t que je suis desce^dil) il 
m'echappe et va en bondissant rejoindre TArabe Mon^un 
quile soigne et le conduit; il pose satSte sur ses ^paules 
comme un chien caressant ; il y a fraternity complete entre 
TArabe et le cheval comme entre nous et le chien ; Man- 
sours et Daher, mes deux principaux sais arabes que j*ai 
pris aux environs de Bayruth et qui sont k mon service 
depuis pres d'un an, sont les plus fid^es et les plus dou^ 



V0YA6B BN ORIENT. 69 

des hommes : sobres, infatigables, inteUigens, attaches k 
leur maitre et k leurs chevanr, toujours prSts k combattre 
arec nous si ixn p^ril a'annonce ! Que ne ferait pas un cbef 
babile avec une pareille race d'bommes ! Si j'avais le quart 
des richesses de tel banquier de Paris ou de Londres, je 
renouvellerais en diz ans la face de la Syrie ; tous les 6[6' 
mens d'une r^g^n^ration sont 1^; il ne manque qu'une 
niain pour les r^unir, un coup d'oeil pour poser une base^ 
ime volont^ pour y conduire un peuple. 

Couches dans une esp^e d'h6tellerie isoMe dans une 
plaine ^ey^, par un froid extreme, nous trouvons un peu 
de bois pour allumer un feu dans la chambre basse oii nous 
Radons nos tapis ; nos provisions de Damas sont ^puis^es, 
Qoug fiusons p^trir un peu de farine d'orge destin^ h 
noB chevauz, et nous mangeons ces galettes am^res et 
Boirfttres. 

Partis au jour : marcb^ douze heures ; arrives, toujours 
pv nn pays sterile et d^peupl^, k un petit village oil nous 
tnmvons un abri, des poules et du riz. La pluie nous a 
inond^ tout le jour ; nous ne sommes plus <{u*k huit heures 
de route de la valine de Bk^ ; mais nous Tabordons par 
son eztr^mit^ orientale, et beaucoup plus bas que Balbek. 

7 Avril. 

Arriv^ k trois heures apr^s midi en vue du desert de 
BUl Hahe et hesitation dans la caravane. La plaine, 
depuis le point oii nous sommes jusqu'aux pieds du Liban, 
<ltu Be dresse conune un mur de I'autre c6te, ressemble k 
on lac immense du milieu duquel surgissent quelques ties 
Qoiiitres, des cimes d'arbres submerges, et de vastes mines 
antiques sur une colline k trois lieues de nous. Comment 
ttianeer sans guides, au hasard, dans cette plaine inond^ ? 
llle fitut cependant, sous peine de ne plus passer demain, 
cv la pluie continue, et les torrens versent de toutes parts 
leors eanz dans le desert. Nous marcbons pendant deux 
^^eana sur des parties plus ^v^es de la plaine, qui nous 
approcbent de la coDine oh les grandes mines du temple 
nous apparaissent. Nous laissons a notre gauche ces 
debris incennus de quelque ville, sans nom aujourd'hui, 
<^Qtemporaine de Balbek. Des tron^ons de colonnes 



to V0TA6B EN ORXBMT. 

gigantesques ont roul^ snr les flancs de la colline^ et sont 
couch^ dans la boue k nos pieds. Le jour baUse, la pkde 
augmente, et nous n^avons pas le temps de monter an 
temple. Cette colline pass^e, nous ne marchons plus que 
dans I'eau jusqu'aux genoux de nos chevaux. A chaqoe 
instant un de nos mulets glisse, et roole avec nos bagages 
dans des foss^ d'oti nos moukres les retirent avec peine. 
Nous faisons marcher un Arabe iL vingt pas en ayant de la 
caravane, pour sonder le terrain ; mais* arrivi^s au miliea 
de la plaine, k I'endroit oh \e ruisseau de Balbek a creuse 
son lit, le sol nous manque, et il ftut trayerser k la nage un 
intervalle de trente iL quarante pieds. Mes Arabeii, se 
jetant k I'eau, et soutenant la t^te des chevauz, parviennent 
k passer ma femme et une fenmie de cbambre anglaise qui 
Taccompagne : nous passons nous-mdmes k la nage, et nous 
toucbons tous la rive oppos^e. La nuit est presque com- 
plete : nous nous hdtons de traverser le reste de la vall^, 
pendant que nous avons assez de cr^uscule pour nous 
guider. Nous passons aupr^s d'une ou deux masures, 
habitus par une tribu f^ce d'Arabes de Balbek. S'ils 
nous attaquaient dans ce moment, nous serious k leur 
merci : toutes nos armes sont hors d'etat de faire feu. Les 
Arabes nous regardent du haut de leurs terrasses, et ne 
descendant pas dans le marais. Enfin, au moment oti la 
nuit tombe sur nous, la plaine commence k se relever, et 
nous sommes k sec sur les bords qui toucbent au libaB. 
Nous nous dirigeons sur la lumi^re lontaine qui sdntille k 
trois lieues de nous, dans une gorge de montagne ; ce doit 
toelaville de Zarkl^. AccabMs de lassitude, ^transis de 
froid et mouill^s jusqu'aux os, nous atteignons enfin les 
premieres collines qui portent la ville. lit, en nous appelant 
et en nous comptant, nous nous apercevons qu'un de nos 
amis, M. de Capmas, nous manque. On s'arrdte, on appdle, 
on tire quelques coups de fusils ; rien ne impend. Nous 
d^chons deux cavaliers pour aller iL la recherche, et nous 
entrons dans Zarkl^. II nous faut une heure pour remonter 
un fleuve qui traverse la ville, et pour trouver un pent 
unique, qui va d'un quartier iL Tautre. Noscbevaux ^uis^s 
peuvent k peine se tenir sur le pav^ glissant de ce pont k 
pic et sans parapet. Enfin, la maison de YMqm greQ nous 



VOTAGB BN ORIBNT. 71 

rc^. On allume det feuz de broussailles dans tea iuittes 
^ entoorent la cour. L'^vlque nous prite quelqaes 
natteset quelques tapis. Nous nous s^hons. Les deux 
Aiabes, euFoyes k la recherche de notare ami, reviennent 
avec hri. On I'apporte presque ^vanoui, k c6t^ du foyer ; 
il revieot it luL Nous trouvons au fond de nos caisses, 
inonddes d'eau, une bouteille de rhum ; T^vdque nous pro- 
core du Sucre: nous ranimons, avec quelques yerres de 
ponch, nofcre compagnon mourant, pen^t que nos Arabes 
*«*«« pi^parent le pilau. Le pauvre ^v^ue n'a absolument 
qoeTabri jtnous ojffirir: encore la curiosity des femmes et 
des eii£uis de Zarkl^ est telle, qu'k chaque instant ils en- 
combrent la cour> et enfoncent les portes de nos chambres 
poor voir les deux femmes franques. Je suis oblig^ de 
jocttre deux Arabes arm^ k la porte de la cour pour en 
"iterdiierentr^. 

I* lendcmain, repos k Zarkl^ pour s^her nos habits et 
^oveler nos provisions de route, g&t^es par Tinondation 
M la veille. Zarkl^ est une ville toute chr^enne, fondle 
oepois pen d'ann^ dans une gorge, sur les demi^res 
'^^^'iw du liban; elle doit son rapide et ptodigieux accrois- 
•emcnt aux families pers^cut^es des chr^ens arm^niens et 
P^ de Damas et de Horns. Elle compte environ huit k 
^ xnille habitans, fait un grand commerce de soie, et 
"iJgmente tons les jours. Prot^^ par F^mir Beschir 
■oaverain du liban, elle n'est plus inqni^t^e par les excur- 
f^otu des tribus de Balbek et de I'Anti-Iiban. Les habitans 
lodostrieux, agricoles et actifs, cultivent admirablement les 
^Qines qui descendent de la ville dans la plaine, et se 
°^rdent m^me k cultiver les parties du desert les plus 
''^PPioch^s. L'aspect de la ville est trds extraordinaire; 
c est une reunion confuse de maisons noires, blities en terre, 
^^ sym^e et sans T^gvUanti, sur deux pentes rapides de 
^^^ coteaux s^par^ par un fleuve. La gorge, d'oh le 
aeave descend avant de couler dans lia ville et dans la 
W^ est un large et profond encaissement de rochers 
pcrpendiculairea qui s'^cartent pour laisser passer le torrent; 
dnmlede plateaux en plateaux et forme trois ou quatre 
^^^'^es en larges nappes, qui oecupent toute la largeur de 
^ plateaux^ gradias succesmfs. L'^cume du torrent couvre 



72 VOYAGB SN OBIKNT. 

euti^rement les rochersy et les bruits de ses chutes remplis- 
sent les rues de 2«arkl^ d*un murmure sourd et contmuel. 
Quelques maisons asses ^L^(antes brillent futre la verdure 
des peupliers et des hautes vignes, au-dessus des chutes da 
fleuve. lit est la maison de refuge de notre ami» M. 
Baudin ; une autre est un couvent de monies maronites. 
Le fleuve^ apr^ avoir traverse les maisons de la ville, qui 
sont groupies et suspendues, de la manidre la plus bizarre, 
■ur ses hautes rives, et pendantes sur son lit, va arroser des 
terres et des prairies ^troites, oti I'industrie deshabitaus dis* 
tribue ses eaux en mille ruisseauz. Des rideauz de haats 
peupliers de Perse s'^ndent k perte de vue sur son cours> et 
dirigent Toeil, comme une avenue verdoyante, jusque sur le 
desert de Balbek, et sur les dmes neigeuses de I'Anti-Liban. 
Presque tons les habitans sont des Grecs syriaques on des 
Grecs de Damas. Les maisons ressemblent k de mia^rables 
huttes de paysans de Savoie ou de Bresse ; mais dans 
chaque maison on voit une boutique, un atelier, ob, des 
selliers, des armuriers, des horlogers mdme, travaillent, avec 
des instrumens grossiers, k des ouvrages de leur ^tat. Le 
peuple nous a paru bon et hospitalier. L'aspect d'^trangers 
comme nous, bien loin de les efirayer ou de les ^mouvoir, 
semblait leur ^tre agr^ble. lU nous ont offert tons les 
petits services que notre situation comportait, et parais- 
saient fiers de la prosp^t^ croissaate de leur ville. Zarld^ 
semble le premier appendice d'une grande ville de coxOf 
merce, destin^e k faire face k Damas pour le commerce de 
la race chr^tienne avec la race mahom^tane. Si la mort de 
r^ir Beschir ne d^truit pas I'unit^ de domination qui fait 
la force du Liban, Zarkl^, d'ici k vingt ans, sera la premi^ 
ville de Syne. Toutes d^p^rissent, elle seule s'accroit : 
toutes dorment, elle seule travaille. Le g^nie grec porte 
partout le principe d'activit^ qui est dans le sang de cette 
race europ^nne. Mais Tactivit^ du Grec amatique est utile 
etfi^conde; ceUe du Grec de la Mor^ et des ilesn'est 
qu'une sterile agitation. L'air d'Asie adoucit le sang des 
Grecs : Ut, c'est un peuple admirablement doux ; mais aiL> 
leurs, il est fort souvent barbare. U en est de mSme pour 
la beauts physique de la race. Les femmes grecquea de 
1' Asie sont le chef-d'oeuvre de la cr^ation^ Tid^ de la gr&ce 



yOYAGB KN ORIENT. 73 

et de la volupte des yeuz. Lea femmeB grecques de la 
Mor^ ont des formes pures, nuds dares, et des yeux dont 
le feu, &pre et sombre, n'estpas assez temp^ par la douce 
moUesse de Tame et la sensibility du coeur; les yeux des 
ones sont un charbon ardent : les yeuz des femmes de 
TAsie sont une flamme voil^ de vapenrs humides. 

Heme date. 

Le panvre ^y^ue grec de Zarkl^ est d'une famille d'Alep, 
oii il a passe sa vie dans T^^gance et la moUesse desmoeurs 
de cette ville, TAthdnes de FAsie : il se trouve comme exile 
darn cette ville, sans soci^t^ et sans ressouroes morales. 
Sea mani^res ont conserve la dignity des manias exquises 
des Aleppins : mais dans I'extrSme d^nuement oil il est, ii 
oe peat nous offiir que son humble gtte. Nous parlous 
^en avec lui. Je lui fais en partant une aumdne de cinq 
cents piastres pour ses pauvres ou pour lui-mlme ; caril 
semblait dans un ^tat voisin de la misere. Quelques livres 
^bes et grecs, jet^s confus^ment dans sa chambre, et un 
vieox coffire, contenant ses magnifiques pelisses et ses vSte« 
mens ^piscopaux, ^taient toute sa richesse. Je pris des 
^des k Zarkl^ pour franchir le Idban, par des sentiers in- 
coimus. La route ordinaire ^tait intercept^ par la prodi-i 
gieose quantity de neige tomb^e pendant cet hiver. Noua 
montdmes d'abord par des pentes assez douces, k travers 
des coUiQes cultiv^s en vignes et en miners. Bient6t nous 
^unvfimes k la region des rochers et des torrens sans lits ; 
iU)Ti8 en pass4mes une trentaine au moins dans I'espace de 
Axheores. Ds courent sur des pentes si rapides qu'ils 
^ OQt pas le temps de se creuser un lit : c'est un rideau 
d ecome qui glisse sur le roc nu, et qui passe avec la rapi- 
dity des ailes de Foiseau. 

i« cid se couvrait de nuages pliles qui interceptaient d^j^ 
^ lonii^e, quoique le jour f(it pen avanc^ ; nous ^tions 
^^pl^ment noy^s dans ces vagues roulantes de nuages 
^ sottventnous n^apercevions pas la t^te de k caravane en- 
^onc^ dans ces avenues t^n^reuses. La neige aussi com- 
^^falt k tomber k larges flocons et couvrait la trace des 
^DtieiB que cherchaient vainement nos guides ; nous sou- 
Anions avec peine nos chevaux fatigues, et dont les fers 



74 VOYAGK BN OAIBNT. 

glissuent em lea rebords escarp^ qa« nous ^tions obliges 
de BuiTre. Le magnifique horizon infi^rieiir de la vall^ de 
Balbek et dea cimes de TAnti-Iiban, aveclea grandea niines 
dea templea de Bkk, frapp^a de la lamihe, ne none appa- 
raiaaaient que par momeiia» k trayera dea ^bapp^ de 
nuagea fendua; il aemblait que noua naviguiona dans le 
ciel et que le pi^eatal d'oil noua voyiona la terre ne lui ap« 
partenait plua. Cependant lea venta aonorea qui dormaient 
dana lea profondea et hautea gorges dea montagnes coid-' 
men^ent k rendre dea aona lugubrea et aouterrainay gem-^ 
blablea au mugiaaemoat d'une forte mer apr^a la tempdte ; 
ila paaaaient comme dea foudrea, tantdt aur noa tdtea, tant6t 
dana dear^ona infi^rieurea, aouanoa pieda, roulant, comme 
dea feuillea mortea* dea maaaea de neige et dea vol^a de 
pierrea^ et mdme d'aaaez gioa blocs de roche» de mdme que 
si la bouche d'un canon lea avait lanc^ ; deux de noa che* 
vauz en furent atteinta et roul^rent avec noa bagagea dans 
le pr^pice. Aucun de noua ne fiit frapp^ ; mea jeimes 
^talona arabea qu'on menait en main aemblaient p^trifi^a de 
terreur ; ila a'arrdtaient court, levaient lea naaeaux et je- 
taient, non paa dea henniaaemena, maia dea cria gutturaux 
semblablea k dea rllemena bumaina ; noua marchiona aen^ 
pour noua aurveiUer et noua assister en cas d'accident. La 
nuit devenait de plus en plua noire, et la neige qui battait 
noa yeux, noua enlevait le peu de lumi^re qui pouvait nous 
guider encore. Lea tourbiUona de vent rempliaaaient toute 
la gorge, oh noua ^ona, de neige toumoyante qui a'^evait 
en colonnea juaqu'au del, et retomber en nappea immenaes 
comme I'^ume dea grandea vaguea aur lea ^cueila ; il y 
SYBit dea momena oti il ^tait impoaaible de reapirer ; nos 
guidea s'arrdtaient, k chaque inatant, h^sitaient et tiraient 
dea coupa de fuail pour noua dinger ; maia le vent furieux 
ne luaaait rien retentir, et la d^tonnation de noa armes res- 
semblaitau l^ger daquement d'un fouet. Cependant k me- 
snre que noua noua enfondona davantage dana cette haute 
gorge dea demi^ea croupea du Liban, noua entendiona avec 
effiroi un mugiaaement grave, continu, aourd, qui croisaait 
de momena en momena, et formait comme la baaae de ce 
concert horrible dea ^^mens d^batn^s ; noua ne aanona 
Ikquoi Tattribuer; il aemblait qu'une partie de la montagne 



TOTAOK BM ORIENT. 75 

s'^citralait et roulait en torrens de rochers. Lea nuages 
^pais et rasant le sol none cachaient tout ; nous ne savions 
oik nous ^tions, lorsque nous vtmes passer tout iL coup> k 
cdtd de nous, des chevaux sans cavaliers et des mulets sans 
chaige, avec plusieurs chameauz qui s'enfuyaient sur lea 
flancs de neige de la montagne. Bient6t des Arabes pons* 
sant des cris les suivirent ; ils nous avertirent de nous ar- 
rlter, nous montrant de la main, k qnarante ou cinquante 
pas an-dessons de nous, une masure adoss^e k un bloc de 
tocher, que les nuages nous avaient cach^ jusque-1^: une 
eoUnme de fum^ et la lueur d'un foyer sortaient de la porte 
de cettecabane dont letoit»en ^normes branches de chdie, 
veoatt d'etre k moiti^ emport^ par ll'ouragan, et pendut sur 
le mur ; c'^tait le seul asile qu'il y edt pour nous sur cette 
partie du Liban : le kan de Morat-Bey ; un pauYre Arabe 
lliabite pendant 1*4x6 pour offnr de I'orge et un abri aux 
caravanes de Damas qui vont par cette route en Syrie. 
Nous y descendhnes avec peine par des degree de roche 
cach^ sous un pied de neige ; le torrent qui coule iL cent 
pas au-dessous du kan, et qu'il faut traverser pour gravir la 
demise r^on des montagnes, ^tait devenu tout k coup un 
fleuve immense qui roulait avec ses eauz des blocs de 
pierres et des d^ris de la temp^te. Surpris sur ses bords 
par les tonrbillons de vent, et k demi ensevelis sous la 
Q^ge, les Arabes que nous avions rencontr^ avaient jet^ 
les ferdeauz de leurs chameaux et de leurs mulets, et les 
avaient laiss^s sur la place pour se sauver au kan de Murat. 
Nous le trouv&mes rempli de ces bommes et de leurs mon- 
tores ; aucune place pour nous ni pour nos chevauz« Ce« 
pendant, k I'abri du bloc de rocher plus grand qu'une 
maison, le vent se faisait moins sentir, et les nuees de 
neige, emport^es de la cime du Liban, qui passaient sur 
nos tdtes pour aller s'abattre dans la plaine, commen^aient 
i devenir moins ^aisses et nous laissaient, par intervalle, 
apercevoir nn coin du ciel oti brillaient d^k des Voiles. Le 
vent tomba bientdttout k fait ; nous descendimes de cheval} 
nous cherchAmes k nous faire un abri pour passer, non- 
Molement la nuit, mais plusieurs jours peut4tre, si le 
torrent que nous entendions, sans le voir, continuait k 
fonoer le passage. Sous les murs du kan tooul^, k Tabri 



76 VOTAGB EN ORIENT* 

d'une partie des branches de cddre qui formaient tout k 
I'heure le toit, il y avait un espace de dix pieds carr^s, 
encombr^ de neige et de boue ; nous balay&mes la neige ; 
il restait un pied de fange QioUe oil nous ne pouvions poser 
nos tapis; nous arracb&mes du toit quelques branches 
d'arbre que nous ^tendimes comme une claie sur le sol 
d^y^ : ces biiches emp^cludent nos nattes de tremper dans 
I'eau ; nos matelas, nos tapis, nos manteaux, formaient un 
second plancher ; nous allum&mes un feu dans un coin de 
eet abri, et nous pass&mes ainsi la longue nuit du 7 au 8 
Avril 1833. De temps en temps, I'ouragan assoupi se 
r^eiUait ; il semblait que la montagne s'^roulait sur elle- 
mdme ; I'^norme rocher auquel ^tait adoss^le kantremblait 
comme un tronc d'arbre second par la rafale, et les mugisse- 
mens du torrent remplissaient la mer et le ciel de hurlemens 
lamentables. Nous fintmes cependant par nous endonnir, 
et nous nous reveiU&mes tard, auz rayons Platans d'un 
soleil serein sin: la neige. L^ Arabes, nos compagnons^ 
^taient partis ; ils avaient heureusement tenti de traverser 
le torrent ; nous les aper^iimes de loin, gravissant les col- 
lines oh nous devious les suivre : nous parttmes aussi ; 
nous marchftmes quatre heures dans une veiHie sup^rieore 
oh nous ne yoyions, comme au sommet du Mont-Blanc^ 
que la neige sous nos pas, et le ciel sur nos t6tes. LM- 
blouissement des yeux, le silence mome, le p^ril de chaque 
pas sur ces deserts de neige r^cente, sans aucun sentier 
trac^, font, du passage de ces hauts piliers de la terre, ^pine 
dorsale d'un continent, un moment solennel et religieux. 
On observe involontairement chaque point de I'horizon et 
du ciel, chaque ph^nom^ne de la nature ; j'en vis un qui me 
frappa comme une belle image et que je n'avais encore 
jamais observe. Tout k fait au sommet du liban, sur les 
flancs d'un mamelon abrit^ k demi du soleil du matin, je 
vis un magnifique arc-en-del, non pas ^lanc^ en pont a^rien 
et unissant le ciel k la cime de la montagne, mais couch^ 
sur la neige etroul^ en cercles concentriques comme un 
serpent aux couleurs ^clatantes ; c'^ait comme le nid de 
Parc-en-ciel surpris k la cime la plus inaccessible du Liban. 
A mesure que le soleil montait et rasait de ses rayons 
blancs le mamelon, les cercles de I'arc-en-ciel, aux mille 



VOYAGE EN ORIENT. 77 

conleurs ondoyantes, semblaient rexnuer et se soulever ; 
Textremit^ de ces volates lumineuses s'^evait en effet de la 
terre, montalt vers le ciel de quelques toises comme si elle 
e^t essay^ de s'^ancer vers le soleil, et fondait en vapeurs 
blancMtres et en perles liquides qui retombaient autour de 
nous. Nous nous asstmes au-delk de la region des neiges 
pour s^cber au soleil nos souliers mouill^s ; nous com- 
mencions a apercevoir les profondes et noires valines des 
Maromtes; en deux beures nous Mmes descendus au 
village de Hamana, assis au sommet de la magnifique vaU^e 
de ce nom, et oil nous avions d^j^ couch^ en allant k 
Damas. Le scheik nous fit donner trois maisons du village. 
Le soleil du soir brillait sous les larges feuilles du mibier et 
du figuier ; des bommes rentraient avec leurs charrues du 
labourage ; des femmes, des enfans circulaient dans les 
chemins entre les maisons, et nous saluaient avec un sourire 
d'bospitalit^ ; les bestiaux revenaient des champs avec leurs 
clocbettes ; les pigeons et les poules couvraient les toits des 
terrasses, et les cloches de deux ^glises maronites tintaient 
lentement k travers les cimes de cypres, pour annoncer les 
ceremonies pieuses du lendemain qui ^tait un dimanche ; 
c'^tait I'aspect, le bruit et la paix d'un beau village de 
France ou d'ltalie, que nous retrouvions tout k coup au 
sortir des precipices du Liban, des deserts de Balbek, des 
rues inhospitali^res de Damas : jamais transition ne fut 
peut-Stre si rapide, si douce ; nous r^soliimes de passer le 
dimanche parmi ce beau et excellent peuple^ et de nous re- 
poser un jour de nos longues fatigues. 

Journ^e pass^e k Hamana ; le scheik et le march^ du 
village nous foumissent des provisions abondantes : les 
femmes d'Hamana viennent nous visiter tout le jour ; elles 
sent infiniment moins belles que les Syriennes des bords de 
la mer ; c'est la race maronite pure ; elles ont toutes Tappa- 
rence de la force et de la sant^, mais les traits trop pro- 
nonces, Toeil un peu dur, le teint trop colore ; leur costume 
est un pantalon blanc et par-dessus, une longue robe de 
drap bleu^ ouverte sur le devant et laissant le sein nu ; des 
colliers de piastres innombrables pendant autoiu* du cou, 
ear la gorge et derri^re les epaules. Les femmes mariees 
pompl^tent ce costume par une come d*argent d'environ un 



78 VOYAGK BN ORIENT. 

pied, et quelquefois un pied et demi de lon^rueur, qa'elles 
fixent sur lean cheveuz tress^fl, et qui s'^dve au-dessua da 
front un pen obliquement. Cette come, sculptee et cise!^, 
est recouverte par I'extr^mit^ d'un voile de mousBcIine 
qu'elles y guspendent et dont elles se convient quelqnefois 
le visage ; elles ne quittent jamais cette come mdme pour 
dormir. Ce bizarre usage, dont on ne pent chercher 
I'origine que dans lea aberrations de Tesprit humain, lea 
d^figure et alourdit tons les mouvemens de la t^te et da 
cou. 

Partis de Hamana par une mating voil^ de brouiUards, 
)i cinq heures du matin. March^ deux heures sur des pentea 
escarp^es et nues des hautes arrdtes du liban descendant 
vers les plaines de Syrie. La vaU^e que nous laissons k 
droite, se creuse et s'^largit *de plus en plus sous nos pieds. 
£Ue pent avoir Ik environ deux lieues de largeur et une 
lieue au moins de profondeur. Les vagues transparentes 
des vapeurs du matin se prominent mollement comme des 
lames de mer sur son horizon, et'ne laissent passer au- 
dessus d'elles que les hautes cimes de mamelons, les tStes 
de cypres, et quelques tours de villages et de monast^res 
maronites ; mais bient6t la brise de mer qui se Ihve etmonte 
insensiblement avec le soleil, d^roule lentement toutes ces 
vagues de vapeurs, et les replie en voiles blancs qui vont se 
coUer et se confondre aux dmes de neige sur lesquelles elles 
forment de leg^res taches grises. La valine apparait tout 
enti^re. Pourquoi I'oeil n'a-t-il pas im langage qui peigne 
d'un seul mot comme il voit d'un seul regard ? Je voudrais 
garder ^temellement dans ma m^moire les scenes et les im- 
pressions incomparables de la valine de Hamana. Je suis 
au-dessus d'un des mille torrens qui siUonnent les flancs de 
leur ^cume bondissante, et vont, k travers les blocs de 
rochers, les prairies suspendues, les troncs de cypr^, les 
rameaux de peupliers, les vignes sauvages et les noirs 
caroubiers, glisser jusqu'au fond de la vallee et se joindre 
au fleuve central qui la suit dans toute sa longueur. La 
vall^ est si profonde que je n'en vois pas le fond ; j'entends 
seulement monter par intervalle les mille bruissemens de 



V0YA6B EN ORIKNT. 79 

sea eaux et de ses feuillages, les mugissemeiu de sea trou* 

peaiix« les vol^s lointaines et argentines des cloches de sen 

monast^res. L'ombre du matin est encoie au fond du lit 

de la gorge oil bondit le torrent principal yJi et li, an 

detour de quelques mamelons, j'aper^ois la blanche ligne 

^'ff^^e qu'il trace dans cette ombre noir&tre. Du mtoe 

cote de la vall^ oil nous aommes, je vois monter, k un quart 

de lieue de distance les uns des autres, trois ou quatre 

iargea plateaux semblablea k des pi^destaux naturels ; leura 

flanca paraissent k pic et sont de granit grisAtre. Ces pla- 

teaux, d'une demi-lieue de tour, sont enti^rement couverts 

de for^ts de cadres, de sapins et de pins-parasols k Iargea 

t^tca ; on diatmgue les grands troncs ^anc^s de ces arbrea 

entre lesquela circule et joue la lumi^re du matin. Leura 

feniDagea noirea et immobUea sont interrompus de temps en 

temps par les l^^rea colonnes de fum^ bleue des cabanes 

des labonreurs maronites et par les petites ogives de pierre 

ot eat auapendue la cloche des villages. Deux vastea mo- 

i^tirea, dont lea mura briUent conune du bronze cuivr^, 

a 6tendent aur deux de cea plateaux de pins. Ila reaaem- 

blent k dea fortereaaes du moyen-dge. On apergoit, au baa 

^ ^'^T®^' ^ moinea maronites, revltus de leur capu* 

chonnoir, qui labourent entre les ceps de vignes et lea 

granda ch&taigniera. Deux ou troia villagea, group^ autour 

de mamelona de rochera, pyramident plua baa encore, 

comme dea ruchea autour dea tronca de vieux arbrea. A 

cdt^ de chaque chaumidre a'^^vent quelques touffes de ver- 

dure plus pftle ; ce sont des grenadiers, des figuiers on des 

oliviera qui commencsnt k fructifier k cet Aihelon de la val- 

1^ ; I'oril a'abime au-delk dana Tombre impenetrable du fond 

de la gorge. S'il franchit cette ombre et a'^l^ve aur le flanc 

oppoa^ dea montagnea, il voit, dana quelquea partiea, des 

murailles perpendiculaires de roche granitique qui a'^lancent 

jasqu'aux nuages. Au-dessus de ces murailles, qui sem- 

blent cr^nel^es par la nature, il aper^oit des plateaux de la 

plua aplendide vegetation, dea cimes de sapina pendant aur 

les reborda de ces abimes, d'immenses t^tes de sycomores 

quiforment de larges taches sur le ciel, et derri^re ces 

creneaux de vegetation, encore des clochers de villages et 

dea monaat^eadont ob ne peut deviner Facc^. A d'autres 



80 YOYAGK BN ORIENT. 

endroits, les flancs de granit des montagnes sont brisks en 
larges ^chancrures oh le regaird se perd dans la nuit des 
forets, et ne distingue, 9k et la» que des points lumineiix et 
mobiles qui sont les tits des torrens et les petits lacs des 
sources. Ailleurs, les rochers cessent tout-l^coup ; d'im- 
menses bastions arrondis les flanquent comme des fortifica- 
tions ^melles et terminent'leurs angles en tours et en 
tourelles. Des valines ^vees et que I'ceil sonde k peine, 
s'ouvrent et s'enfoncent entre les remparts de neige et de 
for^ts : IBi descend le principal torrent de Hamana, que Ton 
voit ruisseler d'abord comme une goutti^e du yaste toit 
de neige, puis se perdre dans le bassin retentissant des cas- 
cades, oil il se divise en sept ou huit rameaux ^tincelans* 
puis disparaitre derri^re des blocs et des mamelons noir&tres, 
puis reparaitre en un seul ruban d'^cume qui se pJie et se 
d^plie au gr^ des mouvemens du sol sur les pentes lentes ou 
rapides de ses collines. II s'enfonce enfin dans la vall^ prin- 
dpale, et y tombe par une nappe de cent pas de large, et de 
deux cents pieds d'^^vation. Son ^cume, qui remonte et que 
le vent souffle 9^ et Ik couvre d'arcs-en-ciel flottans les cimes 
des larges pins qui bordentcette chute. A ma gauche, la vall^, 
en descendant vers les rives de la mer, s'^krgit et presente 
au regard les flancs de ses collihes plus bois^es et plus cnU 
tiv^s ; son fieuve serpente entre des mamelons couronn^ 
de monast^res et de villages. Plus loin, les palmiers de la 
plaine el^vent, derri^re des collines basses d'oliviers, leurs 
panaches de vert jaune, et entrecoupent la longue ligne de 
sable dor^ qui horde la mer. Le regard va se perdre enfin 
dans im lointain indecis entre le ciel et les vagues. Les 
details de ce magique ensemble ne sont pas moins attachans 
que le coup d'oeil general. A chaque detour de rochers^ k 
chaque sommet de coUines oil le sentier vous porte,.voua 
trouvez un horizon nouveau oil les eaux, les arbres, le 
rocher, les ruines de ponts ou d'aqueducs, les neiges, la 
mer ou le sable de feu du desert encadr^s d*une maniere in<> 
attendue, arrachent une acclamation de surpiise et d'eblouis- 
sement. J'ai vu Naples et ses ties, les vallees des Apen- 
nins et celles des Alpes, de Savoie et de Suisse, mais la 
vall^ de Hamana et quelques autres valines du Liban 
^ffacent tons ces souvenirs. L'^i^ormit^ des masses de 



VOTAGB EN ORIENT. 81 

rocbers/les chutes multipUees des eaux, lapuret^ et la pro*- 
fondeur da ciel, Hiorizon des vastes mers qui les termine 
partout, le pittoresque des lignes de villages et des couvens 
maronites suspeudus comme des nids d'hommes k des 
hauteurs que le regard craint d'aborder, enfin la nouveaut^, 
r^tranget^, la couleurtaiit6t noire, tant6t pMe de la v^g^ta- 
tion, la majesty des cimes des |frands arbres, dont quelques 
troncs ressemblent a des colonnes de granit ; tout cela des- 
sine, colore, solennise le paysage, et transporte Tame d^^mo. 
tions plus profoudes et plus relig^euses que les Alpes mdme. 
—Tout ^yssige oti la mer n'entre pas pour ^^ent n'est 
pas complet. Id la mer, le desert, le ciel sont le cadre ma- 
jestaeuz du tableau, et Foeil ravi se reporte sans cesse du 
fond des fordts s^culaires, du bord des sources ombiag^es, 
..du sommet des pics aeriens, des scenes paisibles 'de la y\e 
T^mJe ou c^obitique, sur I'espace bleu sillonn^ par leg 
oavires, sur les cimes de neige noy^s dans le ciel aupres 
des ^iles, ou sur les vagues jaunes et dorees du d^ert oti 
les caravanes de chameaux d^crivent au loin leurs lignes 
serpentales. C'est de ce contraste incessant que naissent 
— Je cboc des ]>ens^s, et les impressions solennelles qui font 
du Uban, des montagnes de pierre, de po^sie, et de ravis- 
Bemens! 

Mime date. 

A midi, camp^ sou» nos tentes h mi-bauteur du liban 
pour laisser passer Fardeur du jour. On m'am^ne un cour- 
rier arabe qui allait me chercher k Damas. II me remet un 
P^uet de lettres arrives d'Europe qui m'annoncent ma 
QOffiination k la cbambre des d^put^s. Affliction nouveUe 
ajout^e k tant d'autres. Malheureusement j'ai desir^ cette 
nussion k une autre ^poque, et sollicit^ moi-m^me une 
confiance que je ne puis, sans ingratitude, d^liner aujour^ 
dliuL J'irai ; mais combien je d^sirerais maintenant que 
ce calice pass&t loin de moi ! Je n'ai plus d'avenir personnel 
duM ce monde du drame politique et social dont la sc^ne 
prindpale est parmi nous. Je n'ai aucune de ces passions 
de gioire, d'ambition et de fortune qui sont la force im- 
pohive des hommes politiques. Le seul inter^t que Je 
portend ices deliberations passionn^es, sera Tinterdt de 

TOMS 11. 6 



S3 VOTAOX BN ORIKNT. 

la patrie el de lliumaiut^. La patrie et I'humanit^ sont 
des dtres abstraits pour des homines qui veulent poss^er 
IHieure pr^eente et faire triompher^ k tout priz, des int^r^ts 
de famille, de caste ou de parti. Qu*e8t-ce que la voix. 
calme et impartiale de la philosophie dans le tumulte des 
faits qui se m^lent et se combattent ? Qui est-oe qui voit 
I'aTenir et son horizon sans homes, derri^ la poussi^re de 
la lutte actuelle i N'importe ; Thonune ne choisit ni son 
chemin, ni son oeuvre ; Dieu lui donne sa t&che par les 
circonstances et par ses convictions. II faut Taccomplir ! 
Mais je ne pr^vois pour moi qu'un martyr moral dans la 
douloureuse tdche qu'il m'impose aujourd'hui. JMtais n^ 
pour Faction. La po^sie n'a 6t6 en moi que de Taction 
refoul<fe ; j'ai senti, j'ai exprim^ des id^s et des sentimens, 
dans rimpuissance d'agir. Mais aujourd'hui Taction ne me 
soUicite plus. J'ai trop creus^ les choses humaines pour 
n'en pas comprendre le sens ! J'ai trop perdu» de toua les 
Itres auxquels ma ^e active pouvait r^pondre, pour n'^tre 
pas d^oiit^ de toute personnalit^ dans Taction. Une vie 
de contemplation, de philosophie, de po^sie et de solitude 
serait la seule couche oh mon coeur poumdt se reposer, 
avant de sebrisertout-lt-fait. 

RETOUR A BAYRUTH, 

ET ntPART 

POUR LES CEDRES DE SALOMON. 

lOAvril, 1833. 

Arrives hier ici. Pas9^ deux heures au convent francis- 
cain, pr^s du tombeau oh j'ai enseveli tout mon avenir. 
Le brick VAlceate, qui doit rapporter ces restes ch^ries en 
France, n'est pas encore en vue. J'ai afir^t^ aujourd'hui 
tm autre brick pour nous rapporter nous-mtoes. Nous 
naviguons de conserve; mais la m^re au moins ne se trouvera 
pas dans la chambre oil sera le corps de son enfant ! Pen- 
dant qu'pn prepare les emm^aageraens n^cessaires poor 
le transport d'un si grand nombre de passagers dans le 
brick du capitaine Coulonne, nous irons visiter le Kes« 



VOTAGB EN ORIENT. 83 

raoan, Tripoli de Syne, Lataki^, Antioche, et les cadres 
da Liban snr les denders sommeta des montagnes^ derri^re 
Tripoli. Re^u ce matm les nombreuses visites de tous nos 
amis de Baymth. Le gouyemeur, prince maronite ; Habib 
Barbara, notre voism de campagne, qid nous a montr^, 
depois notre arriv^, et surtout depuis nos malfaeurg, le 
coeur d'un ami veritable ; M. Bianco, le consul de Sardaigne, 
et M. Borda, jeune et aimable Pi^montais, attach^ au 
coDsukt T^igieiix, par un sort bizarre, dans les deserts 
de rOrient, tandis que son instruction, ses gotits, son 
caract^, en feraient un diplomate distingu^ dans une cour 
polled de TEurope ; M. Laurella, consul d' Autriche ; M. 
Farren, consul g^n^ral, et M. Abbot, consul special 
d'Angleteire en Syrie; un jeune n^gociant francs, M. 
Hnmann, dont la society nous a 4t6 aassi utile que douce 
deptds notre arriv^e ici ; M. CaiU^, voyageur fr^^ais ; M. 
JoreUe, premier drogman du consulat, jeune homme ^eve 
en France, transport^ de bonne heure en Orient, qui pos- 
sMe les langaes de la Turquie et de TArabie comme ses 
jangues matemelles ; probe, actif, intelligent, obligeant par 
uutinct, et pour qui un service k rendre est un plaisir qu'on 
Ini ^t; enfin M. Guys, consul de France en Syrie, respec- 
table repr^sentant de la probitd nationale, dans ces contrees 
oii Boncaract^re est v^n^r^ des Arabes, mais arriv^ ici depuis 
pea de temps, et que nous avons^beaucoup moins vu que 
ses collogues. 

Nous emportons tous ces noms d'hommes qui nous out 
combl^s de bont^ et de piti^ depuis un an de s^jour parmi 
^^> pour lexir conserver k jamais, dans des proportions 
diverses, souvenir, int^r^t et reconnaissance. Sans la lettre 
qae j*ai re^tie bier, sans mon vieux p^re dont le souvenir 
me rappelle sans cesse en France, si j'avais un exil k choisir 
^^ is monde pour y acbever mes jours fatigues, dans le 
Kin de la solitude et d'une nature enchantee, je resterais 
0^ je suis. 

13 AvrU, 1838. 

Parti ce matin k quatre heures avec la mSme caravane 
^Qe j'avaiB fonnee pour Damas ; long^ le rivage de la mer 
jOKpf an cap Batroun,— lieux d^j^ d^crits ailleurs ; — coucb^ 

6* 



84 VOYAGE SN ORIENT. 

k Djebail dans im kan hors de la ville, but une Eminence 
dominant la mer. La ville n'est remarquable que par une 
mosqu^e d'architecture chr^tienne, et qui fut autrefois une 
^lise b&tie vraisemblablement par les comtes de Tripoli. 
On croit que Djebail est I'ancienne contr^ des Giblites, 
qui foumissaient au roi Hiram les blocs de pierre destines 
h la construction du temple par Salomon. Le p^ d' Adonis 
avait 1^ son palais, et le culte du fils ^tait le culte de toute. 
la Syrie environnante. A gauche de la ville est un ch&fceau 
tr^s remarquable par I'^^gance et T^^vation de ses difi<^ 
rens plans de fortification ; nous descendtmes dans la ville 
pour voir le petit port, oii se balan9aient quelques barques 
arabes ; elle est habitue presque ezclusivement par les 
Maronites. Une tr^s belle Arabe, extrdmement par^e, 
vint rendre visite k ma femme dans le karavansdrail ; nous 
lui fimes quelques petits pr^sens. Le lendemain, nous 
continuftmes k longer la c6te et le pied des montagnes du 
Castravan, qui baignait partout dans la mer ; nous cou- 
chtoes sous nos tentes, dans un site admirable, k I'entr^e 
du territoire de Tripoli ; le chemin quitte la c6te et toume 
brusquement k droite ; il s'enfonce, dans une vall^ ^troite 
arrosee par im ruisseau ; a environ une lieue de la mer, la 
valine se r^recit tout-^fait ; elle est enti^rement ferm^e 
par un rocber de cent pieds d'^dvation et de cinq a six 
cents pieds de circonf^rence ; ce rocher, naturel ou taill^ 
hors des flancs de la montagne qui le touche, porte k son 
sommet un ch&^au gothique parfaitement conserve, habi- 
tation des chacals et des aigles ; des escaliers tailMs dans 
le roc vif, s'^^vent k des terrasses successives, couvertes 
de tours et de murs cr^n^^s, jusqu'k la plate-forme su- 
pdrieure, d'oii s^^nce un donjon perc^ de fen^tres en 
ogive; la v^g^tion s'est empar^ partout du chftteau, 
des murs, des cr^neaux ; d'immenses sycomores out pris 
racine dans les salles et lucent leurs larges tites au-dessus 
des toits ebonies ; les lianes retombant en touffes ^normes, 
les lierres cramponnds aux fen^tres, et aux portes, les lichens, 
qui r^vMent partout la pierre, donnent k ce beau monu- 
ment du moyen-&ge I'apparence d'un ch&teau de mousse et 
de lierre ; une belle fontaine coule au pied du rocher, om- 
brag^e par trois des plus be^ux arbres que Ton puisse voir ^ 



VOYAOB SN ORIENT. 85 

€6 Mmt des esp^ces d'ormes ; Tombre d'un seul couvrait 
Q08 tentes, noB trente chevaux et tous les groupes epars de 
1108 Arabes. i-^ ' 

Le lendemain, mont^ une c6te rapide d'un terrain blanc 
et savonneux, oil les cbevaux pouvaient k peine se tenir ; du 
flommet, on a une vae sans bomes de tout le littoral occi- 
dental de la Syrie ju8qu*au golfe d'Alexandrette et au mont 
Tanras, et un peu sur la droite, des plaines d'Alep et des 
coUines d'Antioche, avec le cours de TOronte ; trois beures 
de marche nous m^nent aux portes de Tripoli ; nous y ^tions 
attendusy et a luie lieue de la ville nous rencontr&mes une 
cavalcade de jeunes n^gocians francs, de diff^rentes nations, 
et de quelques officiers de Farm^e d'lbrabim, qui yenaient 
aurdevantde nous. Le fils de M. Lombart, n^gociant fran- 
^, ^tabU & TVipoli, nous offrit I'hospitalit^ au nom de son 
p^ ;•— nous craignhnes de lui 6tre ^charge, et nous all&mes 
au convent des P^res Franciscains ; un seul religieux habi- 
tant cette immense demeure, et nous 7 re^ut. Deux jours 
pass^^ Tripoli; — din^ cbez M. Lombart; — ^bonheur de 
rencontrer une famille fran9ai8e oil tout compatriote re- 
tnmve une r^ption de famille ; — le soir pass^ une heure 
chez MM. Katchiflisse, n^gocians grecs et consuls de Rus- 
ne, (amiUe ^tablie de temps immemorial k Tripoli de Syrie, 
oil elle poss^de un magnifique palais. Madame et Mesde- 
moiselles Katchiflisse sont les trois personnes les plus c^l^- 
bres de Syrie pour leur beaut^ et pour le charme des ma- 
lukes, melange piquant de la reserve asiatique avec le gra- 
^eox abandon des femmes grecques, et la politesse accom- 
plie des femmes les plus ^^gantes de TEurope ; elle nous 
•K^orent dans un vaste salon Yoiit6, ^clair^ par une coupole, 
<t lafratchi par un bassin d'eau courante ; elles ^taient as- 
BiMs sur on divan semi-drculaire qui r^gnait au fond de la 
^e; tout ^tait convert de riches tapis^ etles tapis converts 
eox-mlmes de narguil^, de pipes, de vases de fieurs et de 
sorbets; oes trois femmes* v^tues du costume oriental, 
^ffiiient chacune, dans leur caract^re de beauty Vensemble 
^plns admirable qu'un ooild'homme puisse contempler; 
i^oaa passlimes une soiree d^cieuse dans leur conversation, 
et nous promtmes de les revoir au retour. 

Ld scheik d'Eden, dernier village habits au sommet du 



86 TOYAOB BN ORIBNT. 

Laban, ^tait onde, parsa m^e, de M. Matofer, maa i«ter- 
prto. Avert! par son neveu de notre aniyee a TVLpoli, le 
v^n^bleacheik descendit des montagnea avec aon fils aSn6 
et une partLe de sea aeniteora ; ii viot me rendra vwite au 
couvent des FranciscainB, et m'offiit I'hoapHalit^ ehei lui» k 
Eden. IVEden xax chdiw de Salomoii, il n'y avaH phsa 
que troia heorea de marche, et si lea neiges qui couTvaiaafc 
encore la montagne nous le pennettaient, noue pQurrions 
aller de Ik visiter ces aibrea a^culairea qui out r^jMUidu leor 
gkure sur tout le liban, et qui aont coisteaaporaina du 
grand roi ; nous aGcept&mea, et le depart fat &Mi au lend^ 
main. 

A cinq heurea du matin nous etions k chevaL La caravane^ 
plus nombreuse encore qu'k I'ordinairey ^tait pvMd^ da 
adieik d'Eden, admurable vieillard dont F^^gance de ma- 
ni^rea, la politesse noble et feunle, et le magnifique costume, 
^taient bien loin de rappeler un cbef arabe ; on eiit dit un 
patriarche, marchant k la t6te de sa tribu ; il mcmtait une 
jument du d^ert dont le poil baidor^ et la erinite flottante 
aundent fait la digne monture d'un h^ros de la J^ruae^em ; 
son fils et see principaux serviteurs caracolaient sur des ^ta- 
lons magnifiques, k quelques pas devant Im ; nous veniona 
ensuite, puis la bngue file de nos moukjes et de nos ssm. 
La sortie de Tripoli ofire un admirable point de vue $ on 
suit les bords d'un fleuve encaiss^ entre deux collines; lea 
plus beaux arbres et des fordts de grands orangers ombra- 
gent les bords de Feau; un kiosque public, bftti sous ces 
arbres, ofi^ sa terrasse embaum^ aux promeneora ; on 7 
vient fumer et prendre le caf(^ pour reapirer la fratcheur du 
lit du fieuve ; de 1^ par une ^bapp^, on wper^t la mer, 
qui est k une demi-lieue de la ville ; lea beUea tours cair^ea, 
b&ties par lea Arabes» aux deux flancs du port, et lea nom<- 
breux navires qui sont dana la radei nous traveraAmea une 
large plaine cultiv^e et plants d'oliviers; surle premier 
coteau qui a'^ve de cette plaine vers le Liban, au milieu 
d'une forSt d'oliviers et d'furbres fruitiers de toute espdee, 
nous r«QContr&mea une immense foule d'hommea, de femmea 
et d'enfans qui bordaient la route ; c'^taient les balnlans 
d'un grand village r^iandu sous ces arbres et qui appartienfe 
auacheikd'£den; il passe lea 6U9 k Edenet Ua hivera 



VOYAGS BN OBUNT. Sf 

dans ce village de la phiae ; ces AiabeB salp^rent respectu- 
eusement leur prince, nous offiirent des rafraichifisemens, 
et an certain noinbre d'entre eux se mit en route avec none 
poornoua cpnduire des veaux et dee moutone, et nous aider 
i fraachir lea pr^oipi(:ea des montagnes ; pendant quatre 
heures ensuite noua marchftmes, tantdt dans de profondes 
Tallees, tantot sur la crSte de montagnes presque st^nles ; 
nous fimes halte au bord d'ui) torrent qui descend des som* 
meU d'Eden, et qui roulait des monceaux de neige h demi 
fondue ; k Tabri d'un rocher, le scheik nous avait fait al- 
fauner un grandfeu; nous d^jeunftmes et nous repos&mes nos 
chevaux dans ce lieu ; la montee devient ensuite si rapide, 
sur des rochers nus et glissans conune du marbre poli, qu'il 
est impossible de comprendre comment les chevaux arabes 
parviennent k les gravir et surtout k les descendre ; quatre 
Aiabes k pied entouraient chacun des ndtres et les soute- 
naient de la main et des epaules; malgr^ cette assistance, plu- 
oeurs roul^rent sur le rocher, mais sans accident grave ; 
cette route horrible ou plutdt cette muraille presque perpen* 
dicnlaire nous conduisit, apr^ deux heures de fatigue, k un 
pktean de roche o^ notre vue plongea sur une large vall^ 
int^rieure et sur le village d'Eden, qui est b^ k son extr^- 
mit^ la plus ^ev^ et dans la region des neiges ; il n'y a au* 
desBus d'£den qu'una immense pyramide de rocbe nue $ 
c'est la demiere dent de cette partie du liban ; une petite 
chj^[wQe ruin^e couronne son sonunet ; les vents d'hiver ron- 
gent sans cesse ce rocber et en d^tachent des blocs ^normes 
qui loulent jusque dans le village ; tons les champs des en- 
virons en sont sem^, et le chlttean mtoe du scheik en est 
press^ de toutes parts ; ce chlteau, dont nous approchions, 
est d'une architecture compUtement arabe*; les fendtres sont 
des ogives accQupl^ea et separ^es par d'^^ntes colon- 
nettes ; les tenasses, qui servent de toits et de salons, sont 
couionn^ decr^neaux; laporte voi^t^ est flanqu^ de 
deux si^^s dlev^s en pierre dsel^e, . et les jambages de la 
porte mtoe sont rev6tus d'arabesques : le scheik etait des- 
€eada le premier et nous attendait k la tite de sa maison ; 
son plus jenne fils, une cassolette d'argent k la main, bri^t 
des parfoms devant nos chevMix, et see frdres nous jetaient 
des essences parfom^s sur les cheveux et sur nos habits i 



88 TOTAGX XN ORIBNT. 



nil magnifiqae teptm nocu attendttt dans la talle oh des ar- 
bres tout entiers flambaient dam le large foyer ; letf vins lea 
pltts exqtiia da Liban et de Chypre, et line immense quantity 
de gibier composaient eefostin; nos Arabes n'^taientpas 
moins bien traits dans la conr; nous paroouHbnes le soir 
les environs du Tillage ; les neiges oonvndent encore nne 
partie des champs ; nous vtmes partoat les trtices d'ime 
riche culture ; le moindre coin de terre T^^tale entre les 
rochers avait son cep on son noyer ; des fontaines innom- 
brables conlaient partout sous nos pieds; des canattx artifi- 
dels en r^pandaient les eaux dans les terres ; ces terrea ea 
pente ^taient support^s par des terrasses b4ties en blocs 
immenses ; nous apercevions un monastdfe sous la dent de 
rocher k notre gauche, et de nombreuz villages, tr^ rappfo- 
ch^s les uns des autres, sur tous les flancs des vall^s. 

M6me date. 

Le scheik a envoy^ trois Arabes sur la route des C^res 
pour savoir si les neiges nous permettront d'arriver josqa'k 
ces arbres ; les Arabes de retour disent que Tacc^ est im^ 
praticable ; il y a quatorze pieds de neige dans un vallon 
^troit qu'il faut traverser pour toucher aux arbres ; voulant 
approcher le plus possible, je prie le scheik de me donner 
son fils et quelques cavaliers ; je laisse k Eden ma femme et 
ma caravane : je monte le plus vigoureuz de mes chevanx, 
Scham, et nous sommes en route au lever du soleil; — 
marche de trois heures sur des crates de montagnes on dans 
des champs d^tremp^ de neige fondue ; j 'arrive sur les 
bords de la vall^ des Saints, gorge profonde oil Toeil plonge 
du haut des rochers, vall^ plus encaiss^, plus sombre, plus 
solennelle encore que oeUe de Hamana; au sommet de 
cette vall^ k Tendrait oil, en montant toujours, elle touche 
auz neiges* superbe nappe d'eau qui tombe de cent pieds de 
haut sur deux ou trois cents tenses de large ; toute la vaU^ 
r^nne de cette chute et des bonds du torrent qu'elle ali- 
ments ; de toutes parts le rocher des flancs de la montagne 
ruisselle d'^ume ; nous voyons k perte de vue, au fond de 
la vall^, deux grands villages dont les maisons se distin- 
guaient k peine des rochers roul^ par le torrent ; les dmes 
des peupliers et des mikriers pandssent^ de Vk, des touffes 



TOYAGB EN ORIBNt. 89 

dejoncs ou d'herb^s; on descend dans le village de Bes- 
cbieru par des sentiers taill^s dans le r6Ci et tellement 
rapides qu'on ne peat concevoir que des hommes s'y ha- 
sardent ; il en p^rit souvent ; nne pierre lanc^e de la cr^e 
oil nous Bommes tomberait sur le toit de ces villages oh. 
ruma n'aniverions pas dans une heure de descente; au- 
dessns dela cascade et des neiges s'^tendent d'immenses 
champs de glace qui ondulent conUne des vapeurs d'une 
teinte tour ktava verd&tre et bleue; & environ un quart 
dlieure sur la gauche, dans une esp^e de vallon semicircu- 
laire, form^ par les demilres croupes du liban, nous 
voyons une large tache noire sur la neige, ce sont les groupes 
£xmeax des c^res ; ils couronnent, comme un diadlme, k 
front de la montagne ; ils voientl'embranchement des nom- 
breuses et grandes valines qui en descendent ; la mer et le 
ciel sont leur horizon. Nous mettons nos chevaux au galop 
dans la neige pour approcher le plus 'pr^s possible de la 
fordt, mais arrives k cinq ou six cents pas des arbres, nous 
enfon^ns jusqu'aux ^paules des chevaux ; nous recon- 
naissons que le rapport de nos Arabes est exact, et qu'il 
faaat lenoncer k toucher de la main ces reliques des siecles 
et de la nature ; nous descendons de chev£d, et nous nous 
asseyons sur un rocher pour les contempler. 

Ces arbres sont les monumens naturels les plus c^^bres 
de runxvers. La religion, la po^sie et Thistoire les ont 
^galement consacres. L'Ecriture-Sainte les c^^bre en plu- 
meurs oidroits. Ils sont une des images que les proph^tes 
emploient de predilection. Salomon voulut les consacrer k 
I'omement du temple qu'il ^eva le premier au Dieu unique, 
sans doute k cause de la renomm^e de magnificence et de 
eaintet^ que ces prodiges de la v^g^tation avaient d^s cette 
ipoqae, Ce sont bien ceux-Ui: car Ez^hiel piarle des 
cadres d'Eden comme des plus beaux du Liban. Les 
Arabes de toutes les sectes ont une v^n^ration traditionnelle 
pour ces arbres. lis leur attribuent, non-seulement une 
force v^^tive qui les fait vivre ^temellement, mais encore 
ime ame qui leur fait donner des signes de sagesse, de pr^ 
vision, semblables k ceux de Tinstinct chez les animaux, de 
I'intelligence chez les hommes. Jls connaissent d'avance 
les saisons, ils remuent leurs vastes rameaux comme des 



^^ VOYAGE KN OBIBMT. 

.membres^ ils etendeot ou resserreatleiurs coudet, ils ^^renjt 
vers le del ou inclinent vers la terra leurs branches, seloH 
que la neif e se prepare k tomber ou k fondre. Ce sout des 
4tres divins sous la forme d'arbres. Ils croissent dans ee 
6«ul site des fproupes du Liban ; ils prennent raciue bien an 
dessus de la region oh toute grande v^^tation ejcpire. Tout 
cela frappe d'^tonnementriniagiiiatioa des peuples d'Orien^ 
et je ne sais si la science ne serait pas ^tonn^e elk-mdme. — 
H^las ! cependant, Basan laoguiti le Carmel et la fleur du 
liban se fanept.<— Ces arbres diminuent chaque siecle. Les 
voyageurs en compt^rent jadis trente ou quarante, plus tard 
diz-sept, plus tard encore une douzaine. — U n'y en a plus 
que septy que leur masse peut faire pr^sumer contemporains 
.des temps bibliques. Autour de ces vieux t^moins des liges 
^coules, qui savent Thistoire de la terre mieux que lliistoiie 
elle-mSme» qui nous racontenuent» s'ils pouvaient parler, 
tant d empires, de religions de ra6es humaines ^vanouiea ! 
U reste encore une petite for6t de cadres plus jaunes qui me 
parurent former un groupe de quatre ou cinq cents arbrea 
pu arbustea. Chaque ann^ au mois de juin, les popular 
itions de Beschierai, d'Ed^i* de Kanobin et de tous les 
villages dee vaU^ea voisines, montent aux cadres etfont 
c^^rer une messe k leura pieds. Que de pri^res u'ont pas 
r^onn^ sous ees rameaux i £t quel plus beau temple» quel 
autel plus voiain du del! Quel dais plus majestueuz et plus 
saint que le dernier plateau du Liban, le tronc des cedres 
et le d6me de ces rameaux sacr^s qui ont ombrage et om- 
bragent encore tant de generations humaines pronon9aDt le 
nom de Dieu diff^remment, mais le reconnaissant partout 
dans ses oeuvres, et I'adorant dans des manifestations natur 
relles ! £t moi aussi je priai en presence de ces arbres. Le 
vent hafmonieux qui r^sonnait dans leurs rameaux sonorea 
)ouait dans mes cheveux, et glagait aur ma paupi^re dea 
larmes de douleur et d'adoration. 

Remonte k cheval, march^ trois heures sur les plateau^ 
qui dominent les vaU^ea du Kadisha, descendu k Konabin, 
monast^e maronite le plua c^l^bre de tous, daxis la vaU^ 
des saints. — ^Vue du monast^re de Deir-Serkis, abandonn^ 
maintenant k un ou deux solitaires. Burchard, en 1810, 
y trouva un vieux ermite toscan qui achevait Vk sea jours 



VOYAGE BN ORIENT. 91 

apr^ aToir 4it6 TniBMonntire dass lea Indes, en Egypte et en 
Pose, 

Voe du moiiastira da Kaoobia du haut d'un pic qi}i 
a'avance sur la valine, comoae ua promontoire. Je remets 
man, cheval aux Arabea* et je me couche au soleil, sur uoe 
pointe de rocher d'oh Foil plonge it pie sur Tabime de la 
vall^ des Saints. Le fleuve Kadisfaa roole aux pieds de oe 
rocher ; son lit n'est qu'iine ligne dVcume, mais je suis si 
haut que le bruit ne monte pas jusqu'^ moi. Kanobin fut 
fondS, disent les moinea maronites, par Th^odo6e*le-6rand. 
Toote la valine des Saints ressemble k une vaste nef natu- 
reUe dont le del est le d6m^ les crates du Liban^ les piliers, 
et les innombraUes cellules des ennites creus^es dans 4e8 
flancs du rocher, les chapelles. Ces ennitages sont sua- 
pendus sur des pr^ipices qui semblent inabordables. 11 y 
OQ 1^ conune des nids dliirondelles, k toutes les hauteurs 
des parois de la vall^. Les uns ne sont qu'une grotte 
creus^ dans la pierre, les autres de petites maisonnettes 
b&ties entre les racines de quelques arbres sur les comieheis 
avanc^ des montagnes. Le grand couvent est en bas^ sur 
la riye du torrent. U 7 a quarante ou cinquante religieuix 
maronites occup^« les ims k labourer, les autres di imprimer 
des livres ^^mentaires pour Tinstruction du peuple. £b|- 
ceilens religieux qui sont les fils et les p^res du peuple> 
qui ne vivent point de sa sueur, mais qui travaillent nuit et 
jour, pour Favancement de leurs fr^s : hommes simfdes 
qui ne visent ^ aucune richesse, a aucune renomm^e dans 
ce monde. Travailler, piier, vivre en paix, mourir en gr&oe 
et inconnus des hommes : voilk toute Fambition des reli- 
gieux maronites. 

M£me date. 

Hier je redeseendais des demies sommit^s de ces Alpes ; 
j'^tais Fh6te du sdieik d'Eden, yiUage arabe maronite sus- 
pendu sous la dent la plus aigue de ces montagnes, aux 
limites de la v^^tation, et qui n'est habitable que F^t^. Le 
noble ct respectable vieillard ^taitvenume ehercher, avec 
son fils et quelques-^ms de see servxteurs, jusqu'aux envi- 
rans de IVipoli de Syrie, et ra'avait re^u dans son cfaftteau 
d'Eden, avec l&jd&gmU, la gr&ce de cceur et F^^gance des 



92 VOYAOB XN ORIBNT. 

manihvs que I'on pourrait s'imagiiier dans un des vieiut 
Beigneun de la cour de Louis XIV. Les arbres entiers brft- 
laient dans le large foyer ; les moutons, les chevreaiix, les 
cerfis ^taient ^tal^s par piles dans les vastes salles, et les 
otttres s^cukdres des vins d'or du liban, apport^s de la 
cave par ses serviteurs, coulaient pour nous et pour notre 
escorte. Apr^s avoir pass^ quelques jours di ^tudier ces 
belles moeurs hom^riques, po^tiques comme les lieux monies 
oii nous les retrouvions, le scheik me donna son &]b ain^ et 
un certain nombre de cavaliers arabes pour me conduire 
aux c^res de Salomon ; arbres fEuneuz qui consacrent en^ 
core la plus hautd cime du liban, et que I'on vient v^n^rer 
dipuis des sidles comme les demiers t^moins de la gloire 
de Salomon. Je ne les d^crirai point ici. Au retour de 
cette joum^ memorable pour un voyageur, nous nous 
^gar&mes dans les siniiosit^ de rochers et dans les nom- 
breuses et hautes vall^ dont ce groupe du liban est dd- 
chir^ de tbutes parts, et nous nous trouvftmes tout k coup 
sur le bord k pic d'une immense muraille de rochers de 
quelques mille pieds de profdndeur, que ceme la valine des 
saints. Les parois de ce rempart de granit ^taient tellement 
perpendiculaireSf que les chevreuils m^me de la montagne 
n'auraient pu y trouver un sentier, et que nos Arabes ^taient 
obliges de se coucher le ventre contre terre et de se pencher 
sur Fabtme pour d^ouvrir le fond de la vall^. Le soleil 
baissait, nous avions marcb^ bien des lieures ; il nous en 
aurait fellu plusieurs encore pout tetrouver notre sender 
perdu et regagner Eden ; nous descendimes de cheval, et, 
nous confiant di un de nos guides, qui connaissait non loin 
de Ul un escalier de roc vif, taiU^ jadis par les raomes maio- 
nites, habitans imm^moriaux de cette vall^, nous suivtmes 
quelque temps les bords de la comiche, et nous descen- 
dimes enfin, par ces marches glissantes^ sur une plate-forme 
d^ch^e du roc, et qui doeiinait tout cet horizon. 

La valine s'abaisssdt d'abord par des pentes larges et 
donees du pied des nei^es et des c^res qui formaient une 
tache noire sur ces neiges ; 1&, elle ' se d^roulait sur des 
pelouses d'un vert jaune et tendre comme oelui des hautes 
croupes du Jura on des Alped; une multitude de filets d'eau 
^cumante, sortis, 9^1 et lii, du pied des neiges fondantes. 



ypYAOE EN ORIENT. 93 

sdUoimaient ces pentes gazonn^es et venaient se r^unir en 
une seule masse de flots et d'^cume, au pied du premier 
gradiD de rochers. hk, la valine 8'enfon9ait tout k coup k 
quatre ou cinq cents pieds de profondeur ; le torrent se pr^ 
cipitait avec elle, et s'^tendant sur une large surface, tantdt 
couvrait le rocher cpmme d'un voile liquide et transparent, 
tantdt s'en d^tachait en voiites ^lanc^es, et tombant enfin 
snr des blocs immenses et aigus de granit arrach^ du 
aonmiet, s'y brisait en lambeaux flottans, et retentissait 
comme un tonnerre ^teruel ; le vent de sa chute arrivait 
jusqu'li nous, en emportant, comme de legers brouillards, 
la fum^e de Feau k mille couleurs, la promenait, 9^ et 1^, 
sar toute la vall^, ou la suspendait en ros^e aux branches 
des arbustes et aux aspeht^s du roc. £n se prolongeant 
vers le nord, la valine des Saints se creusait de plus en plus 
et s'^largissait davantage, puis k environ deux miUes du 
point oil nous ^tions places, deux montagnes nues et 
couvertes d'ombres se rapprochaient en s'inclinant Time 
vers Tautre, laisssmt k peine ime ouverture de quelques 
toises entre leurs deux extr^mit^s, oil la valine allait se 
terminer et se perdre avec ses pelouses, ses vignes hautes, 
ses peupliers, ses cypres et son torrent de lait. Au-dessus 
des deux ^^monticules qui Tetranglaient ainsi, on apercevait 
k lliorizon comme un kc d'un bleu plus sombre que le 
del : c'^tait un morceau de la mer de Syrie, encadr^ par un 
golfe fantastique d'autres montagnes du Liban : ce golfe 
itait k vingt lieues de nous, mais la transparence de Fair 
nous le montrait comme a nos pieds, et nous distinguions 
mtoie deux navires k la voile qui, suspendus entre le bleu 
du ciel et celui de la mer, et diminu^s par la distance res- 
semblaient k deux cygnes planant dans notre horizon. Ce 
spectacle nous saisit tellement d'abord, que nous n'arr6- 
times nos regards sur aucun detail de la valine ; mais quand 
le premier ^louissement tiit pass^, et que notre oeU put 
percer k travers la vapeur flottante du soir et des eaux, une 
sc^ne d'une autre nature se d^roula peu k peu devant 
nous. 

A chaque detour du torrent oii I'^cume laissait im peu de 
place k la terre, un convent de moines maronites se des^ 
mtat, en pierres d'un brun sanguin, sur le gris du rocher, 



94 VOYAOB BN OBIBNTi 

et sa fum^e s'^evait dans les airs entre des cimes de peu- 
pliers et de cypres. Autour des conrens, de petits champs, 
conquis sur le roc ou le torrent,, semblaient eultiy^s comme 
les parterres les plus soign^s de nos maisons de campagne, 
et, ^ et \k, on apercevait ces maronites, v^tus de leur 
oapuchon noir, qui rentraient du travail des champs, les 
uns avec la bSche sur I'^paule, les autres conduisant de 
petits troupeanx de ponlains arabes, qnelqnes-nns tenaht 
le manche de la charrue et piquant leurs boeufs, entre les 
mtlriers. Flusieors de ces demeures de' pri^res ^ de tra- 
vail ^talent suspendues, avec leurs chapelles et leurs enm-> 
tages, sur les caps avanc^s des deux immenses chaines de 
montagnes ; un certain nombre ^taient creus^es comme des 
grottes de bStes fauves dans le rocher m^me ; on n'aperee- 
vait que la porte surmont^e d'une ogive vide otl pendait la 
cloche, et quelques petites terrasses taiU^es sous la vo^te 
m^me du roc, oil les moines vieux et infirmes venaient 
respirer I'air et voir un peu de soleil, partout oil le pied de 
I'homme pouvait atteindre. Sur certains rebords des pre- 
cipices, Foeil ne pouvait reconnattre aucun acc^s, mais, Ik 
m§me, un convent, une solitude, un oratoire, un ermitage 
et quelques figures de solitaires circulant parmi les roches et 
les arbustes, travaiUant, lisant ou priant. Un de ces couvens 
etait une imprimerie arabe pour I'instruction du peuple 
maronite, et Ton voyait sur la terrasse une foule de moines 
allant et venant, et ^tendant sur des claies de roseaux les 
feuilles blanches du papier hmnide. Bien ne pent peindre, 
si ce n'est le pinceau, la niultitude et le pittoresque de ces 
retraites; chaque pierre semblait avoir enfant^ sa cellule, 
chaque grotte son ermite ; chaque source avait son mouve- 
ment et sa vie ; chaque arbre son solitaire sous son ombre ; 
partout otl I'oeil tombait, il voyait la valine, la montagne, 
les precipices, s'animer, pour ainsi dire, sous son regard, et 
une sc^ne de vie, de pri^re, de contemplation, se detacher 
de ces masses etemelles ou s'y mdler pour les consacusr. 
Mais bientdt le sc^eil tomba, les travaux du jour cess^rent, 
et toutes les figures noires r^pandues dans la valine 
rentr^rent dans les grottes ou dans les monastdres. Les 
doches sonnerent de toutes parts I'heure du recueiUement 
et des ofiices du soir i les unes avec la vcaz fnte et vibrante 



VOYAGB BN ORIXNT. 95 

des grands vents sur la mer« les autres avec les voix Mg^res 
et argentines des oiseaux dans les champs da bM ; celles-ci 
plaintives et lointaines comme des soupirs dans la nuit et 
dans le desert ; toutes ces cloches se r^pondaient des deux 
bords opposes de la valine, et les mille ^hos des grottes et 
des pr^pices se les renvoyaient en murmures confhs et 
rqpercutes, m^l4a avec le mugissement du torrent, des 
c^es> et les mille chtltes sonores des sources et des cas- 
cades dont les deux flancs des monts sont sillonn^s. Puis 
il se fit un moment de silence, et un nouveau bruit plus 
doux, plus m^ancolique et plus grave remplitla valine; 
c'^tait le chant des psaumes qui, s'^evant k la fois de 
chaque monastic, de chaque eglise, de chaque oratoire, de 
cfaaque cellule de rochers, se mllait, se confondait en mon- 
tant jusqu'^ nous 'comme un vaste murmure, et ressemblait 
k one seule plainte mdlodieuse de la vall^ tout enti^re qui 
renait de prendre une ame et une voix ; puis un nuage par- 
fnma cet air que les anges auraient pu respirer ; nous res^ 
t&mes muets et enchantes comme ces esprits c^estes quand, 
planant pour la premiere fois sur le globe qu'ils croyaient 
desert, ils entendirent monter de ces ,<m£me8 bords k pre> 
mi^e pri^re deshommes ; nous comprimes ce que c'^tait que 
la voix de rhomme;;'pour vivifier la nature la plus morte, et 
ce que ce serait que la po^sie k la fin des temps, quand tons 
les sentimens du coeur humain ^teints et absorb^s dans un 
seal, la po^ie ne serait plus ici-bas qu'une adoration et un 
hynme! 

12 AyrU, 1833. 

Descendu k Tripoli de Syrie avec le scheik et sa tribu $ 
je donne k son fils une pi^ce d'^tofie de sole pour faire un 
divan ; pass^ un jour k parcounr les d^cieux environs de 
Tripoli; reparti pour Bayruth par le bord de la mer ; pass^ 
cinq jours. £ embarquer nos bagages sur le brick que j'ai 
affirete, la Sophie; pr^aratifs faits pour une toum^e en 
Egypte ; adieux k nos amis Francs et Arabes ; je donne 
plttsieurs de mes chevaux ; j'en fais partir six des plus beaux 
sous la conduite d'un ^cuyer arabe et de trois de mes meil- 
leurs saj's, pour qu'ils aillent, en traversant la Syrie et la 
Caramanie, m' attendre le premier juiUet au bord du golfo 



96^ VOYAGE BN ORIENT. 

de Macri, vis-^vis Tile de Rhodes dans I'Asie Mineore. Au 
point da jour, le 15 Ayril 1833, nous sortons de la maison 
Qii Julia nous embrassa pour k demi^re fois, et nous quitta 
pour le ciel ! Pav^ de sachambre bais^ miUe fois et tremp^ 
de tant de larmes ! cette maison ^tait pour moi comme une 
relique consacr^e; je I'y voyais encore partout: oiseauz^ 
Gojombes, son cbeyal, le jardin, les deux belles jeunes filles 
synennes qui venaient jouer avec elle, et qui logent sous 
nos fenStres dans le jardin. Elles se sont lev^s avant le 
jour, et vdtues de leurs plus riches parures, elles pleurent ;. 
elles dlevent leurs mains vers nous, et arrachent les ^eurs 
de leurs cheveux ; je leur donne k chacune, pour souvenirs 
des amis Strangers qu'elles ne reverront .plus que dans leur. 
pens^, un collier ;.de pieces d'or pour leur mariage ; Tune 
d'elle, Anastasie, est la plus belle des femmes que j'aie vuea 
en Orient. — La mer est comme im miroir ; les chaloupes, 
charges de nos amis qui viennent nous accpmpagner 
jusqu'k bord, suivent la n6tre ; nous mettons k la voile par 
un l^er vent d'est ; les c6tes de Syne, bord^es de leats 
franges de sable, disparaissent avec les tdtes de palmiers ; 
les cimes blanches du liban nous suivent long-temps sur 
la mer; nous doublons pendant k nuit, le cap Carmel; 
au point du jour, nous sommes k k hauteur de Saint-Jean- 
d' Acre, en face du golfe de Kaipha; k mer est belle et 
les vagues sont sillonn^es par une foule de dauphins ^qui 
bondissent autour du navire ; tout a une apparence de f^te 
et de joie dans k nature et sur les flots,, autour de ce 
navire qui porte des coeurs morts di toute joie et k toute 
s^r^nit^ ; j'ai pass^ k nuit surle pont, dans quelles pens^es i 
mon coeur le sait l Nous longeons les c6tes abaiss^ de k 
Galil^ ; Jaffa brille comme un rocher de craie k Fhoiizon, 
sur une gr^ve de sable bknc ; nous nous y dirigeons ; nous 
y rekchons quelques jours ; ma femme et ceux de mes amis 
qui n'ont pu m'accompagner dans mon voyage k Jerusalem, 
ne veulent pas passer si pr^s du tombeau sacr^ sans aller 
y porter quelques g^nussemens de plus. Le soir le vent 
fraichit, et nous jetons Tancre k sept heures dans k rade 
orageuse de Jaffa ; k mer est trop forte pour mottre un canot 
dehors ; le lendemain nous . d^arquons tous ; une caravane 
^st pr^par^e par les soins de MM. Damiani, nies anciena 



TOTAGB BN OBIVNT. 97 

amis, agena de France k Jafia ; elle se met en marche d^ 
onze beures poor a&er coucher h Ramla ; je reste aeul cbez 
M. Damiani. 

C^q jours passes It crrer senl dans les enrirons ; les 
amis arabes, que j'avais connus k Jaffa dans mes deux 
premiers passages, me conduisent dans les jardins qu'ils 
^ ont auz alentours de la ville ; j'ai d^j^ d^crit ces jardins ; 
ce aont des forto profondes d'orangers, de citronnlers, de 
grenadiers, de figuiers, arbres aussi ^nds que des noyers 
en France ; le d^ert de Gaza entoure de toutes parts ces 
jardins ; nne famiDe de paysans arabes rit dans uoe cabane 
attenante ; il y a nne citeme ou un puits, quelques cha- 
meanx, des ehdvres, des moutons, des colombes at dea 
ponies. Le sol est convert d'oranges et de limons tomb^ 
des arbres ; on dresse une tente au bord d'un des cananx 
d'irrigation qui arrosent le terrain sem^ de mebna et de 
conoombres ; on 4tend des tapis ; la tente est oaverte du 
cM de la mer pour receyoir la brise qui r^gne depoi^ dix 
heores du matin jusqu'au soir ; elle se parfume en paaeant 
sous les t^tes d'orangers et apporte des nuages de ilenrs 
d'orange. On voit de ]k les sommets des minarets de Jaffa, 
et les yaisseaux qui vont et viennent de I'Asie Mineore en 
Egypte. Je passe mes joum^es ainsi ; j'^cris quelques vers 
sur la seule pens^ qui m'occupe ; je voudrais rester ici : 
Jaffii isoM de Funivers entier, au bord du grand desert 
d'Egypte dont le sable forme des dunes blanches autour de 
ces bois d'orangers, sous un ciel toujours pur et ti^de, serait 
an s^our parfait pour un homme las de la vie, et qui ne 
desire qu'nne place au soleil. — La caravane revient. 

Je demande k madame de Lamartine quelques details snr 
Bethl^m, sur les sites environnans que la peste m'a em> 
pkih6 de Ti^iter k mon premier voyage. Elle me les donne 
et je lea insure ici 

'* An aortir des jardins de Jaffa nous mimes nos chevaux 
an galop k travers une immense plaine, alors couvrrte de 
cluurdona jaunes et violets. De temps en temps de grands 
tronpeaux que cbassait devant lui un cavalier arabe, arm^ 
d'nne longne lance, comme dans les Maraia Pontina, 

TOMB II. 7 



98 VOYAGE BN ORIENT. 

cherchaient une rare nourriture parmi les herbes que le 
soleil n'avait pas encore enti^reznent calcin^es. Plus loin, 
k notre droite, et comme h Tentr^ du desert d'El-Arish, 
quelques tas de boue, recourerts dlierbe s^he, sortaient 
de terre, comme des meules de foin jaunies par I'orage 
avant que le moissomieur ait pu les rentrer : c'^tait un 
village. 

" En approchant nous vtmes des enfans nus sortir, comme 
des LaponSy de ces petits c6nes renvers^s qui formaient 
leurs habitations : quelques femmes, les cheveuz pendans, 
converts k peine par une chemise bleu fonc^, quittaient le 
feu qu'elles allumaient sur deux pierres pour preparer leurs 
repas, et montaient an sommet de leur hutte, afin de nous 
voir d^filer plus long-temps. 

*' Aprls quatre beures de marche nous arriv&mes 
h. Ramla, oil nous ^tions attendus par I'agent du consulat 
sarde, qui avait la bontd de nous prater sa maison ; les 
femmes ne pouvant 6tre log^s au convent latin. Dans la 
soiree nous visit^mes une ancienne tour, k un demi-quart 
de lieue de la ville^ appel^e la Tour des Quarante Martyrs, 
maintenant occup^e par des derviches toumeurs. — C'^tait 
un vendredi, jour de c^r^monie pour leur culte ; nous y 
assistone. — Une vingtaine de derviches, vStus d'une long^e 
robe et d'un bonnet pointu de feutre blanc, ^taient accroupis 
en cercle dans une enceinte entour^ d'une petite balustrade; 
celui qui paraissait Itre le chef, figure v^n^rable k grande 
barbe blanche, etait, par distinction, plac^ sur im coussin 
et dominait les autres. Un orchestre compost d'un ndhi 
ou basson, d'une ahoubdbe, sorte de darinette, et de deux 
petits tambours r^unis, appel^s nacariate, jouait les airs les 
plus discordans k nos oreilles europ^ennes. Les derviches 
se Invent gravement un a nn, passent devant le sup^eur, 
le saluent, et commencent k tourner en cerche sur eux- 
mSmes, le^ bras ^tendus et les yeux ^ev^s vers le ciel. 
Leur mouvement, d'abord lent, s'anime peu k pen, arrive 
k une rapidity extreme et finit par former comme im tour- 
billon oil tout est confusion et ^louissement ; tant que 
Tceil peut les suivre, leurs regards paraissent exprimer une 
grande exaltation, mais bientdt on ne distingue plus rien* 



VOYAOE KN ORIENT. 99 

le temps que dura cette wiiLse Strange, je ne saurais le 
dire, mais il me parut incroyablement long. Peu kpeu 
cependant le nombre des toumeurs diminuait ; ^puis^s de 
&tigae, ils s'affaissaient Fun apr^s Tautre et retombaient 
dans leur attitude premiere ; les derniers semblaient mettre 
nnegrande persistance k toumer le plus long-temps pos- 
sible, et j'^prouvais un sentiment p^nible k voir les eflforts 
que faisait. un vieux denriche, haletant et chancelant k la 
fin de cette rude ^preuve, pour ne c^der qu'apr^ tons les 
aatres ; pendant ce temps nos Arabes nous entretiennent 
de leurs superstitions ; ils pr^tendent qu'un chretien reci- 
tant continuellement le credo, forcerait le musulman k 
toumer sans fin par une impulsion irresistible jusqu'^ ce 
qu*il en mouriit, qu'il y en avait beaucoup d'exemples, et 
qu'une fois les derviches ayant decouvert celui qui em- 
ployait ce sortil^e, Tavaient forc^ k reciter le credo k 
reboursy et avaient ainsi d^truit le charme au moment oii 
le toumeur allait expirer ; et nous, nous faisons de tristes 
reflexions sur la faiblesse de la raison humaine qui cherche 
i t&tons, comme Taveugle, sa route vers le ciel, et se 
trompe si souvent de chemin. Ces bizarres extravagances, 
qui d^gradent en quelque sorte Tesprit humain, avaient 
cependant un but digne de respect et un noble principe. 
C'etait I'homme voulant honorer Dieu; c'€tait Timagina- 
tion voulant s'exalter par le mouvement physique, et 
arriver, comme elle y arrive par Fopium, k cet ^tourdisse- 
ment divin, k cet an^antissement complet du sentiment et 
du moi, qui lui permet de croire qu'elle s'est abimee dans 
Funite infinie, et qu'elle communique avec Dieu !— C'etait, 
peut-Stre, une imitation pieuse, dans Torigine, des mouve- 
mens des astres dansant devant le cr^ateur ; cMtait peut- 
^e, un effet de cette mSme inspiration enthousiaste et 
passionn^e qui fit jadis danser David devant Tarche du 
Seigneur. Qudques-uns de nous faisaient comme la femme 
du roi po^te, et etaient tenths de se moquer des derviches. 
}^ leur semblaient insens^s ! comme k des hommes qui 
jgnoreraient le fond de notre culte, pourraient paraitre 
quelques observances monacales ; la mendicite de nos 
nioines, les macerations de certains ordres ascetiquea; 

7* 



100 VOYAGE EN O&IENT. 

mais quelque absurde que soit, au premier coup d'ceil 
de la raison, une pratique religieuse, une raison plus 
profoude et plus haute y trouve toujours quelque chose k 
respecter : le motif qui I'inspire. Rien de ce qui touche 
k rid^e de Dieu n'est ridicule. C'est quelquefois atroce^ 
souvent ioseuse, mais toujours s^iieux. La conscience 
du dendche est en paix quand il a accompli sa walse pieuse, 
et il croit que ses pirouettes ont honore la divinite. Mais 
si nous ne le regardons pas comme ridicule, nous sommea 
quelquefois tenths de le prendre en piti^, et je ne sais ai 
nous avons plus le droit de Tun que de Tautre. Nous-a 
m^mes, oti en serions-nous sans les enseignemens du 
christianisme qui sont venus ^clairer notre raison ; seraitr 
elle plus lumineuse que la sienne ? L'histoire est Ik pour 
r^pondre. On trouve un Platon> pour des milliers d'ido- 
l&tres. 

" En sortant de la tour nous entrons dans les galeries 
d'un doitre ruin^, qui conduisent k une ^glise souterraine | 
nous descendons par plusieurs marches sous une voiite 
surbaissee, que porte une belle colonnade. L'aspect d'une 
^glise souterraine m'a toujours paru d'un eifet imposant 
et attendrissant k la fois. L'obscurit^ myst^rieuse^ la 
solitude de ces votltes silencieuses reportent Timagination 
aux premiers temps du culte, lorsque les Chretiens se 
retiraient dans les grottes profondes pour derober leuEs 
mysteres aux yeux profanes, et se soustraire k la persecu- 
tion. En Orient, la plupart de ces ^glises semblent b&ties 
pour embellir ces asiles primitifs, et omer, de tout le luxe 
de Tarcbitecture, ces humbles retraites oti la foi s'^tait 
long-temps cachee, comme pour yenger, par u|ie ^latante 
reparation, les humiliations et les injures de la domination 
paienne ; mais le temps des persecutions devait renaitre 
pour les malheureux Chretiens, et le nom de pe monument, 
les Quarante Martyrs, ferait croire qu'il a servi de refuge 
aux fideles, sans pouvoir les prot^ger ; et maintenant tout 
est en mine : les nefs et les colonnades b&ties par les 
empereurs, n'ont pas command^ plus de respect aux vain- 
queurs que les humbles grottes des premiers disciples de 
la croix; les voiites servent d'ecuri^s et le^ clothes d^ 
casernes* 



VOYAGE EN ORIENT. 101 

*' On voit encore quelques tombeaux du temps dcs 
exda^B, maifl la nuit nous emp6cha de nous arrSter 
davantai^e ; a fallait rctouraer k notre gite et preparer 
notre caravane pour le lendemain. L'aga de Ramla nous 
donna une escorte, et recommanda au Cawas en chef de 
ne pas me quitter un instant dans les d^fil^s des montagnes 
oii nous allions entrer, et de prendre mes oi-dres en tout. 
Le respect des musulmans pour les femmes europ^ennes 
contraste singuli^rement avec la d^pendance dans laquelle 
il« tiennent les leurs. En effet, nous eiimes beaucoup k 
nous louer de Teztrlme attention de ce janissaire et de sa 
pofitesse recherch^e. Constamment occup^ de la jument 
arabe que je montais, il semblait efiray^ que je me 
hasardasse k la lancer, et ne comprenait pas que je pusse 
me tenir en ^quilibre dans les chemins escarp^s que nous 
fp^vissions ; il nous fut bien utile plus tard, lorsque nous 
rencontr&mes, pr^cis^ment dans ces gorges, d'innombrables 
pterins revenant de Jerusalem, qui nous barraient le 
passage : il les for^a k nous c^der le sentier le moins im- 
praticable parmi les blocs de granit et les racines des 
aibnstes qui bordaient le ravin et nous emp6chaient de 
wmler dans le precipice ; sans son autorit^, la longue file 
de la procession marcbant toujours, si la queue venait k 
pousser en avant la tSte de la colonne, elle nous aurait in- 
&i]2iblenient culbut^s. 

"En quittant Ramla, la route continue k travers la 
plaine pendant deux lieues ; nuus nous arr^times au 
«*aits de Jacob ; mais n'ayant pas de crucbe pour pui- 
Kr, et I'eau ^tant tr^s basse, nous poursuivimes notre 
chemin. Tout ce pays conserve des traces si vivantes 
dci temps bibliques, que Ton n'^prouve aucune sur- 
prise, aucune difficult^, k admettre les traditions qui 
donnent le nom de Jacob k un puits qui existe encore, 
et Pon s'attend k y voir le patriarcbe abreuver les 
tronpeanx de Rachel, plut6t que de douter de son iden- 
tit^. Ce n'est que par la reflexion que Ton arrive k 
I'^tonnement ou au doute, lorsque les quatre mille ans 
^oonl^ et les diverses phases que rhumanite a subies, 
le pr^sentent k Timagination et viennent faire chanceler 
la £oi ; du reste, dans ime plaine oik Ton ne trouve de 



102 VOYAGE EN ORIENT. 

I'eau que toutes les trois on quatre heures, nn paits> 
une source, a dii 6tre nn objet anssi important dans les 
Slides passes qu'aujourd'hni, et son nom a pu se con- 
server aussi religieusement que celui des tours de David, 
ou des citemes de Salomon. Nous entrons bientdt dans 
les montagnes de la Jud^e le chemin devient difficile ; 
tantdt le bord d'un precipice ne laisse aux chevaux que 
juste la place de leur pied; tant6t des quartiers de roc 
roul^s et entass^s k travers le sentier, forment nn mde 
escalier que des chevaux arabes sont seuls capables de 
franchir ; cependant, quelque p^nible que soit ce chemin, 
il ne pr^sente aucun danger comparable k celui qu'offre la 
route de Hamana. 

" An sommet de la premiere cime, nous nous re- 
toumons un instant pour jouir d'une vue magnifique, 
sur tout le pays que nous venons de parcomir jusqu'au 
rivage au-delk de Jaffa ; quoique tout fdt calme autour 
de nous, Thorizon de la mer, rouge et charg^, annon- 
9ait a un oeil experiments une templte prochaine ; d^j& 
des vagues mena9antes agitaient les vaisseaux dans la 
rade ; nous cherchons k distinguer le n6tre ; nous son- 
geons k ceux qui sont restSs k bord ; mes tristes pr^- 
visions n'Staient pas chimSriques : le lendemain plusieurs 
b^timens furent jetSs sur cette c6te dangereuse, et le 
ndtre, apr^s avoir long-temps chassS sur son ancre, 
cassa son c^ble an milieu d'une raffale Spouvantable. 
Apr^s ce moment de halte, nous descendons le revers 
de la montagne pour en remonter d'autres encore, tant6t k 
travers des avalanches de pierres qui roulent sous les pieds 
de nos chevaux, tant6t sur le bord d'une ^oite corniche. 
Les cdtes, k droite et k gauche, sont quelquefois tr^s boi- 
sSes; le vert brillant des beaux buissons de I'arbuste k 
fraise et des lauriers-thpn contrastent avec le maigre fenil- 
lage des lentisques et des oliviers. II ne manquait souvent 
que de Teau pour rendre le paysage complet ; mais un spec- 
tacle d'une autre nature nous attendait. Une procession 
d'innombrables pterins de toutes nations, revenant de 
Jerusalem, defilait, en face de nous, du sommet d'une 
montagne nue et aride, en serpentant jusque dans la 
gorge, oil nous nous trouvions. . Rien ne pourra rendre 



VOYAGE EN ORIENT. 103 

Teffet pittoresque de cette sc^ne, la diversity des cou- 
leaw, des costumes^ des allures ; depuis le riche Arm^- 
nien jusqu'au plus pauvre caloyer, tout contribuait k 
I'embellir. Apr^s avoir admir^ TefFet g^n^ral, nous eiimes 
tout le loisir d'en examiner les details, pendant deux 
heures que nous pass&mes k nous croiser mutuellement ; 
tantdt c'^ait un patriarche grec, dans son beau costume, 
majestueusement assis sur une selle rouge et or, la bride 
de son cheval tenue par deux sais, et suivi dune foule 
^ pied, cortege semblable k la marcbe triomphale d'un 
i^t du pape au moyen-Uge ; tant6t c'etait une pauvre 
famille dont le pere conduisait, avec le hkton de pterin, 
nn mulet surcharge de petits enfans ; I'aine, assis sur le 
con de I'animal, tenait une corde pour bride et un cierge 
pour ^tendard. D'autres enfans, entass^s dans les pa- 
iners places de chaque c6t^, mordillaient quelques restes 
de pain b^nit ; la mhre, pMe et ext^nu^, suivait avec 
peine, allaitant le plus jeune attache contre son sein par 
une large ceinture ; ensuite venait une longue file de neo- 
phytes tenant chacun un ^norme cierge pascal selon le 
nte grec, et psalmodiant d'un ton nasal et monotone ; 
—plus loin des juifs k turbans rouges, k longues barbes 
noires, k Vceiil penetrant et sinistre, semblaient maudire 
int^rieurement un culte qui les avait d^shdrites. Pour- 
quoj se trouvaient-ils parmi cette foule de chretiens ? 
Les uns avaient profit^ de la caravane pour visiter le 
tombeau de David, ou la valine de Tib^riade ; d'autres 
avaient spicule sur les gains k faire en foumissant des 
vivres k la multitude. De temps en temps, la foule k 
pied ^tait interrompue par quelques chameaux charges 
d'umnenses ballots, et accompagnds de leurs moukres 
dans le costume arabe ; veste et large pantalon brun 
brod^ de bleu, le caf'ie jaune sur la the ; puis ve- 
naient des families arm^niennes ; les femmes cach^es sous 
le grand voile blanc, voyageaient dans un tactrewan ; 
sorte de cage porte'e sur deux mulcts; les hommes en 
longues robes de couleur fonc^e, la t^te couverte du 
gtand calpacJc carr^ des habitans de Smyrne, conduisaient 



104 TOTAOB BN OBIBICT. 

par la main lean fib, dont I'aspect gnve, r^fi^H cal- 
cukteuf, ae laisse rien percer de la l^g^ret^ de Tenfaiiee ; 
— des matelote grecs et des patrons M vaisseauz pirates, 
qui latent renus des ports de TAsie Mineure et de 
I'Archipely charges de p^rins^ comme un n^grier d'es* 
claves, jaraient dans lenr langue ^nergique, et pressaient la 
roarche pour rembarquer au plus vite leur cargaison 
d'hommes. Un enfant malade ^tait port^ sur une liti^re^ 
entour^ de ses parens qui pleuraient leur esp^rance 
d^e du miracle de la gu^rison subite quails atten- 
daient de leur pieux p^rinage. — H^las! moi ausei je 
pleurals, j'avais esp^r^ et pri^ comme eux; mais, pkis 
malheureuse encore, je n'avais plus m6me I'incertitude sur 
r^tendue de mon malheur !. . . . 

" A la fin, venait une foule de malheurenx Cophtes 
d^uenill^s, hommes, femmes et enfans, se trainant avec 
peine comme au sortir d'un h6pital. Toute cette troupe, 
br£Q^e par le soleil, haletant de soif, marchait, marchait 
toujours pour atteindre la caravane et ne pas rester d^laiss^e 
dans les d^fil^s des montagnes ; je rougissais de me 
sentir k cheval, escortee de janissaires^ accompagn^ d'amis 
divou^s, qui m'^pargnaient tout danger, toute peine» 
pendant qu'une foi si vive avait conduit des miUiera 
d'individus k braver les fatigues, la maladie, les privations 
de tout genre. C'^taient ]k de vrais pelerins. Je n'^tais 
que Toyageuse. 

" Entre cette premiere chatne de montagnes et les 
demi^res hauteurs qui dominent Jerusalem, se trouvent 
une jolie valine et le village de J^r^mie. Nous venions 
de passer devant I'andenne ^glise grecque, qui, comme 
tant d'autres, eat maintenant une Stable, lorsque nous 
vimes une cinquantaine d'Arabes, disposes en amphith^ 
tre sur le flanc de la coUine, et accroupis sous de 
beaux oliviers. Au milieu du cercle, et sur ime petite 
d^vation dominant les autres, ^tait le chef, le fameux 
Abougosh ; debout k ses cdt^s, on voyait son fr^re et 
son fils converts de leurs armes et tenant leurs pipes i 
kurs chevaux, attaches aux arbrcs derh^re eux, comply 
taient le tableau. A I'arriv^e de notre caravane, il en- 



▼OYAOB BN OBIBNT. 105 

Foya 0on fils parlementer avec notre droginan» qtn mar- 
diait en tite. Ayant appris que rescorte conduiaait h 
Jmiaalein la femme de T^mir franc qu'U avait connu 
il y avait six mois* il nous fit prier de nous arrlter et 
d'accepter le caf<^. Nous nous gard&mes bien de refiuer, 
et, ayant diatribu^ k nos cawass et k nos moukrealea 
provisions pour la halte, nous nous laiss&mes conduire 
h une petite distance du groupe des Arabes. lA, notre 
dignity exigeait que nous nous arrStassions, jusqu'ik ce 
que, k leur tour, ils 8'avan9a8seDt au-devant de nous. 
Abougosh se leva alors, et vint accoster M. de Parseval. 
Apres nous avoir fait beaucoup de politesaes et nous 
avoir offert le cafe> il me demanda une audience par- 
ticuli^. Je fis retirer mes gens k quatre pas» et, par 
rentremise de mon interprete, j'appris qu'un de ses 
fibres ^tait prisonnier des Egyptiens, et que, croyant k 
M. de Lamartine une immense influence dans les con- 
seils d'Ibraliim-Paclia» il me priait de solUciter son in- 
tervention en sa faveur, afin de lui faire rendre la li<* 
bert^. Nous ^tions bien loin assur^ment d'avoir le cr^ 
dit qu'il nous supposait, mais le hasard a voulu qua 
je Idsse k mSme de lui rendre service en faisant pUdder 
la cause apr^s du commandant de Farm^e ^gyptienne. 
" £n arrivant pr^s de Jerusalem, la vue des muraiUea 
^t interceptee par un grand campement de troupes 
d'lbrahim-Pacha. Les sentinelles s'avancent, nous exa« 
minent, parlent k notre drogman, et nous ouvrent le 
passage k travers le camp. Nous nous trouvons bien- 
t6t en £ace de la tente du g^n^raL Les rideaux re- 
lev^s nous le d^ouvrent lui-mdme, ^tendu smr un divan 
de cachemire, entour^ de ses officiers, les uns debout, 
les autres assis sur des tapis de Perse ; leurs vStemens 
de oonleurs tranchantes, gamis de belles foumires et brod^ 
d'or, leurs armes ^tincelantes, les esdaves noirs qiu 
leur pr^sentaient le caf^ dans les Jht^eans d'argent, 
fonnaient pour nous ime sc^ne brillante et nouvelle. 
Autour des tentes, des sai's promenaient en lesse les plus 
beaux ^talons arabes, pour laisser nieheac T^cume sur 
kur poil luisant. D'autres, fix^s par d^ entraves> hen- 



106 



VOYAGE BN ORIBNT. 



mssaient d'impatience, frappaient la terre, et lan^aient des 
regards de feu sur un peloton de cavalerie pr^t h, partir, 
Les troupes ^gyptiennes, formes de jeunes consents mes- 
quinement vltus d'un habillement rouge tout ^triqu^, moi- 
ti^ europ^en, moiti^ oriental, contrastaient avec les Arabes 
eouverts de larges draperies. Et cependant c'etaient ces 
Egyptiens petits, laids, mal b&tis, qui marchaient de 
45onqu6te en conqu^te, et faisaient trembler le sultan jus- 
qu'aux portes de Constantinople I 

**Nous entrons dans la ville sainte par la porte de 
Bethl^em, toumant imm^diatement h gauche pour gagner 
le quartier du couvent latin. Les femmes ne pouvant 
y 6tre revues, nous prenons possession d'une maison or- 
dinaireznent inbalnt^, mais qui sert aux Grangers lorsqoe 
le couvent des p^res de Terr&-Sainte est d^jk plein. Nous 
tendons des matelas sur des banquettes dispos^es k c^ 
effet, esp^rant nous reposer des Amotions de la joumee, 
et retrouyer des forces pour en supporter de nouvelles 
et de plus palpitantes encore. Mais, assaillis par des 
inilliers d'inscctes, des mousquites, des puces, des punai- 
ses, qui depuis long-temps sans doute manquaient de 
p&ture dans ces chambres ddsertes, ou supposition plus 
lacheuse encore, y avaient 4t6 laiss^s par quelques-uns 
de ces pterins en haillons que nous avions rencontres, 
tout sommeil devint impossible, et la nuit se passa k 
t&cher de s*en d^fendre en cbangeant continuellement 
de place ; aussi, un de nos compagnons de voyage, mal 
gr^ nos exhortations k la patience, finit-il par aller 
chercher refuge dans le couvent mime. Le procureur- 
g^n^ral vint nous voir, et nous dit que, s'il avait 6t6 
pr^venu, il aurait fait disposer un meilleur logement 
pour nous recevoir, et promit de tout arranger pour 
le lendemain. Je me confonds en excuses, je I'assure 
que nous ne manquons de rien, et j'ai encore k rougir de 
notre susceptibility, devant cet humble ap6tre de lapauvret^ 
et de I'abn^gation. 

" Le procureur-g^n^ral ^tait un Espagnol d'un esprit 
sup^rieur, dou^ d'une haute intelligence des hommes et 
des choses. Pendant notre s^joiu* k Jerusalem^ j'eus 



VOYAGE EN ORIENT. 10/ 

occasion d*appr^cier particuli^rement sa bont^ indulgente, 
son m^rite, et Tutilit^ de son influence dans le convent 
de Terre-Sainte ; mais k peine &ge de cinquante ans» sa 
cani^re dMpreuve devait bient6t fiiiir ici-bas par le mar- 
tyre, — au moment ou peut-ltre lL se flattait de jouir de 
qaelque repos dans son pays natal. S'etant embarqu^ 
pea de temps aprls notre depart^ pour retoumer en 
Espagne, il fut massacre, avec quinze autres relif^ieux 
par des matelots grecs non loin des cdtes de Chypre. 
Un enfant musulman, seul ^happ^ au carnage, poursuivit 
et d^non9a les assassins qui furent arrSt^s en Cara- 
manie. 

" Le lendemain, k I'aube du jour, nous commen^&mes 
k visiter les lieux saints. Mais je dois m'arrSter ici, et 
taire les Amotions intimes que ces lieux m'inspir^rent, 
parce que toutes me sont personnelles. Je ne parlerai 
pas non plus de Taspect des rues de Jerusalem dejk 
d^crites par mes compagnons de voyage. Je renfermai 
en moi toutes les impressions de mon ame, je n'avais 
nulbesoin de les ^crire, elles sont trop profondes pour 
qu'elles s'effacent jamais de mon souvenir ; s'il est des 
lieux dans le monde qui ont la douloureuse puissance 
d'^veiller tout ce qu'il y a de tristesse et de deuil dans 
le coeur himiain, et de r^pondre k la douleur int^rieure, 
par une douleur pour ainsi dire mat^rielle, ce sont 
ceux oil j'^tais. Chaque pas qu'on y fait retentit jusqu'au 
fond de Tame, comme la voix des lamentations, et 
chaque regard tombe sur un monument de sainte tris- 
tesse qui absorbe nos tristesses individuelles dans ces 
mis^res ineffables de Thumanit^, qui furent souffertes, 
expi^s, et consacr^es ici 1 

" Partis de Jerusalem k cinq beures du matin, afin d'ar- 
river k Bethl^em a Theure k laquelle on dit la messe dans la 
grotte de la Nativity ; un vieux religieux espagnol, kgrande 
barbe, convert d'lm machlah* ray^ de larges bandes noires 
et blanches, et dont les pieds touchaient k terre, mont^ qu'il 
^tait sur un tout petit &ne, marchait devant, et nous servait 
de guide. Quoique au mois d'Avril, un vent glacial soufflait 
avec violence et mena^ait de me renverser ainsi que mon 

* Mantean b^ouin. 



I 



I 



10$ VOYAGE EN ORIENT. 

eheyal ; c'^taient les derni^res raffitles de[la temp^te swr la 
mer de Jafia, qui arriTaient jnsqu'k nous. La poussiire 
qui tourbillonnait, m'aveuglait ; j'abandonnai les rdnes de 
mon jument k mon sa'is arabe, et rassemblant mon machlah 
autour de moi, je me concentrai dans les inflexions que 
faisaient naitre la route que je parcourais, et les objets con- 
aacr^s par la tradition. Mais ces objets sont trop connus, 
je ne m'arrdterai pas k les decrire ; Polivier du propfadte 
Elie, — ^la fontaine oil I'^toile reparut auz mages, le site de 
Rama d'oii sortait la voix d^hirante qui retentissait dans 
mon propre sein, tout excitait en moi des sensations trop 
intimes pour 6tre rendues. 

'' Le convent latin de Bethl^m avait 4x4 ferm^ pendant 
onze mois par la peste, mais depuis quelque temps il n'y 
avait pas eu de victimes nouvelles, et lorsque nous nous 
pr^sent&mes k la petite porte basse qui sert d'entr^ an 
monast^re, elle s'ouvrit pour nous ; apr^s avoir pass^ un li 
un, en nous courbant sous I'^troite ouverture, notre premier 
mouvement fut celui de la surprise en nous trouvant dans 
une majestueuse ^glise ; quarante huit colonnes de marbre, 
chacune d'un seul bloc, rang^es sur deux files de cfaaque 
tM, formaient cinq nefs, couronn^es par une cfaarpente 
massive de bois de c^dre ; mais on y cherchait en vain 
I'autel, ou la chaire ; tout ^tait bris^, d^br^, d^pouill^, et 
une muraille grossi^rement ciment^ partageait ce beau 
vaisseau k la naissance de la croix, et cachait ainsi la partie 
r^serv^ au culte, que les diverses communions chr^tiennes 
80 disputent encore. La nef appartient aux Latins, mais ne 
Bert que de vestibule au convent ; on a mur€ la grande 
porte et la poteme basse par laquelle nous avions p^n^tr^ a 
6t6 construite pour soustraire ces restes v^n^r^s k la profa- 
nation des hordes d'Arabes brigands qui entraient k cheval 
jusqu'au pied de I'autel pour ran9onner les religieux ; le 
p^re sup^rieur nous re^oit avec cordiality ; — sa figure douce, 
calme et heureuse, est aussi ^oign^e de I'aust^rit^ de I'ana- 
chor^te que de la joviale insouciance dont on accuse les 
moines ; il nous questionne sur le pays que nous venons de 
parcourir, sur les troupes ^g3rptiennes camples sipr^s d'eux. 
Onse mois de illusion Tavaient rendu avide de nouveUes> 



VOYAOB BN ORIENT. 109 

et il fat tont-^fait rassur^ en apprenant qu'Ibrahim-Pacha 
accordait protection aux populations chr^tiennes de la 
Syne. 

"Apr^ quelques instans de repos, nous nous pr^parons 

i entendre la mease k la chapelle de la Creche ; on allume 

une faible lanteme, et nous descendons, pr^c^d^s des p^esj 

jugqu'k un long labyrinthe de corridors souterrains qu'il 

hoi parcourir pour arriver k la grotte sacr^. Ces souter- 

niins sont peupl^s de tombeaux et de souvenirs : ici le torn- 

beau de saint J^r6ine, 1^ celui de sainte Paule, de sainte 

Bostochie, le Puits des Innocens ; mais rien ne peut arrlter 

notre attention dans ce moment ; la lumi^ ^louissante de 

trente k quarante lampes, sous une petite yoiite, au fond du 

passage, nous montre Tautel construit sur Templacement 

de la nativity, et deux pas plus bas> k droite, celui de la 

Creche; ces grottes natureUes sont en partie rev^tues da 

marbre pour les soustraire k la pi^t^ indiscrto des pterins 

qui en d^hiraientHes paroispour emporter des fragmens ; mais 

on peut encore toucher le rocher nu, deni^re les dalles de 

marbre dont on I'a recouvert, et le souterrain en general a 

conger?^ Tirregularit^ de sa forme primitive ; les omemens 

n'ont point ici, comme dans quelques-uns des lieux saints^ 

alterd la nature au point de faire nattre des doutes sur 

ridentit^ des lieux ; [ici ils ne servent qn'k preserver Ten* 

cemte naturelle : aussi, en passant sous ces vodtes et ces 

enfoncemens dans le roc. Ton comprend sans peine qu'ils 

OQt dt servir d'^tables aux troupeaux que les beigers gar* 

daient dans la plaine couverte encore aujourdliui de vertes 

P'^esy s'^ndant au loin sous la plate-forme de rocher 

<)Qe couronpent Teglise et le convent, comme une citadelle ; 

1 issue ext^rieure des souterrains qui communiquait avec la 

praine a 4t6 fermee, mais quelques pas plus loin on peut 

winter une autre cayerne du mime genre, et qiu devait avoir 

^ mSme destination ; nous assistons k la masse. 

''La disposition d'ame dans laquelle je me trouvais mal* 
^eureusement me rend inhabile k exprimer ce que ces lieux et 
^ c^^monies dpivent inspirer : tout pour mpi se r^sumait 
da&s tm profond et douloureux attendnssement. Une f emme 
^1^9 qui vint fair^ bapt|ser son nouveau^n^ s^ur I'^ntel de 



110 TOTAGB BN ORIENT. 

la Cr^che» ajouta encore k mon Amotion. Apr^s la mease 
nous rentrons dans le convent, non plus par le souteirain, 
mais par un escalier large et commode qui aboutit k la croix 
de I'^glise, derri^re le mur de separation dont j'ai parl^ ; cet 
escalier appartenait autrefois ^galement aux deux comma- 
nions grecque et latine ; maintenant les Grecs seuls eu jouis* 
sent, et nous entendimes les plaintes energiques des p^res 
de Bethl^em sur cette usurpation ; ils youlaient nous cluuqg^r 
de faire valoir leurs r^lamations en Europe, et nous eibnea 
de la peine k leur persuader que, quoique Fran^ais, nous 
n'avions point d'autorit^ pour leur faire rendre justice. 

" Les deux nefs lat^rales qui formaient la croix de Tan- 
cienne ^glise sont constitutes en chapelles particuli^res : 
I'une appartient aux Arm^niens, I'autre aux Latins. Au 
centre est le mattre-autel plac^ imm^diatement au-dessus de 
la grotte ; le choeur en est s^pare par une grille et un pan 
de boiserie dor^e qui cache le sanctuaire des Grecs. 

''L'Eglise grecque en Orient est bien plus riche que 
I'Eglise romaine : chez ceux-ci tout est humble et modeste, 
chez ceux-Ui tout est bnllant et fastueux ; mais la rivalit^ qui 
nait de leur position respectiye produit une impression ex- 
trdmement p^nible ; on g^mit de voir la chicane et la dis- 
corde dans les lieux qui ne devraient inspirer que la charite 
et I'amour. 

** La construction primitive de I'eglise est attribute k 
sainte H^dne, ainsi que la plupart des Edifices Chretiens 
de la Palestine. On objecte, il est vrai, que parvenue d^k 
k un kge avanc^ lorsqu'elle visita la Syrie, elle n'a pu faire 
ex^cuter de si nombreux travaux ; mais la pens^e ne de- 
mande ni temps ni espace ; il me semble que sa volont^ 
cr^trice et son zhle pieux ont pu pr^ider II des monumens 
commences par ses ordres, et terminus apr^s sa mort. Nous 
rentrons dans le convent ; un excellent repas nous est effort 
dans le r^fectoire par le bon p^re sup^rieur, que nous quit- 
tons avec regret, voulant profiter des heures qui nous restent 
pour visiter les alentours. — £n descendant vers la plaine, 
on nous montre ime grotte oti la tradition vent que la 
Sainte Vierge se soit retiree au moment de son depart pour 
TEgypte. Sur quelques hauteurs qui dominent Bethl^ni» 



VOYAGE EN ORIENT. Ill 

on voit des restes de tours qui marquent differentes posi- 
tions du camp des crois^s, ,' et qui portent les noms de ces 
h^ros. Nous les laissons k gauche^ et nous descendons par 
des chemins rudes et p^nibles. 

" Apr^ une heure de marcbe, nous arrivons k une petite 
vall^ ^troite et encaissee, arros^e par un limpide ruisseau. 
C'est le jardin de Salomon, Vfiortus concluius, chant^ dans 
le Cantique des cantiques ; effectivement , entre les cimes 
rocheuses des montagnes qui Tenvironnent de toutes parts, 
ce seul endroit ofire des moyens de culture, et cette valine 
est en tout temps un jardin d^icienx, cultiv^ avec le plus 
grand soin, et presentant, dans sa belle et humide verdure, 
le contraste le plus frappant avec Taridit^ pierreuse de tout 
ce qui Tentoure. Elle pent avoir une demi-lieue de long. 
Nous suivons le cours serpentant du ruisseau ombrage de 
sanies, tant6t longeant ses bords gazonnds, tantdt baignant 
les pieds de nos chevaux dans ses eaux transparentes sur 
les cailjpux polis du fond, quelquefois passant d'une rive 
k I'autre sur une planche de c^dre ; et nous arrivons sous 
des rochers qui ferment naturellement la valine. Un pay- 
san cultivateur s'offre a nous servir de guide pour les gravir, 
mais k condition que nous mettrons pied k terre, et don- 
nerons nos montures k conduire k ses gar^ons, qui, par de 
longs d^toiurs, nous les ram^neront an sommet. 

" Nous prenons k droite, et nous montons p^niblement 
pendant une heure ; arrives sur la hauteur, nous y trouvons 
les plus beaux restes d'antiquit^s que nous ayons encore 
vus: trois immenses citemes, creus^es dans le roc vif et 
sttivant la pente de la montagne. Time au-dessus de Tautre 
en terrasse. Les parois aussi nettes, les aretes aussi vives 
que si elles venaient d'etre termin^es. Leurs bords, con- 
verts de dalles comme un quai, rdsonnaient sous les pieds 
des chevaux. Ces beaux bassins remplis d'une eau dia- 
phane, sur le sonunet d'une montagne aride, ^tonnent et 
inspirent une haute id^e de la puissance qui a con9u et ex^- 
cut^ un si vaste projet ; aussi sont-ils attribu^s k Salomon, 
pendant que je les contemple, mes compagnons de voyage 
les mesurent et les trouvent chacun d'environ quatre cents 
pieds sur cent soixante-quinze : le premier est le plus long. 



us TOTAGB BN OfttENT. 

le dernier le plus large ; il a deux cents pieds an moins d'ou* 
▼erture ; ils vont en s'agrandissant jusqu'au sommet : au- 
dessus de la plus ^ev^ de ces cifemes gigantesques, nne 
petite source, cach^e sous quelques touffes de verdure, est 
le/oM tignatui de la Bible, et alimente seule ces r^rvbirs 
qui se d^versaient ancienuement dans des aqueducs condui- 
sant I'eau jusqu'au temple k Jerusalem ; les restes de ces 
aqueducs se retrouvaient continuellement sur notre route. 
Non loin de 1^ d'anciens murs cr^nel^s, probablement da 
temps des croisades, entourent une enceinte oil la tradition 
suppose un palais babit^ par les femmes de Salomon : ii 
n'en reste gu^re de vestiges, et Femplacement, convert de 
fnmier et d'ordures, sert aujourd'bui de cour oil se retirent 
la nuit les bergers et le b^tsul qui viennent sojourner sur les 
montagnes, dans la saison des pftturages, comme sur let 
Alpes, en Suisse. Nous retoum&mes i^ Jerusalem par une 
ancienne route large et pav^, appel^ la Voie de Salomon, 
qui est bien plus courte et plus directe que celle que nous 
avions prise le matin ; elle ne passe point k Betbl^m ; la 
Duit ^tait fort avancee lorsque nous rentr&mes sous la vollte 
de la porte.des Pterins. 

" Le 25 Avril, apr^s avoir visits une derail fois le saint 
tombeau, nous demandimes k Teccl^siastique qui nous ac- 
compagnait de nous faire faire le tour ext^rieur de I'^lise, 
pour nous bien rendre compte des in^galit^s de terrain qui 
expliquent la reunion du tombeau et du calvaire dans le 
mime monument. Ce circuit est difficile parce que IVglise 
est entour^e de b&timensqui obstruent les communications ; 
mais en traversant quelques cours et quelques roaisons, 
nous parvtnmes k nous satisfaire sur les points qui nous in- 
t^ressaient. — Nous mont&mes ensuite k cbeval pour suivre 
les murs de la ville et visiter les tombeaux des rois. — Au 
nord de Jerusalem, en sortant par la porte de Damas, ii en- 
viron une demi-lieue, on trouve une excavation dans le roc, 
fSrmant une cour d'k pen pres vingt pieds de profondeur, 
ferm^ de trois c6t^s par les parois du rocfaer taill^es au 
eiS'^'au, ofirant Taspect de murailles orn^es de sculptures 
dsel^es dans la pierre mdme, repr^sentant des portes, des 
pilastres, des frises d'un tr^ beau travail ; on pent pr^» 



VOYAGE EM ORIENT. 113 

mer que I'exhaussement graduel du terrain a combl^ de 
plusieurs pieds cette excavation, car Touverture qui existe 
a gauche pour entrer dans le sanctuaire est si basse, qu'on 
ne peut y pen^trer qu'en rampant. Nous parvtnmes avec 
una extreme difficult^ k nous y introduire, et ^ y allumeir 
des torchies. Des nu^es de chauve-souris, r^veill^es par 
notre invasion, nous assaillirent et combattireut, pour ainsi 
dire, aiin de maintenir leur territoire ; et si notre retraite 
avait ^te facile, nous aurions, je crois, recul^ devant elles. 
Peu a peu le calme se retablit, et nous primes examiner ces 
chambres s^pulcrales. Elles sont excavees et taill^es dans 
le roc vif. Les angles sont aussi nets et les parois aussi 
lisses que si I'ouvrier les avait polis dans la carri^re. Nous 
en visitimes cinq, communiquant entre elles par des ou* 
vertures auxquelles s'appliquaient, sans nul doute, quel- 
ques blocs de pierres taill^es en forme de porte, qui gi- 
saient k terre, et faisaient presumer que chaque cbambre 
avait ^t^ fermee et scell^ lorsque les niches pratiqu^es dans 
les parois pour recevoir les sarcophages ou les umes cine- 
raires, ^taient remplies. Quels ^taient, ou devaient ^tre 
les habitans de ces demeures pr^par^es k si grands frais ? 
C'est encore une question douteuse ; leur origine a 4t6 vive- 
ment contest^e : Tint^rieur, qui est simple et grandiose, 
peut remonter k la plus haute antiquity ; rien n'y determine 
une date. La sculpture ext^rieure semble d'un travail bien 
achev^, et d'un goiit bien pur pour ^tre des temps recul^s 
des rois de Jud^e. Mais depuis que j'ai vu Balbek, mes 
id^es se sont bien modifiees sur la perfection oti ^tait arriv^ 
Tart, avant les ^poques connues. 

*' Nous continutoes notre promenade k travers quelques 
champs d'oliviers, et, redescendant dans la vallee de Josa- 
phat, nous remont&mes au midi par les murs de Sion. — Le 
tombeau de David, le saint c^nacle, et T^glise arm^nienne 
qui possede la pierre scell^e k Tentr^e du saint s^pulcre, 
nous d^termin^rent k rentrer par cette porte, Bab el JDaovd, 
mais lorsque noas voul{imes visiter le souterrain oil la tra- 
dition place les os du roi-prophete, les Turcs s'y oppo 
rent, et nous dirent que Tentr^e en ^tait absolument intc 
dite ; ils supposent que des richesses immenses ont ^te e 

TOMB II. 8 



114 VOYAGB BN ORIENT. 

sevelies dans ce caveau royal, que les ^tran^ers en poss^ 
dent le secret, et viennent pour les decouvrir et les derober. 
" Le saint c^nacle est une grande salle voAt^e, soutenue 
par des colonnes et noircie par le temps ; si la v^tuste est 
admise comme preuve, il porte les marques d'une antiquity 
recul^e ; situ^ sur le mont Sion, hors des murs de la ville 
d'alors, il serait fort possible que les disciples s'y fussent 
retires aprSs la resurrection, et qu'ils s'y trouvassent ras- 
sembles k Tdpoque de la Pentec6te, ainsi que raffirment 
les traditions populaires. Cependant le sac de Jerusalem^ 
sous Titus, ne laissa guere debout que les tours, et une 
partie des murailles ; mais les sites restaient ainsi suffisam- 
ment indiqu^s, et les premiers Chretiens durent mettre une 
grande importance k en perpetuer le souvenir par des cons- 
tructions successives, sur les m§mes lieux, et souvent avec 
les debris des anciens monumens. Mais des details sur 
Jerusalem ne seraient que des repetitions, et je quitte a re- 
gret un sujet vers lequel mes souvenirs me reportent sans 
cesse ; je ne dirai qu'un mot, tout-k-fait independant des 
souvenirs religieux, sur Taspect de ce village des tpmbeaux 
(Siloa), qui m'est reste comme un tableau devant les yeux. 
Cette population entj^re d'Arabes sauvages, demeurant 
dans des caves et des grottes sepulcrales, offrirait k un 
peintre une sc^ne des plus originales : qu'on se figure, dans 
la profonde vailed de Siloa, des cavemes preaentant leurs 
ouvertures comme des bouches de fours les uns sur les au- 
tres, dissemines sur le flanc d'un rocher, ou comme des 
sections irreguli^res d'une ruche brisee ; et, de ces caves 
sepulcrales des 6tres \dvans, des femmes, des enfans, sor- 
tant comme des fant6mes de la demeure des morts. — Je ne 
sais si ce sujet a 4t6 traitd, mais il me semble qu'il offre au 
pinceau, k la fois, tous les contrastes, et tqutes les harmo- 
nies. " 

" Le 26 Avril nous jetons nos derniers regrards sur Jerusa- 
lem — et nous reprenons tristement le chemin de Jaffa. En 

entrant dans la valine de Jerdmie, les sons d'une rausique 
sauvage attirent notre attention : nous apercevons dans le 
lointaintoute une tribu arabe defilant sur le flanc du coteau 
— j'envoie le drogman en avant ;— il revient nous dire que 
tout ce monde est assemble pour Tenterrement d'un chef 



VOYAGE EN ORIENT. 115 

et que nous pouvons avancer sans crainte.-!-Il nous raconte 
ensuite que ce chef est mort soudainement la veille k la 
chasse, pour avoir respir^ une plante v^^euse ; mais le 
caractere connu des Arabes de Naplouse, dont ceux-ci por- 
tent le costume, nous fit penser qu'il ^tait plutdt tomb^ vic- 
time de la jalousie de quelque chef rival. Malgr^ leurs ha- 
bitudes guerrieres et leur air imposant, la cr^dulit^ de ces 
peoples naifs ressemble k la cr^uht^ des enfans ; le r^cit 
de tout ce qui est merveiUeux les charme et n'exdte aucune 
defiance dans leur esprit. — Un Arabe de nos amis, homme 
de beaucoup d'intelligence et de savoir, nous a souvent 
assuT6, avec I'accent de la conviction, qu'un scheik du liban 
poss^dait le secret des paroles magiques qui avaient ^te em- 
ployees dans les temps primitifs pour remuer les blocs gi- 
gantesques de Balbek, mais qu'il ^tait trop bon chr^tien 
pour jamais s'en servir ou pour les divulguer. — Nous pres- 
sons le pas de nos chevaux et nous rejoignons bient6t la 
procession ; an centre ^tait la biere portee sur un brancard, 
cach^e sous de riches draperies, et surmontee du turban des 
OsmanHs ; des femmes arabes, nues jusqu'4 la ceinture, 
leurs longs cheveux noirs flottans sur les ^paules, le sein 
meurtri, les bras en Pair, pr^c^daient le corps, jetant des 
cris, chantant des chants lugubres, se tordant les mains et 
s'arrachant les cheveux ; des musiciens jouant du tamble et 
du daki&^* accompagn^ent les voix d'un roulement continu 
et monotone. — A la tite de la procession marchait le fr^re 
du d^funt ; son cheval, convert de belles peaux d'angora, 
om^ de glands rouge et or qui se balangaient sur la tete et 
Bor le poitrail, se cabrait parfois aux soins de cette musique 
discordante ; des pr^tres en grand costume attendaient le 
cortege devant la porte d'un tombeau surmont^ d'une coupoie 
qae soutenait une colonnade k jour ; — ^vis-k-vis se trouvait 
r^glise ruinee, dont le toit en terrasse ^tait convert de femmes 
drapees de longs voiles blancs, semblable aux pr^tresses des 
sacrifices antiques, ou aux pleureuses des monumens de 
Memphis. — Lorsque le chef s'approcha du tombeau, il des- 
cendit de cheval et se jeta dans les bras du grand-pr6tre 
avec de vives demonstrations de douleur ; celui-ci Texhorta 

J* SorU de groiae caisse et de tambourln. 

8» 



116 VOYAGE EN ORIENT. 

k se soumettre k la yolont^ de Dieu, et it se montrer digne 
de succ^der k son fr^re dans le commandement de la tribu. 
Pendant ce temps le cort^e arrive, depose le corps, se range 
autour du petit temple, et les chants de mort r^sonnent 
plus p^n^trans encore ; ces pantomimes lugubres, cette 
pompe funebre, ces bymnes de d^espoir exprim^ dans 
une autre langue, avec d'autres rites^ nous semblent un sou- 
venir vivant de ces lamentations dont J^r^mie avait rempli 
cette m^me vall^, et dont le monde biblique est encore 
r^cho." 



DfePART DE JAFFA. 



M6me date. 

Nous nous embarquons par une mer d4}k forte dont les 
lames ^normes anivent comme des coUines d'^cume contre 
la passe des rochers ; on attend un moment derri^re ces ro- 
chers que la vague soit pass^e, et on se lance k force de 
rames en pleine mer ; les lames reviennent et vous soul^vent 
comme un li^ge sur leur dos ; vous redescendez comme 
dans un abtme, on ne voit plus ni le vaisseau ni le rivage ^ 
on remonte, on roule encore, I'^ume vous couvre d'un voile 
de pluie ; — nous arrivons enfin auz flancs du navire, mais 
ses mouvemens sont si forts qu'on n'ose s'approcher depeur 
d'ltre frapp^ par les vergues qui trempent dans les vagaes ; 
on attend un intervalle de lames ; une corde est l^c^e ; 
r^cbelle est plac^e : nous sommes sur le pont. Le vent de- 
vient contraire .; nous restons sur deux ancres, exposes 4 
chaque mstant au naufrage si le mouvement ^norme des 
yagues yient k les briser ; heures dktngoisses physiques et 
morales dans cet affreux roulis ; le soir et la nuit le vent 
siffle^ comme dans des tuyaux aigus d'orgue, parmi les m&ts 
et les cordages ; le navire bondit comme un beUer qui frap- 
perait la terre de ses comes ; la proue plonge dans la mer et 
semble prilte k s'y abhner chaque fois que la vague arrive et 
soullve la poupe ; on entend les cris des matelots arabes de 
quelques autres navires qui ont amen^ les pauvres pterins 
grecs k Jerusalem. Ces petits navires> charges quelques-uns 



YOYAGB EN ORIENT. ]l7 

de deux ou trois cents femmes et enfans, essaient de mettre 
k la voile pour fuir la c6te ; quelques-uns passent pr^s de 
nous ; les femmes poussent des cris, en nous tendant les 
mains ; les grandes lames les engloutissent et les remontrent 
kune forte distance ; quelques-uns de ces navires r^ussissent 
k s^^oigner de la cdte ; deux sont jet^s sur les brisans de la 
lade da c6t^ de Gaza ; nos ancres cedent et nous sommes en- 
train^s vers les rochers du port int^rieur : le capitaine en fait 
ieter une autre. Le vent se mod^re> il toume im peu pour 
nous : nous fuyons, par un ciel gris et brumeux, vers le 
golfe de Damiette ; nous perdons de vue toute terre ; la 
joum^e nous faisons bonne route ; la mer est douce, mais 
des signes pr^curseurs de temp^te preoccupent le capitaine 
et le second ; elle delate au tomber du jour ; le vent fraicbit 
d'heore en heure^ les vagues deviennent de plus en plus 
montueuses ; le navire crie et fatigue ; tons les cordages 
sifflent et vibrent sous les coups de vent comme des fibres 
de m^tal ; cetf sons aigus et plaintifs ressemblent aux lamen- 
tations des femmes grecques aux convois de leurs morts ; 
nous ne portons plus de voiles ; le vaisseau roule d^un abtme 
k Tautre, et chaque fois qu'il tombe stur le fianc, ses m&ts 
semblent s'^rouler dans la mer comme des arbres d^racin^s, 
et la vague ^cras^e sous le poids rejaillit et couvre le pont : 
tout le monde^ except^ T^uipage et moi, est descendu dans 
I'entrepont ; on entend les g^missemens des malades et le 
roulis des caisses et des meubles qui se heurtent dans les 
flancs du brick. Le brick lui-mSme> malgr^ ses fortes mem- 
brures et les pi^es de bois ^normes qui le traversent d'un 
bord k I'autre, craque et se froisse comme s'il allait s'en- 
tr'ouviir. Les coups de mer sur la poupe, retentissent de 
moment en moment comme des coups de canon ; a deux 
beures du matin la templte augmente encore ; je m'attache 
avec des cordes au grand m&t, pour n'ltre pas emport^ par 
la vague et ne pas rouler dans la mer, lorsque le pont in- 
cline presque perpendiculairement. Envelopp^ dans mon 
mantean, je contemple ce spectacle sublime, je descends de 
temps en temps sous I'entrepont pour rassurer ma femme 
eouch^ dans son hamac. Le second capitaine au milieu 
decette tourmente a£freuse, ne quitte la manoeuvre que pour 
passer d'une chambre k Tautre, et porter k chacun les secours 



113 VOYAGfe BN ORIENT. 

que son ^t exige : homnie de fer pour le p^l et coenr de 
ferome pour la piti^ ; toute la nuit se passe ainsi. Le lever 
du soleil, dont on ne s'aper^oit qu'au jour blafard qui se r6- 
pand sur les vagues et dans les nuages eonfondus, loin de 
diminuer la force du vent, semble Taccrottre encore ; nous 
Toyons renir, d'aussi loin que porte le regard, des cc^nes 
d'eau ^cumante derri^re d'autres coUines. Pendant qu'elles 
passent, le brick se torture dans tons les sens, ^cras^ par 
I'une, reler^ par I'autre ; lanc^ dans un sens par une lame, 
arrSt^ par une autre qui lui imprime de force une direction 
nouvelle, il se jette tant6t sur un flanc, tant6t sur Fautre ; 
il plonge la proue en avant comme s'il allait s'engloutir ; la 
mer qui court sur lui fond sur sa poupe et le traverse d'un 
bord & I'autre ; de temps en temps il se releve ; la mer 
^cras^e par le vent semble n'avoir plus de vagues et n'^iare 
qu'un cbamp d'^cumes toumoyantes ; il y a comme des 
plaines, entre ces dnormes collines d'eau, qui laissentreposer 
un instant les m&ts ; mais on rentre bient6t dkns la r^on 
des hautes vagues ; on roule de nouveau de precipices en 
precipices. Dans ces alternatives horribles, le jour s'^eoiile; 
le capitaine me consulte : les cdtes d'Egypte sont basses, on 
peut y Itre jct^ sans les avoir apergues ; les cotes de Syric 
sont sans rade et sans port ; il faut se r^soudre k mettre en 
panne au milieu de cette mer, ou suivre le vent qui nous 
pousse vers Chypre. JA, nous aurions une tade et un asile, 
mais nous en sommes k plus de quatrC'-vingts lieues ; je iais 
mettre la barre aur I'tle de Cbypre, le vent nous fait filer 
trois lieues k I'heure, mais la mer ne baisse pas. Quelques 
gouttes de bouillon froid soutiennent les forces de ma femme 
et de mes compagnons toujours couches dans leurs hamacs 
Je mange moi-m^me quelques morceaux de biscuit, et je 
fume avec le capitAine et le second, toujours dans la m^me 
attitude sur le pont, pr^s de Tbabitacle, les mains pass^es 
dana les cordages qui me soutiennent contre les coups de 
mer. La nuit vient plus horrible encore ; les nuages p^sent 
sur la mer, tout I'horizon se d^chire d'^clairs, tout est feu 
autour de nous ; la foudre semble jaillir de la crdte des vagues 
confondues avec les nu^es ; elle tombe trois fois autour de 
nous : une fois, c'est au moment oh le brick est jet^ sur le 
flanc par une lame colossale ; les vergues plongeBt> les m4ta 



VOYAGE BN OBIBNT. ] 19 

frappent la vague, T^cunae qu'ils font jaiUir sous le coup 
s'^lance comme un manteau de feu dechir^ dont le vent dis- 
perse les lambeaux semblables k des serpens de flamme ; 
tout r^quipage jette un eri ; nous semblons precipit^s dans 
un rrat^re de volcan ; c'est Teffet de tempite le plus ef- 
frayant et le plus admirable que j'aie vu pendant cette longue 
nuit $ neuf heures de suite le tonnerre nous enveloppe ; k 
chaqoe minute, nous croyons voir nos mkta enfiamm^s tom- 
b^ sur nous et embraser le navire ; le matin le ciel est moins 
charg^, mais la mer ressemble k une lave bouillante ; le vent 
qui tombe un peu et qui ne soutient plus le navire rend le 
Tonlis plus lourd ; nous devons Stre k trente lieues de Tile 
de Chypre. A onze heures nous commen^ons k apercevoir 
une terre ; dHieure en heure elle blanchit davantage : c'est 
limasol, un des ports de cette fie ; nous faisons force de 
voileB pour nous trouver plus t6t sous le vent ; en appro- 
efaant, la mer diminue un peu ; nous longeons les c6tes k 
deux lieues de distance ; nous chercbons la rade de Lanarca 
oik nous apercevons d^j^ les mkta d'un grand nombre de 
b&timens qui y oq^ chercb^ comme nous un refuge ( le vent 
iurieuz se ravive et nous y pousse en peu d'instans ; Tim- 
pulsion da navire est si forte que nous craignons de briser 
nos c&bles en jetant I'ancre ; enfin Tancre est tomb^e ; elle 
cbasse quelques brasses et mord le fond. Nous sommeg sur 
une mer encore clapoteuse, mais dont les vagues ne font que 
nous bercer sans p^ril ; je revois les m&ts de pavilion des 
eonsulseurop^ns de Chypre qui nous saluent, et laterrasse 
du consulat de France o^ notre ami M. Bottu nous fait des 
signauz de reconnaissance ; tout le monde reste k bord ; 
ma femme ne pourrait revoir, sans d^chiremens de coeur, 
cette excellente et heureuse famiUe de M. Bottu, oil elle 
avaity si heureuse alors elle-mSme, regu Thospitalite il y a 
qidnze mois. 

Je descends k terre avec le capitaine ; je regois de M. et 
madame Bottu, de MM. Perthier et Guillois, jeunes Fran- 
ks attaches k ce consulat, les marques touchantes de bien- 
veillance et d'amitie que j'attendais d'eux ; je visite M. 
Math^, banquier grec auquel je suis recommand^ ; nous 
envoyons des provisions de tout genre au brick ; M. Mathei 
y joint- des pr^sens de vin de Chypre et de moutons de 



120 VOYAOB BN ORIENT. 

Syrie. Pendant que je parcours les environs de la yiUe avec 
M. Bottu^ la temp6te> calm^e« recommence ; on ne pent plus 
communiquer avec les vaisseaux en rade : les vagues cou- 
vrent les quais et lancent leur ^cume jusqu'aox fen^tres des 
maisons ; soiree et nuit afireuse que je passe sur la terrasse 
ou k la fenltre de ma chambre, au consulat de France, k 
reg^der le brick, oil est ma femme, ballott^ dans la 
rade par des lames immenses, tremblant k chaque instant 
que les ancres ne chassent, et ne jettent le navire sur lea 
^cueils avec tout ce qui me reste de mon bonheur en ce 
monde. 

Lelendemain soir, la mer se calme enfin ; nous regagnons 
le brick, nous passons trois heures en rade, attendant des 
vents meilleurs et visit^a sans cesse par M. Math^ et |>ar 
M. Bottu. Ce jeune et aimable consul est celui de tous 
les agens fran9ai8 dans I'Orient qui accueillait le plus 
cordialement ses compatriotes et honorait le plus le nom 
de sa nation ; j'emportais un poids de reconnaissance et une 
amiti^ veritable du souvenir de ses deux receptions ; il 
etait heureux, entour^ d'une femme selon son coeur et 
d'enfans qui faisaient toute sa joie ; j'apprends que la mort 
Fa frapp^ peu de jours apr^s notre passage ; son emploi 
etait la seule fortune de sa lamille ; cette fortune, il la con<- 
sacrait tout enti^re k ses devoirs de consul ; sa pauvre femme 
et ses beaux enfans sont maintenant k la merci de la 
France, qu'il servait et honorait de tous ses appointe* 
mens ; puisse la France penser k eux en se souvenant de 
lui! 

2 Ayt11,I888. 

Mis k la voile ; vents variables ; trois jours employes k 
doubler la pointe occidentale de File en courant des bord^ea 
sur la terre ; vu le mont Olympe et Paphoe, et Amathonte; 
ravissant aspect des c6tes et des montagnes de Chypre de 
ce c6te ; cette ile serait la plus belle colonic de I'Asie 
Mineure ; elle n'a plus que trente mille ames ; elle nour- 
rirait et enrichirait des millions d'hommes ; partout culti* 
vable, partout f^conde, bois^e, arros^e, avec des rades et des 
ports naturels sur tous ses flancs ; plac^e entre la Syrie, la 



VOYAGE EN OBISMT. 121 

Caramanie, FArcbipel, TEgypte et lea c6te8 de I'Europe ; ce 
serait le jardin du monde. 

3 Mai 1883. 

Le matin aper^u leg primi^res cimea de la Caramanie ; 
mont Taurus dans le lointain ; cimea dentelees et couvertes 
de neige comme lea Alpes vues de Lyon ; vents doux et 
variables ; nuits splendides d'^toiles ; entr^ de nuit dans le 
golfe de Satalie ; aspect de ce golfe semblable k une mer 
int^rieare; le vent tombe; le navire dort comme surun 
lac ; de quelque c6t^ que le regard se porte, il tombe sur 
rencadrement montagneux des baies ; des plans de mon^ 
tagnes de toutes formes et de toutes hauteurs fuient les uns 
derri^re les autres, laissant quelquefois entre leurs cimes 
in^^es de bautes valines oi!l nage la lumiere argent^ de 
la lune ; des vapeurs blanches se tratnent sur leurs flancs^ 
et leurs crates sont noy^es dans des vagues d'un pourpre 
pdle; derriere s'^^vent les cimes angukuses du Taurus 
avee ses dents de neige ; quelques caps bas et bois^s se 
pralongent de loin en loin dans la mer, et de petites iles, 
comme des vaisseaux k Taocre, se d^tachent, 9k et \k, des 
rivages; un profond silence r^gne sur la mer et sur la 
terre ; on n'entend que le bruit que font les dauphins en 
s'^lan^ant de temps en temps du sein des flots pour bondir 
comme des chevreaux sur une pelouse ; les vagues unies 
et marbr^es d'argent et d'or semblaient canneMes comme des 
colonnes ioniennes conchies k terre ; le brick n'^prouve pas 
la moindre oscillation ; k minuit s'^^ve une brise de terre 
qui nous fait sortir lentement du golfe de Satalie et raser 
les c6tes de FAsie Mineure jusqu'^ la hauteur de Castel- 
rozzo ; nous entrons dans tous les golfes ; nous touchona 
presque la terre; les mines de cette terre qui formait 
plusieurs royaumes, le Pont, la Cappadoce, la Bithynie, 
terre vide et solitaire maintenant, se dessinent sur les pro- 
montoires; les valines et les plaines sont couvertes de 
forSts; les Turcomans viennent y planter leurs tentes 
pendant lliiver; F^t^ tout est desert, except^ quelques 
points de la c6te, comme Tarsous, Satalie, Castelrozzo et 
Mannonzza, dans le golfe de Macri. 



122 VOYAGE XN ORIENT. 



Haildas. 



Le courant qui rhgne le long de la Caramanie nous pouase 
vers la pointe de ce continent, et vers Tembouchure du 
golfe de Macri ; pendant la nuit nous courons des bordees 
pour nous rapprocber de Tile de Rhodes; le capitaine, 
craignant le voisinage de la c6te d'Asie par le vent d'ouest 
qui s'el^ve, nous relance en pleine mer ; nous nous r^veil- 
lons k peine en vue de Rhodes. Nous retrouvons non loin 
de nous notre brick de conserve, I'Alceste ; le calme nous 
empScbe de nous en approcher pendant toute la journ^e ; 
le soir, vent frais qui nous pousse an fond du golfe de Mar- 
morizza ; k minuit le vent de terre reprend ; nous entrons 
aujour dans le port de Rhodes. 

Mai 1833. 

* 

Nous passons trois jours k parcourir les environs de 
Rhodes ; sites ravissans sur les flancs de la montagne qui 
regarde rArchipel. Aprls deux beures de marehe le lon^ 
de la gr^ve, j'entre dans nne vall^ ombrag^ de beaux 
arbrest et arrest d'un petit ruisseau ; en suivant les bords 
du ruisseau trac^ par les lauriers-roses, j'arrive k un petit 
plateau qui forme le dernier gradin de la vallee. U 7 a 111 
ime petite maison babitee par une pauvre famille grecqne ; 
la maison, presque enti^rement eouverte par les brancbes 
des figuiers et des oranges, a, dans son jardin, les ruines 
d'un petit temple des Nympbes, une grotte et quelques 
Golonnes et chapiteaux ^pars, k demi cacb^s par le lierre et 
les racines des arbustes ; au-dessus une pelouse de deux ou 
trois cents pas de large avec une source ; 1^ croissent deux 
ou trois sycomores ; un des sycomores ombrage k lui seul 
toute la pelouais ; c'est Tarbre sacr^ de I'tle ; les Turcs le 
respectent, et le malbeureux paysan grec ayant voulu un 
jour en couper une brancbe, le pacha de Rbodes lui fit 
donner la basto^ade. II n'est pas vrai que les Turcs 
d^gradent la nature, ou les ouvrages de Tart ; ils laissent 
toutes cboses comme elles sont; leur seule mani^re de 
miner tout, est de ne rien am^orer. Au-dessus de la 
pelouse et des sycomores, les collines qui se dressent k pic 
portent des bois de sapins et ruissellent de petits torrens, 
qui creusent des ravins autour de leurs flancs ; puis les 



VOYAGE E« ORIENT. 123 

hautes montagnes de Tile daminent et ombrageiit ks col- 
lines, la pelouse et la source. Des bords de la fontaine oii 
je suis coucb^, je vols, ktravers les rameaux des pins et des 
sycomores, la mer de FArcbipel d'Asie, qui ressemMe k un 
lac seme d'iles, et les ^olfes profonds qui s'enfoncent entre 
les hautes et sombres monts^nes de Macri, toutes couron- 
D^es de cr^neaux de neige ; je n'entends rien que le bruit 
de la source, du vent dans les feuilles, le vol d'un bulbul 
que ma pr^ence alarme, et le chant plaintif de la paysanne 
grecque qui berce son enfant sur le toit de sa cabane. — Que 
ce lieu m'etlt et^ beau il y a six mois ! 

Je rencontre dans un sentier des hautes montagnes de 
Rhodes un chef Cypriote, vStu k I'europ^enne, mais coiff^ dix 
bonnet grec, et portant une longue barbe blanche. Je le 
reconnais, il se nomme Th^s^e ; il est neveu du patriarche 
de Chypre ; il s'est distingue dans la guerre de I'ind^pen- 
dance. Revenu k Chypre apr^ la pacification de la Mor^e, 
8<m nom, son esprit, son activity lui ont attach^ la popu* 
lation grecque de Chypre. A I'^poque du soul^vement qui 
Tient d'avoir lieu dans Ftle, les paysans des montagnes se 
flont ranges sous ses ordres ; il a employ^ son influence k 
les calmer, et apr^s avoir, de concert avec M. Bottn, le 
consul de France, obtenu le redressement de quelque» 
griefs, il a disperse sa troupe et s'est r^fugi^ an consulat de 
France pour ^happer k la vengeance des Turcs. Un bllti- 
ment grec I'a jete k Rhodes oil il n'est pas en stlret^ ; je lui 
offre une place sur un de mes bricks ; U s'y r^fugie ; je le 
transportenEi k Constantinople, en Grice ou en Europe, 
selon son d^ir. C'est un homme qui a jou^ constamment 
sa vie et sa fortune avec la destin^e ; homme ^tincelant 
d'esprit et d'audace, parlant toutes les langues, connaissant 
tons les pays, d'une conversation int^ressante et intarissable, 
aussi prompt k Taction qa'k la pens^e ; un de ces hommes 
dont le mouvement est la nature, et qui s*^^vent, coinme 
les oiseaux de templte, avec le tourbillon des revolutions 
poor retomber avec elles. La nature jette pen d'ames dans 
ce moule. Les hommes ainsi faits sont ordinairement mal- 
heureux : on les craint, on les persecute ; ils seraient des 
instrumens admirables si on savait les employer k leur 
€Bavre.--J'envoie une barque k Marmorizza, porter un 



121 VOYAOB BN ORIENT. 

jeune Grec, qui attendra Ik mes chevaux, et donnera ordre 
k mes saJLs de venir me joindre k Constantinople. Nous 
nous decidons k aller par mer, en visitant les lies de la cdte 
d'Asie et les bords du continent. 

• Mis k la voile k minuit par un vent l^ger ;— double le cap 
Krio le soir du premier jour ; belle et douce navigation 
entre les iles de Piscopia, de Nisyra et I'tle enchant^e de 
Oos« patrie d'Esculape. Apr^s Rhodes, Cos me seoible 
rile la plus riante et la plus gracieuse de cet archipel ; des 
villages charmans, ombrag^s de beaux platanes, bordent ses 
rives ; la ville est riante et ^dgamment blitie. Le soir nous 
nous trouvons comme ^^r^^ avec nos deux bricks, au 
milieu d'un d^dale de petites iles inhabit^es; elles sont 
couvertes jusqu'aux flots, d'un tapis de hautes herbes ; U y 
a des canaux charmans entre elles, et presque toutes ont de 
petites anses oil des navires pourraient jeter I'ancre ; que 
de s^jours enchanteurs pour les hommes qui se plaignent 
de mauquer de place en Europe I c'est le climat et la fer- 
tility de Rhodes et de Cos ; un immense continent est k 
deux lieues ; nous courons des bord^es sans fin entre ee 
continent et ces iles ; nous voyons le soleil resplendir sur 
les grandes mines des villes grecques et romaines de FAsie 
^f ineure. Le lendemain nous nous reveillons dans le Bo- 
ghaz ^troit de Samos, entre cette tie et celle d'Ikaria ; la 
haute montagne qui forme presque k elle seule Tile de Samoa 
est sur nos tStes, couverte de rochers et de hois de sapins ; 
nous apercevons des femmes et des enfans au milieu de ces 
rocherSf La population de Samos, soulev^ en ce moment 
contre les Turcs, s'est r^fiigi^e sur la montagne; les 
hommes sont arm^s dans la ville et sur les c6tes. Samos 
est une montagne du lac de Lucerne, ^clair^e par le ciel 
d'Asie ; elle touche presque par sa base au continent ; nous 
n'apercevons qu'-un ^troit canal qui I'en s^pare. La tern- 
pdte nous prend dans le golfe de Scala-Nova, non loin des 
mines d'Eph^se ; nous entrons le matin dans le canal de 
Scio, et nous cherchons un asile dans la rade de Tschesm^ 
c^^bre par la destraction de la flotte ottomane par Orloff. 
L'ile ravissante de Scio s'^tend, comme une verte coUine, 
del'autre c6t^ d'un grand fleuve; ses maisons blanches, 
ses villes^ ses villages^ groupie sur les croupes ombrag^ 



VOYAGE BN ORISNT. 125 

de see coteaux, brillent entre lea orangers et les pampres ; 
ce qui reste annonce une immense prosp^rit^ r^cente^ et 
tine nombreuse population. Le regime turc, k la servitude 
pres, n'avait pas pu ^touffer le g^nie actif, industrieux, com- 
meryant, cultivateur, des populations grecques de ces belles 
Hes ; je ne connais rien en Europe qui pr^sente Taspect 
d'une plus grande richesse que Scio; c'est un jardin de 
aoixante lieues de tour. 

Voyage d'un jour aux mines et aux eaux min^rales de 
Tschesm^. 

La mer est calm^e, nous mettons k la voile pour Smyme ; 
jonm^ de vent variable employee k suivre doucement la 
c6te de Scio ; les l^ois descendent jusque dans la mer ; les 
golfes ont tous leurs villes fortifi^es, avec leurs ports rem- 
pfis de petits b&timens ; la moindre anse a son village ; une 
foule innombrable de petites voiles rasent les rivages, por- 
tant des femmes et des fiUes grecques qui vont k leurs 
^lises ; sur toutes les croupes, dans toutes les gorges de 
collines, on voit blanchir une %lise ou un village ; nous 
doublons la pointe de I'tle, et nous trouvons un contre-vent 
qui nous pousse dans le golfe de Smyme ; jusqu'k la nuit 
nous jouissons de Faspect des belles forSts et des grands 
villages alpestres qui touchent la c6te occidentale du golfe ; 
la nuit nous sommes en calme, non loin des ties de Vourk 
oh nous voyons briller les feux de la flotte fran9aise, momU 
lee ]k depuis six mois ; le matin nous apercevons Sm}Tne 
adoss^ ^ une immense colline de cyprds an fond du golfe f 
de bautes muraUles cr^nel^es couronnent la partie sup^rieure 
de la ville ; de belles campagnes bois^es s'^tendent sur la 
gauche jusqu'aiRX montagnes. — L^ coule le fleuve MeUs ; le 
souvenir d'Hom^re plane pour moi sur tous les rivages de 
Smjme ; je cherche des yeux cet arbre au bord du 6euve, 
inconnu slors, oil la pauvre esclave d^posa son fruit entre 
les roseaux ; cet enfant devait emporter un jour dans son 
^temeUe gloire, et le nom du fleuve, et le continent, et les 
iles. Cette imagination, que le ciel donnait k la terre, de- 
vait r^^chir pour nous toute Tantiquit^ divine et humaine ; 
il naissait abandonn^ aux bords d'un fleuve, comme le 
Moise de la po^sie ; il v^cut mis^ble et aveugle comme 
ces incarnations des Indes qui traversaient le monde sous 



126 VOYAOS BN ORISNT. 

des habits demendians et qu'onne recannaissaitpour dieux 
qu'apr^s leur passage. L'^ruditios modeme afibcte de ne 
pas voir un homme, mais un tjpe dans Homere ; c'est un 
de ces cent mille paradoxes savans avee lesquels les hommes 
«S8aient de combattre F^vidence de leur instinct intime ; 
poiu: moi Homere est un seul horame, un homme qui a le 
mime accent dans la voiz, ks mimes larmes dans le ceeur 
les mimes coideurs dans la parole; admettre une raee 
d'hommes hom^riques me parait plus difficile que d'admettre 
une race de ^eans ; la nature ne jette pas ses prodigea par 
series ; elle fait Homlre^ et d^iie les siecles de reproduire 
un si parfait ensemble de raison, de philosophie, de sensi- 
bility et de g^nie. 

Je descends a Smyme pour parcounr la ville et les envi 
tons avec M. Salzani* banquier et n^gociant de Smyme, 
homme aussi bienveillant qu'aimable et instruit; pendant 
trois jours j'abuse de sa bont^ ; nous revenons tous les 
jours coucher k bord de notre brick ; Smyme ne r^pond en 
rien k ce que j'attends d'une ville d'Orient ; c'est Marseille 
8ur la cdte de I'Asie Mineure ; vaste et ^^gant comptoir oti 
les consuls et les n^ocians europ^ns m^nent la vie de 
Paris et de Londres ; la vue du golfe et de la ville est belle 
<lu haut des cypres de la montagne ; en redescendant, nous 
trouvons au bord du fleuve, que j'aime k prendre pour le 
M^ls, un site charmant, non loin d'une porte de la ville ; 
c'est le pont des caravanes ; le fleuve est un ruisseau lim- 
pide et dormant sous la vo^te paisible des sycomores et des 
cypres ; on s'assied sur ses bords, et des Turcs nous ap- 
portent des pipes et du caf^ ; si ces flots ont entendn les 
premiers vagissemens d'Hom^re, j'aime k les entendre 
doucement murmurer entre les racines des platanes ; j'to 
porte k mes levres, j'en lave mon front brijllant ; puisse 
renattre, pour le monde d'Occident, lliomme qui doit faire 
le po^me de son histoire, de ses rives, et de son del; un 
po^me pareil est le sepulcre des temps ^coul^s, oh I'avenir 
vient v^ni^rer les traditions mortes, et ^temiser par son 
culte les grands actes et les grandes pens^es, de Fhu- 
manit^ ; celui qui le construit grave son nom au pied de la 
statue qu'il ^i^ve k lliomme, et il vit dans toutes les images 
4ont il a rempli le moude des id^es. 



VOYAGE EN ORIENT. 127 

Ge soir on m^a men^ chez un vieillard qui vit seul avec 
detix servantes grecques, dans une petite maison sur le qu$d 
de Smyrne; rescalier, le vestibule et les chambres sent 
pleines de debris de sculpture^ de plans d'Ath^nes en relief 
et de fragmens de marbre et de porphyre ; c'est M. Fauvelj 
notre ancien consul en Grr^ce ; chass^ d'Ath^nes, qui ^tait 
devennsa patrie, et dont il avait, comme un fils, balay^ 
toute sa vie la poussiere pour rendre sa statue au monde, il 
vit maintenant pauyre et inconnu k Sznyme ; il a emport^ 
111 aes dieux et leur rend son culte de toutes les beures $ 
M. de Chateaubriand I'a vu, dans sa jeunesse, heureuz au 
milieu des admirables mines du Parthenon; je le voyais 
vieux et exile, et meurtri de Tingratitude des hommes, mais 
ferme et gai dans le malheur, et plein de cette philosophie 
naturelle qui fait supporter patiemment Tinfortune k ceux 
qui ont leur fortune dans leur coeur ; je passai une beure 
d'oubli delicieuse k ^couter ce channant vieillard. — Retrouv^ 
k Smyme un jeune homme de talent que j'avais connu eu 
Italie, M. Descharops, r^dacteur du journal de Smyme ; il 
nous temoigna souvenir et sensibility ; les d^ris du saint- 
aimonisme avaient 6t4 jet^ par la tempSte k Smyme; 
r^uits aux demieres extr^mites, mais supportant leurs 
revers avec la r^ignation et la Constance d'une conviction 
forte, j'en reyois k bord deux lettres remarquables ; — il ne 
fiant pas juger des id^s nouvelles par le d^dain qu'elles ins- 
pirent au siede ; toutes les grandes pens^es sont regues en 
etrangeres dans ce monde ; le saint-simonisme a en lui 
quelque chose de vrai, de grand et de f^cond ; I'application 
du christianisme k la society politique, la legislation de la 
fratemite humaine; sous ce point de vue, je suis saint- 
sinlonien ; ce n'est pas I'idee qui a manqu^ k cette secte 
edips^e, mais non morte ; ce ne sont pas les disciples qui 
lui ont failli uon plus ; ce qui leur a manqu^, selon moi, 
c'estunchef, c'est un maitre, c'est un r^gulateur; je ne doute 
pas que si un homme de g^nie et de vertu, un homme k la. 
Ibis religieux et politique, confondant les deux horizons 
dans un regard k port^ juste et longue, se ftit trouv^ plac^ 
k la direction de cette idee naissante, il ne VeiXt m^tamor^ 
phos^e en une puissante reality ; les temps d'anarchi^ 
d'i^ees sont des saisons favorables k la germination des 



128 VOYAGE EN ORIENT. 

pens^s fortes et neuves; la soci^t^, auz yeuz du philo- 
sophe, est dans un moment de d^route ; elle n'a ni direc^ 
tion, ni but, ni chef; elle en est r^duite k Finstinct de con* 
servation ; une secte religieuse, morale, sociale et politique* 
ayant un symbole* un mot d'ordre, im chef, un esprit, et 
marchant compacte et droit devant elle au miHeu de ces 
rangs en d^sordre, aurait in^vitablement la lictoire ; niais 
il fallait apporter k la soci^t^ son salut et non sa roine^ 
n'attaquer en elle que ce qui lui nuit et non ce qui lui ser^ 
rappeler la religion k la raison et k Tamour* la politique it 
la fraternity chr^tienne, la propri^t^ k la charit^ et k Vu- 
tilit^ universelles, son seul titre et sa seule base ; — ^un I4f^8- 
lateur a manqu^ k ces jeunes hommes, ardens de z^e, 
devor^s d'un besoin de foi, mais k qui on a jet^ des dogmet 
insens^ ; les organisateurs du saint-simonisme out pris 
pour premier symbole : Guerre k mort entre la famille, la 
propri^t^, la religion et nous ! ils devaient p^rir ; on ne con«> 
quiert pas le monde par la force d'une parole, on le con- 
vertit, on le remue, on le travaille et on le change ; tant 
qu'une idee n'est pas pratique, elle n'est pas presentable au 
monde social; Thumamt^ procMe du connu k Tinconnu, 
mais elle ne procede pas du connu k Tabsurde ; — cela sera 
repris en sous-oeuvre avant les grandes revolutions ; on voit 
des signes sur la terre et dans le del ; les saint-simoniens 
ont 6t6 un de ces signes ; ils se dissoudront comme corps, 
et feront plus tard, comme indi^dus, des chefs et des soU 
dats de Tarm^e nouvelle. 

15 Mai. 

Sorti k pleines voiles du golfe de Smyme ; arriv^ k la 
hauteur de Vourla ; en courant une bord^e k Tembouchure 
du golfe, le brick touche sur un banc de sable par la mala^ 
dresse du pilote grec ; le vaisseau re^oit une secousse qui 
fait trembler les m^ts, et reste immobile k trois lieues des 
terres ; la vague grossissante vient se briser sur ses flancs ; 
nous montons tous sur le pont ; c'est un moment d'anxietl 
calme et solennel que celui oti tant de vies attendent leur 
arr^t du succes incertain des manoeuvres qu'on tente ; un 
silence complet rigae ; pas une marque de terreur ; Thomme 
est grand dans les grandes circonstances ! apr^ quelquos 



VOYAGE EN ORIENT. 129 

minatea d'efforts impuissans, le vent nous seconde 
et nous fait tourner sur notre quille; le brick se d^- 
gSLge et aucune voie d'eau ne se declare ; nous entrons en 
pleine mer. Tile de Mitylene k notre droite ;— belle journee i 
nous approchons du canal qui s^pare Tile du continent ; 
mais le vent faiblit ; les nuages s'accumulent sur la pleine 
mer; k la tombde de la nuit le vent s'^chappe de ces nuages 
avec la foudre ; tempSte furieuse ; obscurity totale ; les deux 
bricks se font des signaux de reconnaissance, et cherchent 
la rade de Foglieri, Tantique Phoebe, entre les rochers qui 
forment lapointe nord du golfe de Smyrne ; en deux beures 
la force du vent nous cbasse de dix lieues le long de la 
cdte ; k chaque instant le tonnerre tombe et siffle dans les 
fiots : le ciel, la mer §t les rochers retentissans de la cdte 
sont illumines par des Eclairs qui suppl^ent le jour, et nous 
montrent de temps en temps notre route ; les deux bricks 
se toucbent presque, et nous tremblons de nous briser; 
enfin une manoeuvre bardie, en pleine nuit, nous fait prendre 
I'emboucbure ^troite de la rade de Pboc^e ; nous entendons 
mugir k droite et k gauche les vagues sur les rochers ; im 
faux coup de gouvemail nous y jeterait en lambeaux ; nous 
sommes tons muets sur le pont, attendant que notre sort s¥- 
clairdsse ; nous ne voyons pas nos propres md,ts, tant la 
nuit est sombre : tout k coup nous sentons le brick qui glisse 
sur une sxu^ce immobile ; quelques lumieres brillent au- 
tour de nous sur les contours du bassin od nous sonunes 
heureusement entr^s, et nous jetons Tancre sans savoir oil ; 
le vent rugit toute la nuit dans nos m^ts et dans nos vergues 
comme s'il allait les emporter ; mais la mer est immobile. 

D^cieux bassin de Tantique Phoebe, d'une demi-lieue 
de tour, creus^ comme un fort circulaire entre de gracieuses 
collines couvertes de maisons peintes en rouge, de chau- 
mi^res sous les oliviers, de jardins, de vignes grimpantes 
et surtout de magnifiques champs de cypres aux pieds 
desquels blanchissent les tombes des cimetieres turcs ; — 
descendus k terre ; visits les mines dc la ville qui eofanta 
Marseilles. Re^us avec accueil et gr^ce dans deux maisons 
turques, et pass^ la journee dans leurs jardins d^orangers. — 
La mer se calme le troisi^me jour, et nous sortons a minuit 
du port naturel de Phoebe. 

TOME II. 9 



130 VOYAGB BSr ORIBNT. 

17 Mai, 1838. 

Nous avons suivi tout le jour le canal de Mityl^ne, oil 
fut Leabos. SouveDir po^tique de la seule femme de I'an- 
tiquit^ dopt la voix ait eu la force de traverser les sidles, 
n reste quelques vers de Sapho, mais ces vers suffisent 
pour constater un genie de premier ordre. Un fragment 
du bras ou du torse d'une statue de Phidias nous revile la 
statue toute enti^re. Le cceur qui a laiss^ couler les 
stances de Sapho, dev^t Stre un abtme de passion et d'i« 
mages. — L'ile de Lesbos est plus belle encore k mes yeux 
que 1'ile de Scio^ {jes groupes de ses hautes et vertex 
montagnea cr^nel^es de sapins, sont plus ^ev^s et plus 
pittoresquement accouples. La mer s'insinue plus profond^^ 
ment dans son large golfe interieur; les croupes de ses 
coUines qui pendent sur la mer et voient I'Asie de si pr^s, 
sont plus soHtsures, plus inaccessibles : au lieu de ces nom- 
breux villages r^pandus dans les jardins de Scio, on ne 
voit que rarement l^ fum^e d'une cabane grecque rouler 
entre les tites des cbataigniers et des cypres, et quelques 
bergers, sur la pointe d'un rocher, gardant de grands 
troupeaux de chlvres blanches. — Le soir nous doublons, 
par un vent toujours favorable, I'extr^mit^ nord de Mity- 
l^ne, et nous apercevons k I'horizon devant nous, dans la 
brume rose de la mer, deux taches sombres, Lemnos et 
Tenedos. 

lltme date. 

II est minuit; la mer est calme comme une glace; le 
brick plane comme une ombre immobile sur sa surface 
resplendissante ; T^n^dos sort des flots k notre gauche, et 
nous cache la pleine mer; k notre droite, et tout pr^ de 
nous, s'^tend, comme une barre noir&tre, le rivage baa et 
dentel^ de la plaine de Troie. La pleine lune qui ^e Uve 
au sommet du mont Ida, tach^ de neige, r^pand une lumi^e 
sereine et douteuse sur les cimes de montagnes, sur les 
collines et sur la plaine ; elle vient ensuite frapper la mer 
et la fait briller jusqu'k I'ombre de notre brick, comme une 
route splendide ou les ombres n'osent ghsser. Nous dis. 
tinguons les tumulva ou petits monticules coniques que la 
tradition asaigne comme les tombeaux de Patrode et d'Hec- 



VOYAGE BN ORIENT. 131 

tor. La lane large et rouge qui rase les ondulations des 
coUides, ressemble au bouclier sanglant d'Achille ; aucune 
lomiere sur toute cette c6te qu'un feu lontain allum^ par 
les bergers sur une croupe de I'lda; aucun bruit que le 
battement de la voile qui n'a point de vent, et que le 
branle du m&t fait retentir de temps en temps contre la 
grande vergue; tout semble mort comme le pass^ danS 
cette sc^ne teme et muette. Pench^ sur les haubans du 
navire, je vois cette terre, ces montagnes, ces ruines, ces 
tombeaux, sortir, comme I'ombre ^voqu^e d'un monde 
fiiii* apparaitre, du sein de lamer, avec see formes vaporeuses 
et ses contours indecis, aux rayons dormans et silencieux 
de Fastre de la nuit, et s'^vanouir k mesnre que la lune 
s'enfonce derri^re les sommets d'autres montagnes ; c'est 
one belle page de plus du poeme hom^rique ; c'est la fin 
de toute histoire et de tout poeme : des tombeauz inconnus, 
des mines sans nom certain, ime terre nue et sombre, 
^lair^e confiis^ment par des astres immortels ; — et de nou- 
veaux spectateurs passant indifferens devant ces rivages 
et r^p^tant pour la milli^me fois I'^pitaphe de toute chose : 
Ci gisent un empire, une ville, un peuple, des b^ros; Dieu 
fleul est grand! et la pens^e qui le chercbe et qui I'adore 
est seule imp^rissable. 

Je n'^prouve nul d^sir d'aUer visiter de plus pr^s et de 
jour les restes douteux des mines de Troie ; j'aime mieuz 
cette apparition nocturne qui permet k la pens^e de repeu- 
|der ces deserts et ne s'^laire que du p^e flambeau de la 
bme et la poesie d'Hom^re ; d'ailleurs que m'importent 
Troie et ses dieux et ses b^ros ? cette page du monde 
h^roique est toum^e pour jamais. 

Le vent de terre commence k se lever ; nous en profltons 
pour nous approcber toujours de plus en plus des Darda- 
nelles. Dej& plusieurs grands navires, qui cbercbent 
comme nous cette entree difficile, s'approcbent de nous; 
leurs grandes voiles grises comme les ailes d'oiseaux de 
nuit, glissent en silence entre notre brick et T^n^dos ; je 
I descends a Tentrepont et je m'endors. 

I 18 Mai, 1833. 

; Eveill^ au jour : j'entends le rapide sillage du vaisseau 

9w 



132 VOYAGE EN ORIENT. 

et les petites vagues du matin qui r^sonnent comme des 
chants d'oiseaux autour des flancs du brick ; j'ouvre le 
sabord, et je vois, sur une cba!ne de coUines basses et 
arrondies, les chAteaux des Dardanelles avec leurs murailles 
blanches, leurs tours et leurs immenses embouchures de 
canon ; le canal n'a guhre qu'une lieue de large dans cet 
\ndroit, il serpente, comme oin beau fleuve, entre la c6te 
d'Asie et la c6te d'Europe, parfaitement semblables. Les 
chl^aux ferment cette mer, conmie les deux battans d^une 
porte, mais dans I'^t present de la Turquie et de r£urope, 
il est facile de forcer le passage par mer, ou de faire lui 
d^arquement et de prendre les forts k revers ; le passage 
des Dardanelles n'est ineicpugnable que gard^ par les 
Russes. 

Le courant rapide nous fait passer, comme la fl^che^ 
devant Gallipoli et les villages qui bordent le canal; nous 
voyons les ties de la mer de Marmara gronder devant nous; 
nous suivons la c6te d'Europe pendant deux jours et deux 
nuits, contrari^ par des vents du nord. Le matin nous 
apercevons les iles des Princes au fond de la mer de Mar- 
mara, dans le golfe de Nic^e, et k notre gauche le ch&teau 
des Sept Tours et les sommit^s aeriennes des innombrables 
minarets de Stamboul qui passent, du front, les sept col- 
lines de Constantinople. Chaque bordde en approche, et 
nous en d^couvre de nouveau. A cette premiere apparition 
de Constantinople, je n'eprouvai qu'une Amotion p^nible 
de surprise et de d^senchantement. Quoi? ce sont ]k, 
disais-je en moi-m^me, ces mers, ces rivages, cette ville 
merveilleuse pour lesquels les mattres du monde abandonne- 
rent Rome et les cotes de Naples? C'est Ik cette capitale de 
Tunivers, assise sur TEuropeet sur I'Asie ; que toutes les na- 
tions conqu^rantes se disputlrent tour-k-tour comme le signe 
de la royaut^ da monde f C'est ]k cette ville que les peintres 
et les pontes imaginent comme la reine des cit^s, planant 
sur ses colUnes et sur sa double mer ; enceinte de ses golfes, 
de ses tours, de ses montagnes, et renfermant tons les 
tr^sors de la nature, et du luxe de I'Orient ? C'est la ce que 
Ton compare au golfe de Naples, portant une ville blanchis- 
sante, dans son sein creus^ en vaste amphitheatre ? avec le 
y^suve perdant sa croupe dor^e dans des nuages de fum^e 



VOYAGE EN ORIENT. 133 

et de pourpre ; les forSts de Castellamare plongeant leurs 
noirs feuillages dans une mer bleue, et les ties de Procida 
et d'Tschia, avec leurs cimes yolcaniques et leurs flancs 
jaunis de pampres et blanchis de villas, fermant la bale 
immense comme des m61es gigantesques jet^s par Dieu 
meme k Fembouchure de ce port ? Je ne vols rien la k 
comparer k ce spectacle dont mes yeux sont toujours em- 
preints ; je navigue, il est vrai, sur une belle et gracieuse 
mer, mais les bords sont plats ou s'^^vent en collines 
monotones et arrondies ; les neiges de I'Olympe de Thrace 
qui blanchissent, il est vrai, k Thorizon, ne sont qu'un nuage 
blanc dans le ciel et ne solennisent pas d'assez pres. le 
paysage. Au fond du golfe je ne vois que les mSmes 
collines arrondies au mime niveau, sans rochers, sans anses, 
sans ^hancrures, et Constantinople, que le pilote me mon- 
tre du doigt, n'est qu'une viUe blanche et circonscrite sur un 
grand mamelon de la c6te d'Europe. £tait-ce la peine de 
venir chercher im d^senchantement si loin ? Je ne voulais 
plus regarder; cependant les bord^es sans fin du navire nous 
rapprochaient sensiblement ; nous ras&mes le ch&teau des 
Sept Tours : immense bloc de construction s^v^re et grise 
du moyen-&ge, qui flanque sur la mer Tangle des murailles 
grecques de Tancienne Bysance, et nous vtnmes mouiller 
sous les maisons de Stamboul dans la mer de Marmara, au 
milieu d'une foule de navires et de barques retenus comme 
nous hors du port par la violence des vents du nord. II 
^tait cinq heures du soir^ le ciel ^tait serein et le soleil 
eclatant; je commensals k revenir de mon d^dain pour 
Constantino{)^e : les murs d'enceinte de cette partie de la 
vine pittoresquement b&tis de d^ris de murs antiques et 
siumont^s de jardins, de kiosques et de maisonnettes de 
bois peintes en rouge, formaient le premier plan du tableau ; 
au-dessu9, des terrasses de maisons sans nombre, pyrami- 
daient comme des gradins d'^tages en Stages, entrecoup^es 
de tites d'orangers et de filches aigues et noires de cypres ; 
plus baut sept ou huit grandes mosqu^es couronnaient la 
colline, et flanqu^es de leurs niinarets sculpt^s k jour, de 
leurs colonnades moresques, portaient dans le ciel leurs 
ddmes dor^s qu'enflammait la reverberation du soleil : les 
murs peints en azur tendre de ces mosqu^es, les couver- 



134 Voyage bh oRtBNT. 

tures de plomb des coupoles qui lea entourent, leur donnaient 
I'apparence et le vemis transparent de monumens de porce- 
laine. Lea cypr^ s^culaires accompagnaient ces d6mes» 
de leurs cimes immobiles et sombres, et les peintures de 
di verses teintes des maisons de la ville, fiedsaient briller la vaste 
coUine de toutes les couleurs d'un jardin de flears ; aucun 
bruit ne sortait des rues ; aucune grille des innombrables 
fen^tres ne s'ouvrait : aucun mouvement ne trahissait Tha- 
bitation d'une si grande multitude d'hommes : tout semblait 
endormi sous le soleil brCQant du jour: le golfeseul^ sillonn^ 
en tout sens de voiles de toutes formes et de toutes gran- 
deurs, donnait signe de vie. Nous voyions k chaque instant 
d^oucher de la Come d'Or (ouverture du Bosphore), da 
vrai port de Constantinople, des vaisseaux k pleines voiles 
qui passaient k c6t^ de nous en fuyant vers les Dardanelles, 
mais nous ne pouvions apercevoir I'entr^ du Bospbore, 
ni comprendre m&me sa position. Nous dtnons sur le pont, 
en face de ce magique spectacle; des caiques turcs viennent 
nous interroger et nous apporter des provisions et des vi- 
vres ; les bateliers nous disent qu'il n'y a presque plus de 
peste; j'enyoie mes lettres k la ville; k sept heures M. 
Truqui, consul g^n^ral de Sardaigne, accompagn^ des offi- 
ciers de sa legation, vient nous rendre visite et nous olfrir 
rhospitalit^ dans sa maison k P^ra ; il n'y a aucune possi- 
bility de trouver un logement dans la ville r^cemment 
incendi^e ; la cordiality obligeante et I'attrait que nous 
inspire, d^s le premier abord, M. Truqui, nous engagent 
k accepter. Le vent contraire regnant toujours, les bricks 
ne peuvent lever Fancre ce soir : nous coucbons k bord. 



CONSTANTINOPLE. 



20 Mai 18sa. 



A cinq heures yitaaa debout sur le pont ; le capitaine fait 
ihettre un canot k la mer, j'y descends avec lui, et nous 
faisons voile vers I'embouchure du Bospbore en longeant 
les murs de Constantinople que la mer vient laver ; apr^s 
une demi-heure de navigation k travers ime multitude de 



VOYAOB AN ORIENt. 13S 

naTires k I'ancre, nous toucfaons aux xnurs du s^rail, qui 
font suite k ceux de la viUe, et forment k Textr^mit^ de la 
eolline qui porte Stamboul* I'angle qui s^pare la mer de 
Marmara du canal du Bosphore et de la Come d*or> ou 
giande rade int^rieure de Constantinople ; c'est Ik que Dieu 
et iliomme, la nature et Tart^ ont plac^ ou cre^ de concert 
le point de vue le plus merveiUeux que le ref^ard humain 
pnisse contempler sur la terre ; je jetai un cri involontaire, 
et j'oubliai pour jamais le golfe de Naples et tons ses en- 
chantemens; comparer quelque chose k ce magnifique et 
gracieuz ensemble, c'est injurier la creation. 

Lea murailles qui supportent les terrasses circulsures des 
immenses jardins du grand s^rail« ^taient k quelques pas de 
nous k notre gauche, separees de la mer par un ^troit trot- 
toir en dalles de pierres que le flot lave sans cesse, et oil le 
courant perp^tuel du Bosphore forme de petites vagues mur- 
murantes et bleues comme les eaux du Rh6ne k Geneve ; 
ees terrasses^ qui s'^^vent en pentes insensibles jusqu'aux 
palais du sultan, dont on aper9oit les ddmes dor^s k travers 
les cimes gigantesques des platanes et des cypres, sont 
elles^m^mes plant^s de cypres et de platanes ^normes dont 
les troncs dominent les murs, et dont les rameaux, debor- 
dant des jardins, pendent sur la mer en nappes de feuillage 
et ombragent les caiques ; les rameurs s'arrStaient de temps 
en temps k leur ombre ; de distance en distance, ces groupes 
d'arbres sont interrompus par des palais, des pavilions, des 
kiosques, des portes sculpt^s et dories ouvrant sur la mer, 
ou des batteries de canon de cuivre et de bronze de formes 
bizarreS et antiques ; les fenltres grill^es de ces palais ma* 
ritimes, qui font partie du s^rail, donnent sur les fiots, et 
Ton voit, & travers les persiennes, ^tinceler les lustres et les 
domres des plafonds des appartemens ; k chaque pas aussi, 
d'^^^tes fontaines moresques incrust^es dans les murs 
du s^rail tombent du haut des jardins et murmurent dans 
des conques de marbre pour cUsalt^rer les passans ; quel- 
ques soldats turcs sont couches aupr^ de ces sources, et 
des chiens sans mattres errent le long du quai ; quelques- 
nns sont couches dans les embouchures de canon k enormes 
caHbres. A mesure que le canot avan^ait le long de ces 
murailles, lliorizon devant nous s'^largissait, la c6te d'Asie 



136 VOTAOB EN ORIENT. 

86 rapprochait> et rembouchure du Bosphore commen^t 
4 86 tracer h VceW, entre de8 coUines de verdure sombre et 
des colline8 opposes qui semblent peintes de toutes les 
nuances de Tarc-en-ciel ; ]k nous nous reposlUnes encoM^; 
la c6te riante d'Asie, ^oi^^ de nous d'environ un mille, 
se des8inait k notre droite toute d^oup^e de larges et hautes 
collines dont les cimes ^talent de noires for^ kt^tesaigues, 
les flancs des champs entour^s de Iranges d'arbres, sem^ 
de maisons peintes en rouge, et les bords des ravins k pic 
tapiss^s de plantes vertes et de sycomores dont les branches 
trempent dans I'eau ; plus loin ces collines s'^evaient da- 
vantage, puis redescendaient en plages vertes et formaient 
un large cap avanc^ qui portait comme une grande viUe ; 
c'^tait Scutari avec ses grandes casernes blanches, sembla- 
bles k un chateau royal, ses mosques entourees de leurs 
minarets resplendissans, ses quais et ses anses bord^ de 
maisons, de bazars, de caiques k I'ombre sous des treilles 
ou sous des platanes, et la sombre et profonde for^t de cy- 
pres qui couvre la ville ; et k travers leurs rameaux, brU- 
laient comme d'un ^clat lugubre les innombrables monu- 
mens blancs des cimetidres turcs ; au-del^ de la pointe de 
Scutari, termin^e par un tlot qui porte une chapelle turque, 
et qu'on appelle le Tombeau de la Jeune Fille, le Bosphore, 
comme un fleuve encaiss^, s'entr'ouvrait et semblait fuir 
entre des montagnes sombres dont les flancs de rochers, les 
angles sortans et rentrans, les ravins, les for^s, se r^pon- 
daient des deux bords, et au pied desquels on distinguait k 
perte de vue une suite non interrompue de villages, de 
flottes & Pancre ou ^ la voile, de petits ports ombrag^ d'ar- 
bres, de maisons diss^min^es, et de vastes palais avec leors 
jardins de roses sur la mer. 

Quelques coups de rames nous portent en avant et au 
point precis de la Come-d'Or, oil I'on jouit k la fois de la 
vue du Bosphore, de la mer de Marmara, et enfin de la 
yue enti^re du port ou plut6t de la mer int^rieure de Cons- 
tantinople ; ]k nous oubli&mes Marmara, la c6te d'Asie et 
le Bosphore, pour contempler d'un seul regard le bassin 
mime de la Come-d'Or et les sept villes suspendues sur les 
sept collines de Constantinople, convergeant toutes vers le 
bras de mer qui forme la ville unique et incomparable, k la 



VOYAGE EN ORIENT. 137 

fois ville, campagnes^ mer^ port, rive de fleuves, jardins, 
montagnes bois^es, valines profondes, oc^an de maisons, 
foiirmilli^re de navires et de rues, lacs tranquilles et 8oli« 
tadea enchant^es, vue qu'aucuii pinceau ne peut rendre 
que par details, et oh chaque coup de rame porte Tceil et 
Tame k un aspect, k une impression opposes. 

Nous faisons voile vers les collines de Galata et de Pera ; 
le s^rail s'^oignait de nous et grandissait en s'^oignant k 
mesure que I'oeil embrassait davantage les vastes contours 
de sea murailles et la multitude de ses pentes, de ses ar- 
bres, de ses kiosques et de ses palais. II aurait k lui seul 
de quoi asseoir une grande ville. Le port se creusait de 
plus en plus devant nous, il circule comme un canal entre 
des flancs de montagnes recourb^s et se d^veloppe plus ou 
avance. Ce port ne ressemble en rien k un port ; c'est plu- 
t6t un large fleuve comme la Tamise enceint des deux c6t^ 
de collines cbarg^es de villes et convert sur I'une et Tautre 
rive d'une flotte interminable de vaisseaux group^s k I'an- 
cre le long des maisons. Nous passions k travers cette 
multitude innombrable de bd,timens, les uns k I'ancre, les 
autres d4]k k la voile, cinglant vers le Bosphore, vers la 
mer Noire ou vers la mer de Marmara ; blltimens de toutes 
formes, de toutes grandeurs, de tous les pavilions, depuis 
la barque arabe, dont la proue s'^nce et s'^^ve comme le 
bee des galores antiques, jusqu'aux vaisseaux k trois ponts 
avec ses murailles ^tincelantes de bronze. Des vol^s de 
caiques turcs conduites par un ou deux rameurs en maa- 
ches de soie, petites barques qui servent de voitures dans 
les rues maritimes de cette viUe amphibie, circulaient entre 
ces grandes masses, se croisant, se heurtant sans se ren- 
verser, se coudoyant comme la foule dans les places pu- 
bliques, et des nu^s d'alabastros pareils k de beaux pi- 
geons blancs, se levaient de la mer k leur approche pour 
idler se poser plus loin et se faire bercer par la vague. Je 
n'ess^erai pas de compter les vaisseaux, les navires, les 
bricks et les bd,timens et barques qui dorment ou voguent 
dans les eaux du port de Constantinople, depuis I'embou- 
chure du Bosphore et la pointe du s^rsul jusqu'au faubourg 
d'Eyoub et aux d^icieux vallons des eaux douces. La Ta- 
mise k Londres n'ofire rien de comparable. Qu*il suffise 



138 TOYAGB BN ORIENT. 

de dire, qu'ind^pendamment de la flotte tnrqiie et des b&ti- 
mens de guerre europ^ii8» k Tancre dans le milieu du ca- 
nal, les deux bords de la Come d'Or en eont couTerts sat 
deux ou trois blLtimens de profondeur et sur une longueur 
d'une lieue environ des deux c6t^8. Nous ne fimes qu'en- 
trevoir ces files prolong^s de proues regardant la mer, et 
notre regard alia se perdre, au fond du golfe qui se r^tr^- 
cissait en s'enfon9ant dans les terres, parmi une veritable 
fordt de milts. Nous abord&mes au pied delaville de F^ra» 
non loin d*une superbe caserne de bombardiers dont les 
terrasses recouvertes ^taient encombr^es d'afiuts et de ca^ 
none. Une admirable fontaine moresque, construite en 
forme de pagode indienne et dont le marbre ciseM et peint 
dMclatantes couleurs se d^oupait comme de la dentelle sur 
un fond de sole, verse ses eaux sur une petite place. La 
]dace ^tait encombr^ de ballots, de marchandises, de cbe^ 
▼aux, de chiens sans maitres, et de Turcs accroupis qui 
fumaient JL Tombre ; les bateliers des caiques ^taientassis en 
grand, nombre sur les margelles du quai, attendant leurs 
mattres ou sollicitant les passans; c'est une belle race 
d'hommes, dont le costume releve encore la beaute. Us 
portent un cale^on blanc h, plis aussi larges que ceux d'un 
jupon ; une ceinture de soie cramoisie le retient au milieu 
du corps : ils ont la t^te coifil^e d'un petit bonnet grec en 
kdne rouge surmont^ d'un long gland de soie qui pend der- 
ri^re la tSte. Le cou et la poitrine nus ; une large cbemise 
de soie ^crue, k grandes mancbes pendantes, leur couvre les 
^paules et les bras. Leurs caiques sont dMtroits canots, de 
vingt It trente pieds de long sur deux ou trois de large, en 
bois de noyer vemiss^ et luisant comme de I'acajou. La 
proue de ces barques est aussi aigue que le fer d'une lance 
et coupe la mer comme un couteau. La forme etroite de 
ces caiques les rend perilleuses et incommodes pour les 
Francs qui n'en ont pas I'babitude ; elles cbavirent au moin- 
dre balancement qu'un pied maladroit leur imprime. II 
feiut Stre coucb^ comme les Turcs au fond des csaques, et 
prendre garde que le poids du corps soit ^^alement partagd 
entre les deux c6t^8 de la barque. II y en a de differentes 
grandeurs, pouvant contenir depuis unjusqu'li quatre ou 
liuit passagers ; mais toutes ont la m^me forme. On en 



VOYA6B EN ORIENT. 139 

compte par milliers dans lea ports de Constantinople, et in- 
d^pendamment de celles qui, comme les fiacres, sont aa 
service du public h toute heure, cbaque particuiier ais^ de 
li^iQe en a une k son usage dont les rameurs sont ses do* 
mestiques. Tout homme qui circule dans la ville pour ses 
affaires est oblig^ de traverser plusieurs fois la mer dans stt 
joumee. 

En sortant de cette petite place, nous entdimes dans led 
rues sales et populeuses d'un bazar de P^ra. Au costume 
pr^, elles pr^ntent k peu pr^ le mdme aspect que les en- 
virons des march^ de nos villes : des ^hoppes de bois oh 
Ton fait frire des patisseries ou des viandes pour le peu- 
ple; des boutiques de barbiers, de vendeurs de tabacs, 
de marcbands de legumes et de fruits; une foule pres- 
9^ et active dans les rues ; tous les costumes et toutes les 
Ungues de TOrient se heurtant k Foeil et Ji Toreille : par-des- 
sos tout cela, les aboiemens des chiens nombreux qui rem- 
plissent les places et les bazars, et se disputent les restes 
qa'on jette auz portes. Nous entr^mes de l^ dans une 
longne rue, solitaire et ^troite, qui monte par une pente es- 
carp^ au-dessus de la colline de P^ra ; les fenStres grilles 
ne laissent rien voir de Tint^rieur des maisons turques, qui 
semblent pauvres et abandonn^es ; de temps en temps la 
verte fl^he d'un cypres sort d'une enceinte de murailles 
grises et ruin^s, et s'^nce immobile dans un del trans« 
parent. Des colombes blanches et bleues sont ^parses sur 
les fenStres et les toits des maisons et rempUssent les rues 
sDencieuses de leurs m^ncoliques roucoulemens. Au som- 
met de ces rues, s'^tend le beau quartier de P^ra, habits par 
les Europ^ns, les ambassadeurs et les consuls ; c'est un quar^- 
tier tout-a-fait semblable k une pauvre petite ville de nos 
provinces ; il y avait quelques beaux palais d'ambassadeurs 
jet^s sur les terrasses en pente de GJata, on n'en voit plus 
que les colonnes conchies & terre, les pans de murs noircis, 
et les jardins ^roul^s ; la flamme de Fincendie a tout d^vor^. 
P^ n'a ni caract^re, ni originality ni beaut^ ; on ne pent 
apercevoir de ses rues, ni la mer, ni les colliDes, ni les jar- 
dins de Constantinople ; il faut monter au sommet de ses 
toits pour jouir du magnifique coup d'oeil dont la nature et 
l^hommePont environn^. 



140 VOYAGK BN ORIBKT* 

M. Traqui nous re^t ccnnine ses enfans ; sa maison est 
vaste, ^^gante et admirablement situ^e ; il Fa mise tout en- 
ti^ 4 notre dispositioii. Lea ameublemens lea plua riches^ 
la ch^ exquise de I'Europey lea aoina lea plua affectueux 
de Tamiti^, la aoci^t^ la plua douce et la plus aimable trou- 
y4e en lui et autour de lui, remplac^rent pour nous le tapis 
ou la natte du d^ert, le pilau de rArabe, I'ftpret^ et la ni- 
desae de la vie maritime. A. peine install^ chez lui, je re- 
fois une lettre de M. I'amind Rousain, ambaasadeur de 
France k Constantinople, qui a la bont^ de nousofirir llios- 
pitalit^ h. Th^rapia. Ces marques touchantes d'int^rdt et 
d'obligeance, reyues de compatriotes inconnus k miUe lieues 
de la patrie et dans Fisolement et le malbeur, laisaent une 
trace profonde dans le souvenir du voyageur. 

21,';22et23Mail883. 

D^arquement des deux bricks. — Repos, visites re9ue8 des 
principaux n^gocians de P^ra. — ^Jours passes dans le charme 
et I'intimit^ de M. Truqui et de sa soci^t^. — Courses dans 
Constantinople. — ^Vue g^^rale de la ville. — ^Visite k Tarn- 
basaadeur liTb^pia. 

33 Mai 18S8. 

Quand on a quitt^ tout k coup la sc^ne changeante, ora- 
geuse, de la mer> la cabine obscure et mobile d'un brick, le 
roulis fatiguant de la vague ; qu'on se sent le pied ferme sur 
une terre amie, entour^ d'hommes, de livres, de toutes les 
aisances de la vie ; qu'on a devant sol des campagnes, des 
bois k parcourir, toute Texistence terrestre k reprendre apres 
one longue d^shabitude, on sent un plaisir instinctif et tout 
physique, dont on ne pent se lasser ; une terre quelconque, 
mSme la plus sauvage, mSme la plus eloign^e, est comme 
une patrie qu'on a retrouv^e. J'ai ^prouv^ cela vingt fois 
en debarquant, mSme pour quelques beures, sur une c6te 
inconnue et d^serte ; un rocber qui vous garantit du vent ; 
un arbuste qui voua abrite de son tronc ou de son ombre ; 
un rayon de soleil qui chauffe le sable oil vous 6tes assis ; 
quelques l^sards qui courent entre les pierres : des insectes 
qui volent autour de vous ; un oiseau inquiet qui s'approche 
et qui jette un cri d'alarme ; tout ce peu de choses pour un 



VOYAGE BN OKIBKT. 141 

homme qui habite la tern, est un monde tout entierpour le 
navigateur fatigu^ qui descend du flot. Mais le brick est ]k, 
qui se balance dans le golfe sur une mer houleuse, o^ il 
fandra remonter bient6t. Les matelots sont sur les vergues, 
occup^s k s^cher ou k raccommoder les grandes voiles d^ 
chir^es ; le canot qui monte et disparait dans les ravines ^cu- 
mantes formes par les lames> va et vient sans cesse du na- 
vire au rivage ; 11 apporte des pro^ions k terre, ou de Teau 
frafche de Taiguade au bfttiment ; ses mousses kvent leurs 
chemises^ de toiles peintes, et les suspendent aux lentisques 
dn rivage ; le capitaine ^tudie le ciel, attend le vent qui va 
tonmer, pour rappeler parun coup de canon les passagers k 
leiur vie de mis^re, de t^^bres et de mouvement. Bien 
qu'on soit presse d'arriver, on fait en secret des voeuz pour 
que le vent contraire ne tombe pas si vite, pour que la ni- 
cessit^ vous laisse un jour encore savourer cette volupt^ in- 
time qui attache rhomme k la terre. On fait amiti^ avec la 
c6te, avec la petite lisi^re de gazon ou d'arbustes qui s'^tend 
entre la mer et les rochers ; avec la fontaine cachee sous les 
racines d'un vieux ch6ne vert ; avec ces lichens, avec ces 
petites fleurs sauvages, que le vent secoue sans cesse entre 
les fentes des ^cueils, et qu'on ne reverra jamais. Quand le 
coup de canon du rappel part du navire ; quand le pavilion 
de signal se hisse au mki, et que la chaloupe se d^tache pour 
venir vous prendre, on pleurerait presque ce coin sans nom 
du monde, oil Von n'a fait qu'^tendre quelques heures ses 
membres harasses. J'ai bien souvent ^prouv^cet amour in- 
n^ de lliomme pour un abri quelconque, solitaire, inconnu, 
8ur un rivage desert. 

Mais ici j'^prouve deux choses contraires, I'une douce, 
Tautre penible. D'abord ceplaisir que je viens de peindre, 
d'avoir le pied ferme sur le sol, un lit qui ne tombe plus, un 
plancher qui ne vous jette plus sans cesse d'un mur Itl'autre, 
<le8 pas k faire librement devant vous, de grandes fenltres 
fenn^es ou ouvertes k volont^, sans crainte que T^cume s'y 
engouffre ; les d^ices d'entendre le vent jouer dans les ri- 
deaux, sans qu'il fasse pencher la maison, r^sonner les voiles, 
trembler les mkts, courir les matelots sur le pont, avec le 
Wit assourdissant de leurs pas. Bien plus, des communi- 
<^tions aimables avec TEurope, des voyageurs, des n^ocians. 



^4Q VOYAOB BN OBISNT. 

des jommavx, des livres, tout ce quir^net rhomme en com- 
munion d'id^ et de vie avec rhomme ; cette participation au 
mouvement g^n^ral des choses et de la pens^e, dont nous 
eommes depuis si long-temps priv^s. £t plus que tout cela 
encore, Thospitalit^ chaude, attentive, hcureuse ; je dis plus, 
I'amiti^ de notre excellent li6te, M. Truqui, qui semble aussi 
heureuz de nous entourer de see soins, de ses provenances, 
de tons les soulagemens qu'il pent nous procurer, que nous 
eommes heureux de les recevoir nous-mimes! £z<;eUent 
homroe ! bomme rare, dont je n'ai pas deux fois rencontre le 
pareil dans ma longue vie de voyageur ! Sa mOmoire me sera 
douce tant que je me souviendrai de ces ann^s de p^e- 
rinage, et ma pensOe le suivra toujours sur ces c6tes d'A« 
sie ou d'Afiique, oil sa fortune le condamne k finir ses 
jours. 

Mdme date. 

Mais quand on a savour^, k I'insu de soi-mlme, ces pre- 
mieres voluptOs du retour k terre, on est tentO de regretter 
souvent Tincertitude et I'agitation perpOtuelles de la vie 
d'un vaisseau. Au moins ]kf la pensee n'a pas le loisir de 
se replier sur elle-mlme, et de sonder les abimes de tristesse 
que la mort a creuses dans notre sein ! La douleur est bien 
ik toujours, mais eUe est k chaque instant soulevee par 
quelque pensee qui emplcbe que son poids ne soit aussi 
^rasants le bruit, le mouvement, qui se font autour de 
vous ; Taspect sans cesse changeant du pont du navire et 
de la mer ; les vagues qui se gonflent ou s'aplanissent ; le 
vent qui toume, monte ou baisse ; les voiles du navire qu*il 
faut orienter vingt fois par jour ; le spectacle des manoeuvres 
auxquelles il faut quelquefois s'employer soi-mSme dans le 
gros temps ; les mille accidens d'une joum^ ou d'une nuit 
de templte; le roulis, les voUes emportees, les meubles 
brisks qui roulent sous Tentrepont ; les coups sourds, irre- 
guliers de la mer contre les flancs fragiles de la cabine ob, 
vous essayez de dormir ; les pas prOcipites des bommes de 
quart, qui courent d'un bord k Tautre sur votre tete ; le cri 
plaintif des poulets, que Tecume inonde dans leurs cages 
attacbOes au pied du m4t ; les chants des coqs, qui apsr- 
pivent les premiers I'aurore, ^ la fin d'une nuit de tOn^bres 



VOYAGE BN OBIENT. 143 

et de bouraflqties ; le sifflement de la corde du loch, qu'on 
jette poar mesurer la route ; Taspect Strange, incoDQu, 
bizarre, sauvage ou gracieuz, d'une cdte qu'on ne soup90D- 
nait pas la veille» et qu'on longe au lever dn jour en mera- 
rant les hauteurs de sea montagnes, ou en montnmt du 
doigt ses villes et aee villages, brillana comme des monceaux 
de neige entre des groupes de aapins ; tout cela emporte 
phis ou moins k noire ame, sonlage un peu le coeur, laisee 
evaporer de la douleur, assoupit le chagrin pendant que le 
voyage dure ; toute cette douleur retombe de tout son poids 
sur Fame, aus8it6t qu'on a touch^ le rivage et que le som- 
meil, dans un ht tranquille, a rendu Thomme k Fintensit^ de 
ses impressions. Le cceur, qui n'est plus distrait par rien 
du dehors, se retrouve en face de ses sentimens mutil^s, 
de ses pens^s desesp^r^es, de son avenir emport^ ! On ne 
sait conmient on supportera la vie ancienne, la vie mono- 
tone, la vie vide des villes et de la soci^t^. C'est ce que 
j'^prouve, au point de desirer maintenant une ^temelle 
navigation, un voyage sans fin, avec toutes ses chances et 
ses distractions m^me les plus p^nibles. H^las ! c'est ce 
que je lis dans les yeux de ma femme, bien plus encore que 
dans mon cceur. La souffrance d*un homme n'est rien 
^upr^s de celle d'une femme, d'une m^re ; une femme vit 
et meurt d'une seule pensee, d'un seul sentiment ; la vie, 
pour une femme, c'est une chose poss^d^e ; la mort, c'est 
une chose perdue ! Un homme vit de tout, bien ou mal f 
Dieu ne le tue pas d'un seuLcoup. 

24 Mai 1833. 

Je me suis entour^ de joumaux et de brochures venus 
d'Europe r^cemment et que I'obligeance des ambassadeur^ 
de Franee^ et d'Autriche me prodigue. Apr^s avoir lu tout 
le jour, je me confirme dans les id^es que j'avais emport^es 
d'Europe. Je vois que les faits marchent tout-k-fait dans 
le sens des provisions politiques que I'analogie historique et 
philosophique permet d'assigner a la route des choses dans 
ce beau sikle. La France emue s'apaise ; I'Europe inquire, 
mais timide, regarde avec jalousie et haine, mais n'ose em- 
pdcher ; elle sent par instinct, et cet instinct est prophOti- 
hue, qu'elle perdrait peut-etre I'equilibre en faisant un mou- 



144 VOYAOR EN ORIEXnT. 

vemeDt. Je n'ai jamais era k la guerre par suite de la revo- 
lution de juillet ; il eiit fallu que la France fdi livr^e k des 
conseils insenses pour attaquer ; et la France n'attaquant 
pas, I'Europe ne pouvait venir se jeter de gaiet^ de coeur 
dans un foyer r^volutionnaire oil Ton se brCde m^e en 
voulant r^uffer. Le gouvernement de juillet aura l)ien 
m^rit^ de la France et de TEurope par ce seul fait d'avoir 
contenu Tardeur impatiente ebaveuglede I'esprit beUiqueux 
en France, apr^s les trois journ^es. L'Europe et la France 
^taient ^galement perdues. Nous n'ayions point d'arm^es, 
point d'esprit public, car il n'y en a point sans unanimity ; 
la guerre ^trang^re eiit entrain^ imm^diatement la guerre 
civile au midi et k Touest de la France, la pers^ution et la 
spoliation partout. Nul gouvernement n'eiit pu tenir k 
Paris sous Felan r^volutionnaire du centre; pendant que 
des lambeaux d'arm^s im'provis^es par un patriotisme sans 
guide et sans frein auraient 4t6 se faire d^vorer sur noa 
fronti^s de Test, le midi jusqu'll Lyon aurait arbore le 
drapeau blanc, Touest jusqu'k la Loire eiit reconstitud 
les guerillas vendeennes ; les populations manufacturi^res 
de Lyon, Rouen, Paris, ezasp^r^s par la mis^re oil la ces- 
sation de travail les auraient ploughs, auraient feut explo* 
sion au centre et d^ord^ en masses indisciplin^es sur Paris, 
et les fronti^res se choisissant des chefs d'lm jour, et leur 
imposant leurs caprices pour plans de campagne. La pro- 
pri^t^, le commerce, Tindustrie, le credit, tout eiit p^ri k la 
fois ; il eiit fallu de la violence pour des emprunts et des 
imp6ts. L'or cacb^, le credit mort, le d^sespoir eiit pouss^ 
k la resistance, et la resistance k la spoliation, au meurtre et 
aux suppUces populaires; une fois entr^ dans la voie du 
sang, il n'y avait plus d'issue que Fanarcbie, la dictature ou 
le d^membrement. Mais tout cela aurait 4t4 compliqu^ 
encore des mouvemens inattendus et spontan^s de quelques 
parties de TEurope : Espagne, Italic, Pologne, lisieres du 
Rhin, Belgique, tout eiit pris feu ensemble ou tour k tour ; 
TEurope tout entiire eiit 4t6 entrainee dans une fluctua- 
tion d'insurrections, de compressions, qui auraient cbang^ 
k chaque instant la face des choses. Nous entrions, mal 
prepares, dans une autre Guerre de Trente Ans. Le g^nie 
de la civilisation ne Ta pas voulu. Ce qui devait 6tre a ^t^. 



VOYAGE BM ORIENT. 145 

On ne combattra qu'apr^ s'Stre pr^par^ au combat, apr^a 
qu'on 86 sera reconnu, compt^, pass^ en revue, nng6 en 
ordre de bataille ; la lutte sera nigoli^re et aura un r^sultat 
pr^vn et certain : ce ne sera plus un combat de nuit. 

De loin on voit mieux les choses, parce que les details 
n'obstruent pas le rej^ard, et que les objets se pr^sentent 
par grandes masses principales. Voil^ pourquoi les pro- 
ph^tes et les oracles vivaient seuls et ^oign^s du monde ; 
c'etaient des sa^ es, ^tudiant les choses dans lepr ensemble 
et dont les petites passions du jour ne troulflaient pas le 
jugement. II faut qu'un homme politique s'^oigne souvent 
de la sc^ne oii se joue le drame de son temps, s'il veut le 
juger, et.en pr^voir le denouement, Pr^dire est impossible, 
la provision n'est qu'k Dieu ; mais pr^voir est possible, la 
prevoyance est k Thomme. 

Je me demande souvent oii aboutira ce grand mouvement 
des esprits et des faits qui, parti de France, remue le monde, 
et entraine de gr^ ou de force toutes choses dans son tour- 
billon. Je ne snis pas deceux quine voient dans ce mouve- 
ment que le mouvement mSme, c'est-k-dire le tumulte et le 
d^rdre des id^ ; qui croient le monde moral et politique 
dans ces convulsions finales qui pr^Ment la mort et la de- 
composition. Ceci est ^videmment un mouvement double 
de decomposition et d'organisation k la fois ; Tesprit createur 
travaille k mesure que I'esprit destructeur detruit ; nne foi 
en tout remplace I'autre ; une forme se substitue k une 
autre forme ; partout oil le pass^ s'^croule, I'avenir tout 
prepare paratt derri^re les mines ; la transition est lente et 
rude comme toute transition oil les passions et les int^rets 
des homimes ont k combattre en marchant ; oil les classes 
sociales, oil les nations diverses, marchent d'un pas in^gal; 
oil quelques-uns veulent reculer obstinement pendant que 
la masse avance ; il y a confusion, poussi^e, mines, obs- 
eurite par momens, mais, de temps en temps aussi, le vent 
souUve ce nuage de poudre qui cache la route et le but, et 
ceux qui sont sur 14 hauteur distinguent la marche des co- 
lonnes, reconnaissent le terrain de Tavenir, et voient le jour 
k peine leve eclairer de vastes horizons. J'entends dire sans 
cesse autour de moi, et m6me ici : " Les hommes n'ont plus 
de croyances ; tout est livr^ k la raison individuelle i il n'y 

TOMS U. 10 




146 VOYAGE BN ORIBNT. 

a pltts de foi commune en rien, ni en religion, ni en poli- 
tique, ni en eoctabilit^. Des croyances, une foi communQ> 
e'est le ressort des nations ; ce ressort bris^, tout se decom- 
pose ; il n'y a qu'un raoyen de sauver les peuples, c'est d^ 
leur rendre leurs croyances.'^ Rendre des croyances, res- 
Busciter des dogmes populaires morts dans la conscience des 
peuples ; refaire ce que le temps a d^fait, c'est un mot in* 
sense ; c'est tenter de lutter contre la nature et contre Tes- 
prit des choses ; c'est marcher en sens inverse de la Provi^ 
dence, et des faits qui sont la trace de ses pas ; on ne peut 
arriver k iin but qu'en marchant dans le sens oil Dieu con? 
duit les ev^nemens et les id^es ; le cours du temps ne re- 
monte jamais ; on peut se dinger, et dinger le monde sur 
son conrant indomptable ; on ne peut ni s'arrSter, ni le 
faire rebrousser. Mais est-il done vrai qu'il n'y ait plus'ni 
lumi^re dans I'intelligence de I'homme ; ni croyance com- 
mune dans I'esprit des peuples ; ni foi intime et insignifiante 
dans la conscience du genre humain ? C'est un mot qu'on 
respecte sans I'avoir sonde ; il n'a aucun sens. Si le monde 
n'avait plus ni id^e commune, ni foi, ni croyance, le monde 
ne s'agiterait pas tant ; rien ne produit rien, mens agitat mo^ 
Urn. n y a, au contraire, une immense convicticm, une fm 
fanatique, une esp^rance confuse, mais indefinie, un ardent 
amour, un symbole cpmmun, quoique non encore redig^, 
qui pousse, presse, remue, attire, condense, fait graviter 
ensemble toutes les intelligences, toutes les consciences, 
toutes les forces morales de cette e'poque ; ces revolutions, 
ces secousses, ces chutes d' empire, ces mouvemens repetes 
et gigantesques de tons ces membres de la vieille Europe ; 
ces retentissemens en Amerique et en Asie ; cette impulsicm 
irreflechie et irresistible qui imprime, en depit des volontes 
individuelles, tant d'agitation et d'ensemble aur forces col- 
lectives, tout cela n'est pas un effet sans cause; tout 
cela a un sens, un sens profond et cache, mais un sens 
evident pour I'ceil du philosophe. Ce sens, c'est pr^- 
cisement ce que vous vous plaignez d'avoir perdu, ce 
que vous niez dans le monde d'aujourd'hui ; c'est une id^e 
commune ; c'est une conviction ; c'est une loi sociale ; c'fsPt 
une verite qui, entree involontairement dans tons les esprits, 
et meme k leur insu dans I'esprit des masses, travaille k se 



VOYAGE BN ORIENT, 147 

produiie dans les faits avec la force d'uae verite divine* 
c'est-dt-dire avec une force invincible. Cette foi, c'est la 
Toison g^^le ; la parole est son organe ; la presse est son 
apotre ; eHe se repand sur le monde avec Tinfaillibilit^ et 
I'intensit^ d'uner eligion nouvelle ; elle veut refaire k son 
image les reli^ons, les civilisations, les societ^s, les legisla- 
tions imparfaites ou alt^rees par les erreurs et les ignorances 
des ^ges t^n^reux qn'elles ont traverses ; elle veut reposer 
en religion,— Dien un et parfait pour dogme, la morale 
^temelle pour symbole, I'adoration et la charity pour culte ; 
— en politique, Thumanite au-dessus des nationalit^s ;— en 
legislation, Vhomme ^gal k Thomme, Thomme frere de 
l^mme, la society comme un fratemel ^change de services 
et de devoirs r^ciproques, regularises et garantis par la loi $ 
le ehristianisme legislate ! 

Elle le veut et elle le fait. Ditea encore qu'il n'y a pas de 
croyances, qu'il n'y a pas de foi commnne dans les hommes 
de ce temps-ci. Depuis le ehristianisme, jamais si grande 
Gpnvre ne s'accomplit dans le monde avec de si faibles 
moyens. Une croix et une presse, voilk les deux instru- 
mens des deux plus grands mouvemens civilisateurs du 
mcmde. 

25 Hal. 

Ce soir, par un clair de lune splendide qui se reverberait 
BUT la mer de Marmara, et jusque sur les lignes violettes 
des neiges etemelles du mont Olympe, je me suis assis seul 
SOUS les cypres de Techelle des morts. Ces cypres qui om- 
bragent les innombrables tombeaux des musulmans, et qui 
descendent des hauteurs de Pera jusqu'aux bords de la 
mer; ils sont entrecoupes de quelques sentiers plus oU 
moins rapides, qui montent du port de Constantinople k la 
mosquee des derviches toumeurs. Personne n'y passait a 
cette heure, et Ton se serait crn k cent lieues d'une grande 
viUe, si les mille bruits du soir, apportes par le vent, n'e- 
taient venus mourir dans les rameaux fremissans des cypres. 
Tons ces bruits affaiblis dej^ par Theure avancee ; chants de 
matelots sur les navires, coups de rames des caiques dans 
les eaux, sons des instrumens sauvages des Bulgares, tam- 
bours des casernes et des arsenaux, voix de femmes qui 

10* 



148 VOYAGE EN ORIENT. 

cbantent pour endormir leurs enfana k letm* fenStres gril- 
l^es, longs xnunnures des rues populeuses ct des bazars de 
Galata ; de temps en temps les cris des muetzlins du hant 
des minarets, ou un coup de canon, signal de la retraite, 
qui partait de la flotte mouill^ k I'entr^e du Bospbore et 
venait, r^percut^ par les mosqu^es sonores et par les col- 
lines, s'engouffrer dans le bassin de la Corne-d'Or, et re- 
tentir sous les saules paisibles des eaux douces d'Europe. 
Tous ces bruits, dis-je, se fondaient par instans dans un. 
seul bourdonnement sourd et ind^cis, et formaient comme 
uue barmonieuse musique ob. ks bruits bumsdns, la respi- 
ration etouff^ d'une grande ville qui s'endort, se m^laient» 
sans qu'on p^t les distinguer, avec les bruits de la nature, 
le retentissement lointain des vagues et les bouff^^es du vent 
qui courbait les cimes aigues des cypres. C'est une de ces 
impressions les plus infinies et les plus pesantes qu'une ame 
po^tiqae puisse supporter. Tout s'y mMe, rhomme et Dieu, 
la nature et la soci^t^, I'agitation int^rieure et le repos m^- 
lancolique de la pens^e. On ne sait si on participe davan- 
tage de ce grand mouvement d'Stres animus qui jouissent 
ou qui soufirent dans ce tumulte de voix qui s'^^vent, ou 
de cette paix nocturne des ^^ens qui murmurent aussi et 
enl^vent Tame au-dessus des villes et des empires dans la 
sympatbie de la nature et de Dieu. 

Le s^rail, vaste presqu'ile, noire de ses platanes et de ses 
cypres, s'avan^ait comme un cap de forSts entre les deux 
mers, sous mes yeux. La lune blancbissait les nombreux 
kiosques, et les vieilles murailles du palais d'Amurath sor- 
taient, comme un rocher, du vert obscur des platanes. 
J'avais sous les yeux et dans la pensde toute la scene o\X 
taut de drames sinistres ou glorieux s'^taient d^oul^s 
depuis des si^cles. Tous ces drames apparaissaient devant 
moi avec leurs personnages et leurs traces de sang ou de 
gloire. 

Je voyais une borde sortir du Caucase cbass^e par cet 
instinct de peregrination que Dieu donna aux peuples con- 
qu^rans comme il Ta donnd aux abeilles qui sortent du tronc 
d'arbre pour jeter de nouveaux essaims. La grande figure 
patriarcale d'Othman au milieu de ses tentes et de ses trou- 



4t 

«« 



VOYAOB BN ORIENT. 149 

peaux, r^pandant son peuple dans I'Asie Mineure, s'avan- 
^ant successivement jusqu'it Brousse, mourant entre les 
bras de ses fils devenus ses lieutenans et disant li Orchan : 
*' Je meurs sans regret puisque je laisse un successeur 
tel que toi ; va propager la loi divine, la pens^e de Dieu, 
qui est yenue nous chercher de la Mecque au Caucase ', 
sois charitable et clement comme elle ; c'est ainsi que les 
princes attirent sur leur nation la benediction de Dieu ! 
Ne laisse pas mon corps dans cette terre qui n'est pour 
'* nous qu'une route, mais depose ma depouille mortelle 
*' dans Constantinople, ii la place que je m'assigne moi-mlme 
" en mourant." 

Quelques ann^es plus tard, Orchan, fils d'Othman, ^tait 
campe a Scutarf, sur ces mSmes collines que tachent de noir 
le bois de cypres. L'empereur grec, Cantacuz^ne, vaincu 
park n^cessit^, lui donnait la belle Theodora, sa fiUe, pour 
cinqui^e Spouse dans son s^rail. La jeune princesse 
traversait aux sons des instrumens ce bras de mer oh je vois 
flotter aujourd'hui les yaisseaux russes, et allait, comme 
une victime, s'immoler inutilement pour prolonger de peu 
de jours la vie de I'empire. Bient6t les fils d'Orchan s'ap- 
prochent du rivage, suivis de quelques vaillans soldats ; ils 
construisent en ime nuit trois radeaux soutenus par des 
yessies de boeuf gonfiees d'air, ils passent le detroit k la 
fayeur des t^n^bres ; les sentindles grecques sont endormies. 
Un jeune paysan, sortant ^ la pointe du jour pour aller au 
travail, rencontre les Ottomans ^gar^s, et leur indique 
Tentr^e d'un souterrain qui conduit dans rint^rieur du 
ch&teau, et les Turcs ont le pied et une forteresse en 
Europe. 

A quatre r^gnes de Ik, Mahomet II r^pondait aux ambas* 
sadeurs grecs : — " Je ne forme pas d'entreprise contre vous $ 
" Tempire de Constantinople est bom^ par ses murailles." 
— Mais Constantinople mime, ainsi bomee, empSche le 
sultan de dormir ; il envoie ^veiller son visir, et lui dit : — 
*' Je te demande Constantinople; je ne puis trouver le 
** aommeil sur cet oreiller ; Dieu veut me donner les Ro- 
" mains." Dans son impatience brutale, il lance son 
cheval dans les fiots, qui menacent de l'engloutir.--o 
** Allons, dit-il k ses soldats, le jour du dernier assaut, je 



150 VOYAGE EN ORIENT* 



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(t 



ne me reserve que la ville ; I'or et les femmes sont i 
vous. Le gonvemement de ma plus vaste province k 
celui qui arrivera le premier sur les remparts." Toute la 
nuit, la terre et les eauz sent ^clairees de feux imiombrables 
qui remplacent le jour ; tant il tardait aux Ottomans, ce jour 
qui devait leur livrer leur proie. 

Pendant ce temps-Ik, sous cette coupole sombre de Sainte- 
Sophie, le brave et infortune Constantin venait, dans sa 
demidre nuit, prier le dieu de Tempire, et coramunier le» 
larmes aux yeux ; au lever de I'aurore, il*en sortait k cheval, 
accompagn^ des cris et des g^missemens de sa fisimille, et il 
alleut mourir en heros sur la br^che de sa capitale ; c'^tait 
le 29 Mai 1453. 

Quelques heures plus tard, la hacbe enfongait les portes 
de Sainte-Sophie ; les vieillards, les femmes, les jeunea 
filles, les moines, les religieuses, encombraient cette vaste 
basilique, dont les parvis« les chapelles, les galeries, les 
souterrains, les tribunes immenses, les ddmes et plates- 
formes, peuvent contenir la population d'une ville enti^ ; 
un dernier cri s'^leva vers le ciel, comme la Toix du chriS' 
tianisme agonisant ; en pen d'instans, soixante nulle vieil^ 
lards, femmes ou enfans, sans distinction de rang, d'&ge ni 
de sexe, furent li^s par conple, les bommes avec des cordes, 
les femmes avec leurs voiles ou leurs ceintures. Ces couples 
d'esclaves furent jet^s sur les vaisseaux, emport^s au camp 
des Ottomans, insult^s, ^cbang^s, vendus, troques, conune 
un vil b^tail. Jamais lamentations pareilles ne furent 
entendues sur les deux rives d'Europe et d'Asie ; les fenmies 
se s^paraient pour jamais de leurs ^poux, les enfans de leurs 
meres, et les Turcs chassaient, par des routes diffi^rentes, ce 
butin vivant, de Constantinople vers Tint^rieur de TAsie^ 
Constantinople fut saccag^e pendant buit beures; puis 
Mahomet II entra par la porte Saint- Romain, entoure de 
ses visirs, de ses pacbas et de sa garde. II ipoit pied il terre 
devant le portail de Sainte-Sopbie, et frappa de son yatagan 
un soldat qui brisait les autels. II ne voulut riend^truire. 
II transforma I'^glise en mosquee, et un muetzlin monta 
pour la premiere fois sur cette mtoe tour, d'oil je I'entends 
chanter k cette heure pour appeler les musulmans klapri^re 
et glorifier^ sous une autre forme, le dieu qu'on y adorait la 



. VOYAGE BN OBIBNl^. 151 

T&Xk. De 1^9 Mahomet II se rendit au palais desert des 
empereurs grecs, et r^cita, en y entrant, ces vers persans : 

" L'araign^ file sa toile dans le palais des empereurs. et 
" la chouette entonne son chant nocturne sur les tours 
'* d'Erasiab 1" 

Le corps de Constantin fut retrouv^ ce jour-lk sous des 
monceauz de morts : des janissaires avaient entendu im 
Grec magnifiquement v^tu et luttant avec I'agonie, s'^crier : 
*' Ne se trouvera-t-il pas im chretien qui veuille m'6ter la 
*' vie 2" lis lui airaient coup^ la t^te. Deuz aigles brod^s 
en or svar ses brodequins> et les larmes de quelques Grecs 
fiddles ne permirent pas de douter que ce soldat inconnu ne 
(tkt le braye et malheureux Constantin. Sa tSte fut expos^, 
pour que les vaincus ne conservassent ni doute sur sa mort, 
ni esp^ance de le voir repar^tre ; puis il fut enseveli avec 
les honnemns dus au tr6ne, k Th^roisme et k la mort. 

Mahomet n'abusa pas de la victoire. ' La tolerance reli- 
giense des Turcs se r^v^ dans ses premiers actes. II 
laissa aux chretiens leurs ^lises et la hbert^ de leur culte 
public. II maintint le patriarche grec dans ses fonctions. 
Liui-m^me> assis sur son trdne, remit la crosse et le blU;on 
pastoral au moine Gennadius, et lui donna un cheval riche^ 
ment capara^nn^. Les Grecs fugitifs se sauverent en 
Italic* et y portent le goiit des disputes th^logiques, de 
la philosophie et deslettres. Le flambeau eteint ^ Constan- 
tinople jeta ses ^tincelles au-del^ de la M^diterran^e, et se 
ralluma li Florence et k Rome. Pendant trente ans d'un 
T^gne qui ne fut qu*une conquSte, Mahomet II ajouta k 
Tempire deuz cents villes et douze royaumes. II meurt au 
milieu de ses triomphes^ et revolt le nom de Mahomet-le* 
Grand. Sa m^moire plane encore sur les dernieres ann^es 
da peuple qu'il a jet^ en Europe, et qui bient6t remportera 
8on tombeau en Asie. Ce prince avait le teint d'un Tartare, 
ie visage poli, les yeuz enfonc^s, le regard profond et 
•perpant. II eut toujours toutes les vertus et tons les crimes 
que la politique lui commanda. 

Bajazet II, ce Louis XI des Ottomans, fait jeter ses fils 
dans la mer, et lui>m6me, chass^ du tr6ne par S^im, 
s'enfuit avec ses femmes et ses triors, et meurt du poison 
yx6pai6 par son fils. Ce S^lim, pour toute r^ponse au visir 



€4 
it 



152 VOYAOB BN ORIENT. 

qui lui demandait oii il fallait placer sea tentes, fait ^trangler 
le visir. Le successeur du visir fait la mSme question et 
^prouve le mSme sort : un troisi^me fait placer les tentes, 
sans rien demander, vers les quatre points de Tunivers^ et 
quand S^lim demande o\X est son camp : " Partout^ lui 
r^pond le visir ; tes soldats te suivront, de quelque c6te 
que tu toumes tes armes." — " Voil^, dit le terrible sultan> 
** comment on doit me servir." C'est lui qui conquiert 
I'Egypte, et qui> mont^ sur un tr6ne magnifique, ^ev^ an 
bord du Nil, se fait amener la race enti^re des oppresseurs 
de ce beau pays, et fait massacrer vingt mille Mameluks 
sous ses yeux. Leurs corps sont jet^s dans le fleuve. Tout 
cela sans cruaut^ persoimelle, mais par ce sentiment de 
fatalisme qm croit k sa mission, et qui, pour accomplir la 
volont^ de Dieu, dont il se sent I'instrument, regarde le 
monde comme sa conqu^te, et les hommes comme la pons- 
siSre de ses pieds. Cette mSme main, teinte du sang de 
tant de milliers d'hommes, ^crivait des vers pleins de resi- 
gnation, de douceur et de philosophic. Le morceau de 
marbre blanc subsiste encore oik il ^crivait ces sentences: 
— " Tout vient de Dieu : il nous donne k son gr^, on 
nous refuse ce que nous lui demandons. Si quelqu'un 
sur la terre pouvait quelque chose par soi-m6me, il serait 
** egal k Dieu." On lit plus bas : — " S^im, le serviteur des 
*' pauvres, a compost et ^rit ces vers." Conqu^rant de la 
Perse, il meurt en commandant ii son visir de pieuses resti- 
tutions aux families persanes que la guerre a minxes. Son 
tombeau est plac^ k c6t4 de celui de Mahomet II, avec cette 
orgueilleuse epitaphe : — " En ce jour, sultan S^lim a pass^ 
" au royaume ^temel, laissant I'empire du monde a S»- 
" liman." 

J'aper^ois d'ici briller entre les d6me8 des mosqu^es la 
resplendissante coupole de la mosqu^ de Soliman, tme des 
plus magnifiques de Constantinople. II venait de perdre 
son premier fils, Mahomet, qu*il avait eu de la c^^bre Roxe- 
lane. Cette mosqu^e rappelle un touchant t^moignage de la 
douleur de ce prince. Pour honorer la memoire de son 
enfant, il d^vra une foule d'esclaves des deux sexes, et 
voulut associer des sympathies k sa douleur. 
Bient6t h^las ! les environs de cette m^e mosqo^ 






VOYAGE EN OEIENT. 153 

fiirent la scSne d'un drame terrible. Soliman, excit^ centre 
un file d'une autre femme, Mustapha, fait venir le Muphti 
et lui demande :— " Quelle peine m^rite Zair, esclave d'un 
•* xnarcliand de cette ville, qui Im a confi^, pendant un 
" vojrage, son ^pouse^ ses enfans, ses tr^sors ? Zair a nus 
" le trouble dans les affaires de son maltre, il a tent^ de 
" B^duire sa femme> il a dress^ des embiicbes contre lea 
** enfans ; quelle peine m^rite I'esclave Zair ? 

— " L'esclave Zair m^rite la mort, ^crit le Mupbti. Die^ 
** floit le meilleur !*' 

Soliman^ arm^ de cette r^ponse, mande Mustapba dan^ 
son camp. II arrive, accompagn^ de Z^angir, un fils de 
Rozelane, mais qui, loin de partager la baine de sa m^rc, 
portait k Mustapba, son fr^re, la plus tendre amiti^. Arriv^ 
devant la tente de Soliman, Mustapba est d^sarm^. II 
s'avance seul dans la premiere enceinte oil r^gnait une soli- 
tude complete et un mome silence. Quatre muets s'dlancent 
surhiiet s'efforcent de T^trangler; il les terrasse et est 
prH k s'echapper, et k appeler k son secours, Tarm^e qui 
Tadore quand Soliman lui-m6me, qui suivait de Tceil la 
lutte des muets contre son fils, soul^ve im des coins du 
rideau de la tente, et leur lance un regard ^tincelant de 
lureur. A cet aspect les muets se reinvent et parviennent k 
^trangler le jeune prince. Son corps est expose sur un 
tapis, devant la tente du sultan. Z^angir expire de d^sespoir 
sur le corps de son frSre, et Tarm^e contemple d'un ceil 
terrific I'implacable vengeance d'une femme k qui Tamoura 
sounds rinfortun^ Soliman. Mustapba avait un fils de dix 
aos : Tordre de sa mort est surpris au sultan par Roxelane. 
Un envoy^ secret est cbarg^ de tromper la vigilance de la 
m^re de cet enfant. On imagine im pretexte pour la con- 
duire k une maison de plaisance, peu ^oign^e de Brousse. 
Le jeune sultan ^tait k cbeval et pr^cddait la liti^re de la 
princesse. La liti^re se brise: le jeune prince prend lea 
devants, suivi de Teunuque cbarg^ de I'ordre secret de sa 
mort. A peine entr^ dans la maison, Teunuque, Tarr^tant 
sur le seuil de la porte, lui pr^sente le lacet. — " Le sultan 
•' veut que vous mouriez sur I'beure,*' lui dit-iL — " Cet 
" ordre m'est aussi sacr^ que celui de Dieu mime," r^pond 
Venfant ; et U pr^sente sa tite au bourreau. La m^re 



U 



154 VOYAGE SN ORIENT. 

arrive et trouve le corps palpitant de son fils siir le senil de 
la porte. La passion insens^e de Soliman pour Roxelane 
remplit le s^rail de plus de crimes que n'en vit le palds 
d'Argos. 

Les sept tours me rappellent la mort du premier sultan^ 
immoH par les janissaires. Othman, train^ par eux dans 
ce cMteau, tombe deux jours aprds sous les coups de 
Daoud^ visir. Ce visir, peu de temps apr^s, est conduit lui- 
tnlme aux Sept Tours. On lui arrache son turban, on le 
fait boire a la mime fontaine oii s'^tait d^salt^r^ Tinfortu^e 
Othman, on I'^trangle dans la mime chambre oil il avait 
etrangl^ son maitre. L'ada des janissaires, dont un soldat 
avait port^ la main sur Othman, est cass^e, et, jusqu'a 
I'abolition de ce corps, lorsqu'un officier appelait la soix- 
ante-cinqui^me ada ; un autre officier repondait : 

Que la voix de cette ada p^risse ! Que la voix de cette 

ada s'an^antisse k jamais !" 

Les janissaires, repentans du meurtre d'Othman, depo- 
eent Mustapha, et vont demander k genoux au serail un en- 
fant de douze ans pour lui donner I'empire. VItu d'une 
robe de toile d'argent, le turban imperial sur la tite, assis 
sur un trdne portatif, quatre officiers des janissaires Tenl^- 
vent sur leurs ^paules, et promenent le jeune empereur au 
milieu de son peuple. Ce fut Amurath IV, digne du trdne 
ou la r^volte et le repentir I'avaient fait monter avant T^e. 

L^, iinissent les jours de gloire de I'empire ottoman. — 
La loi de Soliman, qui ordonnait que les enfans des sultans 
fussent prisonniers dans le serail parmi des eunuques et des 
femmes, ^nerva le sang d'Othman, et jeta I'empire en proie 
aux intrigues des eunuques ou aux r^voltes des janissaires. 
De loin en loin brillent quelques beaux caractlres ; mais ils 
sont sans puissance, parce qu'ils ont 6i4 habitues de bonne 
heure k Itre sans volonte. Quoi qu'on en dise en Europe, 
il est Evident que Tempire est mort, et qu'un h^ros mime 
&e pourrait lui rendre qu'une apparence de vie. 

Le serail, d^j^ abandonn^ par Mahmoud, n'est plus 
qu'nn briUant tombeau. Mais que son histoire secrete 
serait dramatique et touchante, si les murs pouvaient la 
raconter ! 
^ Une des plus graves et des plus douces figures de ce 



VOYAGE EN ORIENT. 15$ 

drame myst^rieuz est celle de I'infortun^ S^lim, qui, d^pos^ 
et emprisonn^ dans le s^rail pour n'avoir pas voulu verser 
le sang de ses neveux, y d^vint Tinstituteur du sultan 
actuely Mahmoud. S^m ^tait philosophe et podte. Le 
pfr^pteur avait it4 roi, Tdeve devait T^tre un jour. 
Pendant cette longue captivity des deux princes, Mahmoud, 
irrit^ par la negligence d'un esclave, s'emporta et le frappa 
an visage. — " Ah 1 Mahmoud, dit S^m, lorsque vous aurez 
" pass^par la foumaise du monde, vous ne yous emporterez 
''pas ainsi. QuandYous aurez souffertcomme moi, vous saurez 
** compatir aux soufirances, mSme k celles d un esclave." 

Le sort de SeUm fut malheureux jusqu'au bout. Mustapha 
Baraictar, un de ses fidMes pachas, arm^ pour sa cause, ar- 
rive jusqu'k Constantinople, et se pr^sente aux portes du 
s^'aiL Le sultan Mustapha, s'endormait dans les volupt^s, 
fit ^tait en ce moment mime dans un de ses kiosques sur le 
Bosphore. Les bostangis d^fendent les portes, Mustapha 
renire au s^rail, et tandis que Baraictar ei]ibn9ait les portes 
avec de TartiUerie, en demandant qu'on lui rendit son 
maitre S^m, ce malheureux prince tombe sous le poignard 
du kislar aga et de ses eunuques. Le sultan Mustapha fait 
Jeter son corps k Baraictar : celui-ci se pr^cipite sur le ca- 
davre de Selim, le couvre de baisers et de larmes. On 
cherche Mahmoud cach^ dans le s^rail ; on craint que 
Mustapha n'ait vers^ en lui la demise goutte du sang 
d'Othman : on le trouve enfin, cach^ sous des rouleaux de 
ti4>i8, dans un coin obscur du s^rail. U croit qu'on le 
cherche pour Timmoler ; on le place sur le tr6ne ; Baraictar 
se prosteme devant lui. Les tkes des partisans de Musta^ 
pha sont expos^es sur les murs ; ses femmes sont cousues 
dans des sacs de cuir et jet^es k la mer. Mais peu de jours 
apr^s, Constantinople devient un champ de bataille. Les 
janbsaires se r^voltent contre Baraictar, et redemandent 
pour sultan Mustapha, que la d^mence de Mahmoud avsdt 
laiss^ vivre. Le s^rail est assi^g^, I'incendie devore la 
moiti^ de Stamboul ; les amis de Mahmoud lui demandent 
la mort de son p^re Mustapha, qui pent seule sauver la vie 
du sultan et la leur ; la sentence expire sur ses levres ; il se 
couvre la t6te d'un schall et se roule sur un sopha. On 
profite de son silence, et Mustapha est Strangle. Mahmoud, 



156 TOTAGB XN ORIENT. 

deyena ainsi le denuer et unique rejeton d'Othman, ^tait 
un Itre inviolable et sacr^ pour toas les partis. Baraictar 
avait trouv^ la mort dans les flammes, en combattant autour 
dtt s^iail ; et Mahmoud commen9a son r^gne. 

La place de I'Atm^dan, qui se dessine d'ici en noir der- 
ri^re les murs blancs du sersdl^ t^moigne du plus grand acte 
du r^gne de ce prince, Textinction de la race des janissaires* 
Cette mesure, qui pouvait seule rajeunir et revivifier I'em- 
pire, n'a rien pioduit qu'une des sc^es les plus sanglantes 
et les plus lugubres qu'aucun empire ait dans ses annales. 
£Ue est encore ^crite sur tous les monumens de TAtmeidaii 
en mines, et en traces de boulets et d'incendie. Mahmoud 
la prepara en profond politique, et Tex^cuta en b^ros ; un 
accident d^termina la derni^re r^volte. 

Un officier ^gyptien frappa un soldat turc ; les janissaireQ 
renversent leurs marmites ; le sultan instruit, et pr^t k tout, 
^tait avec ses principaux conseillers dans un de ses jardins 
k Bescbiktascb, sur le Bosphore. II accourt au s^rail, prend 
I'i^tendard sacr^ de Mahomet ; le muphti et les ulemas, ria* 
nis autour de IVtendard sacr^, prononcent Tabolitipn des 
janissaires ; les troupes r^guli^res et les fiddles musulmans 
s'arment et se rassemblent k la voix du sultan ; lui-mSme 
s'avance k cheval k la t^te des troupes du s^rail ; les janis- 
saires r^unis sur I'Atmeidan le respectent ; il traverse plu- 
sieurs fois leur foule mutin^e ; seul, k cheval, risquant milie 
morta; mais anim^ de ce courage sumaturel qu'inspire une 
resolution decisive. Ce jour-lk doit ^tre le dernier de sa vie» 
ou le premier de son sdSranchissement et de sa puissance. 
Les janissaires, sourds k sa voix, se refusent k reprendre 
leurs agas ; ils accourent de tous les points de la capitale, 
au nombre de quarante mille hommes. Les troupes fid^s 
du sultan, les canonniers et les bostangis occupent les de? 
bouch^s des rues voisines de THippodrome ; le sultan (ur- 
donne le feu, les canonnibrs h^sitent ; un officier determine, 
Kara-Djehennem, court k un des canons, tire son pistolet 
sur I'amorce de la pi^ce, et couche k terre sous la mitraiUe 
les premiers groupes des janissaires. Les janissaires re- 
culent ; le canon laboure en tout sens la place ; Tincendie 
d^vore les casernes ; prisonniers dans cet ^troit espace, des 
miliers d'hommes p^rissent sous les pans de murs ecroul^Sy 



VOYAGB BN ORIBNT* 1&7 

soas la mitraille et dans les flammes ; Vex^cution commence 
et ne s'arrSte qu'au dernier des janissaires. Cent vingt mille 
hommes, dans la capitale seulement, enr61^s dans ce corps^ 
sont la proie de la fareur du peuple et da sultan. Les 
eaux du Bosphore roulent leurs cadavres h la met de 
Marmara ; le reste est rel^f^^ dans I'Asie Mineure, et p^rit 
en route; Tempire est d^livr^. Le sultan, plus absolu 
qu'aucun prince ne le fut jamais, n'a plus que des esclaves 
obeissans ; il pent ^ son frr4 r^g^n^rer Tempire ; mais il est 
trop tard ; son g6me n'est pas k la hauteur de son courage ; 
rheure de la decadence de I'empire ottoman a sonn^; il res- 
semble ii I'empire grec ; Constantinople attend de nouveaux 
aiT^ts du destin. Je vois d'ici la flotte russe, comme le 
camp flottant de Mahomet II, presser de jour en jour da- 
vantage la ville et le port ; j'aper9oi8 les feux des bivouacs 
des Kalmouks sur les collines de I'Asie. Les Grecs revien- 
nent sous le nom et sous le costume des Russes, et la Pro* 
vidence sait le jom: oil un dernier assaut, donn^ par euxaux 
murs de Constantinople, qui est aujourd'hui tout Tempire, 
cottvrira de feu, de fiim^ et de mines, cette ville resplen- 
dissante, qui dort sous mes yeux son dernier sommeiL 

Le plus beau point de vue de Constantinople est au- 
dessus de notre appartement, du haut d'un belv^d^re b&ti 
par M. Truqui, sur le toit en terrasse de sa maison. Ce 
belv^d^re domine le groupe entier des collines de P^ra, de 
Galata et des coteaux qui environnent le port du c6t^ des 
eaux douces. C'est le vol de I'aigle au-dessus de Constan- 
tinople et de la mer. L'Europe, I'Asie, I'entr^e du Bos- 
phore et la mer de Marmara sont sous le regard k la fois. 
La ville est a vos pieds. Si Ton n'avait qu'un coup d'oeil h 
donner sur la terre, c'est de Ik qu'il faudrait la contempler. 
Je ne puis comprendre chaque fois quej'y monte, et j'y 
monte plusieurs fois par jour, et j'y passe les soirees en- 
ti^res ; je ne puis comprendre comment, de tant de V03ra- 
geurs qui out visits Constantinople, si peu ont senti 1'^- 
blouissement que cette sc^ne donne k mes yeux et k mon 
ame; comment, aucun ne Ta d^crite. Serait-ce que la 
parole n'a ni espace, ni horizon, ni couleurs, et que le seul 
langage de Toeil c'est la peinture ? Mais la peinture elle- 
m&mt n'a rien rendu de tout ceci. Des lignes mortes, des 



158 VOTAOB BN ORIENT.' 

scenes tronqu^s, des coulears sans vie. Mais nnnombrable 
gradation et variety de ces teintes eelon le ciel et Ilieure, 
mais Tensemble harmonieux et la colossale grandeur de ces 
lignes, mais les mouvemens, les fuites, les enlacemens de 
ces divers horizons^ mais le mouvement de ces voiles sur 
les trois mers, mais le mnrmore de vie de ces populations 
entre ces rivages, mais ces coups de canon qui tonnent et 
montent des vaisseaux, ces pavilions qui glissent on t'^- 
Invent du haut des mkts, la foule des caifques, la reverbera- 
tion vaporeuse des d6mes, des mosques, 'des fl^cbes, des 
minarets dans la mer: tout cela, oii est-il? Essayons 
encore. 

Les collines de Galata, de P^ra et trois ou quatre autres 
coUines glissant de mes pieds k la mer, couvertes de villes 
de differentes couleurs ; les unes ont leurs maisons peintes 
en rouge de sang, les autres en noir avec une foule de cou- 
poles bleues qui entrecoupent ces sombres teintes ; entre 
chaque coupole s'^ancent d«s groupes de verdure formes 
par les platanes, les figuiers, les cypres des petits jardins 
attenant k cbaque maison. De grands espaces vides, entre 
les maisons, sont des champs cultiv^s et des jardins ab. Ton 
aper^oit les femmes turques, couvertes de leurs voiles noirs, 
et jouant avec leurs enfans et leurs esclaves k Tombre des 
arbres; des nuees de tourterelles et de pigeons blancs 
nagent dans Fair bleu au-dessus de ces jardins et de ces 
toits, et se d^tachent, comme des iieurs blanches balance 
par le vent, du bleu de la mer qui fait le fond de ThorizoB. 
— On distingue les rues qui serpentent en descendant vers 
la mer comme des ravines, et, plus has, le mouvement de la 
population dans les bazars, qu*enveloppe un voile de fum^e 
Mglre et transparente ; ces villes ou ces quartiers de villes 
sont separ^s les uns des autres par des promontoires de 
verdure couronn^s de palais de bois peints et de kiosques 
de toutes les nuances, ou par des gorges profondes od le 
regard se perd entre les racines des coteaux, et d'oil I'on 
voit s'^ever seulement les tites de cypres et les filches 
aigues et brillantes des minarets ; arriv^ k la mer, I'oeil s'e- 
gare sur sa surface bleue au milieu d*un d^dale de batimens 
k I'ancre ou k la voile; les caiques, comme des oiseaux 
4'eau qui nagent tantdt en groupe, tant6t isol^ment sur le 



TOYAOB BN ORIENT. 150 

canal, se croisent en tout sens, allant de TEurope k TAsie* 
ou de Pera a la pointe du s^rail. Quelques grands yais*- 
seaux de guerre passent k pleines voiles, d^ouchent du 
Bosphore, saluent le s^rail de leurs bordees, dont la fmn^ 
les enveloppe un instant comme des ailes grises, puis en 
sortent resplendissant de la blancheur de leur toile, et dou« 
blent, en paraissant les toucher, les hauts cypres et les 
larges platanes du jardin du Grand-Seigneur, pour entrer 
dans la mer de Marmara. D^autres b^timens de guerre, 
c'est la flotte entiere du sultan, sont mouill^s au nombre de 
trente ou quarantek Tentr^e du Bosphore; leurs masses 
immenses jettent ime ombre sur les eaux du c6t^ de terre ; 
on n'en aper^oit en entier que cinq ou six ; la colline et les 
arbres cachent une partie des autres dont les flancs elev^ 
les mdts et les vergues, qui semblent entrelaces avec les 
cypr^, forment une avenue circulaire qui fuit vers le fond 
du Bosphore. Lk, les montagnes de la cote oppos^e ou de 
la rive d'Asie forment l6 fond du tableau : elles s'el^vent 
plus hautes et plus vertes que celles de la rive d'Europe ; 
des forSts ^paisses les couronnent et glissent dans les gorges 
qui les echancrent; leurs croupes, cultiv^es en jardins, 
portent des kiosques solitaires, des galeries, des villages, 
depetites mosquees toutes cem^es de rideaux de grands 
arbres ; leurs anses sont pleines de b&limens mouiUes, de 
caiques k rames, de petites barques a voiles ; la grande ville 
de Scutari s'^tend k leurs pieds sur une large marge, doming 
par leurs cimes ombrag^s, et enceinte de sa noire foret de 
cypres. Une file non interrompue de caiques et de barques 
chargees de soldats asiatiques, de chevaux ou de Grecs cul- 
tivateurs apportant leurs legumes a Constantinople, r^gne 
entre Scutari et Galata, et s'ouvre sans cesse pour donner 
passage k une autre file de grands navires qui debouchent 
de la mer de Marmara. 

£n revenant k la c6te d'Europe, mais de Tautre c6t^ du 
canal de la Come d'Or, le premier ol^et que Toeil rencontre 
aprSs avoir franchi le bassin bleu du canal, c'est la pointe 
du serail : c'est le site le plus majestueux, le plus vari^, le 
plus magnifique, et le plus sauvage k la fois que le regard 
d'un peintre puisse chercher. La pointe du serail s'avance 
copune un promontoire ou comme un cap aplati entre ce^ 



160 VOYAOS KM ORIENT. 

trois mer8> en face de I'Asie ; ce promontoirey k partir de la 
porte du s^rail, but la mer de Marmara^ en finissant au 
grand kiosque du sultan> vis-&-vis I'^helie de Pdra, peut 
avoir trois quarts de lieue de circonf^nce; — c'est ua 
triangle dont k base est le pahis ou le e^rail lui-mdme, dont 
la pointe plonge dans la mer, dont le cdc^ le plus ^teada 
donne sur le port int^eur ou canal de ConstantiDople ; da 
point ob, je suis, on le domine en entier : c'est une for^t 
d'arbres gigantesques dont les troncs sortent, comme des 
colonnes, des murs et des lerrasses de I'enceinte, et ^tendent 
leurs rameaux sur les kiosques, sur les batteries et les vais- 
aeauz de la mer ; ces for^s, d'un vert sombre et vemiss^, 
8ont entrecoup^s de pelouses vertes, de parterres de fieurs, 
de balustrades, de gradins de marbre, de coupoles d'or ott 
de plomb, de minarets aussi minces que les mto de vak- 
seaux, et des larges ddmes des palais, des mosques et des 
kiosques qui entourent ces jardins ; vue k peu pr^s sem- 
blable k celle qu'ofirent ]es terrasses, les pentes et le palais 
de Saint-Cloud, quand on les regarde des bords oppos^ 
de la Seine ou des colHnes de Meudon ; mais ces sites 
champ6tres sont entour^s de trois c6t^s par la mer et 
domin^s du quatri^me cdt^ par les coupoles desnombreuses 
mosques et par un oc^an de maisons et rues qui forment 
la veritable Constantinople ou la ville de Stamboul. La 
mosqude de Sainte-Sophie, le Saint-Pierre de la Rome de 
rOrient, ^^ve son d6me massif et gigantesque au-des8ii8» 
et tout pr^s des murs d'enceinte du s^rail ; Sainte-Sophie 
est une colline informe de pierres accumuldes et surmont^ 
d'un d6me qui brille au soleil comme une mer de plomb ; 
plus loin les mosqudes plus modemes d'Achmet, de Bajaiet 
de Soliman, de Sultani^, s'elancent dans le ciel avec leurs 
minarets entrecoup^s de galeries ..moresques ; des cyprte 
aussi gros quele fiit des minarets, ks accompagnen^ et 
contrastent partout, par leur noir feuillage, avec I'^lat 
resplendissant des Edifices ; au sommet de la colline aplatie 
de Stamboul, on apergoit, parmi les murs des maisons et les 
tiges des minarets, une ou deux collines antiques noircies 
par les incendies et bronz^es par le temps ; ce sont quelqnes 
d^ris de Tantique Bysance, debout sur la place de I'Hippo- 
drome ou de rAtmeidan; 1^ aussi sMtendent les vastes 



VOYAGE BN ORIENT. I6l 

fignes de plusieun palais du sultan ou de ses visirs ; le 
jiiyan, avec sa porte qui a donn^ le nom k Tempire, est 
dans ce groupe d'edifices ; plus haut, et se d^tachant k cru 
enr rhoiizon azur^ du ciel> une splendide mosquee cou- 
nmne la coMne et regarde les deux mers ; sa coupole d'or, 
frapp^ des rayons du soleil, semble reverb^rer rincendie, 
et la transparence de son ddxne et de ses murailles, sur- 
montees de galeries a^riennes, lui donne Tapparence 
d'un monument d'argent ou de porcelaine bleu&tre ; 
lliorizon de ce c6td finit Ik, A Toeil redescend sur deux 
autres larges coUines couvertes sans interruption de mos- 
qu^esy de palais, de maisons peintes, jusqu'au fond du port, 
oil la mer diminue insensiblement de largeur et se perd k 
Toeil sous les arbres dans le vailon arcadien des eaux douces 
d'Eorope ; si le regard remonte le canal, il flotte sur des 
mats group^s au bord de T^chelle des Morts de I'arsenal, et 
sons les for^ts de cypres qui couvrent les flancs de Constan- 
tinople ; il Toit la tour de Galata, b^tie par les G^nois, sortir, 
conune le m&t d'un navire, d'un oc^an de toits de maisons, 
et blancbir entre Gsdata et P^a, semblable k une borne 
colossale entre deux villes, et il revient se reposer enfin siur 
le tranquille bassin du Bosphore, incertain entre I'Europe et 
TAsie. Voilk le materiel du tableau ; mais si vous ajoutez 
It cea principaux traits dont il se compose le cadre immense 
qui Tenveloppe et le fait ressortir du del et de la mer, les 
lignes noires des montagnes d'Asie, les horizons bas et 
vaporeux du golfe de Nicom^die, les crates des montagnes 
de rOlympe de Brousse qui apparaissent derriere le sereil, 
aa-dei^ de la mer de Marmara, et qui ^tendent leurs vastes 
neiges, comme des nu^s blanches, dans le firmament ; si 
vous joignez k ce majestueux ensemble la grace et la cou- 
leur infinie de ces innombrables details ; si vous vous 
figurez par la pensee les effets varies du ciel, du vent, des 
heures du jour sur la mer et sur la ville ; si vous voyez les 
flottes de vaiaseaux marchands se detacher, comme des 
voices d'oiseaux de mer, de la pointe des forSts noires du 
serail, prendre le mi'ieu du canal, et s'enfoncer lentement 
dans le Bosphore en formant des groupes toujours nou* 
veaux ; si les rayons du soleil couchant viennent a raser les 

TOMS II. 11 



162 VOYAGE BN ORIBNT. 

cimes des arfores et d«8 minarets, et k enflammeF, comme 
des reverberations d'incendie, les murs routes de Scutari et 
de Stamboul ; si le vent qui fraSchit ou qui tombe aplatit la 
mer de Mannara comme un lac de plomb fondu, ou ridant 
l^g^rement les eaux du Bosphore, semble ^tendre sur elle 
les mailles resplendissantes d'un vaste filet d'argent ; si la 
fum^e des bateaux k vapeur s'^l^ve et toumoie au miHeu 
des grandes voiles frissonnantes des vaisseaux ou des 
frigates du sultan ; si le canon de la pri^re retentit, en 
^cbos prolong^s, du pont %es b&timens de la flotte jusque 
sous les cypres du champ des Morts ; si les innombrablea 
bruits des sept villes et des milliers de b&timens s'^l^vent 
par bouff^es de la ville et de la mer, et vous arrivent, 
port^s par la brise, jusque sur la colonne d'ob. vous planez ; 
si vous pensez que ce ciel est presque toujours aussi pro- 
fond et aussi pur ; que ces murs et ces ports natupels sont 
toujours tranquiUes et si!lrs ; que chaque maison de ces longs 
rivages est une anse oil le navire peut mouiller en tout 
temps sous les fenStres, oil Von construit et on lance k la 
mer des vaisseaux, a trois ponts sous Tombre mdme des 
platanes du rivage ; si vous vous souvenez que vous ^tes a 
Constantinople, dans cette ville reine de TEurope et de 
I'Asie, au point precis oil ces deux parties du monde sont 
venues, de temps en temps ou s'embrasser ou se combattre; 
si la nuit vous surprend dans cette contemplation dont 
jamais Toeil ne se lasse ; si les pbares de Galata, du s^rail, 
de Scutari, et les lumieres des hautes poupes de vaisseaux 
s'allument ; si les ^toiles se d^tacbent peu k peu, une ii 
une ou par groupes, du bleu firmament, et enveloppent les 
noires cimes de la c6te d'Asie, les cimes de>neige de 
rOlympe, les iles des Princes, dans la mer de Marmara^ le 
sombre plateau du s^rail, les collines de Stamboul et les 
trois mers, comme d'un reseau bleu sem^ de perles, oii 
toute cette nature semble nager ; si la lueur plus douce du 
firmament oil monte la lune naissante, laisse assez de 
lumiere pour voir les grandes masses de ce tableau, en 
effa^ant ou en adoucissant les details, vous avez k toutes les 
heures du jour et de la nuit le plus magnifique et le plus 
delicieux spectacle dont puisse s'emparer un regard hu^ 
main ;~c'est une ivresse des yeux qui se conununique k la 



VOYAGE BN ORIENT. l63 

pent^e, nn ^louiBsement da regard et de I'ame ; c'est le 
spectacle dont je jouis tous les jours et toutes les nuits 
depiiis un mois. 

L'ambassadeur de France m'ayant propose de I'accom- 
pagner dans la visite que tous les ambassadeurs nouvelle- 
jnent arrives ont le droit de faire k Sainte-Sophie, je me suis 
trouv^ ce matin, k buit beures, k une porte de Stamboul, 
qui donne sur la mer, derriere les murs du s^rail. Un des 
principaux officiers de Sa Hautesse nous attendait sur le 
rivage, et nous a conduits d'abord dans sa maison oil il 
avait fait preparer une collation. Les appartemens etaient 
nombreux et ^^gamment d^cor^s, mais sans autres meubles 
que des divans et des pipes. Les divans sont adoss^s aux 
fentoes qui donnent sur la mer de Marmara. Le dejeuner 
^tait send k Teurop^enne. Les mets seuls Etaient nationaux. 
JIb dtaient nombreux et rechercb^s, mais tous nouveaux 
pour nous. Apres le dejeuner, les dames sont allies voir 
les fenunes du colonel turc, renferm^es pour ce jour-lk dans 
im appartement inf^rieur. Le harem ou appartement des 
femmes, ^tait celui mSmo ou nous avions 6i6 re9us. Nous 
^tions munis tous de baboucbes de maroquin jaune pour 
nous chausser dans la mosqu^e, sans cela il aurait faUu 6ter 
nos bottes et y marcber pieds nus. Nous sommes entr^s 
dansTavant-cour de la mosqu^e de Sainte-Sopbie> au milieu 
d'un certain nombre de gardes qui ^cartaient la foule r^unie 
pour nous voir. Les visages des osmanlis avaient Fair 
soucieux et m^contens. Les z^^s musulmans regardent 
I'introduction des cbr^tiens comme une profanation de 
leurs sanctuaires. Apr^s nous, on a ferm^ la porte de la 
mosqu^e. 

La grande basilique de Sainte-Sopbie, b&tie par Cons- 
tantin, est un des plus vastes Edifices que le g^nie de la 
religion cbr^tienne ait fait sortir de la terre ; mais on sent, 
k la barbaric de Tart qui a pr^sid^ k cette masse de pierre, 
qu'elle fut Toeuvre d'un temps de corruption et de d^car 
dence. C'est le souvenir confus et grossier d'un goiit qui 
n'est plus ; c'est I'^jaucbe informe d'un art qui s'essaie. 
Le temple est pr^^d^ d'un long et large p^style couvert 
et ferm^ comme celui de Saint-Pierre de Rome. Des 

li» 



T 



164 VOYAOB BN ORIENT. 

colonnes de granit, d'une prodigieuse ^^vation, mais encais- 
B^es dans les muraiUes et faisant massif ayec elles^ s^parent 
ce vestibule du parvis. Une grande porte ouvre but I'mt^ 
rieur ; Tenceinte de I'eglise est d^coree sur ses flancs de 
snperbes colonnes de porphyre, de granit ^gyptien et de 
marbres pr^cieux ; mais ces colonnes de grosseur^ de pro- 
portion et d'ordres divers, sont ^videmment des d^ris em* 
prunt^s k d'autres temples et places 1^ sans sym^trie et sans 
goiit, comme des barbares font supporter une masure par 
les fragmens mutiles d'un palais. Des piliers gigantesque8» 
en ma^onnerie vulgaire, portent un d6me a^rien comme 
celui de Saint-Pierre, et dont I'effet est au moins aussi 
majestueux. Ce d6me, rev^tu jadis de mosaiques qui 
formaient des tableaux sur la voMe, a 4t6 badigeoim^ 
quand Mahomet II s'empara de Sainte-Sophie pour en 
faire une mosquee. Quelques parties de Tenduit sont 
tomb^es et laissent r^apparaitre Tancienne decoration chr^ 
tienne. Des galeries circulaires, adoss^es k de vastes tri- 
bunes, r^gnent autour de la basilique k la hauteur de la 
naissance de la voiite. L'aspect de T^difice est beau de ]k ; 
vaste, sombre, sans ornement, avec ses voCLtes d^hir^es et 
ses colonnes bronz^es, il ressemble k rint^rieur d'un 
tombeau colossal dont les reliques out ^t^ disperses. II 
inspire TefFroi, le silence, la meditation sur rinstabiht^ dea 
oeuvres de I'homme, qui bittit pour des id^s qu'il crcHt 
^ternelles et dont les id^es successives, un hvre ou un sabre 
k la main, viennent tour a tour habiter ou miner les monu- 
mens. Dans son etat present, Sainte-Sophie ressemble k 
im grand karavanserail de Dieu. Voil^ les colonnes du 
temple d'Ephese, voil^ les images des apdtres avec leurs 
aureoles d*or sur la voAte, qui regardent les lampes suspen- 
dues de Timan. £n sortant de Sainte-Sophie nous all4mes 
visiter les sept mosqu^es principales de Constantinople ; 
elles sont moins vastes, mais infiniment plus belles. On 
sent que le mahom^tisme avait son art k lui, son art tout 
fait et conforme k la lumineuse simplicite de son id^e, quand 
il eleva ces temples simples, r^guliers, splendides, sans 
ombres pour ses mysteres, sans autels pour ses victimes. 
Ces mosquees se ressemblent toutes, k la grandeur et a la 
couleur pres ; elles sont prdcedees de grandes cours en- 



VOYAGE EN ORIENT. 165 

tonr^es de clottres oil sent lea ^coles et les logemens dea 
imans. Des arbres superbes ombragent ces cours, et de 
nombreuses fontaines y repandent le bruit et la fraicheur 
▼oluptueuse de leurs eaux. Des minarets, d'un travail 
admirable, s'^^vent, comme quatre bornes aeriennes, aux 
quatre coins de la mosqu^e. lis s'elancent au-dessus de 
lenrs ddmes ; de petites galeries circulaires avec un parapet 
de pierre sculpt^e h jour comme de la dentelle, environnent 
i diverses hauteurs le fdt leger du minaret ; ]k se place, 
anx diff^rentes beures du jour, le muetzlin qui crie I'heure 
et appelle la ville k la pens^e constante du mahomotan, la 
pens^ de Dieu. Un portique k jour sur les jardins et les 
cours, et ^evd de quelques marches, conduit k la porte du 
temple. Le temple est un parvis carr^ ou rond, surmont^ 
d'une coupole port^e par d'^^gans piliers ou de belles 
colonnes cannel^ea. Une chaire est adoss^e a un des piliers. 
La frise est form^e par des versets du Koran Merits en carac- 
t^res om^s sur le mur. Les murs sont peints en arabes- 
q[ue8. Des fils de fer traversent la mosqu^e d'un pilier k 
I'autre, et portent une multitude de lampes, des oeufs 
d'autruche suspendus, des bouquets d'^pis ou de fleurs. 
Des nattes de jonc et de riches tapis couvrent les dalles du 
parvis. L'effet est simple et grandiose. Ce n'est point un 
temple oil habite un Dieu ; c'est une maison de pri^re et de 
contemplation, oil les hommes se rassemblent pour adorer 
le Dieu unique et universel. Ce qu'on appelle culte n'existe 
pas dans la religion. Mahomet a prSche k des peuplades 
barbares chez qui les cultes cachaient le Dieu. Les rites 
sbnt simples ; une f6te annuelle, des ablutions et la priere, 
aux cinq divisions du jour, voil^ tout. Point de dogmes que 
la croyance en un Dieu cr^ateur et r^mun^rateur ; les 
images supprim^es de peur qu'elles ne tentent la faible 
imagination humaine, et ne convertissent le souvenir en 
coupable adoration. Point de pretres, ou du moins tout 
fiddle pouvant faire les fonctions de prStre. Le corps sacer- 
dotal ne s'est form^ que plus tard et par corruption. Toutes 
les fois que je suis entr^ dans les mosqu^es, ce jour-lk ou 
d'autres jours, j'y ai trouv^ un petit n6mbre de Turcs 
accroupis ou couches sur les tapis, et priant avec tous les 



166 VOYAOB EN ORIENT. 

signes ezt^eurs de la ferveur et de la compete absorpfSon 
d'esprit. 

Dans la cour de la mosqu^e de Batjazet, je vols le torn- 
beau vide de Constantin. C'est un vase de porphyre d'une 
prodigieuse grandeur ; il y tiendrait vingt h^ros. Le mor- 
ceau de porphyre est ^videmment de IMpoque grecque. C*ett 
quelque d^ri arrache aussi des temples de Diane k Epb^se'. 
Les sidles se prStent leurs temples comme leurs tombeaux, 
et se les rendent vides. Oil sent les os de Constantin ? 
Les Turcs ont enferm^ son s^pulcre dans un kiosque, et ne 
le laissent point profaner. Les tombeaux des sultans et de 
leurs families sont dans les jardins des mosquees qu'ils ont 
construites, sous des kiosques de marbre ombrag^s d'ar* 
bres et parfum^s de fleurs. Des jets d'eau murmurent au- 
pr^s ou dans le kiosque mSme, et le culte du souvenir est 
si immortel parmi les musulmans, que je n'ai jamais pass^ 
devant un de ces tombeaux sans trouver des bouquets de 
fleurs fratchement cueillies, d^pos^s sur la porte ou sur les 
fen^tres de ces nombreux monumens. 



Je viens de descendre et de remonter le canal du Bos- 
phore de Constantinople k Tembouchure de la mer Noire. 
Je veux esquisser pour moi quelques traits de cette nature 
enchant^e. Je ne croyais pas que le ciel, la terre, la mer 
et I'homme pussent enfanter de concert d*aussi ravissans 
paysages. Le miroir transparent du ciel ou de la mer peut 
seul les voir et les r^fl^chir tout entiers : mon imagination 
les voit et les conserve ainsi ; mais mon souvenir ne peut 
les garder et les peindre que par quelques details successifs. 
Ecrivons done vue par vue, cap par cap, anse par anse, 
coup de rame par coup de rame. II faudrait des ann^es k 
un peintre pour rendre une seule des rives du Bosphore. 
Le paysage change k chaque regard, et toujours il se renou- 
velle aussi beau en se variant. Que puis-je dire en quel- 
ques paroles ? 

Conduit, par quatre rameurs arnautes, dans un de ces 
longs caiques qiii fendent la mer comme im poisson, je me 
suis embarqu^ seul a sept heures du matin par un del pur 



YOYAGB EN ORIENT. 167 

fet par on soleil eclatant. Un interpr^te, coach^ dan8 la 
barque entre les rameurs et moi, me disait les noma et les 
choses. Nous avons long^ d'abord les quais de Topbana, 
avec sa caserne d'artillerie ; la ville de Topbana s'^evant 
en gradins de mabons peintes, comme des bouquets de 
fleurs» group^s autour de la mosqu^e de marbre, allait 
mourir sous les bauts cypres du grand champ des morts de 
Pera. Ce rideau de bois sombre termine les collines de ce 
€6te. Nous glissions k travers une foule de b&timens k 
I'ancre et de caiques innombrables qui ramenaient k Cons- 
tantinople les officiers du s^rail, les ministres et leurs 
kiaias, et les families des Arm^niens que Fheure du travail 
rappelle k leurs comptoirs* Ces Arm^niens sont une race 
d'hommes superbes, vStus noblement et simplement d'un 
turban noir et d'une longue robe bleue nou^e au corps par 
un schall de cachemire blanc. Leurs formes sont atble- 
tiques ; leurs physionomies intelligentes> mais communes ; 
le teint color^, Toeil bleu, la barbe blonde : ce sont les 
Suisses de TOrient : laborieux, paisibles, r^guliers comme 
eux ; mais comme eux calculateurs et cupides : ils mettent 
leur g^nie traiiquant aux gages du sultan ou des Turcs ; 
rien d'heroique ni de belliqueux dans cette race d'hommes. 
Le commerce est leur g^nie ; ils le feront sous tous les miu- 
tres. Ce sont les cbr^tiens qui sympathisent le mieux avec 
les Turcs. Ils prosp^rent et accumulent les richesses que 
les Turcs negligent et qui ^cbappent aux Grecs et aux Juifs : 
tout est ici entre leurs mains. Ils sont les drogmans de 
tous les pachas et de tous les visirs. Leurs femmes, dont 
les traits aussi purs^ mais plus ducats, rappellent la beaut^ 
calme des Anglaises ou des paysannes des montagnes de 
THelvetie, sont admirables. Les enfans de mdme. Les 
cajiques en sont pleins. Ils rapportent de leurs maisons de 
campagne des corbeilles de fleurs ^talees sur la proue. 

Nous commen^ons k toumer la pointe de Topbana, et k 
glisser k Tombre des grands vaisseaux de guerre de la flolfte 
ottomane, mouillee sur la c6te d'Europe. Ces ^normes 
masses dorment la comme sur un lac. Les matelots, vetus, 
conune les soldats turcs^ de vestes rouges ou bleues, sont 
nonchalamment accoud^s sur les haubans, ou se baignent 
autour de la quille. De grandes chaloupes charg^es de 



168 TOTAOB KN OftlKKT* 

troupes vont et vienndDt d6 la terre aoz VBisseftnx, et lea 
canots Regans du capitan-pacba, condaits par viDf^ rameura, 
passent comme la fl^he k cbt6 de notu. L'amiral Tahir^ 
Pacha, et ses ofliciers sont v^tafl de redingotes brunes, et 
coiff(^8 du fez, grands bonnets de laine rouge qu'ils enfbnoent 
8ur leuTs fronts et snr leurs yeux, comme bonteux d'avcnr d^ 
pouill^ le noble et gracienx turban. Ces bommes ont I'air m^ 
lancoliqae et r^sign^ : ils foment leurs longues pipes k bout 
d'ambre. II y a 12i nne trentaine de b&timens de guerre 
d'une belle construction, et qui semblent prSts k metire k 
la voile ; mais il n'y a ni officiers ni matelots, et cette flotte 
magnifique n'est qu'une decoration du Bospbore. Pendant 
que le sultan la contemple de son kiosque de Beglierbeg; 
situ^ yis-k-vis, sur la c6te d'Asie, les deux ou trois fr^tes 
d'lbrabim-Pacba poss^dent en psdz la M^diterran^, et les 
barques de Samos dominent I'Archipel. A quelques pas 
de ces vaisseaux, sur la rive d'Europe que je suis, je glisse 
sous les fendtres d'un long et magnifique palais du sultan, 
inhabit^maintenant. 11 ressemble k un palais d'ampbibies ; 
les flots du Bospbore, pour peu qu'ils s'^^vent sous le vent, 
rasent les fendtres, et jettent leur ^cume dans les apparte- 
mens du rez-de-cbauss^. Les marches des perrons trempent 
dans I'eau ; des portes griU^es donnent entr^ k la mer 
j usque dans les cours et les jardins. lii sont des remises 
pour les caiques, et des bains pour les sultanes, qui peuvent 
nager dans la mer k Tabii des persiennes de leurs salons. 
Derri^re ces cours maritimes, les jardins d'arbustes, de lilas, 
et de roses, s'^^vent en gradins successifs, portant des 
terrasses et des kiosques grilles et dor^. Ges pelouses de 
fleurs vont se perdre dans de grands bois de chines, de 
lauriers et de platanes, qui couvrent les pentes, et s'^^vent 
avec les rochers jusqu'au sommet de la coUine. Les ap- 
partemens du sultan sont ouverts, et je vois, k travers les 
fen^tres, les riches molures dories des plafonds, les lustres 
de cristal, les divans et les rideaux de soie. Ceux du harem 
sont ferm^s par d'^pais grillages de bois ^^gamment sculp- 
t^s. Imm^diatement apr^s ce palais, commence une s^e 
non interrompue de palais, de maisons et de jardins des 
principaux favoris, ministres ou pachas du Grand-Seigneur. 
Tous ddrment sur la mer, comme pour en aspirer la frat* 



VOYAGE BN ORIENT. 169 

cheur. Leura fentoes eoDt ouvertes ; les maitres sent assis 
8ur des divans, dans de vastes salles toutes brillantes d'or 
et de soie ; ils fument, causent, boivent des sorbets en nous 
regardant passer. Leurs appartemens donnent aussi sur des 
terrasses en gradins charg^es de treiUis, d'arbustes et de 
fleurs. Les nombreux esclaves, en riches costumes sont, 
en g^n^ral, assis siu' les marches d'escaliers que baigne la 
mer ; et les caiques, arm^s de rameurs, sont au bord de ces 
escaliers, prdts k recevoir et k emporter les maitres de ces 
demeures. Partout les harem forment une aile un peu s^- 
par^e par des jardins ou des cours de Tappartement des 
hommes. Us sont grilles. Je vpis seulement de temps en 
temps la tdte d'un joli enfant qui se colle aux ouvertures du 
treiDis enlac^ de fleurs grimpantes, pour regarder la mer, et 
le bras blanc d'une femme qui entr'ouvre ou referme une 
peraienne. Ces palais, ces maisons sont tout en bois, mais 
tr^richement travaiU^, avec des avant-toits, des galeries, 
des balustrades sans nombre, et tout noy^s dans Fombre 
des grands arbres, dans les plantes grimpantes, dans le 
bosquets de jasmins et de roses. Tons sont baign^s par le 
courant du Bosphore, et ont des cours int^rieures oil I'eau 
de la mer p^netre et se renouvelle, et oil les caiques sont k 
Tabri. Le Bosphore est si profond partout que nous passons 
assez prds du bord pour respirer I'air embaumd^es fleurs, 
et reposer nos rameurs k Tombre des arbres. Les plus 
grands bfttimens passent aussi pr^s que nous, et souvent 
une vergue d'un brick ou d'un vaisseau s'engage dans les 
branches d'un arbre, dans les treillis d'une vigne, ou m^me 
dans les persiennes d'une crois^e, et fuit en emportant des 
lambeaox du feuillage ou de la maison. Ces maisons ne 
sont separ^es les unes des autres que par des groupes 
d'arbres sur quelques petits corps avanc^s, ou par quelques 
angles de rochers converts de lierre et de mousse, qui des- 
cendent des ardtes des coUines et se prolongent de quelques 
pieds dans les flots. De temps en temps seulement une 
anse plus profonde et plus large se creuse entre deux col- 
lines s^ar^es et fendues par le lit creux d'un torrent ou 
d'un ruisseau. Un yiUage s'^tend alors sur les bords aplanis 
de ces golfes, avec ses belles fontaines moresques, sa mos- 
qu^e k coupoles d'or ou d'azur, et son l^ger minaret qui 



170 YOTAGJB BN OBIXMT. 

confond sa cime dans celle des grands platanes. Lea mai^ 
aonnettes peintes s'^^ent en aznphith^&tre des deux cot^ 
et au fond de ces petits golfea> avec leurs facades et leurs 
kiosques k mille couleurs; sur la cime. des collines^ de 
grandes villas sVtend^it, flanquees de jardins siispendus et 
de gronpes de sapins k larges iMes, et tenninent les hoii- 
;khi8. Au pied de ces villages est une greve ou un qua! de 
granit de quelques pieds seulement de large ; ces graves 
,8ont plant^es de sycomores, de vigne8> de jasmins, et for- 
ment des berceaux jusque sur la met, oil les caiques s'abri- 
tent. lA sont k I'ancre des multitudes d'embarcations et 
.de bricks de commerce de toutes les nations. lis mouillent 
en face de la maison ou des magasins de Tarmateur, et 
aouvent un pont jet^ du pont du brick k la fenetre de la 
villa sert k transporter les marchandises. Une foule d'en- 
lians, de marchands de legumes, de dattes, de fruits, circule 
sur ces quais ; c'est le bazar du village et du Bosphore. 
Des matelots de tons les costumes et de toutes les langues 
y sont groupes au milieu des osmanlis, qui fument accroupis 
fiur leurs tapis, aupres de la fontaine, autour du tronc des 
platanes. Aucune vue des villages de Lucerne ou d'Inter* 
laken ne pent donner une id^e de la grace et du pittoresque 
ezquis de ces petites anses du Bosphore. II est impossible 
de ne pas s'arrSter un moment sur ses rames pour les con- 
templer. On trouve de ces villes, ports, ou villages, k peu 
pr^s toutes les cinq minutes, sur la premiere moiti^ de la 
G6te d'Europe, c'est-^dire pendant deux ou trois Ueues. 
EUes deviennent ensuite un peu plus rares, et le paysage 
prend un caract^re plus agreste par Televation crcnssante 
des collines et la profondeur des forets. Je ne parle ici que 
de la c6te d'Europe, parce que je d^crirai au retour la c6te 
d'Asie, bien plus belle encore ; mais il ne faut pas oublier, 
pour se faire une image exacte, que cette c6te d'Asie n'est 
qu'^ quelques coups de rames de moi ; que souvent on est 
aussi rapproch^ de Tune que de I'autre, en tenant le milieu 
du courant dans les endroits oil le canal se r^trecit et se 
coude, et que les mSmes scenes que je peins en Europe ra- 
vissent le regard chaque fois qu'il tombe sur la c6te d'Aeie. 
Mais je reviens k la rive que je touche de plus pr^s. II y a 
un endroit, apr^s le dernier de ces ports naturels, oh le 



VOYAGE EN ORIENT. 171 

Bosphore s'eneaisse, comme un large et rapide fleuve, entre 
deux caps de rochers qui descendent k pic du haut de sea 
doubles montagnes ; le canal, qui serpente, semble k VceHl, 
ferm^ \k tout-lt-fait; ce n'est qu'a mesure qu'on avance, 
qu'on le voit se d^plier et toumer demure le cap de r£u« 
rope, puis s'^rgir et se creuser en lac, pour porter les deux 
Tilles de lli^pia et de Buyukd^r^. Du pied au sommet 
de cea deux caps de rocbers rev^tus d'arbres et de touffes 
^aisses de v^g^tation, montent des fortifications k demi 
minxes, et s'^ancent d'enormes tours blancbes, crenelles, 
avec des ponts-levis et des donjons, de la forme des belles 
constructions du moyen-dge. Ce sont les fameux chateaux 
d'Europe et d'Asie d'oii Mahomet II assi^gea et menaga si 
long-temps Constantinople avant d'y p^n^trer. lis s'^^vent, 
comme deux fant6mes blancs, du sein noir des pins et des 
cypr^y comme pour fermer Tacc^s de ces deux mers. Leurs 
tours et leurs tourelles suspendues sur les vaisseaux k 
pleines voiles, les longs rameaux de lierre qui pendent, 
conmie des manteaux de guerriers, sur leurs murs a demi 
ruin^, les rochers gris qui les portent, et dont les angles 
sortent de la forSt qui les enveloppe, les grandes ombres 
qu'ils jettent sur les eaux, en font un des points les plus 
caract^ris^s du Bosphore. C'est U qu'il perd de son aspect 
exdusivement gracieux pour prendre un aspect tour k tour 
gracieax et sublime. Des cimetidres turcs s'^tendent k leurs 
pieds, et les turbans sculpt^s en marbre blanc sortent ^ et 
ik des touffes de feuillage, baign^s par le flot. Heureux les 
Tores ! ils reposent toujours dans le site de leur predilec- 
tion, k Tombre de Tarbuste qu'ils ont aim^, au bord du 
courant dont le murmure les a charm^s, visit^s par les co« 
lombes qu'ils nourrissaient de leur vivant, embaum^s par 
les fleurs qu'ils ont plant^es ; s'ils ne possddent pas la terre 
pendant leur vie, ils la poss^ent apr^s leur mort, et on ne 
reldgue pas les restes de ceux qu'on a aim^, dans ces 
▼oiries humaines d'oii I'horreur repousse le culte et la pi^t^ 
des souvenirs. 

An-del^ des ch&teaux, le Bosphore s'^largit; les mon- 
tagnes de r£urope et de TAsie s'^^vent plus ftpres et plus 
d^sertes. Les bords seuls de la mer sont encore sem^s ^k 
et U de maisonnettes blanches^ et de petites mosques rus- 



172 VOYAGE EN ORIENT. 

tiques assises sur un mamelon aupr^ d'une fontame et sons 
le d6me d'un platane. Le village de ThimjpkA, s^onr des 
ambassadeurs de France et d'Angleterre, borde la rive un 
pen plus loin, les hautes forSts qui le dominent jettent leun 
ombres sur les terrasses et les pelouses des deux palais ; de 
petites valines serpentent, encaiss^s entre les rochers, et 
forment les limites des deux puissances. Deux fr^iates, 
anglaise et fran^aise, k I'ancre dans le canal en face de 
chaque palais^ sent ]k pour attendre le signal des ambassa- 
deurs, et porter aux flottes de la M^iterran^e les messages 
de guerre ou de paix. Bujrukd^rd, charmante viUe an fond 
du golfe que forme le Bosphore, au moment oh il se coude 
pour aller se perdre dans la mer Noire, s'i^tend comine nn 
rideau de palais et de villas sur les fiancs de deux sombres 
montagnes. Un beau quai s^pare les jardins et les maisons 
de la mer. La flotte russe, compos^e de dnq vaisseaux, de 
trois frigates et de deux b&timents k vapeur, est mouill^ de- 
vant les terrasses des palais de Russie, et forme une ville 
sur les eaux, en face de la ville et des d^cieux ombrages 
de Buyukd^r^. Les canots qui portent des ordres d'un 
vaisseau k I'autre, les embarcations qui vont chercher I'eau 
aux fontaines ou promener les malades sur le rivage, les 
yachts des jeunes officiers, qui luttent comme des chevaux 
de course, et dont les voiles, pench^es sous le vent, trempent 
dans la vague, les coups de canon qui r^sonnent dans les 
profondeurs des vall^s d'Asie, et qui annoncent de nouveaux 
vaisseaux d^ouchant de la mer Noire ; un camp russe assis 
sur les flancs brC^^ de la montagne du G^nt, vis-^-vis la 
flotte ; la belle prairie de Buyukder^, sur la gauche, avec 
son groupe de merveiUeux platanes, dont un seul ombrage 
un regiment tout entier ; les magniBques forSts des palais 
de Russie et d'Authche, qui dentellent la cime des collines ; 
une foule de maisons ^^gantes et d^cor^es de balcons qui 
bordent les quais, et dont les roses et les lilas pendent en 
festons du bord des terrasses ; des Arm^niens avec leurs 
enfans, arrivant ou partant sans cesse dans leurs caiques 
plains de branchages et de fleurs; le bras du Bosphore 
plus sombre et plus ^troit que Von commence k d^couvrir, 
«^tj>adu versThonson brumeux dela mer Noire; d'autres 
es de montagnes, enti^rement digamies de villages et 



70YAGB EN ORIENT. 173 

de maisons, et s'^evant dalis ]e8 nues avec leurs noires 
foreta, comme des limites redoutables, entre les orages de 
k mer, des temp^tes, et la magnifique ser^nit^ des mers de 
Constantinople ; deux ch&teaux-forts, en face Tun de Tautre, 
sur chaque rive, couronnant de leurs batteries, de leurs 
tours et de leurs cr^neaux les hauteurs avancees de deux 
Bombres caps; puis, enfin, une double ligne de rocbers 
tachee de forSts, allant mourir dans les flots bleus de la mer 
Noire ; voila le coup-d'oeil de Buyukd^r^. Ajputez-y le 
passage perp^tuel d'une file de navires venant k Constan- 
tinople ou sortant du canal, selon que le vent souffle du 
Nord ou du Midi; ces navires sont si nombreux quelquefois, 
qu'un jour, en revenant dans mon caique, j'en comptai pr^s 
de deux cents en moins d'une heure. lis voguent par 
gronpes, comme des oiseaux qui changent de climats ; si le 
vent varie, ils courent des bordees d'un rivage k I'autre, 
allant virer de bord sous les fenStres ou sous les arbres de 
r Asie ou de TEurope ; si la brise fraichit, ils mouiUent dans 
une des innombrables anses, ou ^ la pointe des petits caps 
du Bosphore; ils se couvrent de nouveau de voiles un 
moment apr^s. A cbaque minute, le paysage, vivifi^ et 
modifi^ par ces groupes de biLtimens k la voile ou k Tancre, 
et par les drverses positions qu'ils prennent le long des 
terres, change I'aspect du paysage, et fait du Bosphore un 
kal^doscope merveilleux. 

Aniv^ k Buyukd^, je pris possession de la charmante 
maifion sur le quai, oik M. Truqui avait bien voulu m'offrir 
6a double hospitalite, nous y passerons V6t4. 

MSme date. 

U semble, apres la description de cette c6te du Bosphore, 
que la nature ne pourra se surpasser elle-m^me, et qu'au- 
cun paysage ne pent Temporter sur celui dont mes yeux 
sont pleins. Je viens de longer la c6te d'Asie, en rentrant 
ce soir k Constantinople, et je la trouve mille fois plus belle 
encore que la c6te d'Europe. La c6te d'Asie ne doit presque 
rien a Thomme, la nature y a tout fait ! II n'y a plus 1^ ni 
Buyukdere, ni Th^rapia, ni palais d'ambassadeurs, ni \alle 
d'Armeniens ou de Francs ; il n'y a que des montagnes, 
des gorges qui les separent, des petits vallons tapiss^s de 



174 TOYAOa EN ORIENT. 

prairies qui se crensent entre les racines de rochera, des 
misseaux qui y serpentent, des torrens qui les blanchissent 
de lenr ^cume, des for^ts qui se snspendent k leore flancs, 
qui glissent dans leurs ravines, qni descendent josqu'anz 
bords des golfes nombreuz de la c6te ; unevari^de formes 
et de teintes, et de feuillage de verdure, que le pinceau du 
peintre de paysage ne pounait mdme inventer; quelques 
maisons isolees de matelots ou de jardiniers turcs, r^mndaes 
de loin en loin sur la gr^e, ou jetees sur la plate-forme 
d'une colline boisee, ou group^s sur la pointe des rochers 
oii le courant vous porte, et se brise en vagues bleues 
conune le ciel de nuit ; quelques voiles blancbes de p^heurs 
qui se trainent dans des anses profondes, et qu'on voit 
gUsser d'un platane ^ I'autre, comme une toile sdche que 
les laveuses replient; d'innombrables vol^s d'oiseaux 
blancs qui s'essuyent sur le bord des pr^ ; des aigles qui 
planent du haut des montagnes sur la mer ; les criques les 
plus myst^rieuses, entiirement ferm^s de rocbws et de 
troncs d'arbres gigantesques, dont les rameauz, cbarg^ de 
nuages de feuilles, se courbent sur les flots, et forment sur 
la mer des berceaux oii les caiques s'enfoncent. Un ou 
deux villages caches dans I'ombre de ces criques, avec 
leurs jardins jet^s derriere eux sur des pentes vertes, et 
leurs groupes d'arbres au pied des rochers, avec leurs 
barques berets par la douce vague k leur porte, leurs nu^ 
de colombes sur leur toit, leurs femmes et leurs enfans auz 
fendtres, leurs vieiUards assis sous le platane au pied du 
minaret; des laboureurs qui rentrent des champs dans 
leurs caiques; d'autres qui remplissent leurs barques de 
fagots verts, de myrthe ou de bruy^re en fleurs, pour les 
s^her et les brfder Thiver ; caches derriere oes monceaux 
de verdure pendante, qui d^ordent et trempent dans I'eau, 
on n'aper^oit ni la barque, ni le rameur, et Ton croit voir 
un morceau de la rive, d^tach^ de terre par le courant, 
fiotter au basard sur la mer, avec ses feuiUages verts et ses 
fleurs encore parfum^es. Le rivage offire cet aspect jusqu'au 
ch&teau de Mahomet 11, qui, de ce c6t^ aussi, semble fermer 
le Bosphore comme un lac de Suisse; 1^ il change de 
caract^re ; les coUines moins 4pre8 affaissent leurs croupes, 
et creusent plus moUement leurs etroites vallees; des 



VOYAGE EN ORIENT. 175 

villages asiatiques s'y ^tendent plus riches et plus press^ ; 
les eaux douces d'Asie, charmante petite plain e ombrag^ 
d'arbres, et semee de kiosques et de fontaines luauresques, 
fi'ouvrent k Toeil ; un grand nombre de voitures de Constan- 
tinople> esp^ces de cages de bois dor^, port^es sur quatre 
roues et trainees par deux boeufs^ sont ^parses sur les 
pelouses ; des femmes turques en sortent voiles, et se 
groupent assises au pied des arbres ou sur le bord de la 
mer, avec leurs enfans, et leurs esclaves noires ; des groupes 
d'honimes sont assis plus loin^ prennent le caf^ ou fument 
la pipe ; la vari^te des couleurs des vStemens des hommes 
et des enfans, la couleur brune du voile monotone des 
femmes, forment sous tous ces arbres la mosaique la plus 
bizarre de teintes qui enchantent Toeil; les boeufs et les 
buffies d'etables ruminent dans les prairies; les cbevaux 
arabes couverts d'equipemens de velours de soie et d'or, 
piaffent aupres des caiques qui abordent en foule, pleins 
d'Arm^niennes ou de femmes juives : celles-ci s'asseyent 
d^voilees sur Therbe, au bord du ruisseau ; elles forment 
une chaine de femmes, de jeunes filles, dans des costumes 
et des attitudes diverses ; il y en a d'une beaute ravissante, 
que Tetrange variety des coiffures et des costumes releve 
encore : j'ai vu la souvent une grande quantity de femmes 
turques des harems, devoilees; eUes sont presque toutes 
d'une petite taille, tr^s p^es, I'oeil triste, et Taspectgr^e et- 
maladif. £n general, le climat de Constantinople, malgr^ 
toutes ses conditions apparentes de salubrite, me parait mal- 
sain ; les femmes du moins sont loin d'y m^riter la reputa- 
tion de beaut^ dont elles jouissent ; les Armeniennes et les 
Juives seules, m'ont paru belles. Mais quelle diiBference 
encore avec la beauts des Juives et des Armeniennes de 
I'Arabie, et surtout avec Tindescriptible charme des femmes 
grecques de la Syrie et de TAsie mineure ! Un pen au-del^ 
tout-a-fait sur le bord des flots du Bosphore, s'^^ve le 
magnifique palais nouveau, habite maintenant par le grand 
seigneur: Beglierbey est un Edifice dans le goiit italien, 
mele de souvenirs indiens et mauresques ; immense corps 
de logis k plusieurs etages, avec des ailes et des jardins 
interieurs ; de grands parterres plant^s de roses et arros^s 
de jets d'eau, s'^tendent derri^re lejs b&timens, entre la 



l76 VOTAGK SN OBIBNT. 

montagne et le palais ; un quai ^roit en gnnit s^pare les 
fenStres de la mer. Je passai lentemeat sous ce palais, ou 
veillent sous le xnarbre et Tor tant de aoueis et taut de ter- 
reurs ; j'aper^us le grand seigneur assis sur un divan» dans 
un des kiosques sur la mer; Achmet-Pachs^ un de ses 
jeunes favoris, etait debout pres de lui ; le sultan frapp^ de 
rhabit europ^en, nous montra du doigt k Acbmet-Pacha* 
comme pour lui demander qui nous ^tions; je saluai le 
maitre de TAsie a la mani^re orientale, il me rendit gracieuse- 
ment mon salut; toutes les persiennes du palais etaient 
ouvertes, et Ton voyait etinceler les riches d^orations de 
cette magnifique et d^licieuse demeure ; Taile habits p£U* 
les femmes, ou le harem, etait fermee ; elle est immense, 
mais on ignore le nombre des femmes qui Thabitent ; deux 
caiques entierement dores, et montes de vingt-quatre 
ramenrs chacun, etaient k la porte du pa]ais, sur la mer ; 
ces caiques sont dignes du goiit le plus exquis du dessin de 
FEurope, et de la magnificence de TOrient ; la proue de Tun 
d'eux, qui s'avan^ait d'au moins vingt-cinq pieds, etait 
formee par un cygne d'or, les ailes etendues, qui semblait 
emporter la batque d'or sur les flots ; un pavilion de soie 
mont^ sur des colonnes d'or formait la poupe, et de riches 
schalls de cachemire servaient de si^ge pour le sultan ; la 
proue du second caique etait une fl^che d'or empminde, qui 
semblait voler detach^e de Tare sur la mer. Je m'afrStai 
long-temps hors de la vue du sultan k admirer ce palais et 
ces jardins, tout y semble dispose avec un goikt pariait : je 
ne connais rien en Europe qui firesente a Toeil plus de 
magnificence et de faerie dans des demeures royales ; tout 
semblait sortir des mains de Tartiste, pur, rayonnant d'^lat 
et de peinture ; les toits du palais sont masques par des 
balustrades dorees, et les cheminees meme qui d^figuirent 
en Europe les lignes de tous nos Edifices publics, etaient 
des colonnes dories et cannelees, dont les elegans cha- 
piteaux ajoutaient k la decoration de ce s^jour. J'aime ce 
prince, qui a passe son enfance dans Tombre des cachots du 
serail ; menac^ tous les jours de la mort; instruit dans 
I'infortune par le sage et malheureux Selim; jete sur le 
trone par la mort de son frere ; couvant pendant quinze ans 
dans le silence de sa pens^e rafiranchissement de Tempire, 



VOYAGE KN ORIENT. 177 

et la restauration de I'islamisme par la destruction des 
janissaires ; Tex^ctitant avec lli^roisme et le calme de la 
fatalite ; hravant sans cesse son peuple pour le r^g^nerer ; 
hardi et impassible dans le p^ril ; doux et rais^ricordieux 
qaand il pent consnlter son coeur, mais manquant d'appui 
antour de Ini ; sans instrumens pour ex^cuter le bien qu'il 
m^dite ; m^connu de son peuple ; trahi par ses pacbas ; 
rain^ par ses voisins ; abandonn^ par la fortune, sans la- 
quelle Tbomme ne pent Hen ; assistant debout k la mine de 
son trdne et de son empire ; s'abandonnant k la fin ^ lui- 
mdme ; se h&tant d'user dans les voluptes du Bosphore sa 
part d'existence et son ombre de souverainet^ ! Homme; 
de bon desir et de volontl^ droite, mais bomme de genie 
insuffisant et de volont^ trop faible ; semblable k ce dernier 
des empereurs grecs dont il occupe la place, et dont il 
semble repr^senter le destin ; digne d'un autre peuple et 
d'un meiBeur temps, et capable de mourir au moins en 
h^roB ! 11 fut un jour grand homme. L'histoire n'a pas de 
pages comparables k celles de la destruction des janissaires ; 
c'est la revolution la plus fortement m^ditee et la plus 
b^oiquement accomplie dont je connaisse un exemple. 
Mahmoud emportera cette page ; mais pourquoi est-elle la 
seule? Le phis difficile ^tait fait; les tyrans de Tempire 
abattas, il ne fallait que de la volont^ et de la suite pour 
▼ivifier cet empire en le civilisant. Mahmoud s'est arr^te. 
Serait-ce que le g^nie est plus rare encore que ITieroisme ? 

Apres le palais de Beglierbey, la c&te d'Asie redevient 
bois^ et solitaire jusqu'k Scutari, qui brille, comme un 
jardin de roses, k Textr^mit^ d*un cap, k Tentree de la mer 
de Marmara. Vis-k-vis, la pointe verdoyante du serail se 
presente k Peril, et entre la c6te d'Europe, couronnee de ses 
trois villes peintes, et la c6te de Stamboul, tout eclatante de 
ses coupoles et de ses minarets, s'ouvre Timmense port de 
Constantinople, oil les navires mouiUes sur les deux rives 
ne laissent qu'une large rue aux caiques. Je glisse, k 
travers ce d^dale de b&timens, comme la gondole v^nitienne 
sous Fombre des palais, et je debarque k I'^chelle des morta^ 
sous une avenue de cypres. 

TOME II. 19 



178 VOYAGE SN ORIENT. 



29 Mil. 



J'ai 6t4 conduit ce matm, par on jeune homme de Cons* 
tantinople, au march^ des esclaves. 

Apr^ avoir traverse les longues rues de Stamboul qui 
longent les murs du vieuz s^rail, et pass^ par plusieurs 
maguifiques bazars encombres d'une foule innombrable de 
marchands et d'acheteurs, nous sommes mont^, par de 
petites rues ^troites, jusqu'^ une place fangeuse sur laqneQe 
s'ouvre la porte d'un autre bazar. Grace au costume tuic 
dont nous ^tions revdtus, et ^ la perfection d'idi6me de mon 
guide, on nous a laiss^s entrer dans ce march^ d'hommea. 
Combien il a fallu de temps et de r^y^tions successiyes k 
la raison de Thomme, pour que la force ait cess^ d'etre un 
droit k ses yeuz, et pour que Tesdavage soit devenu un 
crime et un blaspheme k son intelligence 1 Quel progr^ ! 
et combien n'en promet-il pas ! Qu'il y a de cboses dont 
nous ne sommes pas choqu^s, et qui seront des crimes in- 
compr^ensibles auz yeux de nos descendans 1 Je pensais ii 
cela en entrant dans ce bazar oil Ton vend la vie. Tame* le 
corps, la liberty d'autrui, comme nous vendons le bcBuf ou 
le cheval, et oil Ton se croit legitime possesseur de ce qu'on 
a achet^ sdnsi 1 Que de l^gitimit^s de ce genre dont nous 
ne nous rendons pas compte ! Elles le soni cependant, car 
on ne peut pas demander a Thomme plus qu'il ne sait. Ses 
convictions sont ses ventes ; il n'en possdde pas d'autres. 
Dieu seul les a toutes k lui, et nous les distribue k propor- 
tion et k mesure de nos intelligences progressives. 

Le march^ d'esclaves est une vaste cour d^couyerte, et 
environn^ d'un portique surmont^ d'un toit. Sous ce 
portique, environn^ du c6t^ de la cour d'un mur k hauteur 
d'appui, s'ouvrent des portes qui donnent dans les chambres 
oii les marchands tiennent les esclaves. Ces portes restent 
ouvertes pour que les acheteurs en se promenant puissent 
voir les esclaves. Les hommes et les femmes sont tenus 
dans des chambres s^par^es; les femmes ne sont pas 
voil^es. Outre les esclaves renferm^s dans ces chambres 
basses, il y en a un grand nombre group^s dans la galerie 
sous le portique et dans la cour. Nous commeng&mes par 
parcourir ces differens groupes. Le plus remarquable ^tait 



VOYAGE KN ORIENT. 179 

line troupe de jeunes fiUes d'Abyssinie au nombre de douze 
ou quinze ; adoss^es les unes aux autres comme ces figures 
aatiques de caryatides qui soutiennent un vase sur leurs 
t&tea, elles formaient un cercle dont tous les visages ^taient 
toum^ vers les spectateurs. Ces visages ^taient en general 
d'une grande beaut^. Les yeux en amande> le nez aquilin» 
les Uvres minces, le contoiv ovale et d^cat des joues, les 
longs cheveux noirs luisans comme des ailes de corbeaux. 
L'expression pensive, triste et languissante de la physio- 
nomie fait des Abyssiniennes, malgr^ la couleur cuivree de 
leur teint, une race de femmes des plus admirables ; elles 
sont grandes, minces de taille, ^nc^s comme les tiges de 
palmier de leur beau pays. Leurs bras out des attitudes 
ravissantes. Ces jeunes filles n'avaient pour vdtemens 
qu'une longue chemise de toile grossi^re et jaun4tre. Elles 
avaient aux jambes des bracelets de perles de verre bleu. 
Assises sur leurs talons, immobiles, la tite appuy^e sur le 
revers de leur main ou sur le genou, elles nous regardaient 
d'un oeil aussi doux et aussi triste que Toeil de la ch^vre ou 
de I'agneau que la paysanne tient par la corde et marchande 
a la foire de nos villages ; quelquefois I'une disait un mot k 
I'autre et elles souriaient. II y en avait une qui tenait un 
petit enfant dans ses bras et qui pleurait parce que le 
marchand voulait le vendre sans elle k im revendeur 
d'enfans. II y avait non loin de ce groupe, sept ou huit 
petits n^gres de T&ge de huit k douze ans assez bien v^tus, 
avec Tapparence de la sant^ et du bien-Stre ; ils jouaient 
ensemble k un jeu de I'Orient dont les iostrumens sont de 
petits cailloux que Ton combine de di£f(^rentes mani^res 
dans de petits trous qu'on fait dans le sable ; pendant ce 
temps-1^ les marchands et revendeurs circulaient autour 
d*eux, prenaient tantdt Fun tant6t Tautre par le bras, 
Texaminaient avec attention de la tdte aux pieds, le pal- 
paient, lui faisaient montrer ses dents, pour juger de son 
&ge et de sa sant^, puis, Tenfant un moment distrait de ses 
jenx, y retournait avec empressement. Je passai eo suite 
sous les portiques couverts, remplis d'une foule d'esclaves 
et d'acheteurs. Les Turcs qui font ce commerce se pro- 
menaient, superbement vStus de pelisses fourr^es, une 
longue pipe k la main^ parmi les groupes, le visage inquiet 

12* 



180 VOYAGE EN ORIENT. 

et pr^occupe, et ^piant d'un oeil jaloux le moindre regard 
jet^ dans Tint^rieur de leurs magasins dihommes et de 
femmes ; mais nous prenant pour des Arabes ou des Egyp- 
tiens, ik n'os^rent cependant nous interdire Tacc^ d'aucune 
chambre. Des marchands ambulans de petits g&teaux et de 
fruits sees parcouraient la* galerie, vendant aux esclaves 
quelque nourriture- Je glissai plusieurs piastres dans la 
main de Tun d'eux pour qu'il distribu^t sa corbeille a un 
groupe de petits enfans n^gres qui d^vorerent ces patisseries. 
Je remarquai 1^ une pauvre n^gresse de dix-huit ou vingt 
ans, remarquablement belle, mais d'une beaute dure et 
chagrine. Elle ^tait assise sur un banc de la galerie, le 
visage d^couvert et richement vetue, au milieu d'une 
douzaine d'autres n^gresses en haillons expos^es en vente 
k tres bas prix ; elle tenait sur ses genoux un superbe petit 
gar9on de trois ou quatre ans magnifiquement babille aussi. 
Get enfant qui etait mulatre avait les traits les plus nobles^ 
la bouche la plus gracieuse et les yeux les plus inteUigens 
et les plus fiers qu'il soit possible de se figurer. Je jouai 
avec lui et je lui donnai des gllteaux et des dragees que 
j'achetai d'une echoppe voisine ; mais sa mere lui arrachant 
des mains ce que je lui avais donne, le rejeta avec colore et 
iiert^ sur le pav^, Elle tenait le visage baisse et pleurait ; 
je eras que c'etait par crainte d'etre vendue separement de 
son ills, et, tou<;h€ de son infortune, je priai M. Morlach, 
mon obligeant conducteur, de I'acheter avec Tenfant pour 
mon compte. Je les aurais emmenes ensemble, et j'aurais 
eleve le bel enfant en le laissant aupr^s de la mere. Nous 
nous adress&mes k un courtier de la connaissance de M. 
Morlach, qui entra en pourparler avec le propri^taire de la 
belle esclave et de I'enfant. Le proprietaire fit d'abord sem- 
blant de vouloir effectivement la vendre, et la pauvre 
femme se mit k sangloter plus fort et le petit gar9on se prit 
St pleurer aussi en passant ses bras autour du cou dp s^ 
mere. Mais ce march^ n'^tait qu'un jeu de la part du mar- 
chand, et quand il vit que nous donnions tout de suite le 
prix ^eve qu'il avait mis a ce couple, il prit le courtier k 
I'ecart et lui avoua que I'esclave n'etait pas k vendre, qu'elle 
^tait I'esclave d'un riche Turc dont cet enfant etait fils; qu'elle 
^tait d'une humeur trop fiere et trop indomptable dans le 



VOYAGE EN ORIENT. 181 



harem, et que pour la corriger et lliumilier, son maitre 
Favait envoy^e au bazar comme pour s'cn d^faire, mais avec 
I'ordre secret de ne pas la vendre. Cette correction a 
souventlieu, et quand un Turc est mecontent, sa menace la 
plus ordinaire est d'envoyer au bazar. Nous pass&mes done. 
Nous suivimes un grand nombre de chambres contenant 
chacune quatre ou cinq femmes presque toutes noires et 
Iflddes, mais avec les apparences de la sant^. La plupart 
semblaient indiff<^rentes h, leur situation et mime sollicitaient 
les acheteurs; elles causaient, riaient entre elles et faisaient 
elles-mSmes des observations critiques sur la figure de ceux 
qui les marcbandaient. Une ou deux pleuraient et se 
cacbaient dans le fond de la chambre, et ne revenaient qu'en 
resistant se placer en Evidence sur Testrade oil elles ^taient 
assises. Nous en vlmes emmener plusieurs qui s'en allaient 
gaiement avec le Turc qui venait de les acheter, prenant 
leur petit paquet pli^ dans un moucboir et recouvrant leurs 
visages de leurs voiles blancs. Nous fClmes t^moins de deux 
ou trois actes de mis^ricorde que la charity cbr^tienne 
envierait k celle des bons musulmans. Des Turcs vinrent 
acheter de vieilles esclaves rejet^es de la maison de leurs 
maitres pour leur vieillesse et leurs infirmit^s, et les em- 
men^rent. Nous demandimes k quoi ces pauvres femmes 
pouvaient leur Stre utiles ? A plaire k Dieu, nous r^pondit 
l6' courtier; et M. Morlacb m'apprit que plusieurs musul- 
mans envoyaient ainsi dans les marches acbeter de pauvres 
esclaves infirmes des deux sexes pour les nourrir par cbarit^ 
dans leurs maisons. L*esprit de Dieu n'abandonne jamais 
tout-k-fait les bommes. 

Les demieres cbambres que nous visit&mes ^taient k demi 
ferm^eSj et on nous disputa quelque temps Tentre^; il n'y 
avait qu'une seule esclave dans cbacune, sous la garde d'une 
femme. C'^taient de jeunes et belles Circassiennes nouvelle- 
ment arrivees de leur pays. Elles ^taient vetues de blanc 
et avec une ^egance et une coquetterie remarquables. 
Leurs beaux traits ne t^moignaient ni cbagrin, ni ^tonne- 
ment, mais une d^daigneuse indifference. Ces belles 
esclaves blancbes de G^orgie ou de Circassie sont devenues 
extrlmement rares, depuis que les Grecques ne peuplent 
plus les s^rails^ et que la Russie a interdit le commerce des 



182 VOYAGE EM ORIENT. 

femmes. Cependant les families g^orgiennes ^^vent ton- 
jours leurs fiUes pour ce konteuz commerce, et des courtiers 
de contrebande parviennent k en emmener de temps en 
temps des cargaisons. Le priz de ces belles cr^tures va 
jusqu'ik douze ou vingt mille piastres (de trois k cinq mille 
francs), tandis q[ue les esclaves noires d'unebeaut^ ordinaire 
ne se vendent que cinq ou six cents francs, et les plus belles 
mille k douze cents. En Arabic et en S3rrie, on en aurait 
pour cinq ou six cents piastres (de cent cinquante k deux 
cents francs). Une de ces G^or^ennes ^tait d'une beaut^ 
accomplie: les traits d^icats et sensibles, Tceil douz et 
pensif, la peau d'une blancbeur et d'un ^dat admirables. 
Mais la physionomie des femmes de ce pays est loin da 
charme et de la puret^ de celles des Arabes : on sent le 
Nord dans ces figures. Elle fut vendue sous nos yeux pour 
le harem d'un jeune pacha de Constantiuople. Nous 
Bortimes le cceur fl^tri et les yeux humides de cette sc^ne 
qui se renouvelle tons les jours et toutes les heures dans les 
villes de TOrient. et nous revlnmes pensifs an bazar de 
Stamboul, Voil^ ce que c'est que les legislations immo- 
biles! Elles consacrent les barbaries s^culaires et donnent 
le droit d'antiquit^ et de legitimit^ k tons les crimes. Les 
fanatiques du pass^ sont aussi coupables et aussi fiinestes 
k rhumanit^ que les fanatiques de ravenir. Les una im- 
molent Thomme k leurs ignorances et k leurs souvenirs ; les 
autres k leurs esp^rances et k leur precipitation. Si Phomme 
faisait, pensait, croyait ce que faisaient et croyaient ses 
p^res, le genre humain tout entier en serait au fetichisme et 
k I'esclavage. La raison est le soleil de Fhumanit^ : c'est 
I'infaillible et perp^tuelle revelation des lois divines, appli- 
cable aux societes. n faut marcher pour la suivre, sous 
peine de demeurer dans le mal et dans les ten^bres; mais 
il ne faut pas la devancer, sous peine de tomber dans des 
precipices. Comprendre le passe sans le regretter ; toierer 
le present en Tameiiorant;- esperer Tavenir en le preparant; 
voilk la loi des hommes sages et des institutions bien- 
faisantes. Le piche contre TEsprit-Saint, c*est ce combat 
de certains hommes contre I'ameiioration des choses ; c'est 
cet effort egoiste et stupide pour rappeler toujours en arri^re 
le monde moral et social que Dieu et la nature poussent 



TOY A OB BN ORIENT. 183 

tonjoiin en avant : le pass^ est le s^pulcre de Fhiimanit^ 
^coul^e ; il faut le respecter, mais il ne faut pas s'y enfermer 
et vouloir y vivre. 

Les grands bazars de diff^rentes marchandises, et celui 
des ^piceries surtout, sont de longues et larges galeries 
YCftt^es, bord^es de trottoirs, et de boutiques pleines de 
toutes sortes d'objets de commerce. Armures, hamache- 
xnent de chevaux, bijouterie^ comestibles, maroquinerie, 
schalls des Indes et de Perse ; ^tofies de TEurope, tapis de 
Damas et de Caramanie, essences et parfums de Constan- 
tinople, narguiles et pipes de toutes formes et de toute ma- 
gnificence ; ambre et corail taill^s k Tusage des Orientaux 
pour fumer le toumbach : ^talage de tabac hach^ ou plie 
comme des rames de papier jaune ; boutiques de patisseries 
app^tissantes par leur forme et leur variety ; beaux maga- 
sins de confiseurs, avec I'innombrable vari^t^ de leurs 
drag^es, de leurs fruits confits, de leurs sucreries de tout 
genre; drogueries d'oii s'exbale un parfum qui embaume 
tous les bazars ; manteaux arabes tiss^s d'or et de poil de 
ch^vre 5 voiles de femmes brodes de paillettes d'argent et 
d'or : au milieu de tout cela ime foule immense et sans 
cesse renouvel^ de Turcs k pied, la pipe k la bouche ou a 
la main, suivis d'esclaves, de femmes voil^es, accompagn^es 
de n^esses portant de beaux enfans; de pachas k cbeval, 
traversant au petit pas cette foule press^e et silencieuse, et 
de Yoitures turques, ferm^es de leur treillis dor^, conduites 
au pas par des cochers k longues barbes blanches, et pleines 
de femmes qui s'arr^tent de temps en temps pour mar- 
chander aux portes des bijoutiers ; voilk le coup d'oeil de 
tous ces bazars. II y en aurait plusieurs lieues de longueur, 
s'ils ^taient r^unis en une seule galerie. Ces bazars oti Ton 
est oblige de se coudoyer sans cesse, et otl les Juifs ^talent 
et vendent les y^temens des pestif^r^s, sont les v^cules les 
plus actifs de la contagion. La peste vient d'^clater ces 
jours-ci k P^ra, par cinq ou six accidens mortels et nous 
pass&mes avec inquietude dans cette foule qu'elle pent 
d^imer demain. 

18 Juln. 

Jours passes dans notre solitude de Buyukd^r^ avec le 
Bosphore et la mer Noire sous nos yeux ; ^tude, lecture. 



184 VOTAOK EN OniBNT. 

Le Boir, courses en caiques h Constantinople, k Bellegrade 
et dans ses for^ts incomparables ; k la c6te d'Asie, k Fern- ' 
bouchure de TEuxin, k la valine des Roses, situ^ denize 
les montagnes de Buyukd^^. J'y rais souvent. Cette d^- 
licieuse valine est arros^e d*une source oh lesTurcs riennent 
s'enivrer d'eau, de fraiclieur, de Todeur des roses, ct des 
chants da bulbul on rossignol ; sur la fontaine cinq arbres 
immenses ; un caf^ en feuillage sous leur ombre : au-dedik, 
la valine r^tr^cie conduit k une pente de la mpntafj^ne oh 
deux petits lacs artificiels, recueillis de I'eau qui tombe 
d'une source, dorment sous les Tastes voiites des platanes. 
Les Arm^niennes viennent le soir avec leurs families s'as- 
seoir sur leurs bords et prendre leur souper. Groupes ravis- 
sans autourdes troncs d'arbres: jeunes filles qni dansent 
ensemble ; plaisirs d^cens et silencieux des Onentaux. On 
voit que la pens^ intime jouit en elle-mdme. Us sentent 
la nature mieuz que nous. NuUe part, I'arbre et la 
source n'ont de plus sinclres adorateurs^ II y a sympathie 
profonde entre leurs ames et les beaut^ de la terre, de la 
mer et du ciel. Quand je reviens le soir de Constantinople 
en caique, et que je longe les bords de la cote d'Europe, an 
clair de la lune, il y a une chaine, d'une lieue, de femmes et 
de jeunes iiUes et d'enfans, assises en silence, par groupes, 
sur les bords du quai de granit, ou sur les parapets des 
terrasses des jardins ; eUe passent 1^ des heures d^cieused 
k contempler la mer, les bois, la lune, k respirer le calme de 
la nuit. Notre peuple ne sent plus rien de ces volupt^s 
naturelles: il a us^ ses sensations ; il lui faut des plaisirs 
factices, et il n'y a que des vices pour T^mouvoir. Ceux 
cbez qui la nature parle encore assez haut pour ^tre coni- 
prise et ador^ sont les nSveurs et les pontes. Miserables k 
qui la Yoix de Dieu dans ses ceuvres, la nature, Tamour, et 
la contemplation silencieuse, suffisent. 

Je retrouve a Buyukder^ et k Th^rapia plusieurs per- 
sonnes de ma connaissance, parmi les Busses et les diplo- 
mates : le comte Orloff, M. de Boutenieff, ambassadeur de 
Russie k Constantinople, bomme cbarmant et moral, philo- • 
sophe et homme d'Etat. Le baron de Sturmer, intemonce 
d'Autricbe, me combia de bontes. Nouvelles politiques de 
TEurope. C'est ici le point important maintenant. Lea 



VOYAOB SN OBIENT 185 

Russes, camp^ en Asie et k I'ancre sous nos fendti^s, se 
retireront-ils i Pour moi, je n'ea doute pas. On n'est pas 
presse de saisir une proie qui ne peut ^chapper. Le comte 
Orlolf me faisait lire hier une lettre admirable que I'empe* 
reur Nicolas lui ecrit. Voici le sens : — Mon cher Orloff, 
quand la Providence a place un homme k la t£te de qua* 
rante millions d'hommes, c'est pour qu'il donne de plus 
haut au monde I'exemple de la probity et de la fid^te k sa 
parole. Je suis cet homme. Je veux ^tre digne de la mis^ 
sion que j'ai reyue de Dieu. Aussitdt les difficult^s aplanies 
entre Ibrahim et le Grand-Seigneur^ n'attendez pas un jour, 
ramenez ma flotte et mon arm^. 

Voila un noble langage« une situation bien saisie, une ge- 
n^osit^ f^conde. Constantinople ne s'envolera pas, et la 
necessite y ram^era les Rosses que leur probit^ politique 
en ^oTgnft un moment. 

20 Juin. 

J'ai connu ici un homme aimable et distingu^, un de ces 
hommes plus forts que leur mauvaise fortune, et qui se 
servent du flot qui devait les noyer pour aborder au rivage. 
M. Calosso, oificier piemontais, compromis, comme beau- 
coup de ses camarades, dans la vell^it^ de revolution mili- 
tsure du R^mont en 1820, proscrit comme les autres, sans 
asile et sans sympathie nulla part, est venu en Turquie. 
R s'est pr^sent^ au sultan pour former sa cavalerie ; il est 
devenu son favori et son inspirateur militaire. Probe, habile 
et reserve, il a mod^r^ lui-mSme une faveur p^rilleuse qui 
pouvait le mettre trop en vue de Tenvie. Sa modestie et sa 
cordiality ont plu aux pachas de sa cour et aux ministres du 
divan. II s'est fait des amis partout et a su les conserver 
par le m^rite qui les lui avait acquis. Le sultan Ta ^ev^ en 
dignity sans lui demander d'abjurer sa nationality ni son 
culte. II est maintenant pour tous les Turcs Rustem-Bey, 
et pour les Francs, un Franc obligeant et aimable. II m'a 
recherche ici et offert tout ce que sa familiarity au divan et . 
au s^rail pouvait lui procurer pour moi. Acces partout, 
amitie de quelques principaux officiers de la cour ; facilites 
pour tout voir et tout connaltre, qu'aucun voyageur chr^- 
tien n'a jamais pu obtenir, pas meme les ambassadeurs. 
J'ai prepare, avec son assistance, une visite complete du s^- 



186 VOTAOS EN ORIBBiT/ 

rail, oii pemoline D^a p^n^trd depnis Lady Wortley Mon- 
tagu. Nous essaierons demain de parcoorir ensemble ce 
myat^rieux s^jour qu'il ne connatt pas lui-mSme, mais oik 
il a dea intelligences dans les premiere offidera du palais. 

Nous commen9ftmes par rendre visite k Namidi-Pacha, 
un des jeunes favoris dn Grrand-Seigneur, qui m'avait invito 
k un d^edner k sa caserne de Scutari, et qui avait mis ses 
chevauz & ma disposition pour visiter les montagnes d'Ade. 
Namuk-Pacha ^tait ce jour-Uk de service au palais du sultan 
k Beglierbey, sur les rives du Bosphore. Nous all&mes y 
d^arquer. Grftce au grade et II la faveur de Rustem-Bey» 
on nous laissa franchir les portes et examiner les alentours 
de la demeure du Grand-Seigneur. Le sultan se disposait 
k se rendre k une petite mosqu^ d'un village d'Europe, de 
Tautre c6t^ du Bosphore, en face de Beglierbey. Ses 
caiques, superbement ^quip^s, ^talent axnarr^ le long du 
quai qui borde le palais, et ses chevaux arabes de toute 
beaut^ ^taient tenus pr^s dans les cours par des sais, pour 
que le sultan les mont&t en traversant ses jardins. Nous 
entr&mes dans une aile du palais, s^par^e du corps de 1(^^ 
principal, et oil se tiennent les pacbas, les ofiiciers de ser- 
vice et r^tat-major du palais. Nous travers&mes de vastes 
salles oh circulaient une foule de militaires, d'employ^s et 
d'esclaves. Tout etait en mouvement, comme dans un mi- 
mst^e, on dans un palais d'Europe, un jour de c^^monie. 
Llnt^rieur de ce palais n*^tait pas magnifiquement meuble : 
des divans et des tapis, des murs peints a fresque, et des 
lustres de cristal, ^taient toute sa decoration. Les costumes 
orientaux, le turbau, la pelisse, le pantalon large, la ceinture, 
le cafetan d'or, abandonn^s par les Tares pour un miserable 
costume europ^cn, mal coup^ et ridiculement portd, a 
chang^ Taspect grave et solennel de ce peuple, en une 
pauvre parodie des Francs. L'^toile de diamans qui biille 
sur la poitrine des pacbas et deSfVisirs, est la seule decora- 
tion qui les distingue et qui rappelle leur ancienne magni- 
ficence. On nous conduisit k travers plusieurs salons en- 
combr^s de monde, jusqu'it un petit salon qui donne sur les 
jardins ext^rieurs du palais du Grand- Seigneur. LA, Nar 
muk-Pacba vint nous joindre, s'assit avec nous, nous fit 
apporter la pipe et les sorbets, et nous presenta plusieurs 
dies jeunes pacbas qui poss^dent avec lui la faveur du mat- 



VOTA68 EN ORIENT. 187 

tre. Des colonels du nisam, ou des troupes r^guli^res de la 
garde, vinrent se joindre k nous et prendre part k la con- 
versation. Namuk-Pacha, r^cemment de retour de son am- 
bassade k P^tersbourg, parlait fran9ais avec goiit et facility. 
Ses mani^res ^tudi^s des Russes, ^taient celles d'un A6- 
gant diplomate europ^n. II me parut spirituel et fin. 
Kalil-Pacha, alors capitan-pacha, et qui depuis a ^pous^ la 
fille du stdtan, parle %alement tr^s bien fran^ais. Achmet- 
Pacha est aussi un jeune ^^gant osmanli, qui a toutes les 
formes d'un Europ^en. Rien dans ce palais ne rappelait 
une cour asiatique, except^ les esclaves noirs, les eunuques, 
les fentoes grillees des harems, les beaux ombrages et les 
eaux bleues du Bospbore, sur lesquelles tombaient nos re- 
gards> quand ils s'^garaient sur les jardins. Nous parlftmes 
avec discretion, mais avec franchise, de I'^tat des n^gocia- 
tions entre TEgypte, TEurope et la Turquie ; des progr^s 
faits et k faire par les Turcs, dans la tactique, dans la legis- 
lation, et dans la politique des diverses puissances, relative- 
ment k la Turquie. Bien n'eiit annonc^ dans nos entre- 
tiens que nos causions de ce qu'on appelle des Barbares 
avec des Barbares, et que I'oreille du Grand-Seigneur lui- 
mSme de cette ombre d'Allah, pouvait Itre frapp^e par le 
murmure de notre conversation. EUe n'eiit 6t4 ni moins 
intime, ni moins profonde, ni moins ei^gamment soutenue, 
dans un salon de Londres ou de Vienne. Ces jeunes 
hommes, avides de lumi^es et de progr^s, parlaient de leur 
situation et d'eux-mdmes, avec une noble et touchante mo- 
destie. L'heure de la pri^re approchant, nous primes cong^ 
de nos hdtes : nous ajournlLmes k un autre moment la de- 
mande de notre presentation directe au sultan. Namuk- 
Pacha nous confia k un colonel de la garde imperiale, 
qu'il chargea de noujs diriger, et de nous introduire dans 
I'a^'ant-cour de la mosqu^e, otl le sultan allait se rendre. 
Nous franchimes le Bosphore ; nous fiimes places k la porte 
mime de la petite mosqu^e, sur les degr^s qui y conduisent. 
Peu de minutes apr^s, nous entendimes retentir les coups 
de canon de la flotte et des forts qui annoncent tons les 
vendredis k la capitale que le sultan se rend k la mosqu^Ct 
et nous vtmes les deux caiques imperiaux se detacher de la 
c6te d'Asie, et traverser le Bosphore comme une fldche. 
Aucun luxe de chevaux et de voitures ne pent approcher du 



188 



VOYAGE EN ORIENT. 



laze oriental de ces caiques dor^s, dont les proues s*^- 
lancent, comme des aigles d'or, k vingt pieds en avant du 
corps du caique ; dont les vingt-quatre ramenrs, relevant 
et abaissant simultan^ment leurs longs avirons, imitent le 
battement de deux vastes ailes, et soul^vent chaque fois uu 
voile d'^cume qui enveloppe les flancs du caique ; et enfin, 
de ce pavilion de soie, d'or et de plumes, dont les rideaux 
replies laissent voir le Grand-Seigneur assis sur un tr6ne de 
cachemire, avec ses pachas et ses amirauz k ses pieds. En 
touchant au bord, il s'elanga leg^rement, appuyant ses 
mains sur I'^uk d'Achmet et de Namuk-Pacha. La mu- 
sique de sa garde, rang^e vis-i-vis de nous, sur la place de 
la mosqu^e, edata en fanfares, et il s'avan9a rapidement 
entre deux lignes d'officiers et de spectateurs, Le sultan 
Mahmoud est un homme de quarante-cinq ans, d'une taiUe 
moyenne, d'une toumure ^egante et noble ; son oeil est 
bleu et douz, son teint color^ et brun, sa bouche gracieuse 
et intelUgente ; sa barbe noire et brillante comme le jais, 
descend k flots ^pais sur sa poitrine. C'est le seul reste du 
costume national qu'il ait conserve : on le prendrait du 
Teste, au chapeau pr^s, pour un Europ^en. II portait des 
pantalons et des bottes, une redingote brune avec un collet 
brod^ de diamans, un petit bonnet de laine rouge, surmont^ 
d'un gland de pierres pr^cieuses. Sa demarche ^tait sac- 
cadee, et son regard inquiet. Quelque chose Tavait choqu^ 
ou le pr^occupait fortement ; il parlait avec ^nergie et 
trouble aux pachas qui Taccompagnaient : il ralentit son pas 
quand il fut pr^s de nous, sur les degr^s de la porte, nous 
jeta un coup d'oeil bienveillant, incUna leg^rement la tite, 
commanda du geste h Namuk-Pacha de prendre le placet 
qu'une femme turque voilee lui tendait, et entra dans la 
mosquee. II n'y resta que viugt minutes. La musique 
militaire joua pendant tout ce temps des morceaux d'opera 
de Mozart et de Rossini. II ressortit ensuite avec le visage 
plus ouvert et plus serein, salua k droite et a gauche, 
marcha lentement vers la mer, et s'elan^a en riant dans sa 
barque. En un clin d'oeil, nous le vimes toucher a la c6te 
d'Asie, et rentrer dans ses jardins de Beglierbey. II est 
impossible de n'^tre pas frapp^ de la physionomie de 
Mahmoud, et de ne pas faire des vceux secrets pour un 
prince dont les traits rev^lent une m&le Anergic et une pro- 



VOYAGE EN ORIENT. 189 

fonde sensibility. Mais h^s 1 ces vobux retombefit sur le 
coeur quand on pense au sombre aveoir qui Tattend. S'il 
etait un veritable grand bomme» il cbangerait sadestin^, et 
vaincrait lafatalite qui Tenveloppe. II est temps encore: tant 
qu'on peuple n'est pas mort, il y a en lui, il y a dans sa reli- 
gion et dans sa nationality mi principe d'energie et de resur- 
rection qu'un genie habile et fort peut feconder, remner, 
reg^n^rer et conduire k une glorieuse transformation ; mais 
Mahmond n'est un grand homme que par le cceur. — Intr^- 
pide pour combattre et mourir» le ressort de sa volonte fai- 
blit quand il faut agir et regner. Quel que soit son sort, 
rhistoire le plaindra et I'bonorera. II a tent^ de grandes 
cboses ; il a compris que son peuple ^tait mort s'il ne le 
transformait pas ; il a port^ la cogn^e aux branches mortes 
de I'arbre : il ne sait pas donuer la seve et la vie k ce qui 
reste debout de ce tronc sain et vigoureux ; est-ce sa faute ? 
je le pense. Ce qui restait k faire n'etait rien, compart k la 
destruction des janissaires : rien ne r^sistait en Turquie, 
L'Europe timide et aveugle le favorisait de sa lichet^ et de 
son inertie. De belles circonstances sont perdues. Les an-* 
n^es ont pass^. L'audacieux Ibrahim a toume en sa faveur 
I'impopularite du sultan : la Russie a et^ accept^e comme 
protectrice ; cette protection honteuse, d'un ennemi naturel 
contre un esclave revolte, a indign^ Tislamisme : Mahmoud 
n'a plus rien pour lui que son courage personnel. Envi- 
ronne de courtisans et de traitres, une emeute peut le ren- 
verser du trdne et jeter I'empire dans une anarchie finale. 
La Turquie tient k la vie de Mahmoud ; I'empire et lui pe'- 
riront le m6me jour. Grande et fatale destinee d*un prince 
qui emportera avec lui les deux plus belles moities de 
I'Europe et de I'Asie 1 

21 Juin, 1&33. 

A onze heures nous abordames k I'echelle du vieux serail, 
et nous entraraes dans les rues qui Tenveloppent. Je 
visitai en passant le divan de la Porte, vaste palais oh. se 
tient le grand visir et oil se di^cute la politique de I'empire : 
cela n'a rien de remarquable que I'impression des scenes 
dont ce lieu fut le theatre ; rien dans le caract^re de Tedifice 
pe rappelle tant de drames sanglans. C'est un grand palai^ 



190 VOYAOB EN ORIENT. 

de boiB peint, avec un escalier ext^eur, courert d'nn avant- 
toit d^coup^ ea festona k la mani^re des Indes ou de la 
Chine. Lea salles sont nues et lecouyertes de nattes ; nous 
descendtmes de Ik dans la place oil la redoatable porte 
du s^rail s'ouvrit ei aouvent pour yomir lea tdtes sanglantes 
des visirs ou mdme des sultans. Nous firanchimes cette 
porte sans obstacle. Le public entre dans la premiere cour 
du s^rail. Cette vaste cour, plant^e de groupes de beaux 
arbres, descend sur la gauche vers un magnifique h6tel des 
monnaies, bdtiment modeme, sans aucun caract^re oriental. 
Les Arm^niens directeurs de la monnaie, nous re^urent et 
nous ouvrirent les cassettes oh les bijoux qu'ils font fabriquer 
pour le s^rail ^taient renfenn^. Pluie de perles et de dia- 
mans, richesses pauvres, qui ruinent un empire ! Dha qu'un 
Etat se civilise, ces representations ideales de laricbesae, 
s'^changent contre la richesse r^elle et productive, la terre 
et le credit. J'y reste peu ; nous entrons dans la demi^re 
cour du s^rail, inaccessible k tout le monde, except^ aux 
employes du sdrail et aux ambassadeurs, les jours de lenr 
reception: elle est bord^e de plusieurs ailes de palais, de 
kiosques, s^par^s les uns des autres ; logemens des eunu- 
ques, des gardes, des esclaves ; les fontaines et les arbres 
y repandent la fratcheur et Fombre. Arrives k la troisi^me 
porte, les soldats, de garde sous la votLte, refus^rent obsti- 
n^ment de nous laisser entrer. En vain Rustem-Bey se 
fit reconnaitre de Tofficier turc qui commandait; il lui 
opposa sa consigne, et lui dit qu'D compromettrait sa tSte, 
s'il me laissait penetrer. Nous rebroussions chemin triste- 
ment, lorsque nous fibnes abord^s par le kesnedar, ou 
grand tresorier, qui revenait de la monnaie, et rentrait 
dans rint^rieur du s^rail oil il est loge. Ami de Rustem- 
Bey, il Taborda, et, sMtant inform^ de la cause de notre 
embarras, il nous dit de le suivre, et nous introduisit sans 
aucune difficult^ dans la cour des Icoglans. Cette cour, 
moins vaste que les premieres, est form^e par plusieurs 
petits palais, en forme de kiosques, avec des toits tr^ 
bas, qui d^ordent de sept ou huit pieds au-delk des murs, 
et sont support^s par de petites colonnes, ou de petits 
piliers mauresques, de bois peint. Les colonnes, les piliers 
lea murs et les toits sont aussi de bois sculp t^ et peint de 



VOYAOB BN ORIENT. IQl 

couleurs varies. Les cours et jardins, formes par lea vides 
que laissent entre eux les kiosques irr^giili^reinent diss^- 
min^s dans Tespace, sont plant^s irr^guli^rement auasi 
d'arbres de toute beaute et de toute vieillesse: leurs branches 
retombent but les Edifices et enveloppent les toits et les 
terrasses. L'aile droite de ces b^timens est form^e par 
les cuisines, immenses corps de logis, dont les nombrenses 
cheminees et les murs ext^rieurs, noircis par la fum^, 
annoncent la destruction. On aura une id^e de la grandeur 
de cet edifice, quand on saura que le sultan nourrit toutes 
les personnes attach^es h la cour et au palais, et que ce 
nombre de commensaux s'el^ve au moins k dix mille par 
jour. Un peu en avant du corps de logis des cuisines, 
est un charmant petit palais, entour^ d'une galerie ou 
portique au rez^de-chauss^e : c'est celui des pages ou Ico- 
glans du serai] : c'est 1^ que le grand seigneur fait ^ever 
et instruire les fils des families de sa cour, ou de jeunes 
esclaves destines aux einplois du s^rail ou de Tempire. Ce 
palais, qui a servi jadis de demeure aux sultans eux-mdmes, 
est d^or^ au dehors et au dedans avec une profusion de 
ciselures, de sculptures et de moulures dories qui n'en 
exclut pas le bon godt. Les plafonds sont aussi riches que 
ceux des plus beaux palais de France ou d'ltalie ; les plan- 
chers sont en mosaiques. II est divis^ en plusieurs salles, 
a peu pr^s d'dgale grandeur : ces salles sont obstru^es k 
droite et h gauche par des niches et des stalles en bois 
sculpte, k peu pr^s semblables aux staUes du plus beau 
travail, dans les choeurs de nos anciennes cath^drales. 
Chacune d'elles forme la chambre d'un Icoglan : il y a au 
fond une estrade, oil il replie ses coussins et ses tapis, 
et oil ses vStemens sont suspendus ou serr^s dans son 
coffre de bois dore : au-dessus de ces stalles r^gne une es- 
p^e de tribune, ^galement avanc^e, divis^e, omde et d^- 
cor^e, qui renferme autant de stalles que la salle inf^rieure. 
Le tout est ^clair^ par des coupoles ou par de petites 
fenitres au sommet de Fedifice. Les jeunes Icoglans qui 
^taient tons d*anciens ^eves de Rustem-Bey le re^urent 
avec une joieet des demonstrations d'attachementtouchantes. 
Un pdre, long-temps attendu, ne serait pas plus tendre- 
ment accueilii L'excellent coeur de ces enfans le toucha 



192 VOYAOB BN ORIENT. 

jusqu'aux larmes ; j'^taia ^mu moi-m^me de ces marques si 
spontanees et si (ranches d'afiection et de reccmnaissance : 
lis lui prenaient les mainsy ils baisaient les pans de sa 
redingote. 

Rustem-Bey ! Rustem-Beyl s'^eriaient-ils les uns aux 
autres ; et tous aocouraient an-devant de leor ami, palpitans 
et rougissant d'^inotion et de plaisir. II ne ponvait se de« 
barrasser de leurs caresses : ils lui disaient des paroles char- 
mantes : Rustem-Bey, pourquoi nous abandonnez-yons de- 
puis si long-temps ? Vous ^tiee notre p^re, nous languis- 
sons sans vous. Tout ce que nous savons, c'est k vous que 
nous le devons. Alia et le sultan vous out envoy^ pour 
faire de nous des hommes ; nous n'dtions que des esclaves, 
des fils d'esdaves.. Le nom des osmanlis ^tait une injure, 
une moquerie en Europe ; maintenant nous saurons le d^- 
fendre et Thonorer ; mab dites au sultan qu'il vous renvoie 
vers nous ; nous n'^tudions plus, nous s^chons d'ennm et 
de tristesse. — Cinq ou six de ces jeunes gens de figure 
douce, franche, intelligente, admirable, nous prirent par la 
main, et nous conduisirent partout. Ils nous ramen^nt 
ensuite dans leur salon de recreation : c'est un kiosque en- 
tour^ de fontaines ruisselantes qui s'^chappent des murs 
dans des coupes de marbre : des divans regnent tout au- 
tour ; un escalier, cach^ dans Fepaisseur des murs, conduit 
aux offices, oil de nombreux esclaves, aux ordres des 
Icoglans tiennent sans cesse le feu pour les pipes, le caf^» 
les sorbets, Teau et la glace, pr^ts pour eux. II y a toutes 
sortes de jeux dans ce salon ; plusieurs jouaient aux tehees. 
Ils nous firent servir des sorbets et des glaces ; et, couches 
sur le divan, nous caus&mes long-temps de leurs etudes et 
de leurs progres, de la politique de TEurope, de la destin^e 
de Tempire ; ils en parlaient a merveiUe ; ils fr^missaient 
d'indignation de leur ^tat actuel, et faisaient des vcbux pour 
le succes du sultan dans ses entreprises d'innovationB. Je 
n'ai jamais vu une ardeur plus vive pour la regeneration 
d'un pays, que celle qui enflammait les yeux et les paroles 
de ces jeunes gens. Les jeunes Italiens k qui on parle d'in- 
^ependance et de lumieres ne palpitent pas de plus d'^lan. 
Leurs figures rayonnaient pendant que nous leur parlions. 
)jes plus kg68 pouvaient avoir de vingt k vingt-deux aiis > 



.▼OTA.OB KN ORIXNT. 193 

ke x>lu8 jeunet de doaxe & treize. Except^ k I'faospiee mili- 
taire des mpheHiur de la manne k Greenwich, je n'ai jamais 
▼a de pkuadmiralUee figures que celles de quelques-uns de 
cee enfana. Ila ne voulideiit plus nous laisser partir, et nous 
aocompagB^reBt josqu'o^ il lear est permis d'aUer, dans tons 
ks jaidins, emmet kaosques d'alentour. Un ou deux araient 
les yeux mooiU^s en quittant Rnstem-Bey. Le kesn^dar 
^Uat all^ pendact ce tenps-Ui donner ordre aux eunuques et 
gaxdiMiB des jardins et des palais, denouslaisser circuler, et de 
nous introduire pifftcmt Cfk nous le d^sirerions. Au fond de la 
coor, on peu ptas loin que le palais des Icoglans, un large 
palais HOBS fienoait la vue et le passage, c'est celui qu'ha- 
bkent les saltans eux-mlmea ; il est entour^ comme les 
Idosq^es et les palais que nous venions de visiter, d'une 
giderie fonn^ par nne prolongation des toits. Sur cette 
galeiie oavrent les portes et les fendtres sans nombre des 
appaitemau. Le palais n'a qu'un rez-de-chauss^e. Nous 
entr&mes dans les grandes aalles qui servent de vestibule et 
donneBt acc^s anx diSl^rentes pieces. Ce vestibule est irr^- 
guUer ; c'est un labyrinthe forme par les piliers qui sup- 
peitent les toits et les plafonds, et donnent naissance k de 
vastes corndors circulaires pour le service des appartemens. 
Les piliers, les plafonds, les murs, tout est de bois peint et 
sculpt^ en omemens mauresques. Les portes des chambres 
impdriaks ^taient ouvertes ; nous en vlmes un grand nom- 
bre toutes k peu pr^ semblables pomr la disposition et la 
decoration des plafonds moulds et dor^s. Des coupoles de 
bois on de marbre, perches de d^oupures arabesques, d'oti 
le jour glisse doux et voil^ sur les murs ; des divans larges 
et ins autour de ces murs ; aucuns meubles, aucuns si^es, 
que les tapis, les nattes et les coussins ; des fen6tres qui 
preanent naissance k on demi-pied du plancher et qui don- 
nent snr les cours, les galeries, les terrasses et les jardins, 
voiHt tout. Du c6t6 du palais oppos^ k celui par lequel nous 
^ons entr^s, r^gne une plate-forme en terrasse, b&tie en 
pierre et pav^ en dalles de marbre. Un beau kiosque otk 
le saltan s'assied quand il re^oit les ambassadeurs, est s^- 
par^ du palais de quelques toises, et ^ev^ de quelques pieds 
sur cette plate-forme ; 11 ressemble k une petite chapelle 
mauiesque. Un divan le remplit ; des fendtres circulaires 

TOMB II. 13 



194 VOYAGE BK ORIENT. 

I'entourent : la vue de Constantinople^ du port, de la mer 
de Mannara et du Bospbore y est libre et admirable. Des 
fontaines de marbre coident et jaillissent en jets d'eau sur 
la galerie ouverte entre ce kiosqiie et le palais. C'est une 
promenade d^icieuse. Lea branches des arbustes et des 
rosiers des petits jardins qui couvrent les petites terrasses 
inf^eures, yiennent ramper sur les balustrades et les tsulHs 
et embaumer le palais. Quelques tableaux en marbre et en 
bois sont suspendus aux murailles : ce sont des vues de la 
Mecque et de M^ine. Je les examinai curieusement. Ces 
▼ues sont comme des plans sans perspective : elles sont par- 
faitement conformes k ce qu'Aly-bey rapporte de la Mecque, 
de la Kaaba et de la disposition de ces divers monumens sa- 
cr^s de la ville sainte. EUes prouvent que ce voyageur est 
all^ r^ellement les visiter. Ce qu'il dit de la galerie circo- 
laire qui entoure Taire des diiFc^rentes mosqu^es est attest^ 
par ces peintures. On y voit ce portique qui rappelle celui 
de Saint-Pierre de Rome. 

En suivant la plate-forme du palais, h gauche, on arrive, 
par un ^troit balcon support^ par de hautes terrasses, au 
harem ou palais des sultanes. U ^tait ferm^ ; il n'y restait 
qu'un petit nombre d'odaHsques. Nous n'approchiUnes pas 
plus pr^s de ce s^jour interdit k I'oeil. Nous vtmes seule- 
ment les fenetres grill^es et les d^cieux balcons entour^s 
aussi de treillis et de persiennes entrelac^es de fleurs, oilles 
femmes passent leurs jours k contempler les jardins, la viUe 
et la mer. Nous plongions de Vcsil sur une multitude de 
parterres, entour^s de murs de marbre, arros^s de jets 
d'eau, et plant^s, avec soin et sym^trie, de tomes sortes de 
fleurs et d'arbustes embaum^s. Ces jardins, auxquels on 
descend par des escaliers, et qui communiquent de I'un k 
I'autre, ont quelquefois aussi d'^^gans kiosques ; c'est 1^ 
que les femmes et les enfantr du harem se prominent et 
jouissent de la nature. 

Nous ^tions arrives k la pente du s^rail, qui commence k 
redescendre de 1^ vers le port et vers la mer de Marmara. 
C'est le sol le plus ^ev^ de ce site unique dans le monde, et 
d'otji le regard posside toutes les collines et toutes les mers 
de Constautinople. Nous sous arrStd.mes long-temps pom- 
en jouir. C'est rinverse de k vue que j'ai d^crite du haut 



VOYAGE KN ORIEKT. 195 

du bclv^dSrc de P^ra. Pendant que nous etions but cette 
terrasse du palais, Theure du repaa sonna, et nous vimes 
passer un grand nombre d'esclaves, portant sur leurs tites 
de grands plateaux d'^tain qui contenaient les diners des 
officiers, des employes, des eunuques et des femmes du 
s^rail. Nous assist&mes k plusieurs de ces diners. lis se 
composaient de pilaus, de volailles, de koub^, petites bou- 
lettes de rez et de viandes baches, rdties dans une feuille 
de vigne, de galettes, de pain semblables k des oublies et 
d un vase d'eau. Partout oikl'esclave rencontrait son mai- 
tre, 1^ se d^posait le diner, tantdt dans le Cioin d'une 
safle du palais, tant6t sur la terrasse, k I'ombre du toit ; 
tantdt dans les jardins, sous un arbre aupr^ d'un iet 
d'eau. •^ 

Le kesn^dar vint nous chercher, et nous conduisit dans 
le kiosque ot il loge, en face du tr^sor du s^raU. Ce tr^sor, 
oil sont enfouies tant de richesses incalculables, depuis la 
^^j^^^n de I'empire, est un grand b&timent en pierre, pre^- 
cede d un portique convert. Le b&timent est tres pen 
elev6 au-dessus de terre; les portes sont basses et les 
chambres souterraines. De grands coffres de bois peints 
en rouge contiennent les monnaies d'or et d'argent. On en 
turn un certain nombre chaque semaine pour le service de 
1 empu-e. II y en avait plusieurs sous le portique. Nous 
ne demandimes point k y entrer ; mais on dit qu'ind^- 
pendamment des esp^ces d'or ou d'argent, ce Kesne ren- 
ferme des monceaux de perles et de diamans. Cela est 
yraisemblable, d'apr^s I'usage des sultans d'y d^poser tou^ 
jours et de n'en titer qu'aux demieres extr^mit^s de Fetat. 
Maia comme ces valeurs en pierres pr^cieuses ne sont que 
conventionnelles, si le grand-seigneur voulait en faire usage 
en les vendant, il en diminuerait le prixparla profusion 
qu il repandrait dans le commerce, et cette ressource qui 
semble immense pour ses finances n'en est peut^^tre pas 
une. 

Le kesnedar, homme ouvert, gai et spirituel, m'intro- 
duisit dans Tappartement qu'U occupe. J'y trouvai, pour 
la premiere fois en Turquie, un pen du luxe d'ameublement 
et des commodites del'Europe ; les divans ^taient hauts et 
couverta de couasins de soiej ily avait des tables, des 



196 VOYAGE 9N ORIENT. 

rayons de bois autour de la chambre ; sur ces rayons, d^s 
registres, des Uvres, des cartes de geographic et un globe 
terrestre. On uons apporta des confitures et des sorbets. 
Nous caus&mes des artSj^ des sciences de TEurope compart 
Ik r^tat des eonnaissances humaines dans Vempire ottcMman. 
Le kesnedar me parut aussi instruit et aussi libre de pr^- 
• jug^s qu'un Europ^en. II comprenait tout ; il d^sirait le 
succes de Mahmoud dans ses tentatives d'am^orations ; 
mais yievxi et ayant pass^ sa vie dans les emplois de con> 
fiance du s^rail, sous quatre sultaps, il semblait esp^rer peu 
et se r^signer philpsophiquement k I'avenir. H menait une 
vie paisible et solitaire dans le Ibnd de ce s^rail abandonn^. 
II m'interrogea longuement sur toutes choses : philosophies 
religion, po^sie, croyance populaire de FEurope* r^^ime des 
divers ^tats, soit monarchies, soit r^publiques, politique, 
tactique ; tout fut pass^ en revue par l^i avec une rectitude 
d'esprit, un ii-propos et im bpn sens de r^fl^xions qui me 
montr^rent assez que j'avais affaire k un des hommes les 
plus distingu^s de Tempire. — II m'apporta une sphere et 
son globe terrestre, et voulut que je lui ezpliquasse les. 
mouvemens des astres et les divisions de la terre. H {nit 
note de tout ^t parut enphant^. II me supplia d'accepter k 
souper chez lui et d'y passer la nuit. Nous etimes beau- 
coup de peine k Tisiater k ses instances, et nous ne p^mes 
e 8 vaincre qu'en lui disant que ma femme et mes amis, qui 
me savaient au s^nul, seraient dans une mortelle inquietude 
s'ils ne me voyaient pas reparattre. Vous Mes en effet, me 
dit-il, le premier Franc qui y soit jamais entr^, et c'est une 
raison pour que vous y soyez trait<^ en ami. Le sultan est 
grand et Alia est pour tons ! II no^s accompagna jusqu'aux 
escaliers int^rieurs qui descend ent, de la plate-forme du 
palais du sultan, dans le dedale de pe^ts jardins du harem, 
dont j'ai parl4 et nous, confia aux soins d'un chef de bos- 
tangis, qui nous fit passer, de kiosques en kiosques, de par- 
terres en parterres, tons plant^s de fleurs, tous arroses de 
fontaines jaillissantes jusqu'a la ports d'une haute muraille 
qui B^pare les palais int^rieurs du s^rail des grandespelouses 
exterieures. JA, nous nous trouv&mes au pied des platanes 
formes qui s'^^vent k plus de cent pieds de haut contre 
les murailles et les balcons ^ev^s du harem. Ces arbre^ 



v6taob bn OBi&i^. 197 

fonnent \k tme fordt et des groupes entrecdup^S de pelouses 
verted 5 plus loin, sont des arbres fruitiers, et de ^(rands jar- 
dins potagers ciiltiv^s par des esclaves n^gres qui ont leurs 
cabanes sous les arbres. Des ruisseaux krrosent ces planta- 
taons irr^guli^es. Non loiii dtt harem est an vieux et ma^ 
gmfqne palais de Bajazet, abandbfini^ anx lierres et aux 
oiseaux de nnit. U est en pierre et d'une admirable 
aTchitecture arabe. On le restaurerait ais^ment, et il vau- 
drait k lui seiil le s^rail tout entier, mais la tradition pbrte 
qu'il est peupl^ pair les mauvais esprits, et jamais ancun os- 
manli n'y p^ndtre. Comme notis ^tions seuls, j'entrai dans 
use on deux arches souterraines de ce beau palais, encom- 
br^ de debris et de pierres ; les murs et les escaliers, que 
j'eos le temps d'entrevoir, me parurent du plus ^^gant tra- 
▼aiL Arriv^ 1^ pi^s d'une des portes des murs du serail, 
nous r^trograd^es, toujours sous tme fordt de platanes, de 
eycomores, et de cyptds les plus grands que j'aie jamais yus, 
et nous fimes le tour des jardins ext^eurs. lis nous ra« 
men^rent jusque sur les bords de la mer de Marmara, ob. 
wmt deux ou trois palais magnifiques que les sultans ha- 
bitant pendant V4t6, Les appartemens ouvrent sur le cou- 
rant du canal, et sont sans eesse, rafratchis par la brise. 
Plus loin, des collines de gazon portent de petites mosques, 
des kiosques, et des pi^es d'eau entour^ de parapets de 
marbre, et ombrag^s d'arbres gigantesques. Nous nous as- 
stmes Bt, parmi les fleurs et les jets d'eau murmurante. 
Les hantes mundlles du s^rail derri^re nous, etdevant une 
pente de gason finissant k la mer ; entre la mer et nous un 
rideau de cyprte et de platanes qui borde le mur d'enceinte ; 
k travers ce rideau de cimes d'arbres, les flots de la mer de 
Marmara, les ties des princes, les vaisseaux k la voile, dont 
les mAts glissaient d'un arbre k Tautre, Scutari rougi des 
rayons du soleil couehant : ces cimes dories du mont des 
G^ans, et ks eimes de neige des monts de Phrygie encadrant 
ce divin tableau. 

YoiUkdonc Tint^rieur de ce s^jour myst^rieux, le plus 
beamdes s^jours de la terre ; scdne de tant de drames sanglans* 
oil Fempire ottoman est n^ et a grandi, mais oil il ne 
vent pas moorir ; car depuis le massacre des janissaires le 
saltan Mahmoud ne lliabite plus. Homme de moeurs 



198 VOYAGE BN ORIENT. 

douce et de volupt^, ces taches de sang de son rhgne la 
r^pugnent- Peut-dtre aussi ne s'y trouve-t-il pas en s^tret 
au milieu de la population fanatique de Stamboul, et pr€- 
f ^re-t-il avoir un pied sur I'Asie et un pied sur sa flotte, 
dans ses trente palais des bords du Bosphore. Le caract^re 
g^n^ral de cette admirable demeure n'est nila grandeur, ni 
la comodit^, ni la magnificence ; ce sont des tentes de bois 
dor^ et perches k jour. Le caract^re de ces palais, c'est le 
caract^re du peuple turc : rintelligence et I'amour de la na* 
ture. Get instinct des beaux sites, des mers ^clatantes^ dea 
ombrages, des sources, des horizons immenses encadr^s 
par les cimes de neige des montagnes, est I'instinct pr^domi- 
nant de ce peuple. On y sent le souvenir d'un peuple 
pasteur et cultivateur qui aime k se rappeler son origiue, et 
dont tons les godts sont simples et instinctifs. Ce peuple a 
plac^ le palais de ses maitres, la capitale de sa ville impd- 
rlale, sur le penchant de la plus beUe colline qu'il y ait dans 
son empire, et peut-^tre dans le monde entier. Ce palais 
n'a ni le luxe int^rieur, ni les myst^rieuses volupt^a d'un 
palais d'Europe; iln'a que de vastes jardins, oil les arbres 
croissent libres et ^temels comme dans une forSt vierge, oi!l 
les eaux murmurent, oh lea colombes roucoulent; des 
chambres perc^s de fenStres nombreuses toujours ouvertes ; 
des terrasses planant sur les jardins ot sur la mer, et des 
kiosques grille oh. les sultans, assis derri^re leurs persi- 
ennes, peuvent jouir k la fois de la solitude et de I'aspect 
enchant^ du Bosphore. C'est partout de m^me en Turquie ; 
maitre et peuple, grands et petits, n'ont qu'unbesoin, qu'un 
sentiment, dans le choix et Tarrangement de leurs demeures ^ 
jouir de roeil, de la vue d'un bel horizon ; ou, si la situation 
et la pauvret^ de leur maison s'y refuse, avoir au moins un 
arbre, des oiseaux, un mouton^ des colombes, dans un coin 
de terre autour de leur masure. Aussi, partout oti il y a un 
i^ite ilevi, sublime, gracieux, dans le paysage, ime mosqu^ 
un santon, une cabane turque s'y placent. II n'y a pas un 
site du Bosphore, un mamelon, un golfe riant de la c6te 
d'Asie et d'Europe, oii un pacha ou un visir n'ait b&ti une 
villa etunjardin. S'asseour k I'ombre, en face d'un magni* 
fique horizon, avec de belles branches de feuillage sur 'la 
t^te, une fontaine aupr^s, la campagne ou la mer sous le^ 



VOYAGB EN OKIE NTT. 199 

yetur, et 1^, passer les faeures et les jours k s'ennuyer de 

contemplation vague et inarticul^e, voil^ la vie du musidman ; 

elle explique le choix et Tarrangement de ses demeures ; 

elle explique aussi pourquoi ce peuple reste inactif et silen- 

cieux» jusqu'^ce que des passions le soul^vent etluirendent 

son Anergic native^ qu'il laisse dormir en lui, mais qti'il ne 

perd jamais. U n'est pas loquace comme I'Arabe ; il fait 

peu de cas des plaisirs de Tamour-propre et de la soci^t^ ; 

ceux de la nature lui suffisent : il r^ve, il m^dit?, et il prie. 

C'est un peuple de philosophes : il tire tout de la nature, il 

rapporte tout ^ Dieu. Dieu est sans cesse dans sa pens^e 

et dans sa bouche ; il n'y est pas comme une id^e st^rile^ 

zn^s comme une r^alit^ palpable, evidente, pratique. Sa 

vertu est I'adoration perp^tuelle de la volont^ divine ; son 

dogme, la fatality. Avec cette foi, on conquiert le monde, 

et on le perd avec la mtoe facility, avec le m^me calroe.— 

Nous Bortons par la porte qui donne sur le port, et j'entre 

dans le beau kiosque, sur le quai, otl le sultui vient s'as- 

seoir quand ses flottes partent ou rentrent d'une e2cp^dition» 

et saluent leur mattre. 

22 Juln. 

Deux de mes amis me quittent, et partent pour TEurope; 
je reste seul k Buyukd^r^ avec ma femme et M. de Capmas. 

25 Julo. 

Pass^ deux jours k Belgrade, village au milieu de la for^t 
de ce nom, a quatre lieues de Constantinople ; forit im- 
mense de chines, qui couvre des collines situ^s entre le 
Bosphore et la mer de Marmara, k egale distance des deux, 
et qui se prolonge presque sans interruption jusqu'aux 
Balkans. Site aussi sauvage et aussi gracieux qu'aucune 
des forSts d'Angleterre, avec un beau village grec construit 
dans un large vallon au milieu de la for6t ; des prairies 
arcadiennes ; une riviere qui coule sous les troncs des 
chines. Magnifiques lacs artificiels, formes dans le bassin 
des collines ^ev^s, pour retenir les eaux et alimenter les 
fontaines* de Constantinople. Hospitality re^ue 1^ chez 
monsieuir et madame Al^on, banquiers fran^ais ^tablis de 
pire en fils k Constantinople, qui possMent une d^cieuse 



200 VOYAOB EN OltlBMT. 

villa k Bnyukd^r^^ et une maison de chasse dahs le vi%ge 
de Belgrade ; famille charmante, oii I'^^gance des moeurs, 
Tel^yation des sentimens, la culture de re»prit, sont associ^s 
k la gr&ce et k la simplicity afiectueuse de TOrient. Je 
trouve k Constantinople une autre soci^t^ tout-k-fait 
fran^aise, dans M. Salzani, fr^e de mon banquier k Smyme, 
homme de bien, bomme de coeur et d'esprit, qui nous traite 
en compatriotes et en amis. En g^n^ral, la sbciet^ franqne 
de Constantinople, compos^e des officiers des ambassades, 
des consulats, des families des drogmans et des n^gocians 
des divers'es nations europ^ennes, est tr^s au-dessus de sa 
reputation. Constitute en petite ville, elle a lea d^uts des 
petites villes, le comm^rage et les jalousies tracassi^res ; 
mais il y a de la probity, de Tinstruction, de F^^gance, une 
hospitality gracieuse et cordiale pour les Strangers. On y 
est au courant de TEurope comme k Vienne ou k Paris ; 
on y participe fortement au mouvement de vie qui remue 
I'Occident. n y a des bommes de m^rite, et des femmes de 
grlk;e et de bautes vertus. J'ai vu tel salon de P^ra^ de 
Tberapia et de Buyukd^r^, oh. Ton se serait cm dans un des 
salons les plus distingu^s de nos grandes viUes d'Europe, si 
I'on n'avait jete les yeux sur le Bosphore, ou sur la come 
d'or qui ^tincelait, au pied des jardinis, entre les feuiUes des 
arbres. 

29 Juin 18S8. 

Courses aux eaux douces d'Europe. Au fond du port 
de Constantinople^ les collines d'Eyoub et celles qtu portent 
P^ra et Galata, se rapprocbent insensiblement et ne laissent 
qu'un bras de mer ^troit entre leurs rives : k gauche s'^tend 
le faubourg d'Eyoub avec sa mosqu^e, oil les sultans k leur 
av^nement au trdne vont ceindre le Babre de Mabomet, 
sacre de sang, cons^ration de la force, religion du despo- 
tisme musulman. Cette mosqu^e pyramide gracieusement 
au-dessus des maisons peintes du faubourg, et la dme de 
ses minarets va se confondre k I'borizon avec les bautes 
murailles grecques minxes de Constantinople. An bord du 
canal, un beau palais des sultanes s'^tend le long des flots. 
Les fen^tres sont au niveau de Veku, les cimes larges et touf- 
fiies des arbres du jardin dothinent le tott et se r^^bissent 



V0VA6& its ORISNT. 2^1 

dans la tHet. Au-deliL, la mer n'est plus qu'un fleuve qui 
passe entre deux pelouses. Des collines, des jardins et des 
bois couTrent ces belles croupes. Quelques pasteurs bul< 
gares y jouent de la musette^ assis sur ks rochers, en 
gardantdes troupeaux de chevaux et de ch^vres. Enfin, 
le fleuve n'est plus qu'un ruisseau dont les rames des 
cs&'ques toucbent les deux bords, et o^ les racines d'ormes 
superbes, croissant sur les bords, embarrassent la naviga- 
tion. Une vaste prairie, ombrag^e de groupes de pla- 
tanes, s'^tend h droite. A gauche, montent les croupes 
boisees et verdoyantes ; au fond le regard se perd entre les 
colonnades vertes et irr^gulilres des arbres qui ombragent 
le ruisseau et serpentent avec lui. Ainsi finit le beau port 
de Constantinople : ainsi finit la vaste, beUe et orageuse- 
M^diterranee. Vous. ^chouez dans une anse ombrag^e, au 
fond d'un golfe de verdure, sur un banc de gazon et de 
fleurs, loin du bruit et du mouvement de la mer et de la 
▼ille. Oh ! qu'une vie d'homme qui finirait ainsi, finirait 
bicfn ! Dieu donne une telle fin k la vie de mes amis qui 
s'agitent et brillent aujourd'hui dans la m&L4e humaine ! 
Du silence apr^s le bruit, de Fobscurit^ douce apr^s le 
grand jour, du repos apr^s Tagitation. Un nid d'ombre et 
de solitude pour r^flechir ^ la vie pass^e et mourir en paix 
et en amiti^ avec la nature et les hommes. Pour moi-m6me, 
je ne fais plus de vceu, je ne demande mdme pas cela : ma 
solitude ne sera ni si belle ni si douce. 

Descendu du caique, je suis les bords du ruisseau jusqu'& 
im kiosque que je vois blanchir entre les arbres. A chaque 
tronc, j'apergois im groupe de fenunes turques et arm^ 
niennes qui, entourees de beaux enfans jouant sur la 
pelouse, prennent leurs repas k I'ombre. Des chevaux de 
sdle, superbement enharnach^s, et des arabas, voitures de 
Constantinople, attel^ de boeufs, sont ^pars sur la prairie. 
Le kiosque est pr^c^d^ et entour^ d'un canal et de pieces 
d'eau, oh nagent des cygnes. Les jardins sont petits, mais 
la prairie enti^ est un jardin. L^, venait souvent jadis le- 
sultan actuel passer les saisons de chaleur. II aimait ce 
d^deux sdjour, parce que ce sdjour plaisait k une odalisque 
favorite. L'amour avait trouv^ place dans ce coeur, apr^s 
les massacres de TAtm^dan ; et au milieu des sensualit^s 



202 V0TA6B BN OBIBNT. 

du harem, la belle odalisque mountt id: Depms ce temps 
Mabmood a abaodonn^ ce beau lieu. Le tombeau de Toda-* 
liaque est souvent, dit-on, visits par hd, et consacre seul 
les jardins de ce palais abandonn^. Joum^e pass^ au fond 
de la valine, k Tombre des arbres. Vers ^crit ^ V. . . . 

SJuillet. 

. Je me suis embarqu^ ce matin pour Constantinople. J'ai 
remont^ le Bosphore ; je suis entr^ dans la mer de Mar- 
x^ara ; et, apr^s avoir suivi environ deux beures les mure 
Qxt^rieurs qui apparent Stamboul de cette mer, je suis des- 
cendu au pied du chateau des Sept-Tours. Nous n'avions 
oi tesk^r^ ni guide. Les eoldats turcs, apr^s beaucoup de 
difficultes, nous ont laiss^ entrer dans la premiere cour de 
ce cb&teau de sang, ob, les sultans d^trdn^s ^taient tratn^ 
par la populace, et allaient attendre la mort qui ne tarde 
jamais, quand le peuple est k la fois juge et bourreau. Six 
ou sept tStes d'empereurs, d^capit^s ont roul^ sur lea 
marcbes de cet escalier. Des milliers de t^s plus vulgairee 
ont convert les cr^neaux de cette tour. Le gardien refuse 
de nous laisser entrer plus avant. Pendant qu'il va de« 
mander des ordres au commandant du ch&teau, s'entr'ouvre 
la porte d'une salle basse et yoiLt6e dans la tour orientale. 
Je fais quelques pas, j'entends un rugissement qui fait vibrer 
la vo4te, et je me trouve face k face avec un superbe lion 
enchain^. Le lion s'^lance sur un beau l^vrier qui me 
suivait. Lel^vrier s'^happe et se r^gie entre mes jambea. 
Le lion se dressait sur ses pattes de derri^re ; mais sa chaine 
]fi retenait contre la muraiUe. Je sortis et fermai la porte. 
Le gardien vint me dire qu'il risquerait sa t^te s'il m'intro- 
duisait plus avant. Je me retirai, et je sortis de I'enceinte 
de la ville par une porte des anciens murs, qui descend dans 
la campagne. Les murs de Constantinople prennent nais- 
sance au cb&teau des Sept-Tours, sur la mer de Marmara» 
9t s'^tendent jusqu'aux sonunit^s des coUines qui couvrent 
le faubourg d'Eyoub, vers Textr^mit^ du port, aux eaux 
douces d'Europe, — enceignant ainsi toute la ville de Starn^ 
boul des empereurs turcs, par le seul c6t^ du triangle qui ne 
soit pas prot^g^ par la mer. De ce c6t^, rien ne d^fendrait 
Constantinople que les pentes insensibles de ses collines. 



VOYAGE BN ORIENT. 205 

qui vont mourir dans une belle plaine cultiv^e. lit, on 
construisit ce triple rang de murs oh. tant d'assauts 
^bouerenty et derri^re lesquels le miserable empire grec 
se crut si long-temps imp^iissable. Ces mnrs admirables 
existent tonjours ; et ce sont* apr^s le Parthenon et Baalbek, 
les plus majestueuses mines qui attestent la place d'un 
empire. J'en ai suivi le pied du c6t^ ext^rieur, ce matin. 
Ce sont des terrasses de pierre, de cinquante k soixante pieds 
d'fl^vation, et quelquefois de quinze k yingt pieds de large, 
rev^tues de pierre de taille, d'une belle couleiu- gris blanc ; 
■ourent mdme enticement blanches, et comme sortant da 
dseau de Fouvrier. On en est s^par^ par d'anciens fosses, 
combl^ de d^ris et de terre v^g^tale luxuriante, oi!l les 
arbres et les plantes pari^taires ont pris racine depuis des 
fii^des, et forment un impenetrable glacis. C'est une for^t 
vierge de trente ou quarante pas de large, remplie de nids 
d'oiseaux et peupl^e de reptiles. Quelquefois cette forSt 
cache enti^rement les flancs des murs et des tours carries 
dont il est flanqu^, on n'en laisse aperceyoir que les cr^* 
neauz €lsvi8, Souvent la muraille reparait dans toute sa 
hauteur, et r^yerbCe, avec im ^clat dor^, les rayons du 
soleil. Elle est echancree du haut par des bribes de toutes 
les formes, d'oii la verdure descend comme dans des ravines 
de montagnes et vient se confondre avec ceUe des fosses. 
Fresquepartout son sommet est couronn^ de v^g^tation qui 
deborde, et forme un bourrelet de plantes, des chapiteaux 
et des volutes de lianes et de lierres. Qk et Ik, du sein des 
tours combines par les pierres et la poussiCe, s'^lance un 
platane ou un cypres qui entrelace ses racines k travers les 
fentes de ce pi^destal. Le poids des branches et des feuilles, 
et les coups de vent dont ces arbres a^riens sont sans cesse 
battos, font incliner leurs troncs vers le midi, et ils pendent 
comme des arbres d^racin^s avec leurs vastes branchages 
charges de nids d'une multitude d'oiseaux. Tous les trois 
Ott quatre cents pas on rencontre une des tours accoupiees, 
d'une magnifique construction, avec les enormes vo^te& 
d'une porte ou d'un arc antique entre ces tours. La plupart 
de ces portes sont mur^es aujourd'hui, et la vegetation, qui 
a tout envahi, murs, portes, creneaux, tourelles, forme dans 
ces endroits ses plus bisarres ^t ses plus beaux accoupto** 



204 TOYA6V B2^ OBISNT. 

mens avec les rnines et les (Buvres de IHioinme. II 7 a des 
pans de lierre qui descendent da aommet des tours, comme 
des plis d'inunenses manteaux ; il y a deS Uanes formant 
des ponts de verdure de cisquante pieds d'arche d'une 
br^he a I'autre ; il y a des parterres de girofl^, eem^ 
sur des mors perpendiculaires, que Id veut balance dans 
cesse comme des vagues de fleurs $ des miUiers d'arbustes 
forment des cr^eaux dentel^s de feuiUages et de couleurs 
diverses. II sort de tout cela des nu^s d'oiseaux^ quand 
on jette une pi^re eontre les flancs des murs tapiss^s, ou 
dans les abtmes des fourres qu'on a Si ses pieds. Nous 
vhnes surtout un grand nombre d'aigles qui babitent les 
tom^ et qui pUment tout le Jour au soleil, au-^essua des 
aires oik ils nourrissent leurs petits^ etc. etc. 

JuUlet. 

MSme vie solitaire k Buyukd^. Le soir Sur la mer ou. 
dans la valine des Ros^s. Visites de M. Truqui touteS les 
semaines. Les bons copurs ont seuls en eux une vertu qui 
console. Dieu leur a donn^ Tunique dictame qu'il y ait 
pour les blessures incurables du coeur, la sympatbie. — 

Hier le comte Orloff, commandant de la flotte et de I'ar- 
m^ russes^ et ambas&adeur extraordinaire de Tempereur 
de Russie aupr^ de la Porte^ a c^^r^ son succ^ et son. 
depart par une f§te nulitaire donn^ au sultan sur le Boa- 
phore. Les jardins de I'ambassade de Russie k Buyukd^ 
couvrent les flancs bois^ d'une montagne qtd fenne le 
golfe et dont la mer baigne le pied. On a des terrasses^ 
des palais, la vue du Bospbore dans son double cours vers 
Constantinople et vers la mer Noire. Tout le jour le canon 
de la flotte russe, mouill^ aux pieds des jardins devant 
nos fendtreSy a retenti de minute en minute, et ses miLta 
pavois^ se sont confondus avec la verdure des grands 
arbres des deux rives. La mer a 6b6 couverte des le ma- 
tin de petits navires et de caiques apportaat de Constanti" 
nople quinze ou vingt mille spectateurs qui se sont r^pati* 
dus dans les kiosques^ dans les prairies, sur les rodiers 
des environs. Un grand nombre est rest^ dans les cai'queS' 
qui» remplis de femmes juives, turques, arm^niennes, v4- 
tues de couleurs ^d^tantes, flottent comme des bouquets 



TOYAOB BN ORIENT. 305 

d6 fleurs, ^ et Ilk, sur la mer. Le camp des Rusges ma 
les flanca de la montagne da G^nt, k une demi-lieiie 
de la flotte, se d^tache ayec ges tentes blanches et bleuet* 
de la sombre verdar e et des pentes briil^s de la montagne. 
Le soir, les Jardins de I'ambassade rosse ^taient illunin^ 
par des miUiers de lampions, snspendus k toutes les 
branches de ses for6ts. Les vaisseauz illumines aassi sur 
tons les mlltSy sur toutes les vergues, sur tous les cordages, 
res^embluent k des navixes de feu dpnt I'incendie fait par- 
tii les batteries. Leurs flancs vomissaient des torrens 
d'^lairs, et le camp des troupes de d^barquement, ^clur^ 
par de grands feux sur les caps et sur les mamelons des 
montagnes d'Asie, se r^fl^hissait en tratn^s lumineuses 
dans la mer, et jetait les lueurs d'un incendie dans tout 
I'immense lit du Bosphore. Le Grand-Seigneur arrivait, 
au milieu de cette nuit ^tincelante, sur un b&timent k va- 
peur qui venait se ranger sous les terrasses du palais de 
Russie, pour jouir du spectacle qui lui ^tait offert. .On le 
Yoyait sur le pont ^n b&timent, entour^ de son visir et de 
ses pachas favoris. II est rest^ ii bord et a envoy^ le grand 
visir assister au souper du comte Orloff. Des tables im- 
menses, dress^es sous les longues avenues de platanes, et 
d^utres tables cach^es dans tous les bosquets des jardins, 
^aient couvertes d'or et d'argent qui r^percutait les clart^s 
068 arbres illumines. A I'heure la plus sombre de la nuit, 
un peu avant le lever de la lune, un feu d'artifice, port^ sur 
les flots dans des radeauz, au milieu du Bosphore, k ^gale 
distance des trois rivages, s'^st ^lanc^ dans les airs, a couru 
sur les flots, et r^pandu une clart^ sanglante sur les mon- 
tagnes, sur la flotte et sur cette foule innombrable de spec- 
tateurs, dont les caiques couvraient la mer. Jamais plus 
beau spectacle ne pent frapper un regard d'homme : on ett 
dit que la vo^te des nuits se d^hirait et laissait voir un 
'coin d'un monde enchant^, avec des ^^mens, des monta- 
gnes, des mers et des cieuz, d'une forme et d'une couleur 
inconnues, et des railliers d'ombres vaporeuses et fugitives 
flottant sur des flots de luroi^re et de feu. Puis tout est 
rentr^ dans le silence et dans la nuit. Les lampions ^teints 
pomme au soufHe du vent, ont disparu de toutes les ver- 
l^es, de tous les sabords des vaisseauz, et la lune, sortant 



^06 VOYAGIE SN ORIBKT. 

• 

d'un TBllon ^ev^ entre lea crates, de deux montagnes, est 
venue r^pandre sa lumidre plus douce siur la mer, et de- 
tacher sur un fond de perles les ^normes masses noires et 
les spectres diss^qu^s des mftts, des vergues et des haubans 
des navires. Le sultan est reparti sur son l^ger brick ^ 
vapeur, dont la colonne de fum^e trainait sur la mer« et 
s*est ^vanoui en silence comme une ombre qui serait venue 
assister k la ruine d'un empire. 

Ce n'dtait pas Sardanapale ^clairant des hieurs de sdti 
bilcher les d^ris de son tr6ne ^croul^. C'^tait le menrtre 
d'un empire cbancelant, oblig^ de demander k ses ennemis 
appui et protection contre un esclave r^volt^> et assistant k 
leur gloire et k sa propre humiliation. Que pouvaient pen- 
ser les vieux osmanlis qui voyaient les lueurs du camp des 
barbarss chr^tiens, et les ^toiles de leurs feux de joie ^da- 
ter sur les montagnes sacr^es de TAsie, retomber sur le 
d6me des mosqu^es, et aller se r^verb^rer j usque sur les 
murailles des vieux s^rails? Que pensait Mahmoud lui- 
mSme sous le souiire affect^ de ses l^vres ? — Quel serpent 
lui d^vorait le coeur ? Ah ! il y avait Ik-dedans quelque 
chose de profond^ment triste^ quelque chose qui brisait le 
coeur pour lui, et qui aurait dt suffire, selon moi, pour lui 
rendre rh^roi'sme par le remords. £t il y avait aussi quel- 
que chose de profond^ment consolant pour la pensee du 
philosophe qui reconnatt la Providence et qui aime les 
hommes. C'^tait cette marche du temps et des choses qui 
faisait tomber en d^ris un empire immense, obstacle k la 
civilisation de la moiti^ de POrient, et qui ramenait pas k 
pas, vers ces beaux pays, des races d'hommes moins us^esy 
des dominations plus humaines, et des reUgions plus pro- 
gresnves. 

JuiUeft. 

J'ai din^ aujourd'hui ches le baron de Sturmer avec le 
prince royal de Bavi^e qui revient de Grece et s'arrSte 
quelques jours ik Constantinople. Ce jeune prince, avide 
d'instruction, et ayant le bon esprit d'oublier en apparence 
le trdne qui I'attend, recherche Fentretien des hommes qm 
n'ont pas int^St k le flatter, et se forme en les Mutant. D 
cause k merveiUe lui-m^me» Le roi mon fr^ nVt-U 



Voyage sn orient. 207 

dit, b^ite encore «ur le choix de sa capitale. Je d^ire 
avoir votre avis. La capitale de la Gr^ce, lui ai-je r^pondu, 
est donn^ par la nature m^me de r^v^nement qui arecons- 
titue la Gr^ce. La Grece est une resurrection. Quand on 
ressuscite, il faut renattre avec sa forme et son nom> avec 
son individuality complete. Ath^nes avec ses mines et ses 
souvenirs, est le signe de reconnaissance de la Gr^e. II 
fiaut qu'elle renaisse k Ath^nes oii. elle ne sera plus que ce 
qu'elle est, aujourd'hui, — une pauvre peuplade diss^min^ 
sur les rochers du P^opon^e et des lies. 

JoiUef. 

Depart de la flotte et de I'arm^e msse. lis savent main- 
tenant le chemiu, ils out accoutum^ les yeux des Turcs k 
les voir. Le Bosphore reste' desert et inauim^. 

Mes chevauz arabes arrivent par TAsie mineure. Ted- 
mor, le plus beau et le plus anim^ de tons, a p^ri k Magn^- 
sie, presque au terme de la route. Les Sai's Tout pleur^, 
et pleurent encore en me racontant sa fin. II avait fait 
Tadmiration de toutes les villes de la Caramanie oil il avait 
pass^. Les autres sont si maigres et si fatigues qu'il leur 
faudndt un mois de repos pour Itre en ^tat de faire le 
voyage de la Turquie d'Europe et de I'AUemagne. Je 
vends les deux plus beaux k M. de Boutenief pour les haras 
de Temperem: de Russie, et les trois autres k difi^rentes 
personnes de Constantinople. Je regretterai toujours Ted- 
mor et Saide. 

Je liens de faire un maich6 avec des Turcs de Stamboul 
et du faubourg d'£youb, possesseurs de ces voitures qui 
portent les femmes dans les rues de Constantinople ; ils me 
iouent cinq arabas, attelds chacun de quatre chevaux, pour 
conduire en vingt-cinq jours de marche k Belgrade, ma 
femme et moi, M. de Capmas, mes domestiques et nos 
bagages. Je loue deux Tartares pour dinger la caravant, 
des moukres, conducteurs de mulets> pour porter les lits, 
la cuisine, les caisses de livres, etc., et enfin six chevaux 
de selle pour nous, si les chemins ne permettent pas de se 
servir des arabas. Les prix de tous ces chevaux et voitures 
est d'environ quatre mille francs. Un excellent interpr^te 



806 VOVAOS BN OBISNT. 

k cheval pous accompagne* Le depart Mt fix^ an S3 

Jnlllet. 

Parti cette nuit k deux heures de Constantinople ; lea 
chevauz et lea Equipages nous attendaient dans le fauboniY^ 
d'Eyoub, sur une petite place non loin d'une fontaine ona- 
brag^e de platanes. Un cafi^ turc est anpr^. La foule 
s'assemble pour nous voir partir $ mais nous n'^rouvons 
ni insulte ni perte d'aucun objet. La probity est la vertu 
des rues ; en Turquie elle est moins commune anx palais. 
Les Turcs qui sont assis sous les arbres deyant le cafe, lea 
enfans qui passent, nous aident k cbarger nos arabas et noa 
chevauz, ramassent et nous rappprtent eux-m^es les ob- 
jets qui tombent ou que nous oublions. 

Nous nous mettons en marche au sdei] lev^, tous k che- 
val, et gravissant les longues rues solitairea et montueuses 
qui vont du faubourg d'Eyoub auz muiailles grecques de 
Stamboul. Nous sortons des murs sur un ooteau nu et 
d^ert domind par une superbe caserne. Denz bataillona 
du nysam Djddid, troupes r^ruli^res, font I'ezercice de- 
vant la caserne. M. Truqui et les jeunes Giecs de aon' 
consulat ont voulu nous accompagner. Nous nous s^- 
parous 1&. Nous embrassons cet excellent homme, qui 
a 4ti6 pour nous une providence dans ces jours d'isole- 
ment. Dans le ddsespoir, une amitid de deux mois eat 
pour nous une amitid de longues annees. Que Dieu r^ 
compense et console les demi^res ann^s de cet homrn^ 
de consolation ! Qui sait si nous nous reverrons ici baa ? 
Nous partons pour une longue et chanceuse pdr^;ri- 
nation. II reste triste et malade, loin de sa femme et de 
aa patrie. II veut en vain nous cacher ses lannes ; et lea 
n6tres mouillent sa main tremblante.-^Nous faisons halte 
k trois Ueues de Constantinople, pour laissa: passer la cba- 
leur du jour. Nous avons traverse un pays onduleux de 
coteaux qui dominent la mer de Marmara. Pen de mai- 
sons dissdmindes dans les champs : point de villages. Nous 
nous remettons en route k quatre heures ; et suivant toa- 
jours les collines basses, larges et nues, nous arrivons ik uae 
petite \ille oik nos Tartares, qui nous devancent^ nous #BLt 



VOYAGE ENORIBNT. 209 

fwt preparer une xmison. Cette maison appartient k une 
famUk fi^cquje, iamille charmante ; trois femmes gra- 
cieuses; enfaiui d*une beautd admirable. lis ^tendent des 
tapis et des couiising sur le plancher de bois de sapin, pour 
la nnit. Mon cmsinier trouve k se procurer du riz, des 
pottles et des l^^mes en abondance. — Notre caravane est 
sur pied k tircns heiures du matin. Un de mes Tartares 
mardie pendant q^ques heures k la tete de la troupe* Apr^s 
le repos da mtlieia da jour, que nous prenons ou au bord 
d'lae fontaine, ou sous quelque masure de caravanserail, il 
prend mes onkes et va au galop dans la ville ou dans le 
vilUge oil nous deyons coucher. II porte mes lettres du 
gmnd^visir au pacha, k I'aga, k I'ayam ou seigneur du vil- 
lage. Cettz-ci choisissent la meilleure maison grecque, 
arm^nienne ou juive du pays, avertissent le propri^taire de 
la preparer pour des Strangers. lis y font porter des four- 
rages pour les trente-deux chevaux dont se compose notre 
suite, et servent un souper pour nous. L'ayam, accom- 
pagn^ des principauz habitans et de quelques cavaliers s'il 
y a des troupes dans la ville, vient au-devant de nous k 
une certaine distance sur la route, et nous accompagne k 
notre logement. Us descendent de cheval avec nous, nous 
introduifient, font apporter la pipe et le caf^, et, apr^s quel- 
ques instans, se retirent chez euz, oil je vais bientOt apr^s 
leur re&dre leur visite. 

De Constantinople k Andrinople, rien de remarquable, 
rien de pittoresque que I'immense ^tendue des plaines sans 
habitations et sans arbres, traversdes, de loin en loin, par 
un fleuve encaisse et k demi tari, qui passe sous des arches 
de pont ruin^. Le soir, on trouve k peine un mauvais vil* 
lage au fond d'un vallon entourd de vergers. Les habitans 
sont tous Ones, Arm^mens ou Bulgares. Les kans de ces 
villages sont des masures presque sans toits, oil Ton en- 
tasse les hommes et les chevaux. La route continue ainsi 
pendant cinq jours. Nous ne rencontrons personne ; cela 
ressemble au desert de Syrie. Une fois seulement nous nous 
troavons au milieu de trente ou quarante paysans bulgares, 
vStas comrae des £urop^ns, coiffl^s d'un bonnet de poil de 
mouton noir. lis marchent vers Constantinople aux sons 
de dsHpc comemuses. Us poussent de grands cris en nous 
TOMS n. 14 



210 T0TA6E EN ORIENT. 

voyant, et s^^ancent vers nous en nous demandant quelqnes 
piastres. Ce sont les Savoyards de la Turquie d'Europe. 
lis vont garder les chevaux du Grand-Seigneur et des pa- 
chas dans les prahies des eaux douces d'Asie et de Buy^- 
d^r^. lis sont les jardiniers de Stamboul. 

Le sixi^me jour au matin, nous apercevons Andrinople 
k Tissue de ces plaines> dans un beau bassin, entre des 
montagnes. La ville parait immense et sa beUe mosqa^e 
la domine. C'est le plus beau monument religieux de la 
Turquie aprls Sainte-Sopbie, construit par Bajazet dans le 
temps oil la capitale de I'empire etait Andrinople. Les 
champs, deux lieues avant la ville, sont cultiv^s en bl^ en 
vignes, en arbres fruitiers de toute esp^e ; I'aspect du pays 
rappelle les environs de Dijon ou de Lyon ; de nombreux 
ruisseaux serpentent dans la pldne. Nous entrons dans un 
long faubourg ; nous traversons la ville au milieu d'une 
foule de Turcs, de femmes et d'enfans qui se pressent pour 
nous voir, mais qui, loin de nous importuner, nous donnent 
toutes sortes de marques de pohtesse et de respect. Les 
personnes qui sont venues au devant de nous, nous eon- 
duisent k la porte d'une belle maison, appartenant k M. 
Yemazza, consul de Sardaigne k Andrinople. 

Deux jours passes k Andrinople dans la d^cieuse maiscm 
de ce consul. Sa famille est k quelques lieues de ]k, aux 
bords de la riviere Maritza (l'£bre des anciens) ; vue 
ravissante d' Andrinople, le soir, du haut de la terrasse de 
M Yemazza. La ville, grande li peu pr^ comme Lyon, 
est arros^e par trois fleuves : TEbre, I'Arda et le Tundicha ; 
elle est envelopp^ de toutes parts par les bois et les eaux ; 
les belles chatnes de montagnes encadrent ce bassin fertile. 
— ^Yisite k la mosqu^e, \ Edifice semblable ii toutes les mos- 
qir^es, mais plus ^ev^ et plus vaste ; nos arts n'ont rien 
produit de plus hardi, de plus original et de plus d'eflfet que 
ce monument et son minaret, colonne perc^e k jour de plus 
de cent pieds de tronc. 

Reparti d' Andrinople pour Philippopoli ; la route traverse 
des defiles et des bassins bois^s et rians, quoique deserts, 
entre les hautes chatnes des montagnes du Rhodope et de 
THemus ; trois jours de marche ; beaux villages ; le soir, 
ll trois lieues de Philippopoli j'aper^ois dans la pkdne une 



VOYAGE EN ORIENT. 211 

na^e de cayaliers tares* arm^niens et grecs, qui accourent 
8ur nous au galop. Un beau jeune homme, monte sur un 
cheval superbe, arrive le premier et touche mon habit du 
doigt; il se range ensuite a c6te de moi ; il parle italien, et 
m'explique qu'ayant 6te le premier qui m'ait touche, je dois 
accepter sa maison, quelques que soient les instances des 
autres cavaliers pour me conduire ailleurs. Le kiaia du 
gouvemeur de Philippopoli arrive ensuite, me complimente 
a a nom de son maitre, et m^ dit que le gouvemeur m'a fait 
preparer une m^dson vaste et commode et un souper, et 
qu'il veut me retenir quelques jours dans la ville ; mais 
je persiste a accepter la maison du jeune Grec, M. Mau- 
rides. 

Nous entrons dans Philippopoli au nombre de soixante 
ou quatre-vingts cavaliers ; la foule est aux fenStres et dans 
les rues pour voir ce cortege ; nous sommes reyus par la 
sceur et les tantes de M. Maurid^s: — maison vaste et ele- 
gante — beau divan perc^ de vingt-quatre fenetres et meuble 
k Teurop^enne, oh. le gouvemeur et les chefs des diff(^rentes 
nations de la ville viennent nous complimenter et prendre 
le cafe. Trois jours passes k Philippopoli, k jouir de Tad- 
mirable hospitaHt^ de M. Maurid^s, a parcourir les environs 
et k recevoiretrendreles visites desTurcs, des Grecs, etdes 
Arm^niens. 

Philippopoli est une ville de trente mille ames, k quatre 
joum^es d'Andrinople, k huit joum^es de Sophia, situee au 
bord d'un fleuve, sur un monticule de rochers isoMs au 
milieu d'une large et fertile valine ; c'est un des plus beaux 
sites naturels de ville que Ton puisse se representer ; la 
montagne forme ime come k deux sommets, tons les deux 
^galement couronn^s de maisons et de jardins, et les rues 
descendent en serpentant circulairement, pour en adoucir 
les pentes, jusqu'aux rives du fleuve, qui circule lui-mSmd 
au pied de la viUe et I'enveloppe d'un fosse d'eau courante; 
Taspect des ponts, des jardins, des maisons, des grands 
arbres qui s'^^vent des rives du fleuve, de la plaine bois^e 
qui s^pare le fleuve des montagnes de la Mac^doine, de ces 
montagnes eUes-mSmes dont les flancs sont coupes de 
torrens dont on voit blanchir T^cume, et semes de villages 
ou de grands monast^res grecs^ fait du jardin de M. Mau- 

14* 



212 VOTAOE BN ORIENT. 

rid^fl un dee plus admirables points de vne du monde : la 
rille est peupl^e par moiti^ de Grecs, d'Arm^niens et de 
Turcs. Les Grecs sont en g^n^ral instroits et commer^ans ; 
les principaux d'entre eux font ^ever leurs enfans en Hon- 
grie; Foppression des Turcs neleur semble que plus pesante 
ensuite; ils soupirent apr^ Tind^pendance de leurs fr^res 
de la Moree. J'ai connu 1^ trois jeunes Grecs cliarmans, 
et dignes, par leurs sentimens et leur ^nergie d'esprit^ d'un 
autre sort et d'une autre patrio. 

Quitt^ Philippopoli, et arrive en deux jours k une jolie 
ville dans une plaine cultiv^e, appel^e Tatar Bazargih ; elle 
appartient, ainsi que la province environnante, h une de ces 
grandes families f^odales turques, dont il ezistait cinq ou 
six races en Asie et en {Europe, respect^es par les sultans. 
Le jeune prince qui posslde et gouveme Tatar Bazargik est 
le fils de I'ancien visir Husseim-Pacha. II nous regoit avec 
une hospitality chevaleresque, nous donne une maison cons- 
truite k neuf au bord d'une riviere qui entoure la ville» 
maison vaQte, ^^gante, commode> appartenant k un riche 
Armenien; k peine y sommes-nous install ^s, que nous 
voyons arriver quinze k vingt esclayes, portant chacun un 
plateau d'^tain sur la t^te ; ils deposent k nos pieds sur le 
plancher une multitude de pilaus, de p&tisseries, de plats de 
gibier et de sucreries de toute espece des cuisines du 
prince ; on m'amene deux beaux chevaux en present^ que jq 
refuse ; des veaux et des moutons pour nourrir ma suite. — 
Le lendemain nous commen^ons k voir les Balkans devant 
nous; ces belles montagnes, bpis^es et entrecoupees de 
grands villages et de riches cultures, sont peupHes par les 
Bulgares. Nous suivons tout le jour les bords d'un torrent 
qui forme des marais dans la plaine ; arrives au pied du 
Balkan, je trouve tons les principaux habitans du village 
bulgare A*Yenikeui qui nous attendent, prennent les r^nes 
de nos chevaux, se placent k droite et ii gauche de nos 
voitures, les soutiennent de.la main et des epaules, les 
soulevent quelquefois pour emp^her la roue de glisser dans 
les precipices, et nous conduisent ainsi dans le miserable 
village oii mes Tartares nous ont devanc^s ; les maisons^ 
^parses sur les flancs ou les croupes de deux collines sdpa- 
r^es par un profond ravin, sont entour^es de jolis vergers 



VOYAGE EN ORIENTt 213 

et de prairies ; toutes les montagnes sont cultiv^es ^ leur 
base, et couvertes de belles forSts sur leurs croupes ; les 
cimes sont de rochers; ces maisonnettes bulgares sont 
biti^s en claie et couvertes de branches d*arbre avec leurs 
feoilles; nous en occupons sept k huit» et nos moukres, 
Tartares et cavaliers, bivouaquent dans les vergers ; chaque 
maison n'a qu'ime chambre, et la terre nue sert de plancher ; 
je prends la fievre et une inflammation du sang, suite de 
chagrin et de fatigues ; je passe vingt jours couch^ sur une 
natte dans cette miserable chaumiere sans fen^tre, entre la 
vie^et lamort. Admirable d^vouement de ma femme qui 
passe quinze jours et quinze nuits sans fermer les yeux> ^ 
c6t^ de mon lit de paille ; elle envoie dans les marais de la 
plaine chercher des sangsues ; les Bulgares finissent par en 
decouvrir; soixante sangaes sur la poitrine et sur les 
tempes diminuent le danger ; je sens mon ^tat« je pense 
nuit et jour \ ma femme abandonn^e, si je venais ^ mourir 
a quatre cents lieues de toute consolation, dans les mon- 
tagnes de la Mac^doine ; heures affreuses ! Je fais appeler 
M. de Capmas et lui donne mes derni^res instructions en 
cas de ma mort ; je le prie de me faire ensevelir sous un 
arbre que j'ai vu en arrivant au bord de la route, avec un 
seul naot, ^crit sur la pierre, ce mot au-dessus de toutes les 
consolations : — Dieu. — Le sixi^me jour de la fievre, le peril 
dej^ passe, nous entendons un bruit de chevaux et d'armes 
dajis la cour; plusieurs cavaliers descendent de cheval; 
c'est le jeune et aimable Grec de PhiHppopoli, M. Maurides, 
avec un jeune m^decin macedonien, et plusieurs serviteurs, 
dechargeant des chevaux charges de provisions, de meubles, 
de m^dicamena. Un Tartare, qui traversait le Balkan pour 
aller a Andrlnople, a'^tait arrSte au kan de Fhilippopoli et 
avait repandu le bruit qu'un voyageur franc ^tait tombe 
malade et se mourait ^ Yenikeui ; ce bruit parvient ^ M. 
Maurides k dix heores du soir ; il presume que ce Franc 
c*est son hdte ; il envoie chercher son ami le m^decin, ras- 
semble ses domestiques, fait charger sur ses chevaux tout 
ce que sa pr^voyance charitable lui fait juger necessaire a 
un. malade ; part au milieu de la nuit, marche sans s'arreter, 
et vient, ^ deux journees de route, apporter des secours, des 
remMes et des consolations k un inconnu qu'il ne reverra 



214 VOYAGE EN ORIENT. 

jamais. Voilii de ces traits qui rafraichissent I'ame, et 
montrent la g^n^reuse nature de rhomme dans tons les 
lieuz et dans tous les dimats. M. Maurid^s me trouva 
presque convalescent ; ses affaires le rappelaient k Fhilippo- 
poli ; il repart le jour m^e et me laisse le jeune m^dedn 
mac^donien ; c'^tait un homme de talent et d'instruction ; 
il avait fait des Etudes m^dicales k Semlin, en Hongrie, et 
parlait latin ; son talent nous fut inutile ; la tendresse, la 
presence d'esprit et IVnergie de resolution de ma fenune 
avaient suppl^^ k tout; mais sa soci^t^ nous fut douce 
pendant les vingt mortelles joum^es de s^jour k Yenikeui, 
n^cessaires pour que la maladie se dis8ip&t> et que je reprisse 
des forces pour remonter k cheval. 

Le prince de Tatar-Bazargik, inform^ dSs le premier 
moment de ma maladie, ne me donna pas des marques 
moins touchantes d'int^r^t et dTiospitalitd. II m'envoya 
chaque jour des moutons, des veaux pour mes gens, et 
pendant tout le temps de mon s^jour k Yenikeui, cinq ou 
six cavaliers de sa garde rest^rent constamment dans ma 
cour avec leurs chevaux tout brides et prSts a ex^cuter mes 
moindres d^sirs. Pendant les demiers jours de ma con- 
valescence, ils m'accompagn^rent dans des courses k cheval 
dans la magnifique valine et sur les montagnes des environs 
d'Yenikeui ; le prince me fit ofirir jusqu'^ des esclaves ; un 
d^tachement de ses cavaliers m^accompagna au depart 
jusqu'aux limites de son gouvemement ; j'ai pu ^dier Ik, 
dans rint^rieur mSmedes families, les mceurs des Bulgares; 
ce sont les moeurs de nos paysans suisses ou Savoyards : ces 
hommes sont simples, doux, laborieux, pleins de respect 
pour leurs prStres et de zh\e pour leur religion ; c'est la 
religion grecque. Les prStres sont de simples paysans 
laboureurs, comme eux. Les Bulgares forment une popu- 
lation de plusieurs millions d'hommes qui s'accrott sans 
cesse; ils vivent dans de grands villages et de petites 
villes separ^es des Turcs : un Turc ou deux, d^^gu^s par 
le pacha ou I'ayam, parcourent toute I'ann^e ces villages 
pour recueiller les imp6t8 ; hors de 1^ et de quelques corv^es, 
ils vivent en paix et selon leurs propres moeurs. Leur 
costume est celui des paysans d'Allemagne ; les femmes et 
les fiUes ont un costume it peu pr^s semblable k celui des 



VOYAGE EN ORIENT. 215 

montagnes de Suisse ; elles sont jolies, \ave8> gracieuses. 
Leg moeurs m'ont paru pures, quoique les femmes cessent 
d'etre Yoil^es comme en Turquie et fr^quentent librement 
les hcHnmes ; j'ai vu des danses cbamp^tres parmi les Bui- 
fl^ares comme dans nos villages de France ; ils meprisent et 
baissent les Turcs, ils sont compl^tement mtlrs pour 
I'ind^pendance, et formeront avec les Serviens, leurs voi- 
sins, la base des Etats futurs de la Turquie d'Europe. Le 
pays qn'ils habitent serait bient6t un jardin d^deux, si 
I'oppression aveugle et stupide, non pas du gouvemement^ 
mais de Tadministration turque, les laissait cultiver avec un 
peu plus de s^curit^ ; ils ont la passion de la terre. 

Je quitte Yenikeui et ses aimables et bons paysans avec 
regret : c'est un ravissant s^jour d'^te ; tout le village nous 
accompagna k une lieue dans le Balkan, et nous combla de 
voeuz et de benedictions ; nous franchimes le premier Bal- 
kan en un jour : ce sont des montagnes k peu pr^s sembla- 
bles k celles del'Auvergne, accessibles et cultivables presque 
partout ; cinq cents ouvriers pendant une saison y feraient 
la plus belle route carrossable. En trois jours j'arrivai h. 
Sophia, grande ville dans une plaine interieure, arrosee 
d'une riviere ; un pacha turc y r^sidait ; il envoya son kiaia 
au-devant de moi et me fit donner la maison d'lm negociant 
grec. J'y passai un jour ; le pacha m'envoya des veaux, 
des moutons, et ne voulut accepter aucun present. La ville 
n'a rien de remarquable. En quatre petites journ^es de 
marche, tantdt dans des montagnes d'un abord facile, 
tant6t dans des valines et des plaines admirablement fertiles, 
mais depeupl^es, j'arrivai dans la plaine de Nissa, derni^re 
ville turque presque aux fronti^res de la Servie ; je prec^dais, 
k cheval, d'une demi-heure, la caravane; le soleil ^tait 
brfdant ; k environ ime lieue de la ville, je voysds une large 
tour blanche s'^lever au milieu de la plaine, brillante comme 
du marbre de Paros ; le sentier m'y conduisait ; je m'en 
approchai et, donnant mon cheval k tenir k un enfant turc 
qui m'accompaghait, je m'assis k I'ombre de la tour pour 
dormir un moment ; k peine ^tais-je assis que, levant les 
yeuz sur le monument qui me pritait son ombre, je vis 
que ses murs, qui m'avaient paru batis de marbre ou de 
pierre blanche, etaient formes par des assises r^guli^res de 



216 VOYAGE EM DRtBMT. 

cr&Ties hnmains. Ces cr^es et ees faces d'honttneg, d6* 
charn^s et blanchia par la plnie et le soleil, ciment^s par tm 
peu de sable et de chanx, formuent enti^ment Tare 
trioropbal qui m'abritait; il peut y en avoir qainze k vingt 
mille ; k quelques-uns les cbevenx tenaient encore et flot- 
talent comme des licbens etdes mousses au souffle du vent; 
la brise des montagnes soufflait yivd et fratche, et, s'en- 
gouffrant dans les innombrables cavit^s des tdtes, des faces 
et des cr&nes, leur faisait rendre des sifflemens plaintifs et 
lamentables. Je n^avais \k personne pour m'expliqner ce 
monument barbare ; Tenfant qui tenait les deux chevaux 
par la bride jouait avec les petits morceaux de erftnes tomb^s 
en poussi^re au pied de la tour; jMtais si accabl^ de 
fatigue, de cbaleur et de sommeil, que je m'endonniB la 
t^te appuy^e contre ces murs de tites coupees ; en me 
r^veillant, je me trouvai entour^ de la caravane et d'un 
grand nombre de cavaliers tnrcs, venus de Nissa pour nons 
escorter k notre en^r^e dans la viDe ; ik me dirent que 
c'^taient les t^tes de quinze mille Servlens, tu^s par le pacba 
dans la demi^re r^volte de la Servie. Cette plaine avait 4x4 
le cbamp de mort de ces gen^reux insnrg^s, et ce mono- 
ment ^ait leur s^pulcre ; je saluai de Toeil et du cceur les 
restes de ces hommes b^oiques dont les t6tes coupes sont 
devenues la borne de Tind^pendance de leur patrie. La 
Servie, oil nous allions entrer, est maintenant libre, et c'est 
un chant de liberty et de gloire que le vent des montagnes 
faisait rendre k la tour des Serviens morts pour leur pays ! 
Bientdt ils poss^deront Nissa mime; qu'ils laissent subsister 
ce monument ! II apprendra k leurs en fans ce que vaut 
rindependance d*un peuple, en leur montrant k quel prix 
leurs peres Tout pay^e. 

Nissa ressemble k Sophia et n'a aucun caract^re. — ^Nous 
y passons un jour. — Apr^s Nissa on entre dans les belles 
montagnes et dans I'oc^an des fdrets de la Servie. Ces 
forSts vierges s'^tendent partont autant que IHiorizon, 
laissant serpenter seulement une large route, r^cemment 
trac^e par le prince Milosch, chef ind^pendant de la Servie. 
Pendant six jours nous nous enfon^ons dans ces magni- 
iiques et perp^tuels ombrages, n'ayant d'autre spectacle que 
les colonnades sans fin des trones formes et dev^s des 



VOYAOB EM OEIBNT* 217 

h^reSy les vaguea de feuiUages balanc^es par les vents, lea 
ayenues de coUines et de moJOLtagnes uniform^ent v6tuefi 
de leurs chenea aeculaires. 

Seulement de diataDce en diatance, environ toutes les cinq 
k BIZ lieuesy en deacendant dana un vallon un pen plus 
large et oil aerpente une riviere* de granda villagea en boia 
avec quelquea joliea maisona blanches et neuvea qui com- 
naencent a sortir dea forSta, une petite eglise et un preaby- 
tere, a'etendent le long d'une jblie riviere» au milieu de 
prairiea et de champa de melona. Lea habitans, aasia aur 
dies divana de bois devant leurs boutiquea, travaillent k 
diHerens metiera ; leur physionomie, quoique douce et bien« 
veillante, a quelque choae de aeptentrional, d'^nergique^ de 
fier, qui rappelle tout de suite k Toeil un peuple dejk libre, 
digne de Tetre tout-^fait ; partout on nous accueille avec 
hospita&t^ et respect ; on nous prepare la maison la plus 
apparente du viUage ; le cur^ vint a'entretenir avec noua ; 
on commence k trouver dans les maisons quelques meubles 
df Europe ; lea femmea ne sont plua voil^es ; on trouve dana 
lea prairiea et dana lea boia dea bandes de jeunea hommes 
et de jennea fiUea, aUant enaemble aux travauz dea cbaokpa, 
el cbantant dea aira nationaox qui rappellent le ranz des 
vaches. Ces jeunea fillea aont v6tuea d'une chemise^ pliaa^ 
k miUe plia, qui couvre lea ^paulea et le aein, et d'un jupon 
court de laine brune ou rouge $ leur frakheur, leur gaiety, 
la limpidite de leurs fronts et de leurs yeux les font rea^ 
aembler aux bellea femmea de Berne ou des montagnes de 
Lucerne. 

lA nos fiddles compagnes de toua lea konaka de Turq«ie 
noua abandonnent ; noua ne voyona plua lea cicognea dont 
lea largea nida, aemblablea k dea berceaux de jonc, cou- 
Konnent le aommet de toua lea d6mea dea mosques dans la 
Turquie d'Europe, et servent de toit aux minarets tooul^ ; 
toua lea soirs, en arrivant dana lea villagea ou dana lea kana 
d^rta, noua lea voyiona deux k deux errer autour de 
notre tente ou de noa masurea; lea petita, ^levant leurs 
longa couB bora du nid comme une nich^e de aerpens, ten- 
dent le bee k la m^e qui, susp endue k demi sur ses largea 
ailes, leur partage la nourriture qu'elle rapporte des marais 
Toisins ; et le p^re, planant immobile k une grande bauteur 



218 VOTA6S EN ORIBNT. 

au-dessas dn nid» semble jouir de ce touchant spectade. 
Ces beaux oiseaux ne sont nuUemeiit sauvagea; ils soiit 
les gardiens du toit comme les chiena sont lea gardiens 
du foyer; lis vivent en paix avec lea nu^ de tour- 
terelles qui blanchiaaent {Murtout le d6me dea kana et des 
mosques, et n'efikrouchent paa lea hirondellea. Les 
Turca vivent en paiz euz-m^ea avec toate la cr^tion 
«tAm4e et inanim^e ; arbrea. oiseaux on chiena. Ha reapectent 
tout ce que Dieu a fait; ila ^tendent leur charit^ k ces 
pauvrea eap^ces, abandonn^s ou pera^cut^s cfaez nous. 
Dana touteales ruea> ily a de distance en diatance des vaaes 
pleins d'eau pour les chiens du quartier, et ils font quel que- 
fois, en mourant, des fondations pieusea pour qu'on jette du 
grain aux tourterellea qu'ils nourrissent pendant leur vie. 

2 6eptembre, 1883. 

Nous aommes aortis ce matin dea ^temelles forSta de la 
Servie qui descendent juaqu'aux borda du Danube. Le 
point oil I'on commence a apercevoir ce roi des fieuves eat 
un mamelon convert de chines superbes; apr^s I'avoir 
franchiy on d^uvre k aes pieds comme un vaste lac d'une 
eau bleue et transparente» encaias^e dans dea bois et des 
roseaux> et sem€ . d'tles vertes ; en avan^ant, on voit le 
fleuve sVtendre k droite et k gauche, en cotoyant d*abord 
lea plaines de la Hongrie. Les derni^res pentes de for^ts 
qui glisaent vers le fleuve sont un des plus beaux sites de 
I'univers. Nous couchons au bord du Danube, dans un 
petit village servien. 

Le lendemain nous quittons de nouveau le fleuve pendant 
quatre heures de marche. Le pays, comme tons les pays 
de fronti^res, devient aride, inculte et desert; nous gra- 
vissons vers midi des coteaux st^riles d'od nous d^couvrons 
enfin Belgrade k nos pieds. Belgrade, tant de fois renvers^ 
par les bombes, est assise sur une rive ^ev^e du Danube. 
Les toits de ses mosqu^es sont perc^s ; les murailles sont 
d^hir^s, les faubourgs abandonn^s sont jonch^s de ma- 
sures et de monceaux de mines ; la ville, semblable k toutea 
lea viUes turques, descend en rues ^troites et tortueuses 
vers le fleuve. Semlin, premiere ville de la Hongrie, brille 
de I'autre c6t^ du Danube avec toute la magnificence d'une 
ville de TEurope ; les clochers s'^^vent en face des mina* 



VOYAGE EN ORIENT* 319^ 

rets ; arrives a Belgrade, pendant que nous nous reposons 
dane une petite auberge, la premiere que nous ayons trouy^e 
en Turquie, le prince Milosch m'envoie quelques-uns de 
868 principaux officiers pour^'inviter k aller passer quelques 
jours dans la forteresse oil il reside, k quelques Heues de 
Belgrade ; je r^iste k leurs instances et je commande les 
blU«aux pour le passage du Danube ; k quatre heures, nous 
descendons vers le fleuve ; au moment oil nous allions nous 
embarquer, je vois un groupe de cavaliers, v^tus presque 
k I'europ^enne, accourir sur la plage ; c'est le fr^re du 
prince Milosch, chef des Serviens, qui vient de la part de 
son frere me renouveler ses instances pour m'arrSter 
quelques jours chez lui. Je regrette vivement de ne pouvoir 
accepter une hospitality si obligeamment offerte ; mais notre 
compagnon de voyage, M. de Capmas, est gravement 
malade depuis plusieurs jours : on le soutient k peine sur 
son cheval ; il est urgent pour lui de trouver le repos et 
les ressources qu'ofirira une ville europ^enne et les secours 
des medecins d'un lazaret. Je cause une demi-heure avec 
le prince, qui me paratt un homme aussi instruit qu'aiTable 
et bon ; je salue en lui et dans sa noble nation I'espoir 
prochain d'une civilisation ind^endante, et je pose enfin 
le pied dans la barque qui nous transporte k Semlin. — 
Le trajet est d'une heure ; le fleuve, large et profond, a 
des vagues comme la mer ; on longe ensuite les prairies et 
les vergers qui entourent Semhn. — Le 3 au soir, entr^ au 
lazaret, oh nous devons rester diz jours. Chacun de nous 
a une cellule, et une petite cour plant^e d'arbres ; je cong^die 
mes Tartares, mes moukres, mes drogmans, qui retoument 
k Constantinople ; tous nous baisent la main avec tristesse, 
et je ne puis quitter moi-mSme sans attendrissement et sans 
reconnaissance ces hommes simples et droits, ces fiddles et 
g^n^reux serviteurs qui m'ont guid^, servi, gard^, soign^ 
comme des frSres feraient pour un fr^re, et qui m'ont 
prouv^, pendant les innombrables vicissitudes de dix-huit 
mois de voyages dans la terre ^trang^re, que toutes les 
religions avaient leur divine morale, toutes les civilisations 
leur vertu, et tous les hommes le sentiment du juste, du 
bien et du beau, grav^ en diflerens caract^res dans leu^ 
coeur par la main de Dieu. 



220 VOYAGB BN OBIBNT. 



aUATRIEMB VOLUME. 



NOTES SUR LA SERVIE. 



Scmlimi 2 Septembre, tax laxaret. 

« 

A peine sorti^ de ces for^ts oh. germe un peuple neuf et 
iibre, on regrette de ne pas le conaattre plus k fond ; on 
aimerait k vivre et k combattre avec lui pour son ind^pen- 
dance naissante ; on recherche avec amour d'oii H est enclos, 
et quelle destin^e ses vertus et la Providence lui pr^parent. 
Je me souviens toujours de la sc^ne de lagodina : nous ad- 
mirions dans une cabane de Serviens une jeune m^e qui 
allaitait deux jumeaux, et dont le troisieme enfant jouait IL 
terre k ses pieds avec le yatagan de son p^re. Le pope da 
village et quelques-uns des principaux habitans ^taient en 
cercle autour de nous, et nous parlaient avec simplicity et 
enthousiasme du bien-Stre croissant de la nation, sous ce 
gouvemement de liberty, des forets que Ton d^frichait, des 
maisons de bois qui se multipliaient dans les valines, des 
^oles nombreuaes et pleines d'enfans qui s'ouvraient dans 
tons les villages : chacun de ces hommes, avan9ant la t^te 
entre les ^paules de ceux qui le pr^cedaient, avait Fair fier 
et heureux de Tadmiration que nous t^moignions nous- 
m6mes ; leur ceildtait anim^, leur front rougissait d'dmotion 
pour leur patrie, comme si la gloire et la liberty de tous 
avait et^ Torgueil de chacun. A ce moment, le mari de la 
belle Servienne chez qui nous ^tions log^, rentra des 
champs, s'approcha de nous, nous salua avec ce respect et 
en mSme temps avec cette noblesse de manieres naturelle 
aux peuples sauvages ; puis il se confondit dans le cerole 
des villageois et ecouta, comme les autres, le r^cit que le 
pope nous faisait des combats de I'independance. Quand 
le pope en fut k la bataille de Nissa et aux trente drapeaux 
enlev^s k quarante mille Turcs par trois mille Montagnards, 
le pSre s'^an9a hors du cercle, et, prenant des bras de sa 
femme ses deiu beaux enfans qu'il ^eva vers le del : — ^Voili 



VOYAGE EN ORIENT* 221 

de8 soldats de Milosch ! s'ecria-t-il. Tant que len femmefi( 
seront f^condee, il y aura des Serviens libres dans les forlts 
de la Schumadia! 

Lliistoire de ce peuple n'est ^crite qu'en vers populaires^ 
comme toutes les premieres hlstoires des peuples h^ro'iques. 
Ces chants de I'entliousiasme nationalj^ ^clos sur le champ 
de bataille, rep^t^s de rangs en rangs par les soldats^ appor- 
t^s dans les villages k la fin de la campagne, y sont conser- 
ve par la tradition. Le cur^ ou le maitre d'^cole les ^cri- 
vent ; des airs simples, mais vibrants comme le coeur des 
combattans, ou comme la voiir du p^re de famille qui salue 
de loin la furo^ du toit de ses enfans, les accompagnent ; 
lis deviennent I'histoire populaire de la nation ; le prince 
Milosch en a fait imprimer deux recueils r^pandus dans les 
campagnes. L'enfant slave apprend k lire, dans ces r^its 
touchans des exploits de ses p^res, et le nom du lib^rateur 
de la Servie se trouve imprim^ dans ses premiers souvenirs. 
Un peuple, nourri de ce lait, ne peut plus jamais redevenir 
esclave. J'ai rencontr^ sou vent au milieu de ces forSts 
vierges, dans des gorges profondes oil Ton ne soup^onnait 
d'autres habitans que des bStes f^roces, des groupes de 
jeunes gargons et de jeunes filles qui cheminaient, en chan- 
tant ensemble ces airs nationaux dont nos interprStes nous 
traduisaient quelques mots. lis interrompaient un moment 
leurs chants pour nous salueret nous regarder d^filer ; puis, 
quand nous avions disparu, ils reprenaient leur route et 
leurs airs, et les sombres voAtes de ces chain es seculaires, 
les rochers qui bordaient le torrent, fr^missaient et r^son- 
naient long-temps de ces chants k larges notes et k refreins 
monotones, qui promettent une longue fflicit^ k cette terre. 
Que disent-ils ? demandais-je un jour au drogman qui com- 
prenait leur langue ? — Hospodar, me r^pondit-il, ils disent 
des choses si niaises que cela ne vaut pas la peine d'etre r^- 
p#t^ k des Francs. — Mais enfin, voyons, traduisez-moi les 
paroles mSmes qu'ils chantent en ce moment. Eh bien, ils 
disent: " Que Dieu bdnisse les eaux de la Morawa, car 
elles ont noy^ les ennemis des Serviens ! que Dieu multiplie 
le gland des chines de la Schumadia^ car chacun de ces ar- 
bres est un Servien !" — Et que veulent-ils dire par 1^ ? — 
Ifospodar^ ils veulent dire que,, pendant la guerre, les Ser- 



222 VOYAOS SN ORIXNT. 

viens trouvaient un rempart demure le tronc de ces chines ; 
leurs forSts ^taient et sont encore leurs forteresses ; chacun 
de ces arbres est pour eux un compagnon de combat ; ils les 
aiment comme des fr^res ; aussi, quand le prince Milosch, 
qui les gonveme actuellement, a fait couper tant d'arbres 
pour tracer, k travers ces for^ts, la longue route que nom 
^uivons, les vieux Serviens Font bien souvent maudit. 
Abattre des chines, disaient-ils> c'est tuer des hommes. £ii 
Servie les arbres et les hommes sont amis. 

En traversant ces magnifiques solitudes, oi^, pendant taut 
de jours de marche, Toeil n'apergoit, quelque part qu'il se 
porte, que Funiforme et sombre ondulation des feuilles des 
chSnes qui couvrent les valines et les montagnes, veritable 
oc^an de feuillages, que ne perce pas mSme la pointe aigu& 
d'un minaret ou d'un clocher ; en descendant de temps en 
temps dans des gorges profondes oil mugissait une rivi^, 
oti la fordt s'^cartait un peu pour laisser place h qnelques 
^hamps bien cultiv^s, k quelques jolies msdsons de bois 
neuves, k des scieries, k des moulins qu'on b&tissait sur le 
bord des eaux ; en voyant d'immenses troupeaux conduits 
par de jeunes et belies filles ^^gamment v6tues» sortir des 
colonnades de grands arbres, et revenir le soir aux ha- 
bitations ; les enfans sortir de I'ecole, le pope assis sur un 
banc de bois k la porte de sa jolie maison; les vieillards en- 
trer dans la maison commune ou dans T^lise pour d^ib^ 
rer, je me croyais au milieu des forSts de I'Am^rique du 
nord, au moment de la naissance d'un peuple ou de I'^ta^ 
blissement d'une colonie nouvelle. Les figures des hommes 
temoignaient de la douceur des moeurs de la politesse d'une 
civilisation antique, de la sant^ et de I'aisance de ce peuple ; 
la liberty est ^crite sur leurs physionomies et dans leurs re^ 
gards. Le Bulgare est bon et simple, mais on sent qae, 
prit k s'af!ranchir, il porte encore un reste du joug ; il y a 
dans la pose de sa tite et dans I'accent de sa langue, et dans 
rhumble resignation de son regard, un souvenir et une ap> 
pr^ension sensible duTurc; il rappelle le Savoyard, ce 
bon et excellent peuple des Alpes, k qui rien ne manque que 
la dignity de physionomie et de parole qui ennoblit toutes les 
autres vertus. Le Servien, au contraire, rappelle la Suisse 
des petits cantons oil les mceurs pures et patriarcales sont 



TOYA6K BN OAIEKT. 223 

en barmonie parfaite gar la figure du pasteur, avec la liberty 
qui fait Tbomme, et le courage cabne qui fait le h^ros. Les 
jeunes filles ressemblent aux belles femmes dee cantons de 
Lucerne ct de Berne ; leur costume est k peu pr^s le m^me : 
des jupons tres courts de couleur ^clatante, et leurs cheveux 
tress^ en longues cordes, trainant jusque sur leurs talons. 
Les moeurs sont puree conune celles des peuples pasteurs et 
rdigieux. Leur langue^ conune toutes celles qui d^rivent 
du slave, est harmonieuse, musicale et cadencee ; il y a en- 
tre eux peu d'inegalitd de fortune, mais une aisance g^n^. 
rale ; le seul luxe est celui des armes ; leur gouvemement 
actuel est une sorte de dictature representative. Le prince 
Milosch, lib^rateur de la Servie, a conserve le pouvoir dis- 
cretionnaire qui sMtait resume en lui, par necessity, pen- 
dant la guerre. Proclam^ prince des Serviens (1829), le pen- 
pie lui a jur^ fid^t^ k lui et k ses successeurs. Les Turcs qui 
ont encore une part dans ^administration et dans les gami- 
sons des forteresses, ont reconnu aussi le prince MUosch, 
et traitent directement avec lui ; il a constitue un s^nat et 
des assemblees d^berantes de district qui concourent k la 
discussion et k la decision des affaires g^nerales ; le s^nat est 
convoqu^ tons les ans ; les d^put^s des villages se rassem- 
blent aux environs de la demeure du prince ; ils tiennent, 
comme les bonunes des temps b^roiques, leurs assemblies 
deliberantes sous de grands arbres. Le prince descend du 
siege o\i il est plac^ s'avance vers chacun des d^put^s, Tin- 
terroge, ^coute ses r^ponses, prend note de ses griefs ou de 
ses conseils, lui parle des affaires, lui ezplique avec bont^ sa 
politique, se justifie des mesures qui ont pu paraitre s^- 
T^res ou abusives : tout se passe avec la familiarity noble et 
grave d'bommes de cbamps, conversant avec leurs sei- 
gneurs. Ce sont des patriarches laboureurs et arm^s. L'i- 
dee de Dieu preside k leurs conseils conune k leurs combats ; 
lis combattent, ils gouvernent pour leurs autels comme pour 
leurs forets ; mais les prStres boment ici leur influence aux 
cboses de la religion. L'influence principale est aux chefs 
militaires, k cette noblesse de sang qu'ils appellent les 
Weyvodes. La domination sacerdotale ne commence jamais 
que lorsque Tetat de guerre a cess^, et que le sol de la pa- 
trie appartient sans contestation au peuple. Jusque-1^, la 



834 VOYAOK BN OBIENT* 

patrie honore avant tous ceux qui la ddfendaient, elle nHio- 
nore qu'apr^, ceux qui la civiliBent. 

La population servienne s'^^ve maintenaiit k environ un 
million d'hommes et elle s'accrott rapidement : la douceur 
du dimat, pareil k celui de la France entre Lyon et Avig^non; 
la fertility de la terre vierge et profbnde qui se couvre par- 
tout de la v^K^tation des prairies de la Suisse ; I'abondance 
des rivieres et des ruisseaux qui descendent des montagnes, 
circulent dans les vallees et forment» 9k et Vk, des laJcs au 
miHeu des bois ; les d^chemens de forSts qui foomiront, 
comme en Am^rique, de Tespace k la chamie et des mat€- 
hauz in^puisables aux constructions ; les mceurs douceef et 
pures du peuple; des lois protectrices, ^clair^es dij/k d'un vif 
reflet de nos meilleures lois europ^enes; les droits de 
citoyens, garantis par des representations locales et par des 
assemblies d^iberatives ; enfin le pouvoir 8upr^me> concen- 
tre, dans une proportion suflisante, entre les mains d'un 
faomme digne de sa mission, le prince Milosch, se trans- 
mettant k ses descendans : tous ces ei^mens de paix, de ci- 
Tilisation et de prosp^rites promettent de porter la population 
servienne k plusieurs millions d'hommes, avant tm demi- 
si^le. — Si ce peuple, comme il le desire et resph-e, devient 
le noyeau d'un nouvel empire slave par sa reunion avec la 
Bosnie, une partie de la Bulgarie et les hordes belliqueuses 
des Montenegrins, TEurope verra un nouvel ^tat surgir des 
ruines de la Turquie, et couvrir ces vastes et belles r^ons 
qui r^gnent entre le Danube, I'Adriatique et les bauts Bal- 
kans. Si les differences de mceurs et de nationalitesresis- 
tent trop k cette fusion, on verra, du moins dans la Servie, 
un des eiemens de cette federation dMtate libres ou de pro- 
tectorats europeens, destines k combler le vide que la dis- 
parition de Tempire ottoman va laisser en Europe comme en 
Asie. La politique europeenne n'a pas d'atitre voeu k 
former. 

25 Septembre 1083. 

L'bistoire de ce peuple devrait se chanter et non s'ecrire. 
C'est un polme qui s'accomplit encore. J'ai recueilli les 
principaux faits, sur les lieux, de la bouche de nos amis de 
Belgrade qui viennent nous visiter k la grille du lazareth. 



VOYAGE EN OJtIBNT. 225 

Asds sous un tilleul, sur I'herbe oil flotte le beau et doux 
soleil de ces contr^eB, au munnure voisin des flote rapides 
du Danube, k Taapect des beaux rivages et des vertes forlts 
qui servent de remparts k la Servie du c6t^ de la Hongrie, 
ces hommes, au costume semi-oriental, au visage m&le et 
doux des peuples guerriers, me racontent simplement lea 
faits auxquels ils ont pris tant de part,* Quoique jeunes 
encore et converts de blessures, ils semblent avoir oubli^ 
enti^rement la guerre et ne s'occapent que d'instruction 
publique, d'^coles pour le peuple, d'ameliorations rurales et 
administratives, de progr^s k faire dans la legislation ; mo- 
destes et z^l^s, ils profitent de toutes les occasions qui se 
presentent pour peifectionner leurs institutions naissantes ; 
ils interrogent les voyageurs, les retiennent le plus long- 
temps possible parmi eux, et recueillent tout ce que disent 
ces hommes venus de loin comme les envoy^s de la Provi- 
dence : voici ce que j'ai recueilli sur leurs derni^res ann^es. 
Ce fut vers 1804 qu'^ la suite de longs troubles, suscit^s 
d'abord par Passwanoglou, pacha de Widni, et qui s'^taient 
terminus par la domination des janissaires ; ce fut deja vers 
1804 que les Serviens se r^volt^rent contre leurs tyrans : 
trois chefs se reunirent dans cette partie centrale de la Servie 
qu'onnomme la Schumadia, region immense et couverte 
d^imp^n^trables fordts, Le premier de ces chefs ^tait 
Kara George, les deux autres Tanko-Kalisch, et Wasso 
Tcharapitsch. Kara-George avait 6t6 Heiduk. Les Heiduks 
^taient pour la Servie, ce que les Klephtes ^taient en Grece, 
une race d 'hommes indipendans et aventuriers, vivant 
dans des montagnes inaccessibles, et descendant au moindre 
signal de guerre pour se mSler aux luttes des factions et 
s'entretenir dans Thabitude du sang et du pillage. Tout le 
pays s'insurgea a Texemple de la Schumadia, chaque canton 
se choisit pour chef le plus brave et le plus consid^r^ de ses 
Weyvodes ; ceux-ci, r^unis en conseil de guerre, donn^rent 

* J*ai ea depnls des details plus circonstand^s et plus authentlques sur 
Iliistolre moderne de la Senrle, et Je dots k I'obUgeance dtin voya^^eur qui 
m*a pf^c^^ et que J'avais rencontr^ k Jaffa, en Palestine, M. Adolphe de 
Caraman, la communication de ces notes sur la Servie, notes recueilUes par 
Itti pendant un s^jour cbec le prince Milosch. Ces notes, blen plus dignes 
que les mlifiines de fixer I'attention du public par le talent et la consdeuce 
•tree lesqoels elles sont r^dlg^s, etaient accompagnees d'une traduction dc 
Fhist<rire des Serviens par no Servieo. 

TOME II. 15 



226 VOTAOK EN OBIBNT. 

h. Kara-George le titre de g^n^ralissime. Ce titre lui con- 
f^rait peu d'attributions ; mais le f^ime, dans lea temps de 
troubles, donne bien yite k un homme audacieux la souve- 
rainet^ de fait. Le danger ne marchande jamais avec le 
courage. L'ob^issance est I'instinct des peuples envers 
I'audace et le talent. 

George Petrowistsch, sumomm^ KaraouZrin, c'est-iudire 
George le noir, ^tait n^ vers 1765, dans un village du dis- 
trict de Kragusewatz ; son p^re ^tait un simple paysan la- 
boureur et pasteur, nomm^ P^troni. Une autre tradition 
fait nattre Kara-George en France, mais elle n'a rien de 
vraisemblable. P^troni emmena son fils, encore enfant, 
dans les montagnes de Topoli. L'insurrection de 1787, que 
FAutriche devait appuyer, ayant eu un succes funeste« les 
insurg^s, poursuivis par les Turcs et les Bosniaques, fiirent 
obliges de prendre la fuite. P^troni et George, son fils, qui 
avaient d^j^ vaillamment combattu, rassembUrent leurs 
troupeaux, leur seule richesse, et se dirig^rent vers la Save; 
ils touchaient d6}k a cette riviere, et allaient trouver leur 
salut 8ur le territoire autrichien, quand le pere de Kara- 
George, vieillard affaibli par les ann^es et plus enracin^ que 
son fils dans le sol de la patrie, se retouma, regarda les mon- 
tagnes, oil il laissait toutes les traces de sa vie, sentit son 
coeur se fendre k I'idee de les quitter k jamais, pour passer 
chez un peuple inconnu, et, s'asseyant sur la terre, conjiura 
son fils de se soumettre, plut6t que de passer en Allemagne. 
Je regrette de ne pouvoir rendre de m^moire les touchantes 
et pittoresques supplications du vieillard, teUes qu'eUes sont 
chant^s dans les strophes populaires de la Servie. C'est 
une de ces scenes oil les sentimens de la nature, si vivement 
^prouv^s et si naivement exprim^s par le* genie d'un peu- 
ple enfant, surpassent tout ce que I'invention des peuples 
lettr^s pent emprunter k Tart. La Bible et Hom^re ont 
seuls de ces pages. 

Cependant Kara-George, attendri d'abord par les regrets 
et les pri^res de son pere, avait fait rebrousser chemin k ses 
ssrviteurs et k ses troupeauz ; devout k ce devoir rigoureux 
d'ob^issance filiale, seconde religion des Orientaux, il cour- 
bait la t^te sous la voix de son p^re, et allait reprendre 
tristement la route de resclavage, pour que les os de P^troni 



VOYAGE BN ORIENT. 227 

ne fassent pas priv^s dc la terre servienne, quand la voix et 
les coups de fdsil des Bosniaques lui annonc^rentrapproche 
de leurs ennends et le supplice inevitable que leur vengeance 
aHait savourer. Mon pere, dit-il, d^cidez-vous, nous n'a- 
vons plus qu'un instant : levez-vous, jetez-vous dans le 
fleuve ; mon bras vous soutiendm, mon corps vous couvrira 
contre les baUes des Osmanlis, vous vivrez, vous attendrez 
de meiUeurs jours sur le territoire d'un peuple ami. Mais 
rinflexible vieillard, que son ills s'efforgait en vaind'empor- 
ter, resistait k tous ses efforts et voulait mourir sur le sol 
de la patrie. Kara-George, d^sesp^r^ et ne voulant pas que 
le corps de son p^re tomb&t entre les mains des Turcs, se 
mit h genoux, demanda la benediction du vieillard^ le tua 
d'un coup de pistolet, le pr^cipita dans la Save, et, se jetant 
dans le fleuve, passa lui-mSme k la nage sur le territoire 
antricbien. 

Peu de temps apr^s, il rentra en Servie comme sergent- 
major d'un corps franc. M^content de n'avoir pas 6t6 com- 
pris dans une distribution de medailles d'honneur, il quitta 
ce corps et se jeta, comme Heiduk, dans les montagnes ; 
s'etant reconcilie avec son cbef, il Taccompagna en Autriche 
quand la paix fut conclue, et obtint une place de garde 
forestier dans le monast^re de Krushedal. Bient6t las de ce 
genre d'existence, il rentra en Servie sous le gouvernement 
de Hadgi-Mustapha. II redevint pasteur ; mais il reprit les 
armes toutes les fois qu'une Amotion nouvelle souleva une 
partie du pays. 

Kara-George etait d'une haute stature, d'une constitution 
roboste, d'une figure noble et ouverte. Silencieux et pensif 
quand il n'^tait anime ni par le vin, ni par le bruit des coups 
de fusil, ni par la contradiction dans les conseils, on le 
voyait souvent rester une joumee enti^re sans proferer une 
parole. 

Presque tous les hommes qui out fait ou qui sont 
destines k faire de grandes choses sont avares de paroles. 
Leur entretien est avec eux-mSmes plus qu'avec les autres, 
ils se nourrissent avec leurs propres pensees, et c'eet dans 
ces entretiens intimes qu'ils puisent cette energie d'intelli- 
gence et d'action qui constitue les hommes forts : Napoleon 
ne devint oseur que quand son sort fut accompli, et que sa 

lb* 



228 VOTAGB BN ORIENT. 

fortune fut k son d^lin. Inflexible defenseur de k| juotioe 
et de Tordre, Kara-George fit pendre son propre fr^re qui 
avait attent^ k llionneur d'une jeune fille. 

Ce fut en Janvier 1806 que plusieurs arm^ p^netr^rent 
k la fois en Servie. B^r, pacha de Bosnie, et d'lbrahim, 
pacha de Scutari, re^rent de la Porte Fordre d'y porter 
toutes leurs forces. B^idr y envoya deux corps d'environ 
quarante mille hommes. Ibrahim s'avan^a du c6te de Nisaa 
k la t^te d'une armee formidable. Kara»George, avec des 
forces tr^s inf^rieures en nombre» mais animi^ d'un iavin* 
cible patriotisme, pleines de confiance dans leurs chefis» et 
protegees par les forlts qui couvraient leurs mouvemens^ 
repoussa toutes les attaques partielles de Bekir et d'Ibrahim. 
Apres avoir culbute Hadgi-bey, pres de Petzka, il marcha 
Bur I'arm^ principale qui se retirait sur Schabaz, Tatteignit 
et la d^fit compl^tement k Schabaz, le 8 Aoiit 1806. Kulmi 
et le vieux M^^met furent tu^. Les d^ris de leur ann^ 
se sauv^rent k Schabaz. Les Bosniaques qui voulurent re- 
passer la Drina furent faits prisonniers. Kara-George« 
qui n'avait avec lui que sept mille hommes d'infanterie et 
deux miUe hommes de cavalerie, se porta rapidement sur 
Ibrahim pacha qui assi^geait Daligrad» ville servienne, d^ 
fendue par nn autre chef nomm^ Pierre Dobrinyas. A son 
approche, Ibrahim demanda k entrer en pourparler. DeQ 
conferences eurent lieu k Smaderewo ; il s'ensuivit une pa^ 
cification momentan^ de la Servie, k des conditions favora- 
bles au pays. Ce ne fut qu'un de ces entr'actes qui laissent 
respirer I'insurrection, et accoutument insensiblement les 
nations k cette demi-ind^pendance qui se change bientdt en 
impatience de liberty. Peu de temps apr^, Kara-George, qui 
n'avait pas licenci^ ses troupes parce que les decisions da 
Muphti, n'avaient pas ratifie les conditions de Smaraderewo, 
marcha sur Belgrade, capitale de la Servie, ville forte sur le 
Danube, avec une citadelle et une gamison turque; ils'en em* 
para. Guseharez Ali, qui commandait la ville, obtint dc Ka- 
ra-George la permission de se rendre k Widin, en descendant 
le Danube. Soliman pacha resta dans la citadelle ; mais aa 
commencement de 1807» s'^tant mis en marche avec deux 
cents janissaires qui lui restaient pour rejoindre les Turcs, il 
fut massacr^ avec eux par Tescorte mdme que Kara-George 



i 



VOYAGE EN ORIENT. 229 

lui avait donn^ pour prot^ger sa retraite. On n'accusa pas 
Kara-George de cette barbarie. Elle fut Teffet de la ven- 
geance des Servient centre la race des janissaires, dont la 
domination f^roce les avait accoutum^s a de pareilles exe- 
cutions. 

Ces succ^s de la guerre de Find^pendance valurent k la 
Servie sa constitution toute municipale. Les chefs militaires, 
nonunes weyvodes, s'^taient substitu^s partout aux pouvoirs 
civils. Ces weyvodes ^taient soutenus par une cavalerie 
form^ de jeunes gens des plus riches families, qui ne rece- 
vaient pas de solde, mais vivaient aux frais des weyvodes, 
ct partageaient avec eux le butin. Quelques-uns des wey- 
vodes avaient autour d'eux jusqu'^ cinquante de ces jeunes 
cavaliers. Les plus marquans de ces chefs ^talent alors 
Jacob Nenadowistsch, Milenko, Dobnnyas, Ressava, et au- 
dessus de tous Kara-George. 

Un s^nat, compose de douze membres ^us par chacun 
des dou7.e districts, devait pr^sider aux int^rSts g^n^raux 
de cette esp^ce de federation arm^e et servir de contre-poids 
k ces pouvoirs usurp^s. Ce s^nat se montra digne de ses 
fonctions. 11 r^gularisa les finances, r^gla rimp6t, consa- 
era la dime k la solde des troupes, et s'occupa de I'enseigne- 
ment du peuple avec un z^le et une inteUigence qui indi- 
quaient dds-lors un profond instinct de civilisation. lis 
substitu^rent k Tenseignement routinier des cloitres et des 
couvens, des ^coles populaires dans chaque ville, chef-lieu 
des districts. Malheureusement ces senateurs, au lieu de 
tenir leur mandat du pays tout entier, ne repr^sentaient que 
les weyvodes^ et etaient par consequent soumis k leur seule 
influence* 

Un autre corps politique deiiberant, compost de wey- 
vodes et des hospodars eux-mdmes, retenait les affaires les 
plus importantes, et la souverainete diiputee se partageait 
entre ce corps et Kara-George. Tous les ans, vers Noel, 
les weyvodes qui le composaient, se reunissaient k Belgrade, 
et y traitaient sous les yenx de ce chef, et au milieu des 
intrigues qui les enveloppaient de la paix, de la guerre, de 
la forme du gouvemement, de la quotite de rimp6t. Us y 
rendaient leurs comptes, et faisaient des r^glemens pour 
Tadministration et la justice. L'existence et les pretensions 



230 VOYAGB EN ORIKNT. 

de ce corps aristocratique farent tin obstacle k raflSranchisse- 
ment complet ct au d^veloppement plus rapide dcs deglan^es 
de la Seme. L'unit^ cet la condition vitale d'un peuple 
wm^ en presence de sea ennemis ; I'ind^pendance veut un 
despote pour s'^tablir ; la liberty civile veut des corps d^- 
b^rans. Si lee Serviens eussent 6t6 mieux inspires alors, 
ils auraient ^ev^ Kara-George an^essus de tons sea ri- 
vanx, et concentre les pouvwrs dans la vahne main. Lea 
bospodars sentaient bien qn'un chef unique ^tait necessaire; 
mais chacun d'eux d^sirait que ce cbef fCA fiubk pour avoir 
Tesp^rance de le dominer. Les cboix des s^nateurs se res- 
sentirent de cette pcns^e secrete. Ils esp^r^rent que ce 
corps leur servirait centre George. George esperait qu'il 
lui servirait contre les bospodars. Les guerres sourdes com- 
mencerent entre les lib^rateurs de la Servie. 

Le plus ^oquent des s^nateurs, Mladen Milowanowitsch, 
avait conquis, par Finfluence de sa parole, la discussion 
piincipale des afikires dans le s^nat. Enricbi par le pillage 
de Belgradfty et mattre du commerce ext^rieur par les 
douanes du Danube, dont il avait pris la ferme, U faisait 
ombrage k Kara-George et k ses partisans. Le s^nat, re- 
mu^ par eux, se soiileva contre Milowaaowitscb qui se 
retira plein de pens^es de vengeance k Doligrad. II d^non^a 
secr^tement k George les sourdes intrigues de la Russie 
et des Grecs contre lui. Kara-George le crut, le rappela k 
Belgrade, r^solut la guerre contre les Bosniaques, et ouvrit 
la campagne de 1809, en entrant en Bosnio. 

Le m^me cbant national slave, qui c^^re le commence- 
ment de rinsurrection, pr^dit des malbeurs pour le jour oti 
Ton tentera de passer la Drina et d'envahir la Bosnie. La 
prediction du po^tc fut I'oracle de la Providence. Cette 
campagne fut une serie de fautes, de d^astres et de mines. 
Kara- George, assist^ d'un corps russe, combattit envsun 
avec son h^roisme habituel. Ses soldats, d^courag^s, fid- 
blirent. Battu par les Turcs k Komenitza, il vint prot^ger 
Tagodina et la rive gauche de la Morawa, et ne dut m^me 
qu'k une importante diversion des Russes la conservation de 
cette partie du territoire. 

Les revers accrurent la jalouse inimiti^ des weyvodes 
contre lui. On osa attenter k son pouvoir, le jour oil ce 



VOYAGB BN OKIENT. 231 

poQvoir ne fut plus d^fendu par le preBtige de la victoire. 
Jacob Nenadowitsch fut le premier qui ebranla sa fortune. 
n parut au s^nat le ler Janvier IblO, ^ la t^te de six cents 
jeunes gens k cheval, sous ses ordres, et fut nomm^ presi- 
dent dn s^nat. L'influence de la Russie maintint seule 
pendant quelque temps Tautorit^ ^ranl^e de Kara-George. 
II s'avan^a contre Churchid, pacha de Nissa, qui n'avMt 
pas moins de trente miUc hommes. La plaine de Warwarin 
fut le th^fttre d'ane bataille sanglante, ou trois mille Ser- 
yiens, anim^ par la voix et par Texemple de leur g^n^ral, 
refoul^rent cette masse de Turcs, les forcirent k se retran- 
clier, et bient6t k rentrer dans Nissa. Kara-George se 
porta anssitdt vers Lonitza, dont quarante mille ottomans 
faisaient le si^ge. La ville, qui r^sistait depuis douze jours 
k une formidable artilierie, allait tomber au pouvoir des 
assi^geans, quand Tapparition de Kara-George et labravoure 
de ses Serviens for^a Tarm^ turque k repasser la Drina. 
Ce fut I'apog^e de la gloire de Kara-George. Gr^ce k lui, 
la Servie, enti^rement d^vr^e, ^tendait ses fronti^res de- 
puis rile de Poretsch, sur le Danube, jusqu'au confluent 
de ce fleuve et de la riviere Timok. Mais la paix, toujours 
plus funeste aux lib^teurs de leur patrie que la guerre, 
vit fermenter de nouvelles intrigues et de nouvelles dissen- 
sions entre des chefs que le p^ril commun r^unissait. Les 
hospodars voulurent diminuer Tautorit^ de Kara-George, 
pour le d^oss^der enti^rement plus tard. Ce complot lui 
fut riv^6 k temps. II profita de cette tentative, r^prim^e 
avec Anergic, pour op^rer en sa faveur une reaction defini- 
tive^ la di^te de 1811. II porta une atteinte mortelle ^ 
Finfluence des hospodars et des weyvodes, en subdivisant 
les districts et en multipliant les chefs qui, trop faibles pour 
agir seuls, devinrent d^s lors des instrumens faciles k ma- 
nier, et qui, jaloux d'ailleurs de Tancienne superiority des 
weyvodes, s'appuy^rent contre eux sur Tautorite du chef 
empr^me, et attachirent leur fortune k la sienne. Les attri- 
butions du s^nat furent alt^r^es. Ce corps, au lieu de con- 
centrer tous les pouvoirs, fut partag^ en deux assembHes, 
dont I'une, compos^e des membres les moins influens, de- 
vint une esp^e de magistrature judiciaire, et dont I'autre 
ent les fonctions administratives et devint une sorte de mi- 



232 VOTAOlB EN ORIBXT. 

nist^e de Kara-Geoii^. On ne peut s'emp^clier d'admirer 
dans ce Krand homme un instinct politique aussi habile que 
son coup d'oeil guerrier ^tait vdr et Taste. £n appelant et 
en retenant ainsi aupr^ de lui, par des fonctions lucratives 
et honorables, ses amis et ses ennemis m^mes, il les s^arait 
des populations trop accoutum^es k lent ob^ir, et ruinait 
leur oligarchic s^ditieuse. Une loi pronon9a le banisse- 
ment centre tout Servien qui r^sisteniit k cette conslitation 
des pouYoirs. Dobrinyas et Milenko la subirent, et se 
r^ugi^rent en Russie. Nenadovitsch se rallia au parti de 
George^ par suite du manage de sa fille avec un des parti- 
sans les plus puissans du dictateur, Mladen. 

Le sultan proposa k Kara-George de le reconnattre oomme 
hospodar de Servie, sous la garantie de la Russie. Les 
Turcs devaient conserver les forteresses et les armes des 
Serviens. Des negociations compliqn^s, train^rent sans 
r^sultat jusqu'en 1813, oil Kara-George, n'ayant pu s'en- 
tendre avec la Porte, rappela aux armes ses compatriotes. 
Vous avez, leur dit-il, vaincu vos ennemis pendant neuf 
ans avec moi, vous avez combattu sans armes et aans 
places de guerre; vous avez maintenant des villes, des 
remparts, des fleuves entre les Turcs et vous; cent cinquante 
pieces de canon, sept forteresses, quarante portes fortifieea, 
et vos fordts, inexpugnable asile de votre liberty ; les Russes 
vont marcher k votre aide : pouvez-vous h^siter ? 

Cependant les Turcs, commandos par le Capitan, pacha 

de Widin, se mettaient en mouvement. Le grand visir, pro- 

fitant de la victoire des Fran9ais k Lutzen, pressait les pachas 

de terminer d'un coup cette longue lutte si humiliante pour 

la Porte. Dix-huit mille Turcs s'avan9aient contre Weliko, 

qu'ils assiegeaient dans Negotin. Weliko, atteint d'un 

boulet de canon, restait sur la place. Son arm^e deband^ 

se sauvait par les marais jusqu'ii Tile de Poretsch. Au sud, 

Churchid pacha, k la tdte d'une nombreuse arm^, chassait 

devant lui Mladen et Sima, deux g^n^raux serviens, et 

venait camper jusque sous les murs de Schabatz. Jamais 

la Servie n'avait ^t^ r^duite k de pareilles extr^mit^. L'en* 

thousiasme de Tind^pendance semblait ^toufF(l sous tant 

de revers, et peut-ltre aussi sous trois ann^s de paix et 

de dissensions intestines. Sa nationalite et sa gloire s'^ 



VOYAGE BN ORIENT. 233 

clips^retit h la fois, et Kara-George lui-m^me, manquant k 
sa fortune et k sa patrie, soit qu'il previt une catastrophe 
inevitable et vouliit se conserver pour de meilleurs jours, 
soit qu'il fiit au bout de son h^roisme, et d^sirat sauver sa 
Tie et ses tresors, passa sur le territoire autrichien avec son 
secretaire Jainki et trois de see confidens. Ainsi s'^clipsa 
k jamais ce h^ros de la Servie, pour aller mourir dans une 
citadelle autrichienne» au lieu de trouver parmi les siens 
et sur le sol de cette patrie qu'il avait reveiliee le premier, 
une mort qui I'eiit immortalis^ ! En apprenant sa fuite> 
I'armee se d^banda, et Smederewo et Belfprade retomb^rent 
au pouvoir des Turcs. La Servie devint un padialik, et 
Soliman, son vainqueur, devint son maitre et son pacba. 
Les s^nateurs s'etaient enfuis: un seul bomme, presque 
enfant, le weyvode Miloscb Obrenowitsch, resta fidele k la 
cause d^sesp^ree de I'independance. II souleva les districts 
du sud, et voulut occuper Osebiza. Mais abandonn^ par 
ses troupes, il fut contraint d'accepter les propositions des 
Turcs. Soliman, k qui il fut prdsente, I'accueillit avec 
distinction. Les Serviens d^sarm^s furent employes k 
eleven de leurs propres mains, les fortifications qui devaient 
surveiller le pays. La tyrannie des spabis d^possed^s, se 
vengea, par une oppression plus insolente, de neuf ans 
d'ezil, oil la bravoure des Serviens les avait reiegu^s. 
dependant le caract^re national se retrempait dans cette 
dure et honteuse servitude. Le feu de I'insurrection couvait. 
Miloscb, qui observait d'un oeil attentif le moment favora- 
ble, et qui ne le croyait pas venu, r^primait energiqueraent 
lui-mdme les tentatives pr^maturees de ses amis. La barbare 
deioyaute du Kiaja de Soliman pacha fut plus puissante 
enfin sur lui que les conseils de la prudence. Miloscb avait 
obtenu une amnistie pour les insurg^s de lagodina; au 
lieu de tenir leur parole, les Turcs firent venir les chefs de 
cette insurrection k Belgrade, en firent fusilier cent cin- 
quante, et en empal^rent trente-six. Miloscb, qui ^tait 
lui-mSme k Belgrade, eut la douleur de voir le suppike de 
ses compatriotes. Leur sang se leva contre lui, et cria 
dans son cceur. Les Turcs s'apergurent de sa rage, ils 
craignirent sa vengeance, et le firent prisonnier; mais il 
B'dchappa, k peine arrSt^, franchit les remparts, se r^fugia 



234 VOYAGE BN ORIENT. 

dans les montagneB de Raduik, y raDia sea partisans, et 
rinsurrection se r^pandit comme le feu, dans toates les 
fordts de la Servie. 

Milosch ^tait n^ en 1780; aa mhre, Wischnia, a'^tait 
mari^ deux fois. Son premier mari se nommait Obren. 
EUe en eut un iils nomm^ Milan. Son second man 
s'appelait Tescho. EDe en eut plusieurs enfans. L'un 
de cea enfana fut Milosch. Ses parens n'ayant ancune 
fortune, il fut oblig^ d'abord de conduire les tronpeaux de 
boeufs que les riches marchands du pays envoyaient anx 
marches de la Dalmatie. II entra ensuite au service de Milan, 
son frlre matemel, qui faisait le commerce de b^tail. Les 
deux fr^res s'aimaient si tendrement, que Milosch prit aussi 
le nom d'Obrenowitsch, qui ^tait celui du p^re de Milan ; 
le commerce des deux fr^res prosp^. Riches et influens 
d^k k r^poque de la premiere insurrection, ils y prirent 
part, chacun selon la nature de son caract^re. Milan, paisible 
et doux, restait k la maison et ponrvoyait k I'administration 
du district. Milosch, remnant etintr^pide, combattait sous 
Kara-George, v 

Lorsque Kara-George changea la constitution du pays, 
Milan ayant pris parti contre lui dans le s^nat, fut fusill^ 
par ses ordres. Milosch dut en partie sa fortune et sa 
gloire actuelle k cette mort de son fr^re. La vengeance le 
jeta dans les rangs des m^ontens. 11 ne suivit pas les 
chefs qui s'enfuirent en 1813. Les regards se portent 
alors naturellement sur le seul qui fiit rest^ dans le pays. 

Le dimanche des Rameaux 1815, Milosch, fugitif de 
Belgrade, entre dans I'^Use de Takowo ah un peuple 
nombreux ^tait assemble. II harangue ce peuple avec cette 
^oquence natureUe que possMe le Slave, et avec cette tonte« 
puissance d'un sentiment d^sesp^^, partag^ d'avance par 
ceux qui I'^coutent. Les hostilit^s commenc^rent ; Milosch 
k la tSte de quelques jeunes cavaliers de son district et de 
roille hommes des montagnes, enl^ve une porte aux spahis 
est lemr prend deux pieces de canon. Au bruit de ce sne- 
ers, les ^migr^s rentrent, les fiigitifs sortent des fdrets les 
heiduks descendent des montagnes; on attaque le kiaia 
du pacha qui, k la t6te de dix mHleTurcs, ^tait venu 
imprudemment camper dans les plaines de la Morawa. 



VOYAGE EN ORIENT. 235 

Le kiaia est tue dans le combat; sa mort porte la ter- 
reur dans son camp, les Turcs fuient vers Sienitza. LA» 
une nouvelle bataille est livree ; Milosch remporte la vic- 
toire ; le butin, les femmes, Tartillerie du kiaia tombent au 
pouvoir des Serviens. Ali-Pacha sort de Belgrade avec ce 
qui lui reste de troupes et marche au-devant de Milosch ; il 
est d^fait, et se retire k Kiupra & lafaveur d'une escorte doli- 
ng par le vainqueur. Adem-Pacba capitule aussi bonteuse- 
ment, se renferme dans Novibazar et re^oit les pr^sens de 
Milosch. Le pacha de Bosnie descend de ses montagnes avec 
une arm^ fraiche et nombreuse ; il envoie Ali-Pacha un de 
ses lieutenans, combattre Milosch dans le Matschwai : Ali- 
Pacha est fait prisonnier, et renvoy^ combl^ de pr^sens au 
grand visir. Les Serviens se montraient dignes d^j^, par 
leur g^n^rosit^, de cette civiHsation au nom de laquelle ils 
combattaient, et Milosch traitait d'avance ses ennemis comme 
des amis futurs; il sentait que Tindependance complete 
n'^tait pas encore venue pour sa patrie, et lui m^nageait des 
trait^s, au lieu de la dishonorer par des massacres. Sur 
la fronti^re de la Morawa> Maraschli Ali-Pacha s'avan- 
9ait k son tour ; la division regnait heureusement entre ce 
general et Curchid-Pacha, Tancien grand visir et pacha de 
Bosnie ; ils ne concertaient pas leurs plans et chacun d'eux 
d^sirait secr^tement les revers de Tautre pour se menager 
k lui seul Fhonneur de la ^dctoire ; tons deux voulaient n^- 
gocier, et briguaient Thonneur de terminer la guerre. Mi- 
losch, informe de ces intrigues, sut en profiter ; il osa se 
rendre de sa personne aupr^s du grand-visir, au milieu du 
camp des Turcs ; il eut une entrevue avec Curchid ; on ne 
put s'entendre ; Milosch voulait que la Servie conserv&t ses 
armes; le pacha acceptait toutes les conditions, except^ 
ceDe-l^, qui rendait toutes les autres incertaines. Milosch, 
irrit^, se l^ve pour remonter k cheval; Curchid ordonne 
qu'on I'arrlte, les janissaires se jettent sur lui ; mais AH- 
Pacha, ce lieutenant de Curchid que Milosch avait vaincu et 
renvoy^ avec des pr^sens au visir, s'interpose courageuse* 
ment entre les spahis et Milosch ; il repr^sente k Curchid 
que Milosch est venu au camp sur la foi de sa parole, qu'il 
s'est engag^, par serment, k Ten faire sortir sain et sauf, 
qu'il mourra pliltot que de soufirir qu'on porte atteinte k 



236 VOYAGB BN ORIENT. 

la liberty de rhomme auquel il a dii la vie. La fermei^ 
d'Ali-Pacha impose au visir et k sea soldats, il reeonduit 
Milosch hors du camp. Milosch, lui dit-il en le quittant, 
puissiez-vouB desormais ne yous fier k personne, pas meme 
k vous ! Nous avons it6 amis, nous nous s^parons aujour- 
dliui et pour toujours Milosch s'^oigna ; des n^gociations. 
ouvertes avec Maraschli Ali^Pacha furent plus heureuses : 
les armes furent accord^es ; des d^put^s serviens all^rent 
k Constantinople, et revinrent au bout d'un mois, por- 
tcurs d'un firman de paix, con9U en ces termes: — " De 
mSme que Dieu a conii^ ses sujets au sultan, de mSme 
le sultan les confie k son pacha." Le pacha rentra dans Bel- 
grade, et les chefs serviens vinrent faire leur soumission 
par I'entremise de Milosch. Les forteresses restaient entre 
les mains des Turcs; les Serviens s'imposaient euz-m6mds; 
I'administration ^tait partag^e entre les deux partis ; un s^nat 
national se rendait k Belgrade aupr^s du pacha ; Ali, aim6 
des Serviens, rempla9ait k Belgrade Soliman-Pacha, leur 
ennemi, qui fut rappel^ par le Grand- Seigneur. Un tel 
^tat de choses ne pouvait durer ; les collisions ^tdent in^ 
vitables. Milosch, toujours chef de sa nation, demeurait 
k Belgrade aupr^s d' Ah- Pacha comme une sentinelle vigi- 
lante, toujours prdte k donner k son peuple le signal de la 
resistance ou de Tattaque. 

Ali chercha k obtenir par Tadresse le d^sarmement 
qu'il n'avait pu obtenir par la force : il s'adressa k Mi* 
losch, en le conjurant d'obtenir les armes du peuple. II 
r^pondit que lui et ses amis ^tait prdts k deposer leurs 
armes,, mais qu'il lui 4tait impossible de les arracher aux 
paysans. Le pacha> indign^, suscita contre lui le pre- 
sident de la chancellerie servienne, Moler> et le metropo-^ 
htain Nickschwitz: mais les gardes de Milosch s'empa- 
r^rent de ces deux conspirateurs en plein conseil, et 
forc^rent le pacha lui-mlme, en vertu de son pouvoir ex^- 
cutif, k les mettre k mort. L'audace des Serviens s'accrut 
par cette faiblesse du pacha ; Milosch sortit de Belgrade et, 
pour echapper aux pi^ges de tout genre dont les Turcs et 
ses rivaux parmi les Serviens Tenvironnaient, se renferma 
dans le village fortifie de Topschidor^ k une demi-heue 
de Belgrade. En 1821, une tentative nouvelle eut lieu 



VOYAGE EN ORIENT. 23/ 

contre rautorit^ et la vie de Milosch. Les deux weyvodes 
qm Tavaient dirig^e furent executes. On 80up90iina le 
paclia d'en avoir 4t6 I'instigateur, et I'animosit^ s'accrut 
entre les deux nations. Cependant lea revokes de I'Al? 
banie et la guerre de Tindependance de la Grece occut 
paient et ^nervaient les Turcs. Les circonstances ^taient 
fiavorables k la concentration du pouvoir national en Servie. 
Les peuples ne conquierent jamais leur liberty qu'en se 
personnifiant dans un chef militaire ; Tint^r^t et la recon- 
naissance leur font naturellement consacrer 1 h^r^dite du 
pouvoir dans celui qui a su le cr^er et le d^fendre. La 
monarchic est Tinstinct des nations qui naissent : c'est un 
tuteur qu'elles donnent h. leur ind^pendance encore atta- 
qu^e. Get instinct ^tait plus fort en Servie ou les formes 
r^publicaines ^t£dent incounues. Milosch le partageait et 
devait en profiter. U ^tendit son autorite, et retablit k 
peu-pr^s la constitution de Kara-George. II jeta, entre le 
peuple et lui, I'aristocratie des knevens, charges de Tadmi- 
nistration du pays. Chaque kneven a son knev ou province 
et la plupart des districts out leur obar-kneven. Milosch 
les nomme, fixe k son gr^ leur territoire et leurs attri- 
butions. Pour ^viter tout pr^texte aux exactions de ces 
knevens, ils re^oivent une solde du tr^sor public. Des 
tribunaux de premiere instance sont ^tablis dans les villes 
et dans les villages. Un tribunal superieur si^ge k Kra- 
guzewatz. Milosch les nomme. La coutume sert de loi 
jusqu'ii la redaction du code que Ton prepare. Le droit 
de prononcer la peine de mort est r^serv^ au chef su- 
preme du gouvernement. Le l^ger subside, pay^ par la 
Servie k la Porte, reste de ran^on, qui n'est plus qu'un 
souvenir de leur ancienne dependance, passe par les mains 
da chef supreme, qui le delivre au pacha. Le pacha, 
vaine ombre d'une autorite qui n'existe plus, n'est 
qu'une sentinelle perdue de la Porte, pour observer 
le Danube, et donner des ordres aux Turcs qui y occu- 
pent des forteresses. En cas de guerre de la Turquie 
contre TAutriche, les Serviens doivent foumir un con- 
tingent de quarante mille hommes. Le clerg^, dout Tin- 
fluence pouvait balancer celle de Milosch, a perdu toute 
preponderance^ en perdant Tadministration de la justice, re- 



238 VOYAOB VN ORIENT. 

mise k des tribunaxiz civils. Les papes et les moines sont 
soumiSf coxDme le reste du peuple, k des ch^timens corpo- 
rels, ils paient les taxes communes. Les biens des ^veques 
sont remplac^s par un traitement fixe de I'Etat. Tout pou- 
voir est ainsi concentr^ entre les mains du chef suprdme. 
La civilisation de la Servie ressemble k la discipline r^- 
li^re d'un vaste camp, oil une seule yolontd est Tame d*une 
multitude d'hommes, quelles que soient leurs fonctions 
et leurs ^^des. £n presence des Turcs, cette attitude 
est necessaire. Le peuple est toujours debout et arm^. 
Le chef doit dtre un soldat absolu. Get ^tat de demi-ind^> 
pendance de la Servie est encore contest^ par les Turcs. 
Le traits d'Akerman n'a rien r^solu en 1827. Une di^te 
eut lieu k Kraguzewatz : on devait 7 prendre connaissance 
du traite d'Akerman. Milosch se leva et dit : 

" Je sais qu'il s'est trouv^ des gens mecontens da 
" ch&timent infUge par mes ordres k quelques perturbateurs. 
*' On m'a accus^ d'etre trop severe et trop avide de pou. 
" voir, tandis que je n'ai d'autre but que de maintenir la 
" paix et Tob^issance qui sont exig^es avant tout paries deux 
'* cours imperiales. On m'impute aussi k crime les impots 
" que le peuple pale, sans songer combien c6ute la liberte 
" que nous avons conquise et combien Tesclavage coiite plus 
*^ cher encore ! Un homme faible succomberait aux diificultes 
'' de ma situation. Ce n'est qu'en m'armant pour votre 
" salut d'une infaillible justice, que je puis remplir les de- 
" voirs que j'ai contractus vis-^vis du peuple, des empereurs, 
" de ma conscience et de Dieu lui-mfime." 

Apr^s ce discours, la di^te r^digea un acte qui fut pre- 
sente k Milosch, et envoy^ k la Porte, acte par lequel les 
Serviens, par Torgane de leurs chefs, juraient obeissance 
^temelle k Son Altesse le prince Milosch Obrenowitsch et 
a ses descendans. La Servie avait pay^ sa dette ii Milosch. 
II paie maintenant la sienne k la Servie ; il donne k sa 
patrie des lois simples comme les moeurs, mais des lois im- 
pr^gn^es des lumi^res de TEurope. II envoie, comme 
autrefois les l^gislateurs des peuples nouveaux, des jeunes 
Serviens voyager dans les grandes capitales de TEurope, et 
recueillir des renseignemens sur la legislation et Tadminis- 
tration, pour les approprier k la Servie. Quelques etrangers 



VOYAGE BN ORIENT. 239' 

font partie de sa cour et lui servent d'interm^diaires avec 
les langues et les arts des nations voisines. La population, 
pacific et rendue aux travaux de Tagriculture et du com* 
merce. comprend le prix de la liberty qu'elle a conquise, et 
grandit en nombre, en activity, en yertus publiques. La re- 
ligion, senle civilisation des peuples qui n'en ont pas dans 
lenrs lois, a perdu de ses abus, sans rien perdre de son heu- 
rease influence ; IMducation populaire est le principal objet 
des soins du gouvemement. Le peuple se prSte, avec un 
instinct fanatique, k cet effort de Milosch pour le rendre 
digne d'une forme de govemement plus avanc^e : on dirait 
qu'il comprend que les peuples ^clair^s ont seuls la faculty 
de devenir des peuples libres, et qu'il a hUte d*arriver h, ce 
terme. Les pouvoirs municipaux jet^s dans les districts 
comme un germe de liberty, Vy preparent. Quelques exiles, 
bannis par les Turcs apres la fuite de Kara-George, ou ban- 
nis par Milosch pour avoir conspir^ avec les Turcs contre 
lui, sont encore priv^s de leur patrie ; mais chaque jom*, en 
consolidant Tordre et en confondant les opinions dans un 
patriotisme unanime, am^ne le moment oil ils pourront 
rentrer, et reconnaitre Theureuse influence du h^ros qu'ils 
ont combattu. 

Dix mille Turcs occupent encore aujourdliui les forteres- 
ses. Le prince les en chasserait ais^ment ; tout le pays se 
l^verait k sa voix. Mais la presence des Turcs dans ces for- 
teresses et leur co-souverainet^ nominale n'ayant plus au- 
cune influence f&cheuse sur la Servie, et pouvant au con- 
traire la preserver des agitations int^rieures et des intrigues 
du dehors, qui surgiraient in^vitablement si elle ^tait com- 
pletement detach^e de I'empire ottoman, le prince , par une 
politique habile, pr^f^re cet ^tat de choses k une guerre nou- 
velle et prematur^e. Le jieuple lui sait gr^ de cette paix 
qui lui permet tons les developpemens de civilisation int^- 
rieure. II ne craint rien pour son ind^pendance r^elle. 
Tous les habitans sont arm^s et occupent Tint^rieur du 
pays, les villes et les villages. Le pacha reside k Belgrade ; 
Milosch, quelquefois k Belgrade, quelquefois dans son 
chateau k un mille de cette ville, plus souvent a Kraguze- 
watz. L^, il est isol^ des Turcs, et occupe le point le plus 



240 VOYAGB EN ORIENT. 

central de la Servie. La nature du pays et son attitude 
gaerriere le mettent d'ailleurs k Tabri de toute surprise. 

Le prince Milosch est kg4 de quarante-neuf ans. U a detuc 
fils dont Tain^ a douze ans. 

Les destinies futures de Tempire ottoman d^dderont de 
Tavenir de cette famille et de ce peuple ; niais la nature 
semble I'appeler k une puissante participation auz grands 
dv^nemens qui se preparent dans la Turquie d'Europe 
comme dans I'empire d'Ane. Les chants populaires que le 
prince fait r^pandre parmi le peuple, lui font entrevoir, dans 
un prochain avenir, la gloire et la force de la Servie, et de 
son ancien roi h^roique Etienne Duschan. Les exploits 
aventureux de ses heiduks passent de bouche en bouche, et 
font rSver aux Serviens la resurrection d'une nation slave 
dont il a conserve le germe, la langue, les mceurs et les 
vertus primitives, dans les fordts de la Schumadia. 

Le voyageur ne peut, comme moi, s'empScher de saluer 
ce r^ve d'un voeu et d'une esp^rance ; il ne pent quitter, sans 
regrets et sans benedictions, ces imroenses forSts vierges, 
ces montagnes, cesplaines, ces fleuves qui semblent sortir 
des mains du Createur, et mller la luxuriante jeunesse de la 
terre k la jeunesse d'un peuple, quand il voit ces maisons 
neuves des Serviens sortir des bois, s'^lever au bord des 
toriens, s'^tendre en longues lisi^res jaunes au fond des 
vallees ; quand il entend de loin le bruit des scieries et des 
moulins, le son des cloches, nouvellement baptis^es dans le 
sang des defenseurs de la patrie, et le chant paisible ou mar- 
tial des jeunes hommes et des jeunes filles, rentrant du tra- 
vail des champs ; quand U voit ces longues files d'enfans 
sortir des ecoles ou des eglises de bois, dont les toits ne sont 
pas encore acheves, Taccent de la liberty, de la joie, de 
I'esperance, dans toutes les bouches, la jeunesse et P^lan 
sur toutes les physionomies ; quand il refl^chit aux im- 
menses avantages physiques que cette terre assure k ses 
habitans ; au soleil tempore qui r^claire, k ces montagnes 
qui Tombragent et la prot^gent comme des forteresses de la 
nature ; k ce beau fleuve du Danube qui se recourbe pour 
Tenceindre, pour porter ses produits au nord et k TOrient, 
enfin k cette mer Adriatique qui lui donnerait bientdt dea 



V0YA6B BN ORIENT, 241 

ports et une marine, et la rapprocherait ainsi de I'ltalie ; 
quand le voyageur se souvient de plus qu'il n'a regu, en tra- 
versant ce peuple, que des marques de bienveillance et des 
saluts d'amiti^; qu'aucune cabane ne lui a demand^ le prix 
de son hospitalite ; qu'il a 6t6 accueilli partout comme un 
fr^re, consulte comme un sage, interroge comme un oracle, 
et que ses paroles, recueillies par Tavide curiosity des papes 
ou des knevens, resteront, comme un germe de civilisation, 
dans les villages oii il a pass^ ; il ne pent s*empdcher de 
regarder, pour la demi^re fois, avec amour, les falaises 
boisees et les mosqu^es en ruines, aux d6mes perc^s k jour, 
dont le large Danube le s^pare, et de se dire, en les perdant 
de vue : J'aimerais k combattre, avec ce peuple naissant, 
pour la liberty f^conde ! et de r^peter ces strophes d'un des 
cbants populaires que son drogman lui a traduits : 

" Quand le soleil de la Servie brille dans les eaux du Da- 
" nube, le fleuve semble rouler des lames de yatagans et les 
fusils resplendissans des Montenegrins ; c'est un fleuve 
d'acier qui defend la Servie. II est doux de s'asseoir au 
*' bord et de regarder passer les armes bris^es de nos en- 
" nemis." 
'* Quand .le vent de l^Albanie descend des montagnes et 
s'engoufire sous les forets de la Schumadia, il en sort des 
cris, comme de rarm^e des Turcs a la d^route de la Mo- 
sawa ; il est doux ce murmur e k I'oreiUe des Serviens 
aflrancbis ! Mort ou vivant, il est doux, apres le combat, 
de reposer au pied de ce chSne qui chante sa liberte 
compie nous V 



FIN DES NOTES SUR LA SERVIE, 



« 



K 
(( 



TOME II. 16 



2^2 TOYAOB EN ORIENT. 

RECIT DU SEJOUR DE 
FATALLA SAYEGHIH. 

CHEZ LES ARABE8 ERRANS DU GRAND Dl^SERT^ 
R«pporti et tittdoit par les Mins 

DE M. DE LAMARTINE. 



AVANT-PROPOS. 



Nous ^tions campus au milieu du desert qui a'^tend de 
Tib^riade k Nazareth. Nous causions des tribus arabes que 
nous avions rencontr^es dans la joum^e, de leurs mceurs, 
de leurs rapports entre elles et avec les grand peuples qui 
les environnent Nous cherchions k percer le myst^re 
de leur ori^ine, de leur destinee et de cette ^tonnante 
perseverance de Tesprit de races qui separe ces peu- 
plades de toutes les autres families himiaines et les tient, 
comme les Juifs, non pas en dehors de la civilisation, mais 
dans une civilisation a part, aussi inalterable que le granit. 
Plus j'ai voyage^ plus je me suis convaincu que les races sont 
le grand secret de Thistoire et des moeurs. L'homme n'est 
pas aussi ^ducable que le disent les philosophes. L'influ- 
ence des gouvememens et des lois est bien loin d'agir aussi 
radicalement qu'on le pense sur les moeurs et les instincts 
d'un peuple ; tandis que la constitution primitive, le sang 
de la race, agit toujours et se manifeste apres des milliers 
d'ann^es dans les formes physiques et dans les habitudes 
morales de la famille ou de la tribu. Le genre humain 
coule par fleuves et par ruisseaux dans le vaste Oc^an de 
I'humanite ; mais il n'y mele que bien lentement ses eaux, 
souvent jamais, et il ressort comme le Rh6ne du lac de 
Geneve, avec le goiit et la couleur de son onde. 11 y a la 
un abime de pens^es et de meditations. II y a aussi un 
grand secret pour les l^gislateurs. Tout ce qu'ils font dans 
le sens de Tesprit des races r^ussit ; tout ce qu'ils tentent 
contre cette predisposition naturelle echoue. La nature est 



VOYAOB EN ORIENT. 243 

plus forte qu'eiuc. Cette id^e n'est pas celle des philoso- 
phes du temps ; mais elle est ^vidente pour le voyageur ; et 
il y a plus de philosophie dans cent lieues de caravane que 
dans dix ans de lectures et de meditations. Je me sentais 
heureux ainsi errant h. Taventure^ sans autre route que mon 
caprice, au milieu de deserts et de pays inconnus. Je disais 
k mes amis et ^ M. Mazolier, mon drogman, que si j'etais 
seul et sans affections de famille, je m^nerais cette vie 
pendant des anuses et des ann^es. J'aimerais k ne me 
jamais coucher oitje me serais r^veill^, k promener ma tente 
depuis les rivages d'Egypte jusqu'k ceux du golfe Persique ; 
k n'avoir pour but, le soir, que le soir mSme ; k parcourir 
du pied, de Toeil et du coeur, toutes ces terres inconnues, 
toutes ces races d'hommes si diverses de la mienne ; k con- 
templerrhumanit^, ce plus bel ouvrage deDieu, sous toutes 
ses formes. Que faut-il pour cela ? Quelques esclaves ou 
serviteurs fiddles, des armes, un peu d'or, deux ou trois 
tentes et des chameaux. Le ciel de ces contr^es est presque 
toujours ti^de et pur, la vie facile et peu chere, I'hospitalite 
certaine et pittoresque. Je pr^f^rerais cent fois des annees 
ainsi ^coul^es sous des cieux difii^rens avec des h6tes et des 
amis toujours nouveaux, k la sterile et bruyante monotonie 
de la vie de nos capitales. II y a certainement plus de 
peine k mener k Paris ou k Londres la vie d'un homme du 
monde, qa^k parcourir I'univers en voyageur. Le r^sultat 
des deux fatigues est cependant bien diff(^rent. Le voyageur 
meurt ou revient avec un tr^sor de pens^es et de sagesse. 
L'homme casanier de nos capitales vieillit sans connaitre et 
sans voir, et meurt aussi entrav^, aussi emmaillot^ d'idees 
fausses, que le jour od 11 est venu au monde. Je voudrais, 
disais-je k mon drogman, passer ces montagnes, descendre 
dans le grand desert de Syrie, aborder quelques-unes de ces 
grandes tribus inconnues qui le sillonnent, y recevoir Thos- 
pitalit^ pendant des mois, passer k d'autres, ^tudier les res- 
semblances et les differences, les suivre des jardins de 
Damas aux bords de TEuphrate, aux confins de la Perse, 
lever le voile qui couvre encore toute cette civilisation du 
desert, civilisation d'ou la chevalerie nous est n^e^ et ou 
Ton doit la retrouver encore ; mais le temps nous presse, 
nous ne verrons que les bords de cet oc^an dont personne 

16* 



</ 



244 VOYAGE EN ORIENT. 

n'a parcouru I'^tcndue. Nul voyageur n'a penetre panni 
ces tribus innombrables qui couvrent de leurs tentes et de 
leurs troupeaux les champs des patriarches : un sealhomine 
Ta tent^, mais il n'est plus, et les notes qu'il avait pu re- 
cueillir pendant dix ans de s^jour parmi ces peuples ont ete 
perdues avec lui. Je voulais parler de M. de Lascaris : or, 
voici ce que c'est que M. de L^cans. 

Ne en Piemont, d'une de ces families grecques, venues 
en Italic apr^s la conqu^te de Constantinople, M. de Las- 
caris ^tait chevalier de Malte lorsque Napoleon vint con- 
querir cette tie. M* de Lascaris, tr^s jeune alors, le suivit 
en Egypte, s'attacha h sa fortune, fut fascin^ par son g^nie. 
Homme de g^nie lui-m£me, il comprit, un des premiers, 
les grandes destinies que la Providence r^servait a un jeune 
homme tremp^ dans Tesprit de Plutarque, k une epoque o^ 
tons les caracteres etaient uses, brisks ou fauss^s. II com- 
prit plus : il comprit que le plus grand oeuvre a accomplir 
par son h^ros n'etait peut-^tre pas la restauration dn pou- 
voir en Europe, oeuvre que la reaction des esprits rendait 
necessaire^ et par consequent facile ; il pressentait que I'Asie 
ofirait un plus vaste champ k I'ambition regen^ratrice d'un 
h^ros ; que Ik il y avait k conquerir, k fonder, k r^nover par 
masses cent fois plus gigantesques ; que le despotisme, 
court en Europe, serait long et ^temel en Asie ; que le 
grand homme qui y apporterait I'organisation et I'unite 
ferait bien plus qu'Alexandre, bien plus que Bonaparte n'a 
pu faire en France. II parait que le jeune guerrier d'ltalie, 
dont rimagination ^tait lumineuse comme I'Orient, vague 
comme le d^ert, grande comme le monde, eut k ce sujet 
des conversations confidentielles avec M. de Lascaris, et 
lan9a un eclair de sa pensee vers cet horizon que lui ouvrait 
sa destinee. Ce ne fut qu'un eclair, et je m'en afflige ; il 
est evident que Bonaparte ^tait I'homme de rOnent et non 
rhomme de TEurope. On rira en lisant ceci : cela parattra 
paradoxal pour tout le monde ; mais demandez aux voya- 
geurs. Bonaparte, dont on pretend faire aujourdiiui 
I'homme de la revolution franyaise et de la liberty, n'a jamais 
rien compris k la liberte, et a fait avorter la revolution 
fran9aise. L'histoire le prouvera k toutes ses pages, quand 
elle aura 4te 6cnte sous d'autres inspirations que celles 



VOYAGiC EN ORIE^TTi ^45 

'qui la dictent aujourd'hui. II a 4te la reaction incam^e 

tontre la liberty de TEurope; reaction glorieuse, bru- 

yante, ^clatante, et voilk tout. Que voulez-vous poui 

preuve ? Demandez ce qu'il reste aujourd'hui de Bona^ 

parte dans le monde^ si ce n'est une page de bataillon 

et une page de restauration mal-habile ? Mais une pierre 

d'attente, un monument, un avenir, quelque chose qui vive 

apres lui hormis son nom, rien qu'une immense memoire. 

£n Asie, il aurait remu^ des hommes par millions, et, 

honune d'id^es simples lui-mSme, il aurait, avec deux ou 

trois id^es, ^ev^ une civilisation monumentale qui durerait 

mille ans apr^s lui. Mais Terreur fut commise : NapoMon 

choisit I'Europe, seulement il voulut lancer un explorateur 

derri^re lui, pour reconnaitre ce qu'il y aurait k faire, et 

jalonner la route des Indes, si sa fortune devait la lui ouvrir. 

M. de Lascaris fut cet homme. II partit avec des instruct 

tions secretes de Napoleon, re^ut des sommes n^essaires k 

son entreprise, et vint s'etablir k Alep pour s'y perfectionner 

dans la langue arabe. Homme de merite^ de talent et de 

lumi^re, il feignit line sorte de monomanie, pour se faire 

excuser son s^jour en Syrie et ses relations obstin^es avec 

tous les Arabes du desert qui arrivaient k Alep. Enfin, 

apr^s quelques ann^es de preparations, il tenta sa grande et 

p^rilleuse entreprise. II parcourut avec des chances di- 

verses, et sous des d^guisemens successifs, toutes les tribus 

de la M^sopotamie, de I'Euphrate, et revint k Alep, riche 

des connaissances qu'il avait acquises, et des relations poli-^ 

tiques qu'il avait pr^par^es pour Napoleon. Mais pendant 

qu'il accomplissait ainsi sa mission, la fortune renversait 

son h^ros, et il apprenait sa chute le jour mtoe od il reve- 

nait lui rapporter le fruit de sept annees de perils, et de 

d^voiiment. Ce coup impr^vu du sort fiit mortel k M. de 

Lascaris. II passa en Egypte, et mourut au Kaire, seul, 

inconnu, abandonn^, laissant ses notes pour unique h^ri* 

tage. On dit que le consul anglais recueillit ces pr^cieux 

documens qui pouvaient devenir si nuisibles k son gouver- 

nement, et qu'ils furent detruits ou envoy^s k Londres. 

Quel dommage, disais-je k M. Mazolier, que le r^sultat 
de tant d'ann^es et de tant de patience ait 6t6 perdu pour 
nous I II en reste quelque chose, me repondit-il ; j'ai ^te 



246 V0YA6B BN ORIENT. 

li^ k Lataki^, ma patrie, arec an jeune Arabe qui a accom- 
pagn^ M. de Lascaris pendant tons ses voyages. Apr^s sa 
mort, d^nu^ de ressources, priv^ mSme des modiques ap- 
pointemens arri^r^ que lui avait promis M. de Lascaris, 
est rentre pauvre et d^pouill^ chez sa m^re. II vit mainte- 
nant d'un petit emploi chez un n^gociant de Lataki^. lA 
je Tai connu, et il m'a parl^ bien souvent d'un recueil de 
notes qu'il ^crivait k Tinstigation de eon patron dans le 
cours de sa vie nomade. Pensez-vous, disais-je k M. Ma- 
zolier, que ce jeune homme consentit k me les yendre ? Je 
le crois, reprit-il ; je le crois d'autant plus, qu'il m'a sou- 
vent t^moign^ le d^sir de les ofirir au gouvemement fr^n- 
^ais. Mais rien n'est si facile que de nous en assurer ; je 
vais ^crire k Fatalla Sayegbir, c'est le nom du jeune Arabe. 
Le Tartare d'lbrabim-Pacha lui remettra ma lettre, et nous 
aurons la r^ponse en rentrant k Scuide. Je vous charge, lui 
dis-je, de n^goder cette^fffiaire et de hd ofirir deuz miDe 
piastres de son manuscrif. 

Quelques mois se pass^rent avant que 11a r^ponse de 
Fatalla Sayeghir me parvhtt; — Rentr^ k Bayreuth, j'envoyai 
mon interpr^te n^gocier directement Facquisition du ma- 
nuscrit a Lataki^. Les conditions acceptees et la somme 
payee, M. Mazolier me rapporta les notes arabes. Pendant 
le cours de I'hiver, je les fis traduire, avec une peine infinie, 
en langue franque, je les traduisis plus tard moi-m^me en 
frangais, et je pus faire jouir ainsi le public du fruit d'un 
voyage de dix ans, qu'aucun voyageur n'avait encore ac- 
compli. L'extrSme difficult^ de cette triple traduction doit 
faire ezcuser le style de ces notes. Le style importe pen 
dans ces sortes d'ouvrages : les faits et les moeurs sont tout. 
J'ai la certitude que le premier traducteur n'a rien alt^r^ ; 
il a supprim^ seulement quelques longueurs et des circons- 
tances qui n'^taient que des repetitions oiseuses et qui n'^- 
claircissaient rien. 

Si ce r^cit a de Tint^r^ pour la science, la g^ographie et 
la politique, il me restera \m voeu k former : c'est que le 
gouvemement frangais, que de si grands perils et de si 
Jongs exils ^taient destines k ^ckdrer et k servir, t^moigne 
une tardive reconnaissance au malheureux Fatalla Sayeghir^ 
dont les services pourraient aujourd'hui lui toe si utiles. 



VOYAGE EN ORIENT. 247 

Ce voen, je le forme aussi pour le jeune et habile interpreter 
M. Mazolier, qui a tradtdt ces notes de I'arabe et qui m'a 
accompagn^ pendant mes voyages d'un an dans la Syrie, la 
Galilee et 1' Arable. Vers^ dans la connaissance de I'arabe, 
fils d'une m^re arabe, neveu d'un des scheiks les plus puis- 
sans et les plus v^n^r^s du Liban, ayant parcouru d^ja avec 
moi toutes ces contr^es, familier avec les moeurs de toutes ces 
tribuSy honune de courage, d'intelligence et de probity, d^- 
von^ de coeur k la France, ce jeune homme pourrait Stre de 
la plus grande utility au gouvemement dans nos ^cbelles de 
Syrie. La nationality fran9ai8e ne finit pas k nos fronti^res : 
la patrie a des fils aussi sur des rivages dont elle connait h. 
peine le nom. M. Mazolier est un de ces fils. La France 
ne devrait pas Foublier. Nul ne pourrait la servir mieux 
que lui dans des contr^es oi!l notre action civilisatrice, pro- 
teetrice, politique mSme, doit in^vitablement se faire bien- 
t6t sentir. 

Void le r^citlitt^ralement traduit de Fatalla Sayeghir. 



REGIT DE 
FATALLA SAYEGHIR. 

A rUge de dix-buit ans je partis d'Alep, ma patrie, avec 
im fonds de marcbandises, pour aller m'^tablir en Cbypre. 
Ayant ^t^ assez beureux la premiere ann^e dans mes opera- 
tions commerciales, j'y pris goiit et j*eus la fatale id^e de 
faire pour Trieste, un cbargement des productions de Tile. 
En peu de temps mes marcbandises furent embarquees, 
elles consistaient en coton, sole, vins, sponges et coloquintes. 
Le 18 Mars ISOQ^ mon b&timent, command^ par le capitaine 
Chefalinati, mit a la voile. D^j^ je calculais les avantages 
de ma speculation ; et me r^joulssais k Tid^e de gros bene- 
fices, lorsque au milieu de ces douces illusions me parvint la 
funeste nouvelle de la prise de mon navire par un vaisseau 
de guerre anglais qui I'avait conduit k Malte. Par suite 
d'une telle perte, forc^ de d^poser mon bilan, je dus me re- 
tirer du commerce ; et totalement ruind, je quittai Cbypre 
pour revenir k Alep. 



« 



248 VOYAOS BN ORIENT. 

Quelques jours apr^s mon arriv^, je dtnai chez an de 
mes amis, avec plusieurs personnes, panni lesquelles se 
trouvait un Stranger fort mal vMu, mais anquel cependant 
on t^moignait beaucoup d'^gards. Apr^ le dtner on fit de 
la musique, et cet Stranger, s'^tant assis pr^s de moi, m'a- 
dressa la parole avec affability. Nous parllimes musique, 
et a la suite d'une conversation assez longue, je me levai 
pour aller demander son nom. J'appris qu'il s'appelait M. 
Lascaris de Vintimille, et qu'il ^tait chevalier de Malte. Le 
lendemain, je le vis arriver chez moi, tenant en main un 
violon. •* Mon cher enfant, me dit-il en entrant, j'ai re- 
marqu^ hier combien vous aimiez la musiqoe ; je vous 
consid^re d^ja comme mon fils et vous apporte on violon 
que je vous prie d'accepte^/' Je regus avec grand plai»r 
cet instrument que je trouvai fort a mon gott, et lui en fis 
mes vifs remerctmens. Apres deux heures d'une conversa- 
tion tr^ anim^, pendant laquelLe il m'avait beauconp ques- 
tionn^ sur toutes sortes de sujets, il se retira. Le lendemain 
il revint, et continua ainsi ses visites pendant quinze jours; 
ensuite il me proposa de lui donner des lemons d'arabe, d'une 
heure chaque jour, pom* lesquelles il m'ofirit cent piastres 
par mois. J'acceptai avec joie cette proposition avantageuse, 
et apr^s six mois de lemons il commen^ait k parler et k lire 
l*arabe passablement. Un jour il me dit : " Mon cher fils 
(c'est ainsi qu'il m'appelait toujours), je vois que vous 
avez un grand penchant pour le commerce, et comme je 
" desire rester quelque temps avec vous, je veux vous occu- 
" per d'une maniere qui vous soit agr^able. Void de I'ar- 
"geut; faites achat des marchandises les plus estim^s Ik 
" Homs, k Hama et dans leurs environs. Nous irons faire 
le commerce dans ces contrees les rooins fr^quent^es par 
les marchands ; vous verrez que nous y ferons de bonnes 
aifaires." Le desir de rester aupr^s de M. Lascaris, etla 
persuasion que cette entreprise nous serait avantageuse, me 
firent accepter sa proposition sans h^siter, et je commenyai 
imm^diatement, d'apr^s une note qu'il me remit, k faire les 
achats, qui consistaient dans les articles suivans: toile rouge, 
ambre, coraux en chapelets, mouchoirs de coton, mouchoirs 
de soie noire et de couleur, appeles cafi^s, chemises noires, 
^pingles, aiguilles, peignes en buis et en os, bagues, mors 






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TOYA6B EN ORIENT. 249 

-de chevaux, bracelets de rerre et differentes verroteries; 
nous y joigntrnes des produits chimiqu68> des apices, et des 
drogues. M. Lascaris paya ees divers articles onze mille 
piastres, ou deux mille talaris. 

Toutes les personnes d'Alep, qui me voyaient acheter ces 
marchandises, me disaient que M. Lascaris 6'tait devenu fou. 
Efiectiyement, son costume et ses mani^res le faisaient 
passer pour tel. — II portait une barbe longue et mal peign^e, 
un turban blanc fort sale, une manvaise robe ou gomhaz avec 
ime veste par-dessus, une ceinture en cuir et des souliers 
rouges, sans bas. Lorsqu'on lui parlait, il feignait de ne 
pas comprendre ce qu'on lui disait. II passait la plus grande 
partie de la joum^ au caf^, et mangeait au bazar, ce que 
ne font pas dans le pays les gens comme il faut. Cette 
mani^re d'etre avait un but, comme je le sus plus tard ; 
mais ceux qui ne le connaissaient pas, lui croyaient I'esprit 
derang^. Quant k mot, je le trouvais plein de sens et de 
sagesse; raisonnant bien sur tous les sujets; enfin un 
homme sup^rieur. Un jour, lorsque toutes nos marchan- 
dises furent emball^es, il me fit appeler pour me demander 
ce qu'on disait de lui k Alep. " On dit, lui r^pondis-je, que 
yous 6tes fou. — £t qu'en pensez-vous vous-m^me? re- 
prit-il. — Je pense que vous 6tes plein de sens et de 
savoir/' — " J'espfere avec le temps vous le prouver, dit-il ; 
mais pour cela il faut prendre I'engagement de faire tout 
ce que je vous commanderai, sans r^pliquer et sans m'en 
^ demander la raison : m'obdir en tout et pour tout ; enfin 
** je veuz de vous ob^issance aveugle ; vous n'aurez pas k 
" vous en repentir." Puis il me dit d'aller lui chercher da 
mercure ; j'ob^is sur le champ. II le m^langea avec de la 
graisse et deux autres drogues que je ne connaissais pas, et 
m'assura qu'en s'entourant le cou d'un fil de coton enduit 
de cette preparation, on se mettait k I'abri de la piqiire des 
insectes. Je me dis k part moi qu'il n'y avait pas assez 
d'insectes k Horns ou a Hama pour n^cessiter un tel pr^ser- 
vatif ; qu'ainsi cela devait dtre destine pour quelque autre 
pays ; mais comme il venait de m'interdire t6ute observa- 
tion, je me contentai de lui demander quel jour nous parti- 
rions, afin de pouvoir arrSter les moukres (conducteurs de 



« 

« 

a 



250 VOYAGE SK ORIENT. 



« 



chameauz). — *' Je vous donne, me r^ponclit-il, trente jours 
pour vous divertir : ma caUae est k votre disposition ; 
amusez-vous bien, d^pensez ce que vous voudrez ; n'S- 
par^rnez rien." — Ce sont, pensai-je, des adieux k ce monde 
qu'il veut que je fasse; mais Tattachement profond que je 
ressentais d^j^ pour lui Temporta sur cette r^flejuon ; je ne 
songeai plus qu'au pr^nt, et je profitai du temps qu'il 
m'avait accord^ pour me Men divertir. — Mais, h^las! le 
temps du plaisir passe vite! j'en vis bientdt le terme. 
M. Lascaris me pressa de partir, je me rendis k ses ordres, 
et, profitant d'une caravane qui aUait k Hama, le jeudi 
18 F^vrier 1810, nous quittimes Alep et arriv&mes au vil- 
lage de Saarmin, apr^s douze heures demarche. Le lende- 
main nous repartimes pour Nuarat el Nahaman, jolie petite 
ville k six beures de 1^ Elle est renommee pour la salu- 
brity de I'air et la bont^ de ses eauz ; c'est la patrie d'un 
c^l^bre po^te arabe nomm^ Abou el Hella el Maari, aveugle 
de naissance. II avait appris k ^crire par une singuli^re 
m^thode. II restait dans un bain de vapeurs peudant 
qu'avec de I'eauglac^e on lui tragait sur le dosle dessin des 
earact^res arabes. On cite de lui plusieurs traits d'une 
^tonnante sagacity, entre autres celui-ci; se troiivant k 
Bagdad, cbez un kalife auquel il vantait sans cesse I'air et 
I'eau de son pays, ee calife fit venir de I'eau de la rivi^ 
de Nuarat et sans Ten pr^enir lui en fit donner k boire. 
Le po^te I'ayant reconnue de suite, s'^cria : VoiUL bien son 
eau limpide ; mais oil est son air si pur ! — Pour en revenir 
k notre caravane, elle s'^tait arrSt^e deux jours k Nuarat 
pour assister k une foire qui s'y tenait tons les dimanches. 
Nous all&mes aussi nous y promener, et dans le tumnlte 
qu'elle occasionnait, je perdis de vue M. Lascaris, qui avait 
disparu dans la foule. Apres Tavoir cherch^ long-temps, 
je finis par le d^couvrir k I'dcart dans un endroit solitaire, 
causant avec un Bedouin tout deguenill^. Je lui demandai 
avec surprise quel plaisir il trouvait dans la conversation 
d'un tel personnage, ne pouvant ni comprendre son arabe, 
ni lui faire entendre le sien. '' Le jour oil j'ai eu le bon- 
*' heur de causer avec un Bedouin, me r^pondit-il, est un 
" des jours les plus heureuz de ma vie. — En ce cas, repiis- 






VOYAGE EN ORIENT. 251 

" J6j vous serez sourent au comble du bonbeur^ car nous 
" rencontrerons continuellement des gens de cette es- 
" p^ce." 

n me fit acheter des galettes (pain du pays) et du fro- 
mage, et les donna k Hettall (c'^tait le nom du Bedouin), 
qui prit cong^ de nous en nous remerciant. Le 22 F^vrier, 
nous parttmes de Nuarat el Nahaman, et apres six heures 
de marche nous arrivlUnes k Kbrau Cbeikbria, puis le len- 
demain apr^s neuf heures k Hama, ville considerable, oil 
nous n'dtions connus de personne ; M. Lascaris n'ayant pas 
apport^ de lettres de recommandation. Nous passftmes la 
premiere nuit dans un cafd, et nous louftmes le lendemain 
une cbambre dans le Khan de Asshad-Pacha. Comme je 
commengais k ouvrir les ballots et k preparer des marchan- 
dises pour vendre, M. Lascaris me dit d'un air m^content : 
Vous n'avez en t^te que votre miserable commerce I Si 
vous saviez combien il y a de choses plus utiles et plus 
" intdressantes k faire !" D'apr^s cek je ne songeai plus k 
rien vendre, et je fus parcourir la ville. — Le quatri^me jour, 
M. Lascaris se pK)menant seul, p^n^tra jusqu'au ch&teau 
qui tombe en ruines. L'ayant examine attentivement, il 
eut rimprudcnce de commencer k en prendre les dimen- 
sions. Quatre vagabonds qui jouaient secr^tement sous un 
arceau bris^ se jet^rent sur lui, le mena^ant de le d^noncer 
comme voulant enlever des tr^sors et faire p^ndtrer des 
giaours dans le ch&teau. Avec quelque argent tout se serait 
termini sans bruit ; mais M. Lascaris se d^fendit, et k 
grande peine s'^chappant de leurs mains, vint me trouver. 
n n'avait pas achev^ le r^cit de son aventure, que nous 
vlmes entrer deux hommes du gouvernement avec un des 
d^nonciateurs. lis s'empar^rent de la cl^ de notre chambre, 
et nous emmen^rent, nous chassant devant eux k coups 
de b&ton comme des malfaiteurs. Arrives en presence du 
mutzelim Selim Beik, connu par sa cruaut^, il nous inter- 
rogea ainsi : '* De quel pays ^tes-vous ? — Mon compagnon 
" est de Chypre, lui rdpondis-je, et moi d'Alep. — Quel motif 
*' vous amene dans ce pays. — Nous y sommes venus pour 
" faire le commerce. — Vous mentez : on a vu votre compar 
" gnon, occupy dans le chateau k prendre des mesures, et k 
*' lever des plaus : c'est, ou pour s'emparer d'un tr^sor, on, 



253 VOTAGB BN ORIBNT. 

'* pour livrer la place auz infidMes." Pais se tournant dti 
o6t^ des gardes : " Conduisez, ajouta-t-U, ses deux cfaiens 
" au cacfaot." U ne nous fut pas permis de dire un mot d^ 
plus. Arrives k la prison, on nous mit de grosses chaines 
aux pieds et au cou, et I'on nous enferma dans un cachot 
obscur oil nous ^tions si k I'^oit, que nous ne pouvions 
pas m^me nous retoumer. Au bout de quelque temps nous 
obttnmes de la lumi^re et du pain moyennant un tallari ; 
mais rimoiense quantity de puces et autres insectes qui in- 
festaient la prison nous emp^cb^rent de fermer Toeil toute 
la nuit» A peine avions-nous le courage de penser aux 
moyens de sortir de cet bomble lieu. A la fin je me 
souvins d'un ^rivain cbrdtien, appele Selim, que je con- 
naissais de reputation pour un bomme serviable. Je gagnai 
im de nos gardiens qui fiit le trouver, et le lendemain 
Selim arrangea beureusement cette afiaire par un cadeau de 
soixante tallaris au mutzelun, et d'une cinquantaine de 
piastres k ses gens. A ce prix nous obtinmes notre liberte. 
Cet emprisonnement nous valut Tavantage de connaitre 
Selim et plusieurs autres personnes de Hama, avec lesquelles 
nous passlUnes une vingtaine de jours fort agr^ablement. 
La ville est charmante ; I'Oronte la traverse et la rend gaie 
et anim^e ; ses eaux abondantes entretiennent la verdure 
d'une multitude de jardins. Les babitans sont aimables, 
vifs et spirituels ; ils aiment la po^sie et la cultivent avec 
succ^s. On leur a donn^ le sumom d'oiseaux parlans, qui 
les caract^rise fort bien. M. Lascaris ayant demand^ k 
Selim une lettre de recommandation pour un bomme de 
mediocre condition de Horns, qui piit nous servir de guide, 
il nous ^rivit le billet suivant : " A notre fr^re Yakoub, 
salut. Ceux qui vous remettront la pr^ente sont colpor- 
teurs, et se rendent cbez vous pour vendre leurs marcban- 
discs aux environs de Homs ; assistez-les autant que vous 
le pourrez, vos peines ne seront pas perdues ; ce sont de 
braves gens. Salut." 

M. Lascaris tr^s content de cette lettre, voulut profiter 
d'une caravane qui se rendait k Homs. Nous partimes le 
25 Mars, et arriv&mes apres six beures de marche k Rastain, 
qui n'est plus aujourd'bui que le reste d'une ancienne ville 
considerable ; on n'y voit rien de remarquable. Nous con- 



VOYAGE EN ORIEKT. 253 

tinaftmes notre route, et au bout de six autres heures nous 
etions h. Horns* Yakoub, k qui nous remtmes notre lettre, 
nous re^nt k nierveille et nous donna k souper. Son metier 
etait de faire des manteaiix noirs, appel^s machlas. Apr^s 
souper quelques hommes de sa condition vinrent passer la 
soiree avec lui, prendre le cafe et fumer. — Un d'eux, ser- 
rurier, nomm^ Naufal, nous parut fort intelligent. II nous 
parla des Bedouins, de leur maniere de vivre et de faire la 
{]ruerre ; il nous apprit qu'il passait six mois de I'annee dans 
leurs tribus pour arranger leurs armes, et qu'il avait beau- 
coup d'amis parmi eux. Quand nous fiimes seuls, M. Las- 
cans me dit qu'il avait vu ce soir-1^ tons ses parens ; et 
comme je lui t^moignais mon ^tonnement d'apprendre qu'il 
y edt des Ventimilles a Horns : " La rencontre de Naufal, 
" me repondit-il, est plus pr^cieuse pour moi que celle de 
" ma famille enti^re." II ^tait tard lorsqu'on se retira, et 
le mattre de la maison nous donna un matelas et une cou- 
verture pour nous deux. M. Lascaris n'avait jamais coucb^ 
avec personne ; mais par bont^ il insista pour me faire par- 
tager ce lit ; ne voulant pas le contrarier, je me pla9ai pr^s 
de lui ; mais sit6t la lumi^re ^teinte, m'enveloppant dans 
mon machlas, je me glissai k terre oil je passai la nuit. Le 
lendemain en nous r^veillant, nous nous trouvtoes tons 
deux couches de la mSme maniere, M. Lascaris ayant fait 
comme moi ; il vint m'embrasser en me disant : " C'est un 
tr^ bon signe que nous ayons eu la m6me id^e, mon cber 
(lis ; car j'aime k vous donner ce titre qui vous platt, j'es- 
p^e, autant qu'^ moi." Je le reraerciai de Tint^rfit qu'H 
me montrait, et nous sortimes ensemble pour aller prier 
Naufal de nous accompagner par toute la ville, et de nous 
montrer ce qu'elle renfermait de curieux ; lui promettant 
de rindemniser de la perte de sa joum^e. La population de 
Horns est de huit mille ames. Le caract^re des habitans est 
en tout oppos^ k celui des habitans de Hama. La citadelle, 
situ^e au centre de la ville, tombe en ruine ; les remparts, 
bien conserves, sont baign^s par un bras de TOronte. L'air 
y est tr^s sain. — Nous achetames pour quarante piastres, 
deux pelisses de peau de mouton semblables k ceUes des 
Bedouins : ces peliHses sont imperm^bles. Afin d'etre 
plus libres, nous lou&mes une chambre dans le Khan, et 
prices Naufal de rester avec nous, nous engageant k lui 



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254 VOTAOS EN ORIENT. 

donnerce qu'il aurait gagn^ en travaiUant dans sabotttique, 
environ trois piastres par jonr. II nona fdt de la plus j<rande 
utility ; M. Lascaris le questionnait adroitement, et tirait de 
ltd tous les renseignemens qu'il d^irait ; se faisant expliquer 
les moeurs, les usages et le caractdre des Bedouins, leiir 
mani^e de recevoir les Strangers et d'agir avec eux. Notis 
restftmes trente jours k Horns, pour attendre T^poque da 
retour des Bedouins, qui d'ordinaire quittent les environs 
de cette ville au mois d'octobre, pour se dinger vers le midi, 
suivant toujours le beau temps, I'eau et les p&turages ; mar^ 
chant un jour et se reposant cinq ou six. Les una vont 
ainsi jusqu'^ Bassora et Bagdad, les autres jusqu'il ;Chatt d 
Arab oil se r^unissent le Tygre et TEupbrate. Au mois de 
F^vrier, ils commencent i revenir vers la Syrie, et k la 
fin d'Avril on les aper^oit dans les d^erts de Damas et 
d'Alep. Naufal nous donna tous ces renseignemens, et nous 
dit que les Bedouins faisaient un grand usage de pelisses 
semblables aux ndtres, de machlas noirs, et surtout de 
cafies. £n consequence M. Lascaris me fit acbeter, vingt 
pelisses, dix machlas et cinquante cafies dont je fis un ballot. 
Get achat montait k douze cents piastres. — Naufal nous 
ayant propose d'aller visiter la citadelle, la crainte d'une 
aventure comme celle de Hama, nous fit d'abord baiter ; 
mais sur Tassurance qu'il ne nous arriverait rien de fUcheux 
et qu'il r^pondrait de nous, nous acceptlUnes, et fCkmes avec 
lui voir ces ruines situ^es sur le sommet d'une petite colline, 
au milieu de la ville. Ce ch&teau est mieux conserve que 
celui de Hama. Nous y remarqu&mes une grotte cach^ et 
profonde, de laquelle sortait une source abondante ; I'eau 
s'^chappe par une ouverture de quatre pieds sur deux, 
et se pr^cipite k travers des barreaux de fer, par une 
seconde ouverture. Elle est excellente. On nous conta 
tme vieille tradition qui dit, qu'une fois le passage des 
eaux ayant ^t^ bouch^, il arriva six mois apr^ une deputa- 
tion de Perse qui, moyennant une forte somme donn^e au 
gouvemement, obtint que I'ouverture serait debouch^e, et 
ne pourrait plus ^tre obstru^e k I'avenir. Maintenant 
I'entree de cette grotte est d^fendue, et il est fort difficile 
d'y pen^trer. 

De retour au logis, Scheik Ibrahim me demanda si je 
notais ce que nous avions yn, et ce qui nous etait arriv^ 



VOYAGE EN ORIENT. 255 

depais notre depart d'Alep ; et sur ma reponse negative, il 
me pria de le faire^ m'engageant k me rappeler le pass^ et k 
tenir un journal exact de tout, en arabe, afin qu'il ptt lui- 
mlme le traduire en fran^ais. Depuis je piis des notes qu'il 
transcrivait soigneusement chaque jour et qu'il me rendait le 
lendemain. Je les reunis aujourd'hui dane Tespoir qu'elles 
pourront Stre utiles un jour, et m'offrir une Mgire compen- 
sation k mes fatigues et k mes peines. 

M. Lascaris e'etant decide k partir pour le village de Sad- 
dad, j'engageai Naufal k nous accompagner, et nous ^tant 
reunis k quelques autres personnes, nous partimes de Homs 
avec toutes nos marchandises Apr^s cinq heures de marche 
nous traverstoes un lai^e ruisseau qui coule du nord au 
midi vers le chateau de Hasn^. Ce cli&teau command^ par 
un aga, sert de halte k la caravane de la Mecque venant de 
Damas. L'eau de ce ruisseau est excellente a boire ; nous 
en remplimes nos outres. Cette precaution est n^cessaire, 
car on n'en trouve plus pendant les sept heures de marche 
qui restent k faire pour arriver k Saddad. Nous y ^tions 
rendus au coucher du soleil. Naufal nous conduisit chez 
le scheik, Hassaf-Abou-Ibrahim, venerable vieillard, p^re 
de neuf enfans tous mari^s, et habitant sous le mSme toit. 
II nous re9Ut k merveiUe, et nous pr^sente toute sa famille 
qui, k notre grand ^tonnement, se composait de soixante- 
quatre personnes. Le scheik nous ayant demande si nous 
voulions nous ^tablir dans le village, ou voyager dans 
d'autres pays, nous lui dimes que nous ^tions n^gocians ; 
que la guerre entre les puissances ayant interrompu les 
communications par mer avec Chypre, nous avions voulu 
nous etablir k Alep, mais qu'ayant trouv^ dans cette ville 
des n^gocians plus riches que nous, nous nous etions 
decides a porter nos marchandises dans des lieux moins 
fr^quent^s, esp^rant par \k en tirer un meiUeur parti. Lui 
ayant ensuite appris en quo! consistaient ces marchandises : 
" Ces objets, nous dit-il, ne servent qu'aux Arabes du 
" desert ; je regrette de vous le dire, mais il vous sera im- 
" possible de pen^trer jusqu'^ eux ; et quand mime vous 
" pourhez y parvenir, vous courriez risque de perdre tout, 
" mime la vie ; les Bedouins sont cupides et pleins d'au- 
" dace ; ils voudront s'emparer de vos marchandises, et . si 



256 VOYAGE ENORIBNT. 

" vouB faites la moindre r^8i8tance» ils toos massacreront. 
" Vous ^tes des gens pleins d'honneur et de delicatesse, il 
" vous sera impossible de supporter leur grossierete ; c'est 
*' par int^rSt pour vous que je parle de la sorte^ ^tant moi- 
*' mSme chr^tien. Croyez-moi, ouvrez ici vos ballots, 
** vendez tout ce que vous pourrez^ et retoumez ensuite k 
** Alep» si vous voulez conserver vos biens et votre vie." 
II finissait k peine de parler, que les principaux habltans du 
village, r^unis chez lui pour nous voir, commenc^rent k 
nous raconter des histoires effrayantes. L'un nous dit 
qu'un colporteur, venant d'Alep, et allant au desert, avait 
6i6 d^pouiiOl^ par les Bedouins, et qu'on I'avait vu repasser 
tout nu. Un autre avait appris qu'un marchand, parti de 
Damas, avait ^te tu^. Tons ^taient d'accord sur Timpossi- 
bilitd de p^n^trer parmi les hordes de Bedouins, et cher- 
chaient, par tons les moyens possibles, a nous detoumer 
d'une aussi p^riUeuse entreprise. Je voyais M. Lascaris se 
troubler ; il se touma vers moi, et me dit en italien, pour 
n'toe pas compris des autres personnes : '* Cbra dite dt 
queata novita, che mi ha molto scoragito ?"* — ** Je ne erois 
pas, lui r^pondis-je, k toutes ces histoires; et quand 
" mSme elles seraient vraies, il faudrait encore pers^v^rer 
'* dans notre projet. Depuis que vous m'avez aononc^ 
" votre intention d'aUer chez les B^ouins, je n'ai plus 
" esp^re revoir ma patrie. J'ai regard^ les ti«nte jours que 
** vous m'avez donnes k Alep pour me divertir, comme mes 
*' adieux au monde. Je consid^re notre voyage oenune une 
" veritable campagne, et celui qui part pour la guerre, s'il 
" est bien determine, ne doit pas songer au retoar. Ne 
" perdons pas courage; quoiqu'Assaf soit un ecbeikf : qu'il 
*' ait de I'experience, qu'il entende bien la cultore des terres, 
" et les int^rets de son vill^e, il ne pent avoif aucune id^ 
" de I'importance de nos affaires ; je serais dmic d'avis de 
" ne plus lui parler de notre voyage dans le desert et de 
" mettre notre confiance en Dieu, le grand protecteur de 
** Tunivers/' Ces paroles produisirent leur eifet sur M. Lasr 
caris, qui me dit en m'embrassant tendrement t " Mon cher 

* Que dites-Tons de cette nouTelie qui m'a fort d^txtongi i 
t Vieiliard ou anclen. 






VOYAGE EN ORIENT. 257 



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S\s, je mets tout xnon espoir en Dieu et en vous ; voiis 
dtes un homme de resolution, je le vois; je suis on ne 
peut plus content de la force de votre caract^re, et 
j'esp^re atteindre mon but, k Taide de votre courage et de 
votre constao^e." A la suite de cet entretien nous fftmes 
nous coucher ^galement satisfaits I'un de Tautre. Nous 
employftmes la joum^e du lendemain k parcourir le village, 
qui contient environ deux cents maisons et dnq ^glises. Les 
habitans, cbr^ens Syriaques, fabriquent des machlas et des 
abas noirs, et s'occupent fort peu de culture pour laquelle 
le manque d'eau se fait vivement sentir. U n'y a, dans ce 
village, qu*une seule petite source dont la distribution des 
eauz est r^gl^ par un sablier. EUe suffit k grand' peipe 
k irriger les jardins qui, dans ce climat oil il pleut rarement, 
ne saoraient produire sans arrosement. On voit certaines 
ann^es oil il ne tombe pas mSme une seule goutte d'e^iu. 
Les r^coltes du territoire suffisent k peine pour six mois, et 
le reste de Tann^e les habitans sont obliges d'avoir recours 
k Horns. Au milieu du village s'^^ve une tour antique 
d'une hauteur prodigieuse; elle date de la fondation 
d'nne colonie dont le scheik nous raconta Thistoire. Ses 
fondateurs ^talent origpnaires de Tripoli de Syne oii leur 
%l]8e existe encore. Dans le temps le plus florissant de 
rempixe d'Orient, les Grecs, pleins d'orgueil et de rapacity* 
tyrannisaient les peuples conquis. Le gouvemeur de Tripoli 
accablait les habitans d'avanies et de cruaut^s; ceux-ci 
trop pen nombreux pour r^sister, et ne pouvant plus sup- 
porter ce joug, se concertirent ensemble au nombre de 
trois cents families, et, ayant secr^tement r^uni tout ce 
qu'ilfl pGUvaient emporter de pr^eux, ils partirent sans 
bruit au miheu de la nuit, aU^rent k Horns, et de Ik se diri- 
geaient ven le d^rt de Bagdad, lorsqu'ils furent atteints 
par les troupes grecques que le gouvemeur de Tripoli avait 
envoy^s k leur poursuite. lis soutinrent un combat opi- 
nitoe et sanglant ; mais trop inf^rieurs en nombre pour 
vaincre, et ne voulant k aucun prix subir de nouveau la 
tyrannie des Grecs, ils entr^rent en n^gociation, et obtinrent 
la permission de b&tir un village sur le lieu mSme du com- 
bat, s'engageant k rester tributaires du gouvemeur de 
Tripoli. Ils s'^blirent done dans cet endroit qui est k 

TOMB II. 17 



258 VOTAOS EN ORIXNT. 

Fentr^e du desert, et appel^rent leur village Saddad (obsta- 
cle.)— Voillk tout ce que la chroxuque Syriaque renferme de 
remarquable. 

Les habitans de Saddad sont brayes et d'un caract^re 
doux. Nous d^allftmes nos marchandises, et passfimes 
quelques jours avec eux pour prouver que nous ^tions yi^- 
tablement des n^ocians. Les femmes nous acbet^nt 
beaucoup de toile de coton rouge, pour faire des chemises. 
La vente ne nous occupa pas long-temps, mais nous fiimes 
obliges d'attendre rarriv^ des Bedouins dans les environs. 
Un jour, ayant appris qu'il existait, k quatre beures du 
village, une mine considerable et fort ancienne dans laquelle 
sc trouvait un bain de vapeur naturelle, cette merveille 
ezcita notre curiosity ; et M. Lascaris, voulant la visiter, 
pria le scheik de nous donner une escorte. Ayant marcb^ 
quatre beures vers le sud-est, nous arrivftmes au milieu 
d'une grande mine oii il n'existe plus qu'une seule chambre 
habitable. L'architecture en est simple; mais les pierres 
sont d'une grosseur prodigieuse. En entrant dans cette 
chambre, nous aper9iimes une ouverture de deux pieds 
carr^s, d'oii sortait une ^aisse vapeur; nous y jetftmes un 
mouchoir, et dans une minute et demie, montre en main, il 
ressortit et vint tomber k nos pieds. Nous recommen94mes 
cette experience avec une chemise qui, au bout de dix minutes, 
remonta comme le mouchoir. Nos guides nous assurdrent 
qu'un machlas, qui p^e dix livres, serait rejete de m6me. 

Nous ^tant d^habill^s et places autour de Touverture, 
nous fdmes, en pen de temps, converts d'une sueur abon- 
dante qui misselait de nos corps; mais Todeur de cette 
vapeur ^tait tellement insupportable, que nous ne ptlmes y 
rester long-temps exposes. Au bout d'une demi-heure, 
nous remimes nos habits, ^prouvant un bien-^tre inexpri- 
mable. On nous dit que cette vapeur ^tait effectivement 
tr^s salutaire, et gu^rissait un grand nombre de malades ; 
de retour au village, nous soup&mes avec grand app^it, et 
jamais, peut-fit?^, je n'ai joui d'un sommeil plus d^licieux. 

N'ayant plus rien k voir k Saddad, ni dans ses environs, 
nous r^solCkmes de partir pour le village de Contain. 
Lorsque nous en parlftmes k Naufal, il nous conseilla de 
changer de noms, les ndtres pouvant nous rendre suspects 



VOYAOB SN ORIENT. 259 

aux Bedouins et auoc Tores. D^s-lors M. Lascaris prit le 
nom de Scheik Ibrahim el Cabressi Qe Cbypriote), et me 
domia celui de Abdallah el Kratib qui signifie I'^crivain. 

Scheik Hassaf nous ayant donn^ une lettre de recom- 
mandation pour un ciu:^ syriaque, nomme Moussi, nous 
primes cong^ de lui et de nos amis de Saddad, et partimes 
de bonne heure. Apr^s quatre heures de marche, nous 
arriv&mes entre les deux villages M^iin et Haourin, situes 
a dix minutes Tun de I'autre ; ils n'ont chacun qu'une 
vingtaine d^ maisons, la plupart ruin^es par les Bedouins, 
qui viennent de temps k autre les ravager. Au centre de 
ces villages se trouve une tour ^evee de construction an- 
denne. Les habitans, tous musuknansy parlent le langage 
des Bedouins, et s'habillent comme eux. Apr^ avoir d^ 
jeune et rempli nos outres, nous continu^mes notre marche 
pendant six heures^ et vers la nuit nous aniv^mes a Cori^- 
tain» chez le cur^ Moussi qui nous ofirit I'hospitalit^ ; le 
lendemain, il nous condnisit chez le scheik Selim el Dahasse, 
homme distingu^, qui nous fit un excellent accueiL Ayant 
appris le motif de notre voyage, il nous fit les mtoes ob- 
servations que le scheik de Saddad. Nous lui repondtmes 
que, connaissant toute la difficulte de notre entreprise, nous 
avions renonc^ k nous avaocer dans le desert, nous con* 
tentantd'aller jusqu'k Palmyre, vendre nos marchandises. — 

Cela est encore irop difficile, reprit-il, car les Bedouins 

peuvent vous rencontrer et vous piller." Alors il se mit, k 
son tour, k nous raconter mille choses effrayantes des 
Bedouinsu Le cure confirmant ce qu'il disait, nous ^tions 
sor le point de nous d^courager, lorsqu'on servit le dejeuner, 
ce qui d^tonma un peu la conversation et nous donna le 
temps de nous remettre. 

Le scheik Selim est im de ceux qui sont tenus de fourair 
aux besoins de la grande caravane de la Mecque, de concert 
avec le scheik de Falmyre ; ses fonctions lui donnent de 
rinfluence parmi les Arabes ; son contingent consiste en 
deux cents chameaux et des provisions de bouche. De 
retour chez nous, Scheik Ibrahim m'adressant la parole : 
— " £h bien I mon cher fils, que pensez-vous de tout ce 
** que vient de nous dire le scheik Selim V — " II ne faut 
** pas, lui dis-je, faire trop attention a ce que racontent les 

17* 






260 VOTAGS BN ORIBNT. 

'^liabitans de ces villages, toujours en guerre avec lea 
** Bedouins ; il ne doit pas exister entre eux une tr^s grande 
" harmonie. Notre position est bien diff^ente ; nous som- 
** mes commer^ans, nous allons vendre nos marchandises 
'' aux B^ouins et non leur faire la guerre ; en agissant 
** honnStement avec eux, je ne vois pas le raoindre danger 
*' pour nous." Ces paroles rassur^nt un peu Scheik 
Ibrahim. 

Quelques jours apr^s notre arriv^, pour soutenir notre 
rdle de marchands, nous ouvilmes nos ballots sur la place, 
an milieu du village, devant la porte du scheik ; je vendis 
aux femraes quelques objets qui furent pay^ en argent 
Les gens d^soBUvr^s se rassemblaient autour de nous pour 
causer ; un d'eux, fort jeune, nomm^ Hessaisoun el Kratib, 
m'aidait k recevoir I'argent, et a faire les comptes avec les 
femmes et les enfants ; il montrait un grand zele pour mes 
int^rSts. Un jour, me trouvant seul il me demanda si 
j'etais capable de garder un secret. — " Prenez>y garde, 
ajouta^t-il, c'est un grand secret qu'il ne faut coiner k 
personne, pas mSme k votre compagnon." Lui en ayant 
donn^ ma parole, il me dit qu'^ une faeure du village, il y 
avait une grotte dans laquelle se trouvait une grande jarre 
remplie de sequins ; il m'en donna un, m'assurant quU ne 
pouvait pas se servir de cette monnaie, qui n*avait cours 
qu'^ Pahnyre. — ** Mais vous, continua-t-il, qui allez de 
viUe en ville, vous la cbangerez aisement; vous avez 
mille moyens que je n'ai pas de profiter de ce tr^sor; 
cependantje ne veux pas vous dpnner Je tout, maia je 
laisse le partage k votre g^n^osit^; vpusviendrez avec 
moi reconnaitre les lieux ; nous transporterons cet or peu 
k peu en secret, et vous m'en donnerez ma part en mon- 
naie courante." Ayant vu et tenu le sequin, je cms k la 
v^t^ de ce recit, et lui donnai rendez-vous hors du viOage, 
pour le jour suivant, de grand matin. 

Le lendemain il ^tait k peine jour, je me l^ve ^t 9Cfn de 
notre logis comme pour me promener. A quelquea pas du 
village, je trouve Hessaisoim qui m'attendait ; il ^tait aime 
d'un fusil, d'un sabre et de pistolets. Je n'avais, moi« pour 
toute arme qu'une longue pipe ; nous marcbons une beare 
emiron; avec quelle impatience je cherchais des yeoxla 






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VOYAGE EN ORIENT. SI61 

grotte; enfin je raper9oi8 ; bieot6t nous y entrons; je re- 
garde de tous c6tea pour ddcouvrir la jarre ; ne yoyant rien, 
je me toume vers Hessaisoun : — " Otk est done la jarre, lui 
dis-je V — Je le ris pdlir : " Puisque noUs y voil^ s'^cria- 
** t-H, apprends que ta demi^re heure est venue. Tu serais 
*' d^k mort si je n'avais craint de souiller tes habits de sang. 
" Avant de te tuer, je veujc te d^poiuller ; ainsi deshabille- 
'* toi et donne-moi ton* sac d'argent ; je sais que tu le portes 
*' sur toi ; 11 doit renfermer plus de douze cents piastres 
" que j'ai compt^es moi-m^me : c'est le prix des marchan- 
*' dises que tu as venduesi Tu ne verras plus la lumi^re 
*' du jour." 

— " Fais-moi grace de la vie, lui dis-je d'un air suppliant, 
*' je te donnerai une plus forte somme que celle qui est dans 
*' le sac, et ne parlerai k personne de ce qui s'est pass^ iei, 
*' je te le jure/' — " Cela ne se pent, ripondit-U 5 cette 
** grotte doit te serVir de tombeau ; je ne saurais te laisser 
*' la vie sans erposer la mienne." 

Je lui jural mille fois de me taire ; je lui proposal de faire 
tin billet pour la somme que lui-mSme fixerait ; rien ne put 
le detoumer de son affi-eux projet. Enfin, ennuye de ma 
resistance, il pose ses armes contre le mur et fond sur moi, 
conmie un lion en fureur, pour me depouiller avant de me 
tuer. Je le supplie de nouveau. — " Quel mal t'ai-je fait ? 

lui dis-je ; quelle inimiti^ existe entre nous ? tu ne sais 

done pas que le jour du jugement est proche. Que Dieu 
''demandera compte du sang innocent!...." Mais son 
coeur endurci nMcoute rien. . . Je pense alors k mon fr^re, k 
mes parens, k mes amis ; tout ce qui m'est cher est devant 
mes yeux ; A6se8p6r6, je ne demande plus protection, qu'^ 
zaoj^ cr^ateuri O Dieu ! protecteur des innocens, aidez-moi ! 
donn/sz-moi la force de r^sister ! Mon assassin, impatient, 
m'an:ache mes habits. . . .Quoiqu'il f{it beaucoup plus grand 
quiBr moi, Dieu me donna la force de lutter contre lui 
pendant pr^s d'une demi-heure ; le sang coulait abondam- 
ment de mon visage ; mes habits tombaient en lambeaux, 
Le sc^rat, me voyant en cet ^tat, prend le parti de m'e- 
trapgler et Ihve les bras pour me serrer le cou ; je profite de 
I'instant de liberty que me laisse ce mouvement pour lui 
dono^r^ de mes deux poings, un coup violent dans Testomac, 



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962 TOTAGS EN ORISMT. 

je le jette k la renrerae et, aaisiBsant «es axme8» je m'^ 
lance hon de la grotte, en couxant de toutee mee forces ; 
je croyais k peine au bonheur d'etre eany^ ; qnelques mo- 
mens apr^, j'entendis courir denize md; c'^tait mon 
aaeaesuu II m'appelait en me priant de Tattendre du ton 
le plus oondliant. Ayant tontes les armes, je ne craignis 
pas de m'arrtor nn instant, et, me retoumant vers lui : 
*' In£lme, Ini criai-jey qne demandes-tu ? tu as vouhi m'as- 
sassiner en secret, et e'est toi qni yas Itre ^trangl^ 
publiquement." II me r^pondit, en Taffirmant par ser- 
menty qne tout cela n'avait ^ qn'nn jen de sa part ; qn'il 
avait voulu ^prouver mon courage et voir comment je me 
d^endnds. — ** Mats> ajouta-t-il, je vois que tu n'es encore 
^'qu'un 6n£uit, puisque tu prends la chose ainsL^ — ^Je 
r^Kmdis, en le couchant en joue, que s'il approchait d'un 
pas de plus, je tirends sur lui. Me yoyant d^termin^ k le 
faire, il s'enfuit k travers le desert, et moi, je repris le 
chemin du yillage. Cependant Scbeik Ibrahim, le cure et 
Naufisd, ne me yoyant pas reyenir, commenyaient k s'in- 
qui^r. Scheik Ibrahim surtout, sachant bien quejene 
m'^ignais pas ordinairement sans le pr^yenir, apres deux 
heures d'attente, fht chez le scheik, qui, partageant ses 
inquietudes, mil tout le yillage k ma recherche. £n£n 
Naufal, m'aperceyant, s'^crie : Le yoilll ! S^Iim pretend 
qu'il se trompe. J'approche : c'est k peine d Ton me 
reconnatt. M. Lascaris court k moi» et m'embrasse en 
pleurant ; je reste sans pouyoir parler ; on m'emm^ne chez 
le cur^, on laye mes blessures et on me met au lit* £n&i 
je retronyai la force de raconter mon ayenture. Selim 
enyoya des cayaliers k la pounnite de I'assassin, chargeant 
son n^e du cordon qui deyait r^trangler; mais ilsre- 
yinrent sans ayoir pu I'atteindre, et nous apprimes bient6t 
qu'il ^tait entr^ au sendee du pacha de Damas. Depuis lens 
il ne reparut plus k Cori^tain. 

Au bout de qudques jours mes blessures commenc^rent 
Il se fermer, et j'eus promptement repris mes forces. Scheik 
86hm, qui ayait con^u pour moi une grande amiti^, m'ap- 
porta un jour une lunette d'approche d^rang^ me disant 
que je serais un habile homme, si je paryenais k la racon^ 
moder. Comme il n'y ayait qu'un verre k replacer, je 






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TOYAOB EN ORIENT. 2<J3 

rarrang«ai et la lui reportai. II fat si content de mon 
adresse, qu'il me donna le sumom de Vindustrieux, '^' 

Pea de tempa aprcls, noas appiimes que lea B^douina 
e^approcfaaient de Palmyre : on en voyait mSme d6}k dans 
lea emdrona de Ckni^tain. Un jour il en vint un nomm^ 
Selame el Hassan. Nona ^ona chez S^im quand il y 
entra ; on apporta le cafe, et pendant que nous le preniona, 
pluaienra habitans vinrent trouver le aclieik, et lui dirent : 
II 7 a huit ans, dans tel endroit, Hassan a tu^ notre 
parent ; nous venona voua en demander joatice." Hassan 
niant le CEdt, demanda s'ils avaient dea t^moins. — " Non, 
T^K>ndirent-ils ; mais on vous a vu passer tout seul par 
td chemin, et pea de temps apr^s nous y avons trouv^ 
notre parent mort. Nous aavona qu'il exiatait un motif 
^ de liaine entre voua deux ; il eat done sCa que voua dtea 
'* son assassin.'' — Hassan niait toujoura. Le acheik, qui, 
par crainte, m^nageait beaucoup lea Bedouins, et qui d'ail- 
leura n'ayait paa de preuvea positi^ea contre lui, prit un 
morceau de boia et dit : — '* Par celui qui cr^ cette tige, 
''jurez que voua n'aYes paa tu^ leur parent. — Hassan 
prend la tige, la regarde pendant quelques minutes et baisse 
lea yeux ; puia enauite relevant k tSte vera lea accuaateurs ; 
— " Je ne veux paa, dit-U, avoir deux crimes sur le coeur : 
Ton d'etre le meurtrier de cet homme, I'autre de jurer 
fimsaement devant Dieu« C'est moi qui ai tu^ votre 
parent ; que Youlez-voua pour le prix de son sang ?"* 
Le acheik, par management pour lea Bedouins, ne voulut 
paa agir selon toute la rigueur des lois, et les personnes 
pn^entea s'int^ressant k la n^ociation, il fut d^id^ que 
Hassan paierait troia cents piastres aux parens du mort. 
Lorsqu'on vint k lui demander I'argent, il r^pondit qu'il ne 
Tavait pas sur lui, mais qu'il I'apporterait sous peu de jours; 
et comme on faiaait difficult^ de le laisser partir sans 
caution : — '' Je n'ai paa de gage k donner, ajouta-t-il, mais 
cehii-lk r^pondra pour moi, dont je n'ai pas voulu pro- 
£EUier le nom x)ar un fatux serment." II partit, et quatre 
jours apr^ il revint, amenant quinze moutons qui valaient 
plus de vingt piastres chaque. Ce trait de bonne foi et de 

*D*»prdfl let lols arabes, on rach^te le meortre k prlz d'argent j la somme 
«o est tis/U selon les divoostaiices. 



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264 TOTAOK KN ORIENT. 

g^n^rosit^ nous channa et nous surpiit en mSme temps. 
Nous vouliimes lier connaissance avec Hassan: Scheik 
Ibrahim rinvita k venir chez lui, lui fit quelques cadeaux, 
et par ce moyen nous devtnmes amis intimes. D nous 
apprit qu'il ^tait de la tribu £l-Ammour dont le clief 
s'appelle Soultan el Brrak. Cette tribu, compost de cinq 
cents tenteSy est consid^r^ comme faisant partie du pays 
parce qu'elle ne quitte pas les bords de TEuphratey alors 
que les grandes tribus s'^oignent. EUe vend des moutons, 
dee chameauz et du beurre h. Damas, Horns* Hama, etc. 
Les habitans de ces diverses villes ont souvent un int^r^ 
dans ses troupeaux. 

Un jour nous dimes k Hassan que nous voidions aller k 
Palmyre vendre les marchandises qui nous restaient, mais 
qu'on nous avait effray^s sur les dangers de la route. 
S'^tant offert de nous y conduire, il fit devant le scheik un 
billet par lequel il r^pondait de tout ce qui pourrait nous 
arriver de f&cheuz. Persuades que Hassan ^tait un honune 
d'honneur^ nous acceptfimes sa proposition. 

Le printemps ^tait venu ; le desert, naguere encore si 
aride, s'^tait convert tout k coup d'un tapis de verdure et 
de fleurs. Ce spectacle enchanteur nous engagea k Mter 
notre depart. IJbl veille nous d^pos&mes chez le cur^ 
Moussi une partie de nos marchandises, afin de nMveiller ni 
Tattention ni la cupidity. N^ufal d^sirait retourner k Horns, 
M. Lascaris le cong^dia avec une bonne recompense ; et, le 
lendemain, ayant arr^t^ des moukres avec leurs chameaux, 
nous primes cong^ des habitans de Cori^tain, et nous ^tant 
pourvus d'eau et de provisions pour deux jours, nous 
partimes de grand matin, emportant une lettre de recom- 
mandation du scheik S^lim pour le scheik de Palmyre, 
nomm^ Ragial el Orouk. 

Apr^s dix heures de marche, toujours dans la direction 
du levant, nous nous arrStftmes pres d'une tour carr^, tr^ 
^ev^e et d'une construction massive, appe^e Casser el 
Ourdaan, sur le territoire el Dawh. Cette tour, b&tie an 
temps de Fempire grec, servait de poste avanc^ contre les 
Persans qui venaient enlever les habitans du pays. Ce 
rempart du d^rt a conserve son nom jusqu'il nos jours- 
Aprds en avoir admir^ Tarchitecture, qui est d'une bonne 



VOYAGE EN ORIENT. 265 

^poque, lious retourntoes passer la nuit dans notre petit 
khan, ob. nous etlmes beaucoup h. souffrir dufroid. Le 
matin, comme nous nous disposions k partir, M. Lascaris, 
encore pen habitu^ aux mouvemens des chameaux, monte 
sans precaution sur le sien, qui se relevant subitement le 
jette k terre. Nous courons a lui, il nous parut avoir Ic 
pied d^mis ; mais, comme il ne voulait pas s'arr^ter, aprSs 
ravoir pans^ de notre mieux, nous le replag&mes sur sa 
monture et continudmes notre route. Nous marchions 
depuis deux heures, lorsque nous vtmes au loin s'elever une 
poussi^re qui venait k nous, et bientdt nous piimes dis- 
tinguer six cavaliers arm^s. A peine Hassan les a-t-U 
aper9U8 qu'il quitte sa pelisse, prend sa lance, et court k 
leur rencontre en nous criant de ne pas avancer ! Arriv^ 
pr^ d'eux, il leur dit que nous sommes des marchands 
allant h Palmyre, et qu'il s'est engag^ devant le scheik 
Selim et tout son village a nous y conduire en siiret^. Mais 
ces Bedouins de la tribu £1 Hassnn^, sans vouloir rien 
€couter, courent sur nous; Hassan s'^ance pour leur 
barrer le chemin: ils veulent le repousser, et le combat 
s'engage. Notre d^fenseur ^tait connu pour sa vaillance ; 
mais sea adversaires ^taient ^galement braves. II soutint 
leur choc pendant une demi-heure ; ^ la fin, bless^ d'un 
coup de lance qui lui traverse la cuisse, il se retire vers 
nous, et bient6t tombe de cheval. Les Bedouins se mettent 
en devoir de nous d^pouiller; alors Hassan ^tendu par 
terre, le sang ruisselant de sa blessure, les apostrophe en 
ces termes : — " Que faites-vous, 6 mes amis ? voulez-voiis 
** done violer les droits des Arabes, les usages des B^ 
" douins? Ceux que vous d^pouillez sont mes fr^res, ils out 
ma parole; j'ai r^pondu de tout ce qui pourrait leur 
arriver de f&cheux, et vous les d^valisez I £st-ce agir 
" d'apr^s rhonneur i" " Pourquoi vous Ites-vous engag^ 
*' k conduire des chr^tiens k Palmyre } lui r^pondirent-ils ; 
ne savez-vous i3as que M^hanna el Fadel (le scheik de 
leur tribu) est le chef du pays ? Comment n'avez-vous 
pas demand^ sa permission }" " Je le sais, reprit Hassan, 
mais ces marchands ^taient presses ; M^anna est encore 
" loin d'ici. Je leur ai engag^ ma parole, ils y ont eu foi ; 
" ils eonnaissent nos loia et nos usages qui ne changent 






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266 VOYAGE EN ORIENT. 



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jamais. Est-il dip^e de vous de les violer en d^poninaiit 

ces ^trangerSf et en me laissant bless^ de la sorte?" 

A ces paroles, les Bedouins, cessant leur violence i^pon- 

dirent : — " Tout ce que tu dis est vrai et juste ; et puisqu'il 

'* en est ainsi, nous ne prendrons h tes prot^^ que ce 

*' qu'ils voudront bien nous donner.'* 

Nous nous h&t&mes de leur ofirir deux machlas, une 
pelisse et cent piastres. lis s'en content^rent, et nous lais- 
8^nt libres de continuer notre route. Hassan sonffirait 
beaucoup de sa blessure, et comme U ne pouvait remonter k 
^heval, je lui donnai mon cbameau et pris sa jument. Nous 
marchftmes encore quatre heures, mais le soleil s'^tant 
couch^, nous ftmea obliges de faire halte dans un lieu 
nomm^ Waddi el Nabr, (vallon de la rividre). Cependant 
«n n'y trouvait pas une goutte d'eau, et nos outres ^taient 
vides; I'attaque du matin nous avait retard^s de trois 
hevures, et il ^tait impossible d'aller plus loin ce soir-U^. 
Malgr^ tout ce que nous avions k soufirir, nous nous 
Irouvions encore fort beureux d'avoir ^chapp^ aux B^ 
•douins et d'avoir conserve nos habits, qui nous garantissait 
un pen d'un vent froid qui se faisait vivement sentir. Enfiuj 
partag^s entre le plaisir et la soufirance, nous attendtmes 
avec impatience les premieres heures du jour. Scheik 
Ibrahim souf&ait de son pied, et Hassan de sa blessure. 
Le matin, apr^s avoir arrange nos malades de notre mieujc, 
hoiis nous remtmes en route, allant toujours vers le levant. 
4 mie hem^e un quart de Palmyre, nous trouv^es unruis- 
fieau souterrain, dont la source est enti^rement inconnue, 
ainsi que Tendroit oil il se perd. On voit couler I'eau k 
travers des ouvertures d'environ cinq pieds formant des 
espies de bassins. II est inutile de dire avec quel bonheur 
nous nous d^alt^r&mes ; I'eau nous parutexceUente. 

A I'entr^e d'un passage form^ par la jonction de deux 
montagnes, nous aper^iimes enfin la c^dbre Palmyre. Ce 
d^fil^ forme pendant un quart d'heure une avenue k la viSe; 
le long de la montagne, du c6t^ du midi> r^gne, pendant 
pr^s de trois heures, un rempart tr^s anden. En face, eur 
la gauche, on aper^oit un vieux ch&teau appeM Co Lai Ebm 
Madmen biiti par les Turcs avant Tinvention de la poudre. Get 
£bn M&amen, gouvemeur de Damas du temps des Califes^ 



VOYAGE EN ORIENT. 267 

avait ^v6 ce chftteau pour empdcher les Persans de p^^- 
trer en Syrie. Nous arriy^es ensuite k une vaste place 
appel^ Waddi el Cabour (vallon des tombeaux). Lea s^ 
pnli^es qui lacouvrent^ apparaissent de loin comme des 
tours. £n approchant, nous vtmes qu'on y avait pratiqu^ 
des niches poiu* y d^poser les morts. Chaque niche est 
ferm^- par une pierre sur laquelle est grav^e le portrait de 
oelui qui Toccupe. Les tours ont trois et quatre Stages, 
communiquant entre euz par un escalier en pierre, g^n^rale- 
ment tr^ bien conserve. De Ul nous entr&mes ^uis une 
vaste enceinte habits par les Arabes, qui Fappellent le 
ch&teau. Elle renferme en effet les ruines du temple du 
6oleiL Deux cents fiEunilles logent dans ces ruines. 

Nous nous rendimes imm^diatement chez le scbeik Ragial 
el Orouky vieillard v^n^rable, qui nous re9ut fort bien, et 
nous fit souper et coucher chez lui. Ce scheik, comme celui 
de Cori^tain, foumit dmz cents chameauxk la grandecara^ 
vane de la Mecque. 

Le lendemain, ayant lou^ une maison, nous deball&mes 
nos marchandises. Je pansai le pied de Scheik Ibrahim qui, 
en effet ^tait d^mis. U eut encore long-temps k en soufiHr. 
Hassan trouva k Palm3rre des amis qui prirent soin de lui ; 
et s'^tant promptement r^tabli, il vint prendre cong^ de nous, 
et partit, enchant^ de la mani^re dont nous Favions r^com- 
pens^. 

Obliges de garder la maison pendant plusieurs jours, k 
cause du pied de Scheik Ibrahim, nous nous mimes k 
vendre quelques objets pour confirmir notre quality de mar- 
chands ; mais d^ que M. Lascaris se trouva en ^tat de mar- 
cher, nous fiimes visiter le temple dans tons ses details. 
D'autres voyageurs en ont d^crit les ruines ; ainsi nous ne 
parlerons que de ce qui a pu ^happer k leurs observations 
sur le pays. 

Nous vimes un jour beaucoupde monde sur une place, 
oocup^ k entourer de bois une tr^s belle colonne de granit. 
On nous dit que c'etait pour la briiler, ou plutdt pour la 
faire tomber afin d'avoir le plomb qui se trouve dans les 
jointures. Scheik Ibrahim, plein d'indignation, m'adres- 
sant la parole : *' Que diraient les fondateurs de Palmyre, 
*' s'^ciia-t-il s'ils voyaient ces barbares d^truire ainsi leur 



268 VOYAGE EK ORIENT. 






ouvrage? Puisque le hasard m'a condiiit ki, je reox 
m'opposer k cct acte de vandalisme.*' Et s'^tant mform^ 
de ce que pouvait valoir le plomb^ il donna lea cinqnante 
piastres qu'on lui demandait, et la colonne devint BOtre nro- 
pri^t^. Elle est du plus beau granit rouge tacbct^ de Wwi 
et de blanc; elle a soixante-deux pieda de baut sur dix de 
drconf^rence. Lea Palmyricna, Toyant notre goM pour lea 
monumenSf nous indiqu4rent un endroit curieux, a une 
beure et demie de marche, oii I'on taillait anciennement les 
colonnes> et oil se trouvcnt encore de tr^s beaux fragmens. 
Trois ^rabes s'engag^rent k nous y conduire moyennant dw 
piastres. Le cbemin est parsem^ de fort belles ruinea, de- 
elites, je pr^sume^ par d'autres voyageurs. Pour nous, 
nous remarqu&mes une grotte dans laquelle il y avait une 
trfes belle colonne en marbre blanc taill^e et ciselee ; ct une 
autre seulement termin^e h. moiti^. On dirait que le temps, 
qui a d^truit de si grandes magnificences, a man^^ pow 
placer la premiere et achever la secondc. 

Apr^s avoir parcouru plusieurs grottes et visits les envi- 
rons, nous revtnmes par un autre chemin. Nos guides nous 
montr^rent une belle source encombr^e de grands blocs de 
pierre: on I'appelle Ain Oumus, Ce nom frappa Scheik 
Ibrahim, qui parut y penser pendant le reste du chemin; k 
la fin m'ayant appel^ :— " J'ai d6couvert, me dit-il, ce que 
veut dire le nom de Oumus. AureUanu$, empereurromam* 
vint assizer Palmyre et s'emparer de ses ricbesses ; c'est 
lui, je suppose, qui aura fait creuser cctte source pour les 
besoins de son arm^ pendant le si^ge, et cette source aura 
pris son nom, devenu par la suite du temps- Oumus" Scion 
mea faibles connaissances de I'histoffe, la eoi^octure de 
Scheik Ibrahim ri'est pas sans fondement. 

Les habitans de Palmyre ne s'occupent gu^e de culture ; 
leur principal travail est Sexploitation d'une sdiae, dontils 
envoient les produits k Damas et i Horns. ' lis font oossi 
beaucoup de soude ; ia plante qqi la foufriit 'esl tr^ abon* 
dante ; on la brMe, et les cendres sont ^gdtemeUI exp^^s 
dans ces deux villes pour y fahre du sairon. Oh lea cnvoie 
m^me quelquefois It Tripoli de Syrie qui'ade nombreuaes 
fabriques de savon et qui exp^die pour FArchiJwd. 
On nous parla un jour d'une grotte trfea curieuse) maia 



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VOYAOB EN ORIENT. 269. 

dont Tentr^e obscure et ^troite ^tait pre^que impraticable ; 
elle 86 trouvait k trois heures de Palmyre ; nous eiLmes le 
d^ir de la visiter; mais mon aventure avee Hessaisoun 
^tait trop r^cente pour nous risquer sans une bonne t&r 
corte ; aussi pn^es-nous Scfaeik Ragial de nous faire ac- 
compagner par des gens siirs. Etonn^ de notre projet :— ? 
yous Ites bien curieuz, nous dit-il; que vous importe 
cette grotte ? Au lieu de vous occuper de votre com- 
merce, vous passez votre temps ^ de pareilles futilit^s : ja- 
mais je n'ai vu de negocians comme vous." — " L'homme 
gagne toujours ^ voir ce que la nature a cr^ de beau, lui 
repondis-je." Le scheik nous ayant donn^ six hommes 
bien arm^s, je me munis d'un peloton de ficelle, d'un grand 
clou et de torches, et nous partimes de bon matin. Apr^^ 
deux heures de marche, nous arriv4mes au pied d'une mon- 
tagne ; un grand trou qu'on nous montra formait Tentr^e 
de la grotte ; je plantai mon clou dans un endroit cache, j'y 
attachai la ficelle par un bout ; et tenant le peloton k la 
main, je suivis Scheik Ibrahim et les guides qui portaient 
les torches. Nous allions tantot ^ droite, tant6t h, gauche: 
nous montions, nous descendions ; enfin la grotte est tene- 
ment grande qa'on y logerait une arm^e tout entire. Nous 
y trouvdmes beaucoup d'alun ; la voiite et les parois du ro- 
cher ^taient couvertes de soufre, et le terrain remph de nitre. 
Nous remarqu&mes une espece de terre rouge&tre, tr^s fine, 
qui a im goiHt acide ; Scheik Ibrahim en mit une poign^e 
dans son mouchoir. Cette grotte est parsem^e de cavit^s 
taill^es auciseau, dont on a anciennement retire des m^taux. 
Nos guides nous racont^rent que plusieurs personnes s'^tant 
^gar^es, y avaient p^ri. Un homme y ^tait rest^ deux jours 
en cherchant en vain Tissue, lorsqu'il aper9Ut un loup ; il 
lui jeta des pierres, et, Fayant mis en fuite, il le suivit, et 
parvint de la sorte ^ I'ouverture. Mon paquet de ficelle se 
trouvant au bout, nous ne voultbnes pas aller plus loin, et 
revinmes sur nos pas. L'attrait de la curiosity nous avait 
sans doute aplani le chemin, car nous eiimes une peine in- 
finie k regagner Tentr^e. Des que nous ffimes sortis, nous 
Apus hlitdmes de dejeuner et reprtmes ensuite le chemin de 
Palmyre. Le scheik, qui nous attendait, nous demanda ce 
gue nous ^yions gagn^ k notre course : ". Nous^ avons re- 



270 VOTAOS BN ORIBNT. 



^ conim, Ini dis-je, que les anciens ^talent bien plus habiles 
** que nougy car on voit par leurs travaux qu'ik entraient 
*' et sortaient avec iadlit^, el noua ayons eu bien de la 
" peine & nous en tirer/' 

n se nut k nre, etnous le quittllmes pour aller nous 
reposer. Le soir Scheik Ibrahim trouva le mouchoir dans 
lequel il avait mis de la terre rouge, tout trou^ et comme 
pourri ; la terre ^tait r^pandue dans sa poche ; il la mit 
dans une boutei]le>* et me dit que probablement les anciens 
ayaient tir^ de Tor de cette grotte: les experiences chi- 
miques prouvent que Ik oil se trouve du soufre, il y a 
souvent de I'or ; et d'ailleurs les grands travaux que nous 
avions remarqu^s ne pouvaient avoir ^ faits uniquement 
pour extraire du soufre et de I'alun, mais ^videmment 
quelque chose de plus pr^cieux. Si les Arabes avaient pa 
soup^onner que nous allions chercher de I'or^ notre vie 
n'aurait pas 4t6 en st^et^. 

De jour en jour on parlait de I'approche des Bedouins, et 
Scheik Ibrahim s'en r^jouissait, comme s'il eiit attendu des 
compatriotes. II fiit enchant^ quand je lui annon^ai I'arri- 
v^e de Mehanna el Fadel, grand prince bedouin. D youlait 
au86it6t aller au-devant de lui ; mais je lui repr^sentai qu'il 
serait plus prudent d'attendre une occasion favorable de 
voir quelqu'un de la fEuniUe de cet ^mir (prince). Je savais 
qu'ordinairement Mehanna envoyait im messager au scheik 
de Palmyre pour lui annoncer son approche. £n effet, je 
vis un jour arriver onze cavaliers bedouins, et j'appris que 
parmi eux se trouvait T^mir Nasser, fils aine de Mehanna ; 
je courus porter cette nouvelle k Scheik Ibrahim, qui en 
parut au comble de la joie. A Tinstant mSme nous nous 
rendimes chez Scheik Bagial, pour nous faire presenter k 
I'emir Nasser, qui nous fit bon accueil. — " Ces Strangers, 
'* lui dit Ragial, sont d'honnStes n^gocians qui ont des 
" marchandises ^ vendre ^ I'usage des Bedouins ; mais on 
" les a tellement effray^, qu'ils n'osent se hasarder dans le 
" desert, a moins que vous ne les preniez sous votre pro* 
** tection." 

L'^mir Nasser se toumant vers nous : — " Esperez, noua 

^Cette botttdUe a it6 prise avec le reete en Egypte. 



TOYAOB BN OBIENT. 271 



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dit-il^ toutes sortes de prosp^rit^s 5 vous serez les bien- 
venus, et je vous promets qu'il tie vous arrivera rien que 
la pluie qui tombe du ciel." — Nous lui fimes beaucoup de 
remerctmens en lui disant : — Puisque nous avons eu 
" Pavantage de feire votre connaissance et que vous voulez 
" bien 6tre notre protecteur, il faut que vous nous feissiez 
*' I'honneur de manf;|rer avec nous." 

Les Arabes en g^neral^ et particuli^rement les B^douins^ 
regardent conune un engagement de fid^te inviolable, 
d'avoir mang^ avec quelqu'un, seulement m^me d'avoir 
rompu le pain avec lui. Nous Tinvit&mes done avec toute 
sa suite, ainsi que le Scheik ; nous fimes tuer un mouton» 
et notre diner^ pr^par^ ^ la mani^re des Bedouins, leur 
parut fort bon. Au dessert, nous leur pr^entlUnes des 
figues, des raisins sees, des amandes et des noix, ce qui fut 
pour eux un grand r^gal. Apres le cafe, comme on vint ik. 
parler de diverses choses, nous racont^es ^ Nasser notre 
aventure avec les six cavaliers de sa tribu. II voulait lea 
punir et nous faire restituer-nos eifets et notre argent. 
Nous le conjur&mes instamment de n'en rien faire, I'assurant 
que nous ne tenions nuUement ^ ce que nous avions donn^. 
Nous aurions voulu partir avec lui le lendemain, mais il 
nous engagea ^ attendre Tarriv^e de son p^re, qui ^tait en- 
core avec sa tribu k huit jours de distance. II promit de 
nous envoyer une elcorte et des chameaux pour porter nos 
marcfaandises. Pour plus de siiret^, nous le pri4mes de 
nous faire ^crire par son p^e ; il s'y engagea. 

Le surlendemain, arriva ^ Palmyre un Bedouin de la 
tribu £1 Hassnn^, nommd Bani \ et quelques heures apr^s, 
sept autres Bedouins de la tribu £1 Daffir, qui est en 
guerre avec celle de Hassnn^. Ceux-ci ayant appris qu'il 
se trouvait en ville un de leurs ennemis, r^olurent d*dler 
I'attendre hors de Palmyre, pour le tuer. Bani en ayant 
i^ji avert!, vint cbez nous, attacha sa jument k notre porte, 
et nous pria de lui prater un feutre ; nous en avions plu- 
sieurs qui enveloppaient nos marchandises. Je lui en ap« 
portai un. II le mit ^ tremper dans Teau pendant une 
demi-heure, et le pla^a ensuite tout mouill^ sur le dos de sa 
jument, la selle par-dessus. Deux heures apres elle eut une 
diarrb^e tr^s-forte^ qui dura toute la soir^e^ et le lendemain 






273 VOrAOIC BN ORIENT. 

elle semblait n'avoir rien dans le corps. Alors Bani 6ta le 
feutre qu'il nous rendit, sangla fortement sa monture, et 
partit. 

Sur lea quatre henres apr^-midi, nous vfmes revenir 
sans butin les Bedouins de la tribu £1 Daffir. Quelqu'un 
leur ayant demand^ ce qu'ils avaient fait de la jument de 
Bani : — " Voici, dirent-ils, ce qui nous est aniv^. Ne 

Youlant pas faire insulte k Ragial, tributaire de M^hanna^ 

nous nous sommes abstenus d'attiaquer notre ennemi dans 
*' la yiUe ; nous aurions pu I'attendre dans un passage 
'' €troii ; mais nous ^tions sept contre un ; nous r^8oli!unes 
" done de rester en rase campagne. L'ayant aper9u, nous 
f'avons couru sur lui: mais lorsqu'il s'est trouv^ au milieu 
** de nous, il a pouss^ un grand cri, disant k sa cavale : 
*^ Jsdi Hamra ! c^est aujourd'hui ton tour, et il est parti 
** conune un ^lair. Nous I'avons poursuivi jusqu'^ sa 
'* tribu sans pouvoirl'atteindre, emerveilles de la vitesse de 
** sa jument, qui ressemblait k un oiseau fendant I'air avec 
'' ses ailes." — Je leur contai alors I'histoire du feutre, qui 
les ^toxma beaucoup, n'ayant, disaient-ils, aunme id^ 
d'une pareille Sorcellerie. 

Huit jours apr^s, trois liommes vinrent nous trouver de 
la part de M^anna el Fadel ; ils venaient nous cbercber 
avec des chameaux. Ha nous remirent une lettre de lui ; 
en voici le contenu : 

'' M^anna^ el Fadel, fils de Melkbgem, k Scbeik Ibrabim 
'' et k Abdalla el Kratib, salut ! Que la misericorde de Dieu 
" soit sur voas ! A Tarriv^e de notre fils Nasser, nous 
" avons ^te instruit du d^sir que vous avez de nous visiter: 
'' soyez les bienvenus ; vous r^pandrez la benediction sur 
" nous. Ne craignez rien, vous avez la protection de Dieu 

et la parole de Mebanna ; rien ne vous toucbera que la 

pluie du ciel. Signi Mebanna el Fadel." 

Un cacbet ^tait appos^ k c6t6 de sa signature. Cette lettre 
fit le plus grand plaisir k Scbeik Ibrabim : nos pr^paratifs 
furent bient6t terminus, et le lendemain de tres bonne beure 
nous etions bors de Palmyre. Arrives dans un village 
qu'arrose une source abondante, nous y remplimes nos 
butres pour le reste de la route. Ce village, appeie Arak, 
est ^ quatre beures de Palmyre; nous rencontrions un 









VOYAOB EN OBIBNT. 27.3 

grand nombre de Bedouins qui, apr^s avoir questionn^ noa 
conducteurs, continuaient leur chemin. Apr^s dix heures 
de marche, la plaine nous apparat couverte de quinze cents 
tentes ; cVtait la tribu de M^anna. Nous entr^mes dans 
la tente de T^mir, qui nous fit servir du cafe ^ trois reprises 
difierentes, ce qui, chez les Bedouins, est la plus grande 
preuve de consideration. Apr^s la troisieme tasse on servit 
le souper, qu'il nous fallut manger ^ la turque ; c'^tait la 
premiere fois que cela nous arrivait, aussi nous br^^mes- 
nous les doigts. Mebanna s'en ^tant aper9U : 

Vous n'ltes pas habitues, dit-il, k manger comme 
nous." — " II est vrai, repondit Scheik Ibrahim; mais 
pourquoi ne vous servez-vous pas de cuill^res? il 
est toujours possible d'en avoir, ne fussent-eUes qu'en 
" bois/* — " Nous sommes Bedouins, r^pliqua I'^mir, et 
nous tenons ^ conserver les usages de nos anctoes, que 
*' du reste nous trouvons bien fond^s. La main et la boucbe 
" sont des parties de notre corps que Dieu nous a donn^es 
''pour s'aider Tune et Tautre: pourquoi done se servir 
** d'une chose ^trang^re, en bois ou en m^tal, pour s^river 
k sa bouche, lorsque la main est naturellement faite pour 
cela V* Nous dtlmes approuver ces raisons, et je fis 
remarquer k Scheik Ibrahim que M^hanna ^tait le premier 
philosophe bedouin que nous eussions rencontr^. 

Le lendemain Temir fit tuer un chameau pour nous 
rosier, et j'appris que c'^tait une grande marque de con- 
sideration, les Bedouins mesurant ^ Timportance de T^tran- 
ger Tanimal qu'ils tuent pour le recevoir. On commence, 
par un agneau et on finit par un chameau. C'etait U pi'e- 
midre fois que nous mangions de la cbair de cet animal ; 
nous la trouvames un peu fade. 

L'^mir Mehanna etait un homme de quatre-vingts ans, 
petit, maigre, sourd, et tr^s mal vStu. Sa haute influence 
parmi les Bedouins vient de son coeur noble et g^nereux, e 
de ce qu'il est chef d'une famille tr^s ancienne et tr^s nom- 
breuse. II est charge par le pacha de Damas d'escorter la 
grande caravane jusqu'k la Mecque, moyennant vingt-cinq 
bourses (douze mille cinq cents piastres), qui lui sont 
payees avant le depart de Damas. 1 a trois fils : Nasser, 
Faress et Hamad, tous trois mari^s et habitant la memQ 

TOME II. 18 






274 VOYAGB BN ORIENT. 

tente que leur p^. Cette tente a soizante-douze pieds de 
long et autant de large ; elle est de toile de crin noir> et 
partag^ en trois parties. DanB le fond on garde lea pro- 
visions et on fait la cuisine ; les esclaves y couchent. Au 
centre se tiennent les fenunes, et toute la famille s'y retire 
la nuit. Le devant est destin^aux hommes. C'est ]k qu'ils 
resolvent les Strangers ; cette partie s'appeUe Rabha. 

Apr^s trois jours> consacr^s & jouir de l'hospitalit^>' nous 
ouvrimes nos ballots et vendtmes beaucoup d'objets, sur la 
plupart desquels nous perdions plus ou moins. Je ne com- 
prenais rien k cette maniere de faire le commerce, et le dis 
k Scheik Ibrahim. — " Ayez-vous done oubli^ nos conditions ? 
me r^pondit-il." Je m'excusai, pour lors, et continuai de 
vendre selon son bon plaisir. 

: Nous vimes arriver im jour cinquante cavaliers bien 
months qui, s'arr^tant au dehors des tentes, descendirent 
de cheval et s'assirent par terre. L'^mir Nasser, charge de 
toutes les affaires depuis que son p^re ^tait devenu sourd, 
fut les rejoindre accompagn^ de son cousin, Scheik Zamel, 
et eut avec eux une conf^ence de deux heures, apres 
laquelle les cavaliers remont^rent k cheval et partirent. 
Scheik Ibrahim, inquiet de cette entrevue mysterieuse, ne 
savait comment faire pour en connaltre le motif; ayant 4ii 
d6jk plusieurs fois chez les femmes, je pris un chapelet de 
corail, et j'entrai chez Naura, la femme de Nasser, poor le 
lui offrir. Elle I'accepta, me fit asseoir pr^s d'elle, et me 
pr^senta, k son tour, des dattes et du caf^. Apr^s toutes 
ces politesses r^ciproques, je vins au but de ma visite, et 
lui dis : — '* Excusez, je vous prie, mon importunity, mais 
les Strangers sont curieiix et craintifs ; le peu de mar- 
chandises que nous avons ici est le reste d'une fortune 
considerable que des malheurs nous ont enlev^e. U4wt 
Nasser ^tait tantot en conference avec des Strangers, cela 
nous inquire j nous voudrions en savoir le motif." — " Je 
veux bien, r^pondit Naura, satisfaire votre curiosite, mais 
" k condition que vous me garderez le secret et n'aurez I'air 
*' de rien savoir. Apprenez que mon mari a beaucoup d'en- 
" nemis parmi les B^douins^ parce qu'il humilie leur fiert^ 
" nationale en vantant la puissance des Turcs. L'alliance 
" de Nasser avec les Osmanlis, ddplait fort aux Bedouins 



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VOYAGE SN ORIENT. 275 






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qui les baassent. EUe est m^rne contraire auz avis de 
son x)^re et des principaux de la tribu, qui murmurent 
'' contre lui. Le but de cette assembl^e ^tait de concerter 
un plan d'attaque. Demain on doit assaillir la tribu £1 
Daffir, pour prendre ses troupeaux, et lui faire tout le mal 
possible ; au reste le Dieu des batailles donnera la vic- 
" toire k qui lui plait^ mais pour vous> vous n'avez rien k 
*• craindre." — ^Ayant remercie Naura, je me retirai satisfait 
d'avoir obtenu sa confiance. 

Scheik Ibrahim, instruit par moi de tout ce que m'avait 
confie la femme de I'^mir Nasser, me dit qu'il en ^prouvait 
la plus vive contrariety. " Je chercbais, ajouta-t-il, k me 
her avec une tribu ennemie des Osmanlis, et je me trouve 
pres d'un chef alli^ k enx," — Je n'osai pas demander le 
sens de ces paroles, mais elles me donn^rent beaucoup k 
penser. 

Vers le coucher du soleil, trois cents cavaliers se r^unirent 
faors des tentes, et partirent de grand matin, ayant k leur 
t^te Nasser, Hamed «t Zamel. Trois jours aprls, un mes- 
sager vint annoncer leur retour ; k cette nouvelle, un grand 
nombre d'hommes et de femmes fiirent au-devant d'eux, 
et lorsqu'ils les eurent rejoints, ils pouss^rent de part et 
d'autre de grands cris de joie, et firent ainsi leur entree 
triomphale au camp, pr^c^d^s de cent quatre-vingts cha« 
meaux, pris k Tennemi ; au88it6t qu'ils eurent mis pied k 
terre, nous les prilbies de nous raconter leurs exploits. — 
*' Le lendemain de notre depart, nous dit Nasser, ^tant 
parvenus, vers midi,^k Tendroit oii les bergers m^nent 
paitre les troupeaux de Daffir, nous nous sommes jet^s 
sur eux, et leur avons enlev^ cent quatre-vingts cha- 
meaux; cependant les bergers s'^tant enfuis ont donn^ 
Talarme k leur tribu. J'ai d^tachd alors une partie de 
ma troupe pour conduire notre butin au camp par un 
" autre chemin. Aruad-Ebn-Motlac* ^tant venu nous 
^* attaquer avec trois cents cavaliers, le combat a dur^ deux 
heures, et la nuit seule nous a s^par^s. Chacun alors a 
regagn^ sa tribu, I'ennemi ayant perdu un deses hommes, 
et nous en ayant eu deux bless^."— La tribu de Nasser 

• Chef de U tribnEI Daffir. 

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2!r6 VOYAOB EN ORIENT. 

feignit de partager son triompbe, tandis que, dans le fend, 
elle ^tait fort m^contente d'une guerre injuste^ faite k leum 
amis naturels, pour plaire aux Osmanlis. Nasser, visitant 
tous les chefs, pour leur conter son succes, vint chez Scbeik 
Ibrahim et lui adressa la parole en turc ; Scbeik Ibrahim 
Ini ayant observe qu'il ne parlait que le grec, sa langiie 
naturelle, et un peu d'arabe, Nasser se mit ^ lui vanter le 
langage et les coutumes des Turcs, disant qu'on ne pouvait 
Itre vraiment grand, piiissant et respect^, qu'autant qu'on 
^tait bien arec eux. *^ Quant k moi, ajouta-t-il, je suis plus 
'* Osraanli que Bedouin.** — " Ne vous fiez pas aux pro^ 
messes des Turcs, lui r^pondit Scbeik Ibrahim, non plus 
qu'ii leur grandeur et k leur magnificence; ils vous 
^Yorisent pour vous gagner, et yous mettre mal avec vos 
compatriotes, afin de se servir de vous pour combattre les 
" autres tribus. L'int^r^t du gouvernement turc est de 
" d^truire les Bedouins : n'^tant pas assez fort pour le 
** faire par lui-m^me, il veut vous armer les uns contre les 
" autres. Prenez garde d'avoir k vous en repentir ua jour. 
** Je vous donne ce conseil, comme un ami qui prend k vous 
un vif int^rSt, et parce que j'ai mang^ votre pain et refu 
votre hospitaht^/' 

A quelque temps de 1^, Nasser re^ut de Soliman, pacha 
d'Acre et de Damas, un messager pour I'engager k venir 
recevoir I'investiture du commandement g^n^ral de tout le 
desert, avec le titre de prince des Bedouins. Ce message le 
combia de joie, et il partit aussitdt pour Damas, accompagne 
de dix cavaJiers. 

M^anna ayant ordonn^ le depart de la tribu, le lende- 
main au lever du soleil on ne vit plus une seule tente 
dress^e; toutes etaient pli^es et charg^es, et le depart com- 
men9a dans le plus grand ordre. Une vingtaine de cava- 
liers choisis formaientTavant- garde etservaient d'eclaireurs. 
Venaient ensuite les chameaux sans charges et les trou- 
peaux, puis les hommes arm^s, months sur des chevaux ou 
des chameaux; apres eux les femmes; celles des chefs 
portdes dans des haudags* places sur le dos des plus grands 
chameaux. C^s haudags sont tr^s riches, soigneusemen| 

* Sorte de palanquins. 






VOYAGE EN ORIENT; 277 

double, couverts en drap ^carlate, et orn^s de franges dm 
diverses conleurs; ils contiennent commod^ment deux 
femmes, ou une femme et plusieurs enfana. Lea femmes et 
les enfana de rang inf^rieur auivent imm^diatement> aaaia 
aur dea rouleaux de toile de tente^ arrang^a en forme de 
siege, et pkc^a tmr dea chameaux. Lea chameaux de charge, 
portant lea bagagea et lea provi^iona, aont derri^re. ta 
marche ^tait ferm^ par T^mir Mehanna, monte aur un 
dromadaire k cauae de aon grand kge, et entoure de aes 
eadavea, du reate dea guerriera et de aea aerviteura qui 
marchaient k pied. On ne aaurait trop admirer la c^^rit^ 
et I'ordre ayec leaquela a'affectue ainai le depart de huit k 
nenf mille peraonnea. Scheik Ibrahim et moi ^tiona k 
cheval, tant6t en avant, tantdt au centre, ou pr^a de M^- 
hanna. Nona march&mea dix heurea de auite ; tout k coup, 
aur lea troia heurea apr^a midi, I'ordre de la marche eat 
interrompu; lea B^douina ae diaperaent dana une belle 
plaine, aautent k terre, plantent leura lancea et y attachent 
leura chevaux ; lea femmea courent de toua cdt^a et dreaaent 
leurs tentea pr^a du cheval de leur mari. Ainai, comme par 
enchantement, noua noua trouvlimea dana une eap^e de 
ville auaai grande que Kama. Lea femmea aont aeulea 
charg^a de dreaaer et de lever lea tentea ; ellea a'en acquit* 
tent avec une adreaae et une rapidity aurprenantea. Ellea 
font g^n^ralement toua lea travaux du campement. Lea 
hommea conduiaent lea troupeaux, tuent lea beatiaux et lea 
d^iouillent. Le coatume dea femmea et tr^a aimple ; eUea 
portent une grande chemiae bleue, un machlaa noir et une 
eapdce d'^harpe de aoie noire qui, aprea avoir convert la 
tite, fait deux foia le tour de la gorge et retombe aur le do3i 
EUea n'ont paa de chauaaurea, except^ lea femmea dea 
acfaeika, qui portent dea bottinea jaunea. Leur ambition et 
leur luxe eat d'avoir un grand nombre de braceleta ; ellea 
en portent en verre, en pidce de monnaie, en corail et 
en ambre. 

La plaine oil noua noua arrSt^ea a'appelle £1-Makram. 
fellle n'eat paa ^oign^e de Hama. C'eat un endroit aaaez 
agr^able, que de graa p&turagea rendent propre au a^jour 
dea B^douina. 

Le quatri^me jour, noua eiimea une alerte ; k quatre 



278 VOYAGB EH OBIENT. 

heares apr^ midi, lea bergera accoumrent tout eSdaeis, 
criant : " Aux annes ! rennemi e'est empar^ de nos troa- 
peaux !" C'etait la tribu el Daffir qui, ^iant I'occasioii de 
se venger de Nasser, avait envoy^ mille cavaliers enlever les 
troupeaux k I'entr^e de la nuit, pour ne pas laisser le temps 
de les poursuivre. Les n6tres, s'attendant k quelque attaque 
etaient pr^par^s ; mais il fallait d^couvrir de quel c6td se 
trouvait rennemi. La nuit ^tant venue, quatre hommes 
descendirent de cheval, prirent des directions oppos^, et 
se coucfaant k plat-ventre, Foreille contre terre, entendirent 
ainsi k une tr^s grande distance les pas des ravisseors. La 
nuit se passa sans pouvoir les atteindre ; mais, au matin, la 
troupe de Hassnn^* les ayant rejoints, leur livra bataDle. 
Apris un combat de quatre henres, la moiti^ des troupeaux 
fat reprise; mais cinq cents chameaux restlrent au pouvoir 
de la tribu £1 Daffir. Nous etkmes d&s. hommes tn^s et 
plusieurs blesses. Au retour, I'affliction fut g^n^rale ; les 
Bedouins murmuraient, accusant le caprice et la vanity de 
Nasser de tout ce qui ^tait arriv^. M^anna envoya un 
counier k son fils, qui revint aussitdt de Damas accom- 
pagn^ d'un Chokredarf pour en imposer aux Bedouins. A 
son arrivee, il fit lecture d'une lettre du pacha, con^ue en 
ces termes : '^ Nous faisons savoir k tous les ^isiirs et schdks 
des tribus du desert, grandes et petites, campus sur le 
territoire de Damas, que nous avons nomm^ notre fils, 
" Nasser Ebn M^anna, ^mir de tous les anaz^ ;% les invi- 
tant k lui obSr. — La tribu qui aura le malheur de se 
montrer rebelle, sera d^troite par nos troupes victorieuses 
et, pour servir d'exemple, ses troupeaux seront igorgis, 
" et ses femmes livr^es aux soldats. Telle est notre 
*' volont^. 

" Sign^, Soliman, pacha de Damas et d'Acre." 

Nasser, fier de sa nouvelle dignite, affectait de lire cette 
qrdonnance a tout le monde, et de parler turc avec Tofficier 
du pacha, ce qui augmentait encore le m^contentement des 

* Norn de la tribu de M^hanna. 
f Graud officier du pacha. 
t BMouins du desert. 



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VOYAOB Elf ORIENT. 279 

Bedouins. Ud jour que noug ^ons pr^s de lui, arriva un 
tris beau jeune homme, nomm^ Zarrak, chef d'une tribu 
voisine. Nasser, comme de coutume, parle de sa nomina- 
tion, vante la grandeur et la puissance du visir de Damas et 
du sultan de Constantinople qui a le sabre long* Zarrak, 
qui r^coute avec impatience, change de couleur, se l^ve et 
lui dit : " Nas8er-Aga,t apprends que tous les Bedouins te 
'^ d^testent ; si tu te laisses ^louir par la magnificence des 
Turcs, va k Damas, ome ton front du caouk ;X sois le 
ministre du visir, habite son palais ; peut-Stre alors im- 
primeras-tu la terreur aux Damasquins ; mais nous, B^- 
" douins, nous ne faisons pas plus de cas de toi, de ton visir 
" et de ton sultan, que d'un crottin de chameau. Je vais 
" partir pour le territoire de Bagdad, oil je trouverai le 
*' Drayh7§ £bn Chahllan ; c'est k lui que je me joindrai." 

Nasser, k son tour p&lissant de coUre, transmit cette 
conversation en turc au Chokredar, qui crut par de violentes 
menaces ^pouvanter Zarrak. Mais celui-ci le regardant 
fi^rement, lui dit : " C'en est assez ; bien que vous ayez 
" Nasser k vos cdt^s, je puis, si je le veux, vous empScher k 
" jamais de manger du pain." Malgr^ ces paroles offen- 
santes, tous les trois gard^rent leur sang-froid et Zarrak 
remontant k cheval dit k Nasser : " Las salam akik (je te 
" salue); d^ploie toute ta puissance, je t'attends." Ce d^fi 
causa beaucoup de peine k Nasser ; mais ii n'en pers^v^ra 
pas moins dans son alliance avec les Turcs. 

Le lendemain, nous apprimes que Zarrak ^tait parti avec 
sa tribu pour le pays de Geziri, et de toutes parts on ne 
parlait que de la reunion des B^dotiins contre Nasser. Me- 
hanna ayant appris ce qui se passait, appela son fils et lui 
dit : " Nasser, voulez-vous done briser les piliers de la tente 
de Melkgem ?" Et saisissant sa barbe de la main : 
Voulez-vous, ajouta-t-il, faire m^priser cette barbe ^ la fin 
" de mes jours, et temir la reputation que j'avais acquise ? 
" Malheureux I tu n'as pas invoqu^ le nom de Dieu. Ce 
que j'avais pr^vu est arriv^. Toutes les tribus vont se 
r6mir au Drayhy. Que deviendrons-nous alors ? il ne 

* Expression arabe poar designer una domination ^tendue. 

t Titre dnin officier tare; denomination d^rtsolre pour un Bedouin. 

t Turban de c^r^monie des Turcs. 

i Le destructeur des Turcs. 






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280 TOTAGB XN ORIBNT. 



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nousrestera plus qa'h, nous faninilier devant £bn Silumd/ 
cet ennemi de notre race, qui se dit roi des B^ouina ; lui 
seul pourra nous d^endre du terrible Drayhy." 
Nasser chercha 2l tranquilliser son p^re, asanrant que 
leurs affaires n'^taient pas aussi mauvaises qu'il le cnugnait. 
Cependant les Bedouins commen^aient k prendre parti pour 
Fun on pour i'autre ; mais le plus grand nombre donnait 
raison au p^re, qui ^tait dans leurs v^ritables int6^« 

Scheik Ibrahim ^tait fort m^content ; il d^sirait pen^trer 
plus avant dans le desert, et s'ayancer vers Bagdad ; et il se 
trouvait li^ k une tribu qui restait entre Damas et Horns. 
II perdait ainsi tout I'^t^, ne pouvant s'^oigner qu'au p^ 
de sa vie. II me cbargea de prendre des renaeignemens sor 
le Drayhy, de connaitre son caract^re, de savoir les lieux 
oiji il passe T^t^, oiji il se retire Thiver^ s*il revolt des 
Strangers, et miUe autres particularit^s ; enfin il me dit 
avoir le plus grand int^rSt k Stre bien inform^. 

Ces details etaient di£Bciles a obtenir, sans ^veilkrles 
soupgons. n fallait trouver quelqu'un qui ne fi(it pas de la 
tribu de £1 Hassnn^. A la fin, je parvins k me lier avec 
un nommd Abdallab el Chahen (le poete.) Sachant que les 
pontes sont rechercb^s des grands, je Tinterrogeai sur totttes 
les tribus qu'il avait visit^es, et j'appns avec plaisir qu'il 
avait 4t4 long-temps chez le Drayhy. J'obtins de lui tous 
les renseignemens que je voulais avoir. 

Un jour Nasser me fit ^crire au scbeik de Saddad et k 
celui de Cori^tain, pour demander k chacun miUe piastres 
et six machlas. Ce droit s'appelle droit de firatemit^ : 
c'est un arrangement des scheDcs de villages et lea plus 
puissans chefs de Bedouins, pour Stre prot^g^s contre les 
ravages des autres tribus. Cette taxe est annuelle. Ces 
malheureux villages se ruinent k contenter deux tyrans : 
es Bedouins et les Turcs. 

M^anna a une fraternity avec tous les villages des terri- 
toires de Damas, Homs et Hama, ce qui lui fait un revenu 

* Ebn Sihond cominande k un million et deml de BMonias. n rdgne sar 
le pays de DerhY^, de M^dyde, de Sunarcande, de Hygias et de Zamos o« 
Zamen. Ces peuples s*appellent les Wahabi. 

Les Bedouins de la Ferae, commandda par l*toir Sidiid •! Febnbi, aont 
plus d*nn million. 

Ce qui, ^jout^ aux tribus de la Bagdad, Bassora, la Mdsopotamle et le 
Horan, dont J*ai fttit le d^nombrement, donne une population emmte de 
quatre millions d'amet. 



VOYAGE EN ORIENT. 281 

d'environ cinquante niille piastres. Le pacha de Damas 
lui en paie douze mille cinq cents, et les villes de Horns et 
de Hama lui foumissent en outre une certaine quantity de 
hl6, de riz, de raising et dMtofies. Les petites tribus lui 
apportent du beurre et du fromage. Malgr^ cela, il n'a 
jamais d'argent et se trouve souvent endett^, n'ayant au- 
cune d^pense k faire, ce qui nous ^tonna beaucoup. Nous 
apprimes qu'il donnait tout, en cadeau, aax guerriers les 
pins renonun^s, soit dans sa tribu, soit parmi les autres^ 
et qn'il s'^tait fait ainsi un parti puissant. II est toujours 
fort mal vitu, et lorsqu'il re9oit en present une belle pelisse 
on quelque autre objet^ il le donne k celui qui est aupr^s 
de lui dans le moment. Le proverbe bedouin, qui dit que 
la g^^siti couvre tons les dtfauts, se trouve v^rifi^ dans 
M^anna> dont la libdralit^ fait seule tolerer la conduite de 
Nasser. 

Peu apr^s cet ^v^nement, nous all4mes camper & troia 
heures de TOronte, sur un terrain appel^ £1 Zididi, oH s^ 
trouvent plusieurs petites sources. 

M^anna, ayant 4t6 un jour avec dix cavaHers faire une 
yisite k Taga de Homs, revint charg^ de cadeaux de tons 
les n^godans qui le m^nagent, parce que chaque fois qu'il 
n'est pas content d*euz, il intercepte le commerce, en 
ddpouillant les caravanes. Aussit6t apr^s son retour, Nas- 
ser partit pour une expedition contre la tribu Abdelli, 
command^ par I'^mir el Doghiani, et cample pr^s de 
Palmyre sur deux monticules de forme ^gale, appel^s Eldain 
(le sein) ,* il revint trois jours apr^s, ramenant cent cin- 
quante cbameaux et deux cents moutons. Dans cette 
affaire nous avions perdu trois hommes, et la jument de 
Zamel avait et^ tuee sous lui. £n revanche, nous avions 
pris trois jumens, tu^ dix hommes et bless^ une vingtaine 
Malgr^ ce succ^s, les Bedouins ^taient indign^s de la mau- 
vaise foi de Nasser qui n'avait aucun motif de haine contre 
cette tiibu. 

De tout cdt^ on se concertait avec le Drayhjpour d^truire 
la tribu El-Hassnn^. La nouvelle en ^tant parvenue k 
V4adr Douhi, chef de la tribu Would Ali, parent et ami 
intime de M^anna, et qui, ainsi que lui, doit escorter k 
grande caravane^ il arriva un jour, avec trente cavaliers. 






282 VOYAGS SN OBIBNT. 

pour Favertir dn danger qui le mena^t. Lea prinripany 
de la tribu all^rent au devant de Douhi; entr^ dans ]a 
tente, M^hanna commanda le caf^ ; I'^mir Farrdte et Ini dit : 
M^hanoa, ton caf^ est d4}k bu ! Je ne viena ici m hem 
m manger ; mais bien t'ayertir que la conduite de ton fils 
Naseer-Pacba, (titre qu'il lui donnait par derision), am^ne 
" la destruction sur toi et les tiens ; sache que tons les B^ 
*' douins ont form^ une ligue, et yont te declarer une guerre 
" k mort." M^hanna changeant de couleur, s'^cria : ^' £h 
*' bien ! es-tu content, Nasser ? tu seras le dernier de la 
*' race de Melkgbem V 

Nasser, loin de ceder, r^pondit qu'il tiendrait t^te k tons 
les B^ouins et qu'il aurait le secours de vingt mille osman- 
lis, ainsi que celui de Mola Ismael, chef de la caTalerie 
curde qui porte le scbako. Douhi passa la nuit a tlUdier 
de d^umer Nasser de ses projets, sans pouvoir yparvenir ; 
le lendemain il partita disant : '* Ma conscience me defend 
*' de m'unir k vous. — La parent^ et le pain que nous avoiis 
*' mang^ ensemble me d^endent de vous d^larer la go^re; 
*' adieu ! je vous quitte avec chagrin." 

Depuis ce moment, notre temps se passait tr^ d^sagr^ 
blement chez les fi^douins. Nous ne pouvions les quitter, 
ear tons les hommes qui s'^oignaient des tentes ^taient 
massacres. — C'^taient des attaques continuelles de part et 
d'autre,— des changemens de camp k Timproviste, pour se 
mettre plus en s^et^,-^es alarmes, des repr^ailles, des 
disputes continuelles entre Mehanna et son fils; mais le 
vieillard ^tait d'un caract^re si bon et si cr^dole, que Nasser 
finissait toujours par lui persuader qu'il avait raison. 

On nous raconta mille traits de sa simplicity : entre ao* 
tres qu'^tant k Damas pendant que Yousouf-Pacha, gnmd 
visir de la Porte, y tenait sa cour au retour d'Egypte, 
apr^ le depart des Fran^ais, M^anna s'^it pr^sent^ ches 
lui comme tous les grands ; mais peu au fait de T^quette 
turque, il I'avait accost^ sans c^remonie, avec le salut 
des Bedouins, et s'^tait plac^ sur le divan, k ses c6t^, 
sans attendre d'y 6tre invito. — ^Yousouf, ^galement pen 
accoutum^ aux usages des Bedouins, et ignorant la 
dignity de ce petit vieillard mal vStu, qui le traitait si 
fEunili^rement, ordonne qu'on T^igne de sa presence et 



€€ 






VOYAGE BN ORIENT. 283 

^li'on lui ccrape la t^e. — Les esclaves remm^ent et se 
pi^parent 2l ex^cuter cet ordre, lorsque le pacha de Damas 
8*^016 : " Arrdtez I qu'aUez-yous faire ? — S'il tombe un che- 
veu de sa tdte, vous ne poorrez plus, avec toute yotre 
puiasance, envoyer une caravane k la Mecque."— Le visir 
se h&ta de le faire ramener et le pla9a k ses cdt^s : il lui 
donna le cafe> lefit levStir d'un tnrban de cachemire, d'une 
riche gombaz (robe), d'une pelisse d'honneur, et lui pr^ 
senta mille piastres. — M^anna, sourd et d'ailleurs n'en- 
tendant pas le turc, ne comprenait rien k tout ce qui se 
passait ; — ^mais 6tant ses beaux vStemens, il les donna k 
trois de ses esclaves qui I'avaient accompagn^. — Le visir lui 
fit demander par le drogman s^il n'^tait pas content de son 
cadeau. M^anna r^pondit : — *' Dites au visir dn sultan 
que nous autres B^ouins nous ne cherchons pas k nous 
distinguer par de beaux habits ; je suis mal mis^ mais 
** tous les Bedouins me connaissent ; ils savent que je suis 
*' M^hanna el Zadel, fils de Melkghem.^' — Le pacha, n'osant 
pas se fiSU;her, affecta de rire et d'toe fort content de lui. — 
Enfin V6t6 se passa. Au mois d'octobre, la tribu se 
trouva aux environs d'Alep. — Mon coeur battait de me 
retrouver si pr^s de mon pays ; mais selon mes conditions 
je ne pouvais mSme pas donner de mes nouveUes aux miens. 
Scheik Ibrahim d^sirait aller passer Phiver k Damas ; aucun 
Bedouin n'osait nous y conduire. — ^Nous parvinmes avec 
bien de la peine k nous faire escorter jusqu'^ un village^ k 
deux jours d'Alep, appeM Soghene {la chaude). Les habi- 
tans hospitaHers se disputirent le plaisir de nous recevoir : 
un bain chaud naturel a donn^ son nom au village, et la 
beauts de ses habitans doit probablement Stre attribute k 
abont^ de ses eaux thermales. — De 1^ nous regagn&mes 
Palmyre avec une peine dont nous fCUnes d^dommag^s par 
le plaisir de revoir Scheik Ragial. Ayant passe quinze 
jours avec nos amis, nous repartimes pour Cori^tain, ou 
Scheik S^lim et le cur^ Moussi, nous accueillirent avec 
un veritable int^rSt ; ils ne se lassaient pas d'^couter nos 
histmres sur les Bedouins.— Scheik Ibrahim r^pondait k 
ear sollicitude amicale sur nos affaires, en disant que 
notre sp^nilation allait k merveille, que nous avions gagn^ 
plus que nous esp^rions, tandis que v^ritablement, entre 



284 VOYAOB BN OBIBNT. 

leg pertes et les cadeaoz, il ne nous restait plus rien que lea 
marchandiaeg en d^p6t chez Moussi. — Nous perdtmes trente 
jours k Cori^tain k organiser notre depart. — L'luver avan^ait 
rapidement, personne n'osait nous foumir des montures, 
oonyaincus que nous serious d^pouill^s en route. Enfin 
Scheik Ibrahim acheta un mauvais cheval, je louai un kae, 
et par un temps dtostable et un vent glacial, nous partimei 
accompagn^ de quatre hommes k pied, pour le village de 
Daur Anti^. Aprds quelques heures, ncms arrivdmes k un 
d6614 entre deux montagnes, appel^ B^ni al Gebelain. A 
cet endroit vingt cavaliers bedouins arrivent sur nous. — 
Nos conducteurs^ loin de nous d^endre, cacbent leurs fusils 
et restent spectateurs de notre d^sastre. Les B^ocdns 
nous d^pouiUent et ne nous laissent que la chemise. Nous 
implorions la mort plut6t que d'etre aihsi expos^ au iroid. 
A la fin> touches de notre ^tat, ils eurent la g^ndrosite de 
nous laisser k chacun une gombaz. Quant k nos montures, 
eUes ^taient trop ch^tives pour les tenter. Pouvant k peine 
marcher, eUes auraient inutilement retard^ leur course. 
Nous reprimes tristement notre chemin :— la unit arrivait, 
le froid devenait excessif^ 6t nous fit bientdt perdre I'usags 
de la parole^ Nos yeux ^taient rouges, notre peau bleue ; 
au bout de quelque temps je tombe par terre ^vanoui at 
geld. Scheik Ibrahim faisait des gestes de ddsespoir aux 
guides, sans pouvoir leur parler. Un d'eux^ Syriaque chr^ 
tien, prit pitid de moi et du chagrin de Scheik Ibrahim ; il 
jette par terre le cheval k moitid mort aussi de froid et de 
fatigue, I'assomme, lui ouvre le ventre, et me met sans 
connaissance dans sa peau, ne me hdssant que la t^te de- 
hors. Au bout d'une demi>heure, je repris mes sens, fort 
6tonn6 de me sentir ressusciter, et de me voir dans une 
pareille position. La chaleur me rendit I'usage de la 
parole, et je remerciai vivement Scheik Ibrahim et le bon 
Arabe; je repris courage et retrouvai la force de mar- 
cher. Peu apr^s nos guides s'^ri^rent : Void le village ! 
et nous entr&mes dans la premiere maison. — C'dtait celle 
d'un marshal ferrant, nommd Hanna el Bitar. II prit 
le plus vif intdr^ k notre situation, s'empressa de nous 
couvrir tons les deux de fiente de chameau, et nous don- 
na, goutte k gotttte, un peu de vin : ayant ainsi ranimd 



VOYAGE KN ORIENT. 285 

en nous la force et la chaleur, il nous retira de notr© fumier, 
nous mit au lit> et nous fit prendre une bonne soupe. 
Apres un repos indispensable, nous empruntl^es deux 
cents piastres pour payer nos guides et nous rendre h 
Damas, oH nous arriv^es le 23 D^cembre 1810. 

M. Chabassan, m^decin franyais, le seul Franc qu'il y 
e^t k Damas, nous donna I'hospitalit^ ; mais comme nous 
devions y passer Thiver, nous nous ^tabltmes plus tard dans 
le convent des lazaristes, qui dtait abandonn^. 

Je ne d^crirai pas la cdl^bre ville de Scham* (Damas), 
cette porte de la gloire (Babel Cahb^), comme I'appellent les 
Turcs. Notre long s^jour nous a mis k mSme de la con. 
naitre h fond ; mais eUe a et4 trop souvent visitee par les 
voyageurs, pour ofl&ir un interSt noureau. Je reviens k moi> 
recit. 

Un jour, ^tant au bazar pour passer le temps k la maniSre 
turque, nous voyons accourir k nous un Bedouin qui nous 
embrasse en disant : Ne reconnaissez-vous pas votre frere 
Hettall, qui a mange votre pain k Nouarat el Nahman ? 
Enchantes de la rencontre, nous le conduisimes chez nous 
et Tayant bien r^gal^ et questionne, nous apprimes que les 
affaires de la tribu Hassnu^ allaient fort mal, et que la ligue 
contre elle s'etendait chaque jour davantage. Hettall nou^ 
raconta qu'il ^tait de la tribu de Would Ali, dont le chef 
Douhi nous ^tait connu. Cette tribu passe Thiver slux 
territoires de Sarka et de Balka ; elle s'^tend depuis le pays 
d'Ismael jusqu'd la mer Morte, et revient dans le Horan au 
printemps. II nous proposa de la visiter, r^pondant de 
nous, et nous promettant un bon debit de nos marchandises. 
Ayant accept^, il fut convenu qu'il viendrait nous chercher 
an mois de Mars. 

Scheik Ibrahim, par Tentremise de M. Chabassan, ayant 
re9u d'Alep un group de mille tallaris, me fit faire de 
nouveaux achats. Lorsqu'ils furent terminus, je les lui 
montrai en lui demandant s'il nous en resterait quelque 
chose au retour. — " Mon cher fils, me r^pondit-il, la con- 
'' naissance de chaque chef de tribu me rapporte plus que 
'' toutes mes marchandises. Tranquillisez-vous : vous aus^i 

'^'Scham signifle soleil. 



286 VOYAOB EN ORIENT. 



a 



VOU8 aurez votre b^n^fice en argent et en reputation. 
Voas serez renomm^ dans votre siecle, mais il faut que je 
connaisse toutes les tribus et leurs chefs. Je compte sur 
vous pour parvenir jusqu'^ Drayhy, et pour cela il faut 
*' absolument que vous passiez pour un Bedouin. Laissez 
" croitre votre barbe, habiUez-vous comme eux^ et imitez 
" leurs usages. Ne me demandez aucune explication; 
** souvenez-vous de nos conditions/' — *' Que Dieu nous 
" donne la force !" fiit ma seule r^ponse. 

Vingt fois je fus sur le point d'abandonner une entreprise 
dont je voyais tons les perils sans en connaitre le but. Ce 
silence impost, cette ob^ssance aveugle, mMtaient insup- 
portables. Cependant I'envie d'arriver au r^sultat, et 
mon attacbement pour M. Lascaris, me firent prendre 
patience. 

A r^poque convenue Hattall ^tant arriv^ avec trois 
cbameaux et deux guides, nous parttmes le 15 Mars 1811* 
un an et vingt-buit jours apres notre premier depart d'Alep. 
La tribu ^tait dans un endroit appel^ Misarib, k trois jour- 
n^es de Damas. II ne nous arriva rien de remarquable en 
route; nous passdmes les nuits k la beUe ^toile^ et le 
troisi^me jour, au coucber du soleil, nous ^tions au milieu 
des tentes de Would Ali ; le coup d'oeil en etait charmant. 
Chaque tente ^tait entouree de cbevaux, de cbameaux, de 
cb^vres et de moutons, avec la lance du cavalier plantee k 
I'entr^e ; celle de Tdmir Doubi s'^evait au centre. II nous 
reyut avec toutes les provenances possibles, et nous fit 
souper avec lui. C'est un borame de tSte, Ogalement craint 
et aimO des siens. II commande k cinq mille tentes, et ^ 
trois tribus qui se sont jointes a lui. Savoir : celle de Benin 
Sakhrer, celle de £1 Serbaan et celle de £1 SarddiO. II a 
divisO ses guerriers en compagnies ou dOtachemens com- 
mandos cbacun parun de ses parens. 

Les BOdouins aiment beaucoup k entendre des bistoires 
apr^s souper. £n voici une que TOmir nous raconta : elle 
peint bien I'attacbement extreme qu'ils ont pour leurs 
chevaux, et I'amour-propre qu'ils montrent pour leurs 
qualitOs. 

Un homme de sa tribu, nonmiO Giabal, avait une jument 
tr^s renommOe. Hassad-Pacha, alors visir de Damas, lui 



VOYAGE EN ORIENT. 287 

en fitfaire, ikplusieurs reprises, toutes les ofires imaf^nables, 
mais inutilement, car un Bedouin aime autant son cheval 
que sa femme. Le pacha fit des menaces qui n'eurent pas plus 
de succ^s. Alors un autre Bedouin, nomm^ Giafar, ^tant 
venu le trouver, lui demanda ce qu'il lui donnerait s'il amenait 
la jument de Giabal. — " Je remplirai d'or ton sac k orge," 
r^pondit Hassad qui regardait comme un affront de n'avoir 
pas r^ussi ; la chose ayant fait du bruit, Giabal attachait sa 
jument la nuit par le pied avec un anneau de fer dont la 
chatne passait dans sa tente, etant arr^^e par un piquet fich^ 
en terre, sous le feutre qui servait de lit k lui et a sa femme 
A minuit Giafar p^n^tre dans la tente en rampant, et se 
glissant entre Giabal et sa femme, il pousse doucement, 
tant6t Tun, tant6t Tautre ; le mari se croyait pouss^ par sa 
femme, la femme par le mari, et chacun faisait place. — 
Alors, Giafar, avec un couteau bien affile, fait un trou au 
feutre, retire le piquet, d^tache la jument, monte dessus, et 
prenant la lance de Giabal, I'en pique leg^rement en disant 
C'est moi Giafar, qui ai pris ta belle jument, je t'avertis 

k temps." £t il part :— Giabal s'^ance hors de sa tente, 
appelle des cavaliers, prend la jument de son fr^re, et ils 
poursuivent Giafar pendant quatre heures. La jument du 
fr^re de Giabal etait du mSme sang que la sienne, quoique 
moins bonne. — Devan^ant tous les autres cavaliers ; il etait 
au moment d'atteindre Giafar, lorsqu'il lui crie : — " Pince- 
" lui Toreille droite, et donne un coup d'^trier." — Giafar 
ob^t, et part comme la foudre. La poursuite devient alors 
inutile ; trop de distance les s^pare. Les autres Bedouins 
reprochent k Giabal d'etre lui-mSme la cause de la perte de 
sa jument.* — "J'aime mieux, r^pondit-il, la perdre que de 
" temir sa reputation. Voulez-vous que je laisse dire dans 
" la tribu Would Ali,t qu'une autre jument a pu d^passer 
" la mienne ? II me reste du moins la satisfaction de dire 
" qu'aucune autre n'a pu Tatteindre. 

n revint chez lui avec cette consolation, et Giafar re9ut le 
prix de son adresse. Un autre nous raconta que dans la 

* Chaqae Bedouin accoHtume son cheval kun aigne qui lui fait d^ployer toute 
la Vitesse. II ne s'en sert que dans un pressant besoin, et n'en confierait pas le 
secret, m£me & son fils. 
t Tritm doat les cheTauxont le plus de reputation parml les Bedouins. 



« 



288 VOYAOB BN ORIENT. 

tribu de Xeg^de, il 7 avait une jument aussi r^piit^ que 
celle de Giabal, et qu'un B^douia d 'une autre trbu, nomme 
Daher, dtait devenu comme fou du desir de ravoir. Ayaat 
offert en vain pour elle ses chameaux et toutes ses richesses, 
il s'imagine de se teindre la figure avec du jus d'herbe, de 
se vdtir de haillons, de se Her le cou et les jambes comme 
un mendiant estropi^, et d'aller ainsi attendre Nabec, le 
maitre de la jument, dans un cbemin od il sait qu'il doit 
passer. Quand il est procbe, il lui dit d'une voix ^einte:— 
'* Je suis un pauvre Stranger ; depuis trois jours je n*ai pa 
" bouger d'ici pour aller chercher de la nourriture. Je vais 
*' mourir : secourez-moi, Dieu vous r^compensera." 

Le Bedouin lui propose de le prendre sur son cheval et de 
le conduire chez lui ; mais le fourbe r^pond : — ** Je ne puis 
me lever, je n*en ai pas la force." L'autre, plein de com- 
passion, descend, approcbe sa jument et le place dessus 4 
grand'-peine. Sitot qu'il se sent en selle, Daber donne un 
coup d'^trier et part en disant : — *' C'est moi Daher^ qui I'a 
** prise et qui Temm^ne." 

Le mattre de la jument lui crie d'^outer : siir de ne 
pouvoir Itre poursuivi, il se retoume et s'arrlte un peu au 
loin, car Nabec ^tait arme de sa lance. Celui-ci lui dit :— 
*' Tu as pris ma jument. Puisqu'il plait k Dieu^ je te 
*' soubaite prosperite ; mais je te conjure de ne dire k per^ 
** Sonne comment tu Pas obtenue." — " Eh pourquoi ? r^ 
" pond Daher." — " Parce qu'un autre pourrait Itre i^eHe- 
** ment malade, et rester sans secours. Tu serais cause que 
*' personne ne ferait plus un seul acte de cbarit^, dans la 
*• crainte d'ltre dup^ comme moi." 

Frappe de ces mots, Daher r^fi^chit un moment^ descend 
du cheval et le rend k son proprietaire en Tembrassant 
Celui-ci le conduisit chez lui. II9 rest^rent ensemble trois 
jours et jurerent fraternity. 

Scheik Ibrahim ^tait enchant^ de ces histoires qui lui 
faisaient conndtre le caractere et la g^n^rosit^ des Bedouins. 
— La tribu de Douhi est plus riche et moins cupide que 
celle de M^hanna. Leurs chevaux sont plui^ beaux. Nous 
rest&mes quinze jours parmi eux. Scheik Ibrahim fit des 
cadeaux a tons les chefs, et vendit quelques articles aux 
feiQiues, pour soutenir le role d§ marchands. £nsi4te nQU9 



VOYAGE BN ORIENT. 289 

parttraes pour visiter les trois scheiks tributaires de remir 
Douhi. 

Scheik Ibrahim me dit qu'il n'av^t d 'autre inter^t k 
rester parmi cea Bedouins que celui de me donner Toccasion 
d'^tudier de plus en plus leur langue et leurs coutumes ; — 
qu'il fallait, pour son commerce h lui, arriver chez le Drayhy ; 
— mais que je devais mettre k profit nos courses dans 
toutes les tribus pour prendre des notes exactes de. leurs 
noms et de leur nombre, qu'il lui etait important de eon- 
naitre. 

Leur maniere de parler est tris difficile h. acqu^rir, mSme 
pour un Arabe, quoique au fond ce soit la mime langue. 
Je m'y appliquai avec succ^s. J'obtins aussi dans le cours 
de nos longs voyages le nom de tous les scheiks, et le 
denombrement de toutes les tribus, chose qui n'avait jamais 
pu Stre faite jusqu'alors: j'en donnerai la liste k la fin de 
mon journal. 

Les tribus nombreuses sont souvent obligees de se 
partager en d^tachemens de deux cents k cinq cents tentes 
et d'occuper un grand espace afin de se procurer de Teau et 
de nourrir leurs troupeauz. — Nous parcourihnes successive- 
ment tous les campemens en attendant que nous pussions 
trouver le moyen de nous faire conduire chez le Drayhy qui 
etait en guerre avec tous ceux du territoire de Damas. Par- 
tout nous fiimes accueillis k merveille. 

Dans une tribu, ce fut une pauvre veuve qui nous of&it 
lliospitalite. Pour nous rejgaler, elle tua son dernier mouton 
et emprunta du pain. Elle nous apprit que son mari et ses 
trois fils avaient ete tues dans la guerre contre les Wahabi, 
tribu tres redoutee des environs de la Mecque. Lui ayant 
t^moign^ notre ^tonnement de ce qu'elle se depouillait pour 
nous : — •* Celui qui entre chez un vivant, dit-elle, et n*y 
" mange pas, c'est comme s'il visitait un mort." 

Une tribu d^ja considerable avait ^te r^cenunent form^e 
de la maniere suivante ; un Bedouin avait une fiile tres belle 
que le chef de sa tribu lui demanda en manage ; mais il 
ne voulut pas la lui accorder, et pour la soustraire k ses pour- 
suites, il partit furtivement avec toute sa famille. Le scheik 
s'informant de ce qu'il etait devenu, quelqu'un lui' r^pondit: 

TOMB II. 19 



390 YOTAGB SN ORISNT. 

Serah (il est parti).— SfrAan,* reprit-il (c'est un loup); 
Toulant dire par ]k qa'il ^tait sauvage. Depuis ce temps la 
tribu dont ce Bedouin ^tait devenu chef a toujoun 6ti ap- 
pel^e la tribu £1 Serhaan.f Lorsque des Bedouins sont 
courageux et out de bons chevanz, ils deviennent pnissans 
en peu de temps. 

Enfin nous apprimes Farriv^e du Drayhy en M^sopo- 
tamie. A cette ^poque, Scbeik Ibrahim fat oblig^ d'aller k 
Damas chercher des marchandises et de I'argent qui nous 
manquaient ^galement. Nous 7 fimes connaissance a^ec nn 
Bedouin d'une tribu du bord de rEuphrate qui avait garde 
la neutrality dans I'affaire de Nasser. Ce Bedouin, nomm^ 
Gazens el Hamad, ^tait yenu k Damas avec quelques autres 
vendre du beurre. II s'engagea k charger nos marchandises 
sur ses chameauz, et k nous conduire chez le Drayhy, mais 
h^as ! nous ne devious pas y parvenir aussi facilement. A 
peine arriv^ k Cori^tain^ pour reprendre nos marchandises 
laiss^s au d^pdt, nous re^iimes la nouveUe d'une victoire 
de Zaher, fils du Drayhy, sur Nasser, victoire qui renoavela 
la guerre avec une double violence. Toutes les tribos se 
prononcerent pour Tun ou I'autre parti. Celle de Salkeh, 
tribu de notre conducteur, avait 6t6 attaqu^e par le Drayhy 
qui poursuivait ses avantages avec achamement, et personne 
n'osait plus se hasarder k traverser le desert. M. Lascaris 
se d^sesp^rait ; il ne pouvait plus ni manger, ni dormir ; 
enfin, exasp^r^ au dernier point de se voir arrSte dans ses 
projets, il s'en prit k moi. Alors je lui dis : — " II est temps 
de nous expliquer. Si vous vouJez ariiver chez le Drayhy 
pour faire le commerce, Tentreprise est insens^e, etje 
''renonce k vous sui\Te. Si vous avez d'autres projets 
et des motifs suffisans pour exposer votre vie, dites-les 
moi, et vous me trouverez prSt k me sacrifier pour vous." 
— Eh bien, mon cher fils, me r^pondit-il, je vais me 
confier k vous : sachez que le commerce n'est qu'un pr^- 
texte pour cacher une mission qui m'a 4t6 impost & 
'' Paris. Voici mes instructions divis^es en dix points * 

* Jeu de motf difficile Prendre, Senb slgulfie parti ; Scrban signifie tonp. 
t La tribu dn loup. 






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VOTAOB SN ORIENT. 291 

V Partir de Paris pour Alep. 

2^ Y chercher un Arabe d^vou^ et me I'attacher comme 
drogman. 

3^ Me perfectionner dans sa langue. 

4^ Aller k Palmyre. 

6® P^n^trer parmi les Bedoiiins. 

6* £n connattre tous les che£s» et gagner leur amiti^. 

70 Les rdunir tous dans une mdme cause. 

8** Les faire rompre tout pacte avec les osmanlis. 

9*^ Reconnattre tout le desert, les haltes, les endroits oh 
Ton trouve de Teau et des p&turages jusqu'aux frontilres de 
rinde. 

Ify Revenir en Europe sain et sauf apr^ avoir accompli 
ma miseion." 

£t ensuite, lui-je }" Mais il m'lmposa silence. 

Rappelez-vous nos conditions, ajouta-t-il, je vous ins- 
truirai de tout k mesure. A present il vous sufiit de savoir 
que je veux arriver chez le Drayhy quand je devrais y 
kdsser ma vie.'' 

Cette demi-confidence me troubla, et m'dta le sommeil 
k mon tour: trouver des difficult^s presque insurmontables 
et n'entrevoir que tr^s confus^ment les avantages de mon 
d^vouement, c'^tait un ^tat p^nible. Cependant je pris la 
resolution d'aller jusqu'au bout, piusque je m'y ^tais en- 
gag^, et je ne songeai qu'aux moyens de rdussir. Ma 
barbe avait pouss^; j'^tais parfaitement vers^ dans le langage 
des Bedouins ; je r^solus de me rendre seul et k pied chez 
le Drayhy: c^^tait Tunique chance possible k tenter. Je 
fus trouver mon ami Wardi, celui qui m'avait rappele k la 
vie en me mettant dans le ventre du cheval, et lui fis part 
de mon projet. Apr^s avoir cherch^ k m'en d^toumer, en 
m'avertissant que les fatigues sendent grandes^ que j'aurais 
dix noits de marche p^nible ; qu'il faudrait nous cacher le 
jour afin de ne pas toe vus en route; que nous ne 
pourrions emporter avec nous que le strict n^cessaire; 
voyant que rien ne pouvait me faire reculer, il prit Ten- 
gagement de me servir de guide, moyennant une forte 
sonmie d'argent. Ayant conmiuniqu^ mes projets k M. 
Lascaris, il me fit aussi des objections amicales sur lea 

19» 



292 VOYAGE BN ORIENT. 

dangers auxqnels je m'exposais, mais au fond cependaiit je 
vis qu'il etait content de moi. 

Nous arrange4mes toutes nos affaires ; je convins de ltd 
ecrire par le retour de mon conducteur, d^ que je serais 
parvenu chez le Drayhy ; et la nuit ^tait df]k fort avancee 
lorsque nous nous jetimes sur nos lits. J'^tais tris agit^, 
mon sommeil s'en ressentit, et bient6t je r^veiUai M. Las- 
cans par mes cris. Je rdvais qu'^tant au sommet d'un 
rocher escarp^, au pied dnquel coulait un fleuve rapide que 
je ne pouvais franchir, je m'etais couche sur le bord du 
precipice, et que tout k coup un arbre avait pris radne 
dans ma bouche ; qu'il grandissait et ^tendait ses rameaux 
comme une tente de verdure, mais en grandissant il me 
dechirait le gosier, et ses racines p^n^traient dans mes en- 
trailles, et je poussais des cris violens. Ayant racont^ mon 
reve k Scbeik Ibrabim, il en fiit ^merveiU^ et me dit qu'il 
etait du meilleur augure, et qu'il m'annonpait un grand 
resultat apr^s beaucoup de peine. 

II fallait que je me couvrisse de baillons pour n'ezciter 
ni les soup^ons, ni la cupidity si nous venions k etre apergus. 
Voici mon costume de voyage. Une cbemise de grosse toile 
de coton rapi^c^ ; une gombaz salle et d^cbir^e ; une vieille 
caiTid avec un morceau de toile, jadis blancbe pour turban ; 
un manteau de peau de moaton ayant perdu la moiti^ de 
sa laine, et des souliers raccommod^s jusqu'& peser quatre 
livres, plus une ceinture de cuir de laquelle pendait un 
couteau de deux paras, un briquet, un peu de tabac dans un 
vieux sac et une pipe. Je me noircis les yeux et me bar- 
bouillai le visage, puis me pr^sentai ainsi fait k Scbeik 
Ibrahim pour prendre cong^ de lui. En me voyant, il se 
mit k pleurer : — " Que le bon Dieu, dit-il, yous donne la 
** force d'accomplir votre g^n^reux dessein. Je devrai tout 
" k votre perseverance. Que le Tr^s-Haut vous accom- 
" pagne et vous preserve de tout danger ; qu'il aveugle 
** les mechans et vous ram^ne ici, afin que je puisse vous 
" r^compenser !" Je ne pus m'emp^cher de pleurer k mon 
tour. A la fin pourtant la conversation ^tant devenue plus 
gaie, Scbeik Ibrahim me dit en plaisantant que si j'allais 
k Paris dans ce costume, je pourrais facilement gagner de 



(t 



VOYAGE EN ORIEMTk 293 

I'argent h, me faire Toir. Nous souplimes, et au coucber 
du soleily je me mis en route. Je marchai sans fatigue 
jttsqu'it minuit ; mais alors mes pieds commenc^rent k s'en- 
fler : mes souliers me blessaient, je les otai. — Les epines de 
la plante que broutent les cbameaux me piquaient, et les 
caUIoux me d^cbiraient. — ^Je t&cbai de remettre ma cbaus- 
sure; de soufirance en souffrance, je cbeminai jusqu'au 
matin. — Une petite grotte nous oflSit un abri pour le jour. 
Je pansai mes pieds, en les enveloppant d'un morceau de 
men habit que j'arracbai, et m'endormis sans avoir la 
force de prendre aucune nourriture. Je dormais encore 
lorsque mon guide m'appela pour partir : mes pieds etaient 
tr^s enfl^s, le coeur me manquait, je voulais attendre le 
lendemain. Mon conducteur me reprocbait ma faiblesse : 
Je savais bien, disait-il, que vous etiez trop delicat pour 
un tel voyage. Je vous Favais pr^dit, il est impossible de 
nous arr^ter ici ; si nous y passons la nuit, il faut encore 
" y passer le lendemain ; nos provisions seront epuis^es ; 
*' nous mourrons de faim dans le desert.-*— II vaut mieux re- 
" noncer h. notre entreprise, et retourner pendant qu'il en 
** est temps encore." 

Ces paroles me ranim^rent et je partis. Je me trainai 
avec effort jusqu'k pr^s de minuit ; parvenus a une plaine 
oii le sable s'elevait et s'abaissait en ondulations, nous nous 
y repos&mes jusqu'au jour. La premiere clart^ nous fit 
apercevoir au loin deux objets que nous primes pour des 
chameaux. Mon guide effray^ creusa un trou dans le sable 
pour nous cacber, et nous nous y enterr^mes jusqu'au cou, 
ne laissant dehors que la t^te. Dans cette p^nible situation, 
nous restions les yeux fix^s du cot^ des pretendus cha- 
meaux, lorsque vers midi, Wardi s'^cria : " Dieu soit loue! 
" ce ne sont que des autruches." Nous sortimes tout joyeux 
de notre tpmbeau, et pour la premiere fois depuis notre 
depart, je mangeai un peu de galette, et bus une goutte 
d'eau. Nous restlunes 1^ jusqu'au soir, attendant I'instant 
de nous remettre en route. Etant alors au milieu des sa- 
bles, je souffrais moins en marchant. Nous passames le 
jour suivant k dormir. Nous ^tions vis-k-vis de Palmyre au 
midi. Le point du jour, apr^s la quatri^me nuit, nous sur- 
prit au bord d'une grande riviere nomm^e el Rabib, coulant 



294 VOTAGB BN ORIBNT. 

du midi au nord ; mon guide se d^sbabilla, mc porta sur son 
do8JU8qu*2l I'autre rive, ct retouma cbercher sea habits* 
Je voulais me rcposer, mais il me dit qu'il ne acrait pas 
prudent de s'arr^ter dans un endroit oti la riviere ^tah 
gu^able. En effet, nous n'avions pas marcb^ une demi-beure, 
que nous vimes s'approcber de k riviere cinq cents Bedouins 
bien months allant du levant au coucbant. Ayant trouv^ 
un buisson, nous y ^tabUmes notre balte jusqu'ausoir.— La 
sixi^me nuit nous amena k quelques beures de rEuphiate ; 
le septiSme jour, le plus difficile ^tait fait, et si je n'avais pas 
tant souffert de mes pieds, j'aurais pu oublier toutes mes fa- 
tigues au spectacle du soleil levant sur les bords de ce fleuve 
magnifique. Des Bedouins bospitaliers, dontFoccupationest 
de fare passer d'un bord k I'autre, nous conduisirent dans 
leurs tentes, oti pour la premiere fois nous fSmes un bonre- 
pas. Nous primes des informations sur le Drayby. II ^taiti 
jTois jours de distance entre Zaite et Zauer.— II avait feit la 
paix avec T^mir Fahed, lui imposant un tribut ; on me 
parla beaucoup de ses talens nulitaires et de son courage 
redoutable, de son intention d'an^antir M^banna et Nasser, 
et de retoumer k son desert pr^s Bassora et Bagdad. Ces 
details ^taient tels que je pouvais le d^sirer : je fia tout de 
suite mon plan. Je demandai un guide pour me conduire 
cbez le Drayby, — disant aux B^ouins que j'^tais n^gociant 
d'Alep, ayant un correspondant k Bagdad qui me devait 
vingt-cinq mille piastres et qui venait de faire faillke ; — que 
la guerre entre les Bedouins ayant intercept^ les communi- 
cations, je n'avais eu d'autres ressources que de m'aventurec 
seul> et d'aller me mettre sous la protection du Drayby 
pour arriver k Bagdad, oh toute ma fortune ^tait compromise. 
Ces bons Bedouins faisaient des voeux pour qu'Alla me fit 
recouvrermon argent, et Wardi lui-m6me prit beaucoup 
plus d'int^rSt k mon voyage, depuis qu'il en comprenait 
rittiportance. Apr^s avoir pass^ la joum^ k examiner la 
tribu Beny Tay, nous parttmes le lendemain, bien escort^s, 
et rien d'int^ressant ne nous arriva pendant notre marcbe. 
Nous vimes le soleil coucbant du troisieme jour dorer lea 
cinq mille tentes du Drayby qui couvraient la pbdne aussi 
loin que la vue pouvait s'^ndre. Entour^e de cbameaux, 
de chevaux, de troupeaux^ qui cacbaient le sol^jamusje 



VOTAOE BN ORIENT. 295 

A'avak va un td spectacle de puissance et de ricHesse. — La 
tente de r^mir au centre avait cent soixante pieds de long. 
-— n me re^ut tr^ poliment et» sans aucune question, me 
^opoea de souper avec lui. Apr^ souper, il me dit : 
** D'oti venee-vous ? oil allez-vous ?" Je lui r^pondis 
eomme je I'avais fait auz Bedouins de TEuphrate. — " Vous 
** Ites le bien venu> reprit-il alors, votre arriv^e r^pand 
^ mille benedictions. S'il plait k Dieu, vous reussirez ; 
^ maisy selon notre coutume, nous ne pouvons parler d'af- 
*' &are qu'apr^ trois jours accordes k I'hospitalit^ et au 
'* repoB." — Je fis les remerciemens d'usafi^e et me retirai. — 
Le lendemain j'ezp^diai Ward! k M. Lascaris. 

Le Drayhy est un homme de cinquante ans, grand et 
d'nne belle figure, ayant une petite barbe toute blanche ; 
•on regard est fier ; il est consid^r^ conmie le plus capable 
des chefs de tribus ; il a deux fils, Zaer et Sahdoun ; ils 
sent mari^s et habitent la mime tente que lui. Sa tribu, 
^pel^ El-^Dualla, est nombreuse et fort ricbe. — Le basard 
me servit menreilleusement d^s les premiers joiurs de mon 
arriv^e. L'^mir manquait de secretaire, j'ofFris de lui en 
senrir pour le moment, et je gagnai bient6t sa confiance par 
les avis et les renseignemens que j'^tais k mime de lui don- 
ner aur les tribus que j'avais ^tudi^es. Lorsque je lui parlai 
de mon affaire, il me t^moigna tant de regret de me voir 
partir, que je sembki c^der k ses instances. — II me dit : " Si 
" vous voulez rester avec moi, vous serez comme mon fils ; 
^ tout ce que vous direz sera fait." Je profitai de cette 
confiance pour Tengager k passer TEuphrate, afin de le 
npprocher de Scheik Ibrahim ; je lui fis envisager tout ce 
qu'il pouvait y gagner en influence sur les tribus du pays, 
en les detachant de Nasser ; je lui repr^sentai tons l^s ca- 
deaux qu'ils seraient forces de lui offrir, la terreur qu'il 
inspirerait aux osmanlis, et le tort qu'il ferait k ses ennemis 
en consommant leurs p&turages. Comme c'^tait la premiere 
Ibis qu'il quittait le desert de Bagdad, pour venir en Meso- 
potamia, mes conseils et mes renseignemens lui ^taient d'une 
grande ressource, et il les suivit Le depart ^tait superbe k 
voir ; les cavaliers en avant, sur des chevaux de race, les 
femmes dans des haudags magnifiquement drapes, sur des 
dromadairesi entourees d'esclaves n^esses. Des hommes 



^9G VOYAGE BN ORISNT. 

charges de provisions parcouraient toute la caniTane, crianti 
" Qui a faim ?" et distiibuant du pain, des dattes> etc. 
Toutes les trois heures, on faisait halte pour prendre le cafe» 
et le 8oir, les tentes ^taient dress^es comme par enchante- 
ment. Nous suivions les bords de PEuphrate dont lea eausr 
transparentes brillaient comme de Targent ; j'^tais moi- 
m^me mont^ sur une jument de pur sang, et tout le voyage 
me parut comme use marche triomphale, qui contrastait 
fortement avec la route que je venais de faire en parcourant 
le m^me pays^ dans mes haillons, sur mes pieds ensan- 
glantes. 

Le quatri^me jour, I'emir Zahed vint au>devant de nous 
avec miUe cavaliers. On se livra k toutes sortes de jeux, k 
cheval et avec la lance. Le soir, le Drayhy, ses fils et moi, 
nous alllunes souper dans la tribu de Zahed. Le lendemain* 
nous travers&mes le fleuve, et camp&mes sur le territoire de 
Damas, marchant toujours au couchant ; nous campl^es i 
£1- Jaffet, dans le pachalik d'Alep. Le bruit de I'aniv^ du 
Drayhy se r^pan(^t promptement, et il regut de M^hanna 
une lettre commen^ant par leurs titres respectifs, et conti- 
nuant ainsi : '* Au nom du Dieu tr^s mis^ricordieuz, salut ! 
Nous avons appris avec surprise que vous avez pass^ 
rEuphrate, et que vous vous avancez dans les provinces 
que nous ont laiss^es nos ai'euz. Avez-vous done pens^ 
que vous pouvies k vous seul d^vorer la pftture de tons 
" les oiseaux^ Sachez que nous avons tant de gueniers que 
nous ne pouvons en connaitre le nombre. De plus, nous 
serous soutenus par les vaillans osmanlis auxquels rien ne 
peut resister. Nous vous conseillons done de reprendre 
** le chemin par lequel vous ^tes venu ; autrement, tons les 
" malheurs imaginables fondront sur vous> et le repentir 
** viendra trop tard." 

A la lecture de cette lettre, je vis le Drayhy p&lir de col^; 
ses yeux lan9aient des eclairs. Apr^s un moment de si- 
lence : " Kratib, s'^cria-t-il d'une voix terrible, prenez la 
plume et ^crivez k ce chien !" 

Voici sa r^onse : — " J'ai hi vos menaces, qui ne ptent 
pas un grain de moutarde. J'abaisserai votre drapeau, et 
je purifierai la terre de vous et de votre ren^gat de fils 
" Nasser. Quant au territoire que vous r^lamez> le labre 



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YOTA6B EN ORIENT. 29f 



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** en decidera. Bient6t je me mettrai en route pour vous ex- 
** terminer. H^tez-vous : la guerre est d^clar^e." 

Alors m'adressant au Drayhy : '* J'ai un conseil k vous 
*' donner, lui dis-je ; vous Ites Stranger ici ; vous ignorez 
** quel parti prendront les tribus du pays. M^anna est 
*' aim^ des Bedouins et soutenu par les Turcs ; vous allez 
** commencer la guerre sans connattre le nombre de vos 
ennemis. Si vous essuyez une premiere d^faite, tons se 
ligueront coutre vous, et vous ne serez pas en force pour 
y rdsister. Envoyez done un message aux scheiks des 
environs pour leur annoncer que vous venez d^truire les 
tentes de Melhgkem, afin de les d^vrer du joug des os- 
mantis, et pour leur demander de se prononcer. Connais- 
sant ainsi vos forces, vous pourrez les comparer aux 
siennes et agir en consequence." — " Vous ^tes v^ritable- 
ment un homme de bon conseil," r^pondit le Drayhy 
** enchant^ de mon idee. — " Je ne suis rien par moi-mSme, 
" repris-je : c'est grftce a mon maitre si je sais quelque 
** chose ; c'est lui qui est un homme plein de sagesse et de 
** connaissances, tr^s vers^ dans les affaires ; lui seul est 
** capable de vous donner des conseils. Vous seriez enchantd 
" de lui, si vous pouviez le connaltre. Je suis stir que s'il 
** ^tait avec vous, aid^ par sa sagacity, vous deviendrez le 
** chef de tons les Bedouins du desert." — *' Je vais k Tins- 
** tant m^me envoyer cent cavatiers le chercher," s'^cria 
vivement le Drayhy. — ** Nous sommes encore trop loin, lui 
" dis-je. Le voyage serait p^nible ; lorsque nous serous 
" plus rapproches de Cori^tain, je vous le ferai connattre." 

Je craignais pour Scheik Ibrahim quelque mauvaise ren- 
contre ; je voulais dtre pres de lui pour le conduire : je lui 
^taia si attach^ que je me serais sacrifi^ millefoispour le servir. 
J 'en reviens k notre conseil de guerre. Le Drayhy me 
donna une liste pour ^crire k dix des principaux scheiks des 
tribus. Voici sa lettre : ** J'ai quitt^ mon pays pour venir 
vous detivrer de la tyrannie de Nasser, qui veut devenir 
votre maStre par la force des Turcs, changer vos usages, 
d^truire vos moeurs et vous assujettir aux osmanlis. Je 
viens de lui d^larer la guerre ; dites avec franchise si 
*' vous Stes pour lui ou pour moi ; et que ceux qui veulent 
" m'aider, viennent se r^unir k moL — Salut !" 



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298 VOTAGS EN ORIENT. 

Ayant ezp^^ dix cavaliers avec ces lettres, le lendemain 
nous nous avanfftmes jusqu'au Taste et beau territoire de 
Chaumeric, k trente heures de Hama. Apr^s une courte ab- 
sence, nos messagers revinrent. L'^mir Doublet le scheik 
SeDaine r^ndirent qu'ils garderaient la neutrality; le 
scheik Cassem, parent de M^hanna, se d^dara pour lui ; les 
sept autres tribus yinrent camper autour de nous, leurs 
scbeiks promettant au Drayby de partager ses perils & la vie 
k la mort. Cependant nos espions nous rapport^rent que 
M^banna alarm^ avait envoy^ Nasser k Hama» pour deman- 
der des secours auz osmanlis. Le Drayby rassembla im- 
m^diatement son arm^, forte de buit miUe bommes, six 
mille cavaliers et mille deloulmardoufs« c'est4-dire mille 
cfaameaux, numt^ cbacun de deux bommes arm^ de fusils 
k m^bes^y et partit le quatri^me jour, laissant ordre aa 
reste des tribus de suivre le surlendemain, afin d'exdter 
davantage le courage des guerriers dans le combat, par le 
voisinage de leurs femmes et de leurs enfans. Je restai avec 
ces demiers, et nous allimes camper k EL Jami^, k une 
heure de la tribu £1 Hassnn^, et k deux joum^es de Hama. 
Le dnqui^me jour, le Drayby nous annonga une victoire 
^latante, et peu apr^ arriv^rent les cbameaux, montons, 
cbevaux et armes pris sur I'ennemi. Les bonunes qui avaient 
it4 forces de rester aux tentes, k la garde du bagage, all^ 
rent au-devant des vainqueurs demander la part de butin k 
laqueUe ils ont droit, et bientdt nous vimes arriver I'arm^ 
triompbante. 

Le Drayby avait surpris M^anna un peu k rimproviste, 
pendant I'absence de Nasser ; mais la tribu de Hassnne 
ayant pouss^ son cri de guerre, les combattans se trouv^rent 
k peu pr^s ^ux en nombre ; la bataille dura jusqu'au soir. 
Nos guerriers, apr^s avoir perdu vingt-deux des leurs et en 
avoir tu^ le double k I'ennemi, sMtaient empar^ de ses 
troupeaux. Zaber avait pris la jument de Fares, fils de M^ 
banna, ce qui cbez les Bedouins est un glorieux exploit. 

Apr^ sa d^faite, M^nna passa I'Oronte, au nord de 
Hama, et fut camper pr^ de Homs, pour attendre les os- 

*La ftwQs h pUdne ne aont pu adopts par la BMoains* paroe que knit 
anc^tret ne ■'en aerralent pas, et aonl parce qu'Us aeraient plus dangerenx 
ians lea mains des enfkns et des femmes. Ces deml^res tressent les miclies» 
qui sont en eoton. 



voVaoe en orient. 299 

manlis et venir ayec eux prendre sa revanche. Effective- 
ment, le cinquieme jour, les bergers accoururent en criant 
que les Turcs, conduits par Nasser, sMtaient empar^s des 
troupeaux. Aussitdt tons nos guerriers s'^ancent iileur 
poursuite, les atteignent, et leur livrent un combat plus ter- 
rible que le premier, pendant lequel I'ennemi fit filer une 
grande partie de nos bestiauz vers son camp. L'avantage 
reata aux n6tres, qui rapport^rent de nombreuses d^pouilles 
des Tnrcs ; mais la perte de nos troupeaux ^tait considera- 
ble. Nous n'avions k regretter que douze hommes ; parmi 
eux se trouvait le neveu du Drayhy, Ali, dont la mort fut 
umversellement pleurae. Son oncle resta trois jours sans 
manger, et jura, par le Dieu tout-puissant, qu'il tuerait 
Nasser, pour venger la mort d'Ali. 

Les attaques se multipliaient tons les jours ; les osmanlis 
de Damas, Homs, et Hama, ^taient dans la consternation, et 
cberchaient h rassembler tons les Arabes du Horam et de 
ridum^e. Plusieurs tribus du desert arriv^rent, les unes 
pour renforcer le Drayhy, les autres M^hanna. Aucune ca- 
ravane ne pouvait passer d'une ville & I'autre ; les avantages 
etaient presque tons du c6te du Drayhy. Un jour, par une 
coincidence singuli^re, Far^s nous enleva cent vingt cha* 
meaux qui paissaient k deux lieues des tentes, pendant que 
dans le mdme moment Zaher s'emparait du mime nombre 
des leurs. Cette expedition simultan^e fut cause que ni Tun 
ni Tautre ne fut poursuivi. lis eurent ainsi le temps d'em- 
mener leur capture. Msus cette guerre de repr^sailles de 
butin et de troupeaux devait bientdt prendre un caract^re de 
f^rocite et d'extermination. Le signal en fut donn^ par les 
Turcs Dallatis, sous la conduite de Nasser, qui, ayant pris ^ 
la tribu Beny-Kraleb deux femmes et une fiUe, les amen^ 
rent au village Zany el Abedin. Nasser livra les femmes aux 
soldats, et donna k Taga la jeune fiUe qui, au milieu de la 
nuit, vengea son honneur en poignardant le Turc dans son 
Bonmieil. Son bras vigoureux lui per9a le coeur, et le laissa 
mort sur le coup ; puis sortant sans bruit, elle rejoignit sa 
tribu et r^pandit partout Tindignation et la fureur parmi les 
Bedouins qui jur^rent de mourir ou de tuer Nasser, et de 
remplir des vases de son sang pour les distribuer aux tribus 
en mteoire de leur vengeance. 



300 VOYAGE BN ORIENT. 

Le chfttiment ne se fit pas attendre : ua engagement 
ayant eu lieu cntre un parti commande par Zaher et un 
autre aux ordres de Nasser, ces deux cbefs, qui se d^tes- 
taient, se recherchent et s'attaquent avec achamement. Les 
Bedouins restent spectateurs du combat de ces guerriers 
^gaux en valeur et en adresse. La lutte fut longue et 
terrible : enfin leurs cbevaux fatigues n'obeissant plus aussi 
promptement aux ordres de leurs maitres, Nasser ne peut 
^viter un coup de la lance de Zaher qui le traverse d'outre 
en outre : il tombe ; ses cavaliers se sauvent, ou consignent 
leurs cbevaux ;* Zaber coupa en morceaux le corps de Nas- 
ser, le mit dans une couffe.f renvo)ra au camp de Mebanna 
par un prisonnier k qui il coupa le nez. II revint ensuite 
dans sa tribu, exultant dans sa vengeance. 

Mebanna fit demander des secours aux Bedouins de 
Cbamma (Samarcande,) de Negdde et aux Wababi ; ils pro- 
mirent de venir a son aide I'ann^e suivante, la saison de se 
retirer k Torient ^tant alors arriv^e. Comme nous etions 
campus tr^s pr^s de Cori^tain, je proposal d'aller cbercber 
Scbeik Ibrabim. Le Drayby accepta mon offre avec em- 
pressement et me donna une forte escorte. Je ne saiu*ai8 
peindre le bonheur que j'^prouvai k revoir M. Lascaris, qui 
me regut avec une grande effusion de coeur ; pour moi, je 
I'embrassai comme un p^re ; car je n'avais jamais connu le 
mien qui mourut pendant ma premiere enfance. J'em- 
ployai la nuit k lui raconter tout ce qui s'^tait passe. Le 
lendemain, prenant congi§ de nos amis, le cure Moussi et le 
scbeik S^m ; j'emmenai Scbeik Ibrabim qui fut re9U 
avec la plus baute distinction par le Drayby. On nous 
donna un grand festin de viande de cbameaux que jetrouvsd 
moins mauvaise que la premiere fois, car je commensals k 
m'accoutumer k la nourriture des Bedouins. Les cbameaiix 
destines k dtre tu^s sont blancs comme la neige, et ne sont 
jamais ni cbarg^s ni fatigues ; leur viande est rouge et tr^ 
grasse ; les cbamelles ont une grande abondance de lait ; 
les Bedouins en boivent continuellement, et donnent I'ex- 
c^dant k leurs cbevaux de race, que cette boisson fortifie 

* Lor8qu*uzi Bedouin abandonne volontairement son cheval i^ Bon ennemi, 
celui'Ci ne peut plug ui le toer, ni le foire prisonnier. 
t Esp&ce de panier en jonc. 



VOYAGE EN ORIENT. 301 

beancoup ; ils consomment ainsi tout le lait parce qu'il n'est 
point propre k faire du beurre ; nous avons fini par en 
trouver le go^t preferable k celui du lait de cli^\Te et de 
brebis. 

Une attaque des Wahabi, peu de temps aprSs I'arrivee de 
M. Lascaris, fit perdre au Drayhy quelques cavaliers et 
bAiucoup de bestiaux. Le lendemain, Scheik Ibrahim me 
prit k part et me dit : — " Je suis content du Drayhy, c'est bien 
^* rhomme qu'il me faut, mais il est indispensable qu*il de- 
vienne chef general de tous les Bedouins, depuis Alep 
jusqu'aux frontieres de Tlnde ; c'est k vous k negocier 
cette affaire par amitie, par menace ou par astuce ; il faut 
" que cela s'accomplisse." 

— " Vous me donnez \k une charge bien difficile, re- 
" pondis-je. Chaque tribu a son chef; ils sont ennemis 
** de la dependance, jamais ils ne se sont soumis k aucun 
" joug ; je crains, si vous vous engagez dans une pareille 
" affaire, qu'il ne vous arrive quelque chose de f&cheux." 
— " Cependant'il le faut absolument, reprit M. Lascaris; 
mettez-y toute votre capacite ; sans cela nous ne pouvons 



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" reussir a rien." 



Je r^fl^chis long-temps aux moyens d'entamer cette 
affaire. Le premier point etait d'inspirer aux Bedouins une 
haute idee de Scheik Ibrahim, et, pour y parvenir, comme 
ils sont superstitieux et cr^dules a Texc^s, nous pr^par&mes 
des experiences chimiques avec du phosphore et de la 
poudre fulminante, esperant les ^tonner. Effectivement le 
soir, lorsque les principaux de la tribu furent reunis sous 
la tente du Drayhy, Scheik Ibrahim, d'un air majestueux 
et avec une adresse extreme, produisit des effets qui les 
frapp^rent d'admiration et de stupeur. Des ce moment il 
fut pour eux un sorcier, un magicien, ou plut6t une divinity. 
Le lendemain le Drayhy m'appela et me dit : — " Oh, Ab- 
" dalla ! votre maitre est un dieu." — " Non, r^pondis-je, 
** mais bien un prophete : ce que vous avez vu hier n'est 
rien aupres du pouvoir qu'il a acquis par sa profonde 
science; c'est un homme unique dans ce siecle. Sa- 
chez que s'il le veut. il est capable de vous faire roi de 
" tous les Bedouins : il a reconnu que la comete qui a paru 
f* il y a quelque temps etait votre etoile, qu'elle est supe- 






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302 VOTAOB BK OBIBKT. 

" rieure ^ ceUee des autres Arabee* el que si yoob snireB en 
" tout point sea conseils, vous deviendrez tout-puisBant." 
Gette id^e lui plut extrSmement. Le d^sir du commande- 
ment et de la gloire se r^veilla avec violence dans son ame, 
et, par une coincidence vraiment extraordinaire, j'avms de- 
▼in^ I'objet de sa superstition, car il s'^cria : — ** Oh Abdalla ! 
je vois que vous dites vrai et que votre mattre est r^elie- 
ment un proph^te ; j'ai eu un rive il y a quelque temps, 
dans lequel du feu, se d^tachant d'une com^, tomba sor 
ma tente et la consuma, et je pris ce fen dans ma main, et 
il ne me brtda pas. Cette com^ ^tait si^rement mon 
^toile." Alors appelant sa femme il la pria de me redire 
elle-mlme ce rSve tel qu'il le lui avait racont^ 2l son r^eO. 
Je profitai de cette circonstance pour ^tablir de plus en plus 
la sup^orit^ de Scheik Ibrahim, et le Drayhy me promit 
de suivre k I'avenir tons ses conseils. M. Lascaris, charm^ 
de ces heureux commencemens, choisit dans ses marchan- 
dises un tr^ beau cadeau pour offirir au Drayhy, qui Tac- 
cepta avec le plus grand plaisir, et y vit la preuve que ce 
n'^tait pas pour nous enrichir que nous cherchions k le eap- 
ter. Depuis ce temps, il nous fit manger avec sa femme et 
ses belles-filles dans Tint^rieur de la tente, au lieu de manger 
dans le rabha avec les Strangers. Sa femme, issue d'une 
grande famille et soeur d'un ministre d'Ebn Sihoud, s^ap- 
pelle Sugar ; elle jouit d'une haute reputation de courage et 
de g^nerosit^. 

Pendant que nous ^tablissions notre influence sur le 
Drayhy, un ennemi subalteme travaiUait dans I'ombre ^ 
renverser nos esperances et k nous perdre. II y a dans 
chaque tribu un colporteur qui vend aux femmes des mar- 
chandises qu'il apporte de Damas. Celui de la tribu, 
nomm^ Absi, occupait, en outre, le poste d'^crivain du 
Drayhy ; mais depuis notre arriv^e, il avait perdu k la fois 
son emploi et ses pratiques. II nous prit naturellement 
dans une grande antipathic, et chercha tons lea moyens 
possibles de nous calomnier aupr^s des Bedouins, en com- 
men^ant par les femmes auxquelles il persuadait que nous 
^tions des magiciens, que nous vouUons emmener les filles 
dans un pays lointain, et jeter un sort aux femmes afin 
qu'elles n'eussent plus d'enfans ; qu'ainsi la race des Bd^ 



VOTAOB EN ORIENT. 303 

dooins s'^teindrait) et que des conqu^rans francs viendraient 
prendre possession du pays. Nous vtmes bientdt I'eifet de 
ces calomnies^ sans en connattre la cause. Les filles s'en-t 
fiiyaient k notre approche ; les femmes nous disaient des 
injures ; les vieilles allaient jusqu'^ nous menacer. Chez 
ces peuples ignorans et cr^dules, oil les femmes ont un 
grand credit, le p^ril devenait imminent. Enfin nous d^ 
couvrtmes les intri|(ues d'Absi^ et en inform&mes le Drayhy» 
qui voulait le faire mettre k mort sur-le-champ. Nous 
eiimes beaucoup de peine k obtenir qu'il serait seulement 
renvoy^ de la tribu, ce qui ne fit au reste que lui donner 
occasion d'etendre sa malveillance. Un village, appel^ 
Mohadan, jadis tributaire de M^hanna, IMtait devenu du 
Drayby depuis ses victoires. Celui-ci ayant envoy^ deman- 
der mille piastres qui lui ^talent dues, les habitans, k Tinsti- 
gation d'Absi, maltrait^rent le messager de Temir qui en 
tira vengeance en enlevant leurs troupeaux. Absi persuada 
aux chefs du village de venir avec lui k Damas declarer aux 
Capidji Bashi, que deux espions francs s'^taient empar^s de 
la confiance du Drayhy, lui faisaient commettre toutes sortes 
d'injustices et cherchaient k detoumer les B^dotiins de leur 
alliance avec les osmanlis. Cette d^nonciation fut port^ 
au visir Soliman-Pacha, qui envoya un chokredar au Drayhy, 
avec ime lettre mena^ante, finissant par lui ordonner de 
livrer les deux infid^les k cet officier, qui les emm^nerait 
enchain^s k Damas, oil leur execution publique servirait 
d'exemple. 

Le Drayhy, furieux de I'insolence de cette lettre, dit k 
I'officier musulman : " Par celui qui a ^v^ le ciel et abaiss^ 
" la terre, si vous n'^tiez pas sous ma tente je vous coupe- 
nds la tdte et je Tattacherais k la queue de mon cheval : 
c'est ainsi qu'il porterait ma r^ponse k votre visir ; quant 
aux deux Strangers qui sont chez moi, je ne les livrerai 
qu'apr^ ma mort. ' S'il les veut, qu'il vienne les prendre 
*' par la force de son sabre.'' 

Je pris alors le Drayhy k part, et I'engageai k se calmer ^ 
k me laisser arranger TafTaire. 

Je savais que M. Lascaris ^tait li^ d'amiti^ avec Soliman- 
Pacha, et qu'une lettre de lui aurait un effet auquel le 
Drayhy ne s'attendait gu^re. M. Lascaris, pendant qu'il 



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304 VOTAOX KS ORISMT. 

€tait avec I'eiqp^ditioii fran^aise en Egypte, avait ^pous^xofe 
G^rgienne, amen^ par lea femmes de Murad-Bisy, qui se 
trouva ^tre cousine de Soliman-Pacha. Par la suite il eut 
occasion d'aller k Acre ; sa femme se fit reconnaitre parente 
du pacha, et fut accablde par lui de politesse et de eadeaux^ 
ainsi que son mart 

M. Lascaris ^crivit done k Soliman Padba, lui expliqua 
que les pr^tendus espions n'^taient autres que \m et son 
drogman Fatalla Sayeghir ; que tout ce qn'on lui avait dit 
contre le Drayhy ^tait faux : qu'il etait au contraire dans les 
int^rlts de la Porte de Tavoir pour ami, et de favoriser sa 
preponderance sur les autres Bedouins. Le chokredar, 
qui tremblait pour sa vie, s'empressa de porter cette lettre k 
Damas, et revint le surlendemaiB avec une r^ponse des plus 
aimables pour Scheik Ibrahim, et une seconde lettre pour 
le Drayhy, dout voici le contenu. Apr^s beaueoup de com- 
plimens k Temir, il ajoute : " Nous avons re^u une lettre de 
" notre cher ami, le grand scheik Ibrahim, qui d^truit les 
" calomnies de vos ennemis, et rend les meilleurs temoi* 
" gnages de vous. Votre sagacity nous est connue. Dore* 
" navant nous vous autorisons k commander dans le desert, 

selon votre bon plaisir. Vous ne recevrez de notre part 

que des procedes d'ami ; nous vous consid^rons au^dessus 
" de vos egaux ; nous vous recommandons nos bien aim^ 
'' scheik Ibrahim et Abdalla. Leur contentement augmen- 
" tera notre amitie pour vous, etc/' Le Drayhy et les 
autres chefs furent tres etonn^s du grand credit de Scheik 
Ibraliim sur le pacha. Get incident porta leur consideration 
pour nous k son comble. 

J'aidit que le Drayhy ^tait sumomm^ I'exterminateur des 
Turcs. Je m'informai de rorigine de cette ^pith^te. Voici 
ce que me raconta le scheik AbdaUah. Un jour le Drayhy, 
ayant depouill^ une caravane qui se rendait de Damas k 
Bagdad, le pacha extr^mement irrite, mais n'osant se ven- 
ger ouvertement, dissimula selon la coutume des Turcs, et 
I'engagea, par de belles promesses, k venir k Bagdad. Le 
Drayhy, franc et loyal, ne soup^onnant aucune trahison, se 
rendit chez le pacha avec sa suite ordinaire de dix hommes. 
11 fut aussitot saisi, garrotte, jetd dans un cachot, et menac^ 
d'avoir la t^te coupee s'il ne foumiasait, pour sa Tan9on, 






VOYAGB BN OKIXRT. 305 

miUe bourses (un miUion de piastres), cinq mille moutona 
vingt jumeDs de race kahillan et vingt dromadaires. Le 
Drayhy laissant son fils en otage, fiit chercher cette ^norme 
Taii^n» et des qn'il Teut acquitt^e, il ne son^j^ea plus qn'k la 
TCDgeance. Les caravanes et lea villages furent d^pouiiys ; 
bientdt Bagdad se trouva bloqu^e. Le pacha ayant rassem* 
bl^ sea troupes, sortit avec une arm^e de trente mille hommea 
et quelques pieces de canon, contre le Drayhy qui, fortifi^ 
par des tribus alli^es, livra bataille pendant trois jours ; maia 
Toyant qu'il ne remportait aucun arantage d^cisif, il se re- 
tira de noit en silence, tourna Farm^ du pacha, se pla^ant 
entre elle et Bagdad, et Tattaqua k I'improviste sur plusienrs 
points k la fois. Surpris de nuit du c6t^ qui se trouvait 
aana defense, la terreur s'empara du camp ennemi. La con- 
fusion se mit parmi les osmanlis, et le Drayhy en fit un 
grand carnage, restant maitre d'un immense butin : le pacha 
a'^chappa seul avec peine, et s'enferma dans Bagdad. Get 
exploit avait r^pandu nn tel efiroi, parmi les habitans, que, 
m6me apr^s la paix, son nom ^tait demeur^ un objet de 
crainte pour euz. Abdalla me raconta plusieurs autres faits 
d'armes du Drayhy, et finit en me disant qu'il aimait la 
{prandeur et les difficult^s, et voulait soumettre tout k sa 
domination. 

CMtait pr^cis^ment lea quaht^s que Scheik Ibrahim d^- 
airait trouver en lui, aussi s'attacha-t-il, de plus en plus, au 
projet de le rendre maitre de toutes les autres tribus : mais 
ka Wahabi ^taient pour lui de redoutables adversaires qui, 
peu de jours apr^s, tomb^rent sur la tribu de Would- Ali, 
et ae r^pandirent dans le d^ert, pour forcer tons les Be- 
douins k leur payer une dime. Effiny^es k Tapproche de 
cea tenibles guerriers, plusieurs tribus allaient se soumettre, 
loraque Scheik Ibrahim persuada au Drayhy qu'il ^tait de 
aon honneur d'entrer en campagne, et de se declarer pro- 
tecteur des opprim^s. Encourag^es par son exemple, toutes 
les tribus, k Texception de celle El-Hassnne et de Beni 
Sakhrer, firent alliance avec lui pour r^sister auz Wahabi. 
Le Drayhy partit avec une arm^e de cinq mille cavaliers et 
deux mille mardoffs ; nous f£Unes dix jours sans recevoir de 
ses nouvelles. L'inqui^ude ^tait extreme au camp ; des 
symptdmes d'un grand m^contentement se manifestaient 

TOMB II 20 



306 VO¥AOB SN QBIBNT. 

eontre nous, les instigateun de cette exp^tion p^rillease ; 
noire vie auniit probablement pay^ notre t^m^rit^, girincerr 
titude avait dor^ plus long-temps. Le onzi^me jour ^ xnidi, 
un cavalier arriva, bride abattue, faisant fiotter sa ceintore 
blanche, an boat de sa lance, et criant : — ** Dieu nous a 
donn^ la victoire.' Scheik Ibrahim fit de magnifiques pre- 
sens au portenr de cette heureuse nouvelle, qui venait tirer 
la tribu d'one inquietude mortelle, et nous d'un grand 
p^ril ; toutes les femmes imitdrent son ezemple, selon leora 
moyens, et se livr^rent ensnite ^ des r^jouissancesbruyantes. 
Des cria et des danses autour de feux allum^s partout ; des 
bestiauz ^gorg^, des pr^iaratifs de festins pour recevoir les 
guerriers, mettaient le camp dans une agitation inaccoutu- 
m^e, et tout ce mouvement ez^t^ par des femmes, offirait 
le coup-d'oBil le plus original possible. Le soir, tout le 
monde fut au-devant de Tarmee victorieuse, doat on aperce-r 
yait la poussi^re s'^ever dans le lointain. Des que nous la 
rencontr&mes les cris redpubl^rent ; les joutes, les courses, 
les coups de fusil, et toutes les demonstrations possibles de 
joie, Taccompagn^rent jusqu'au camp. Aprki le repas nous 
nous fimes racouter les exploits des guerriers. 

Les Wahabi ^talent commandos par un negre redoutable. 
k moitie sauvage, nomm^ Abou-Nocta. Lorsqu'il se prepare 
au combat, il dte son turban et ses bottes, releve ses manches 
jusqu'aux ^paules, et laisse presque nu son corps qui est 
d'une grosseur et d'une force musculaire prodigieuse ; sa 
tSte et son menton, n'ayant jamais ete ras^s, sont ombrag^B 
d'une chevelure et d'une barbe noire qui couvr^oit sa figure 
tout entire, ses yeux ^tincellent sous ce voile, et tout son 
corps velu rend son aspect aussi Strange qu'effirayant. Le 
Drayhyle rejoignit k trois jours de Palmyre, surun terrain 
appeie H^roualma. Le combat futachamede part et d'autre, 
mais se termina par la fuite d' Abou-Nocta qui partit pour 
le pays de Neggde laissant deux cents des siens but le champ 
de bataille. Le Drayhy fit chercher parmi les depotdlles 
tout ce qui avait 4i6 pris k la tribu Would- Ah, et le lui ren- 
dit. Get acte de g^nerosite lui concilia de plus en plus 
Tafiection des autres tribus qui venaient, chaque jour, se 
mettre sous sa protection. Le bruit de cette victoire, rem- 
pprt^e sur 1^ terrible Abou-Nocta, se r^pandit partout. So. 



VOYAOS EN OBIKNT. 2X3lJ 

liinan-Pacha envoya an Tainqueur une pelisse d'honneur et 
une sabre magnifique, en le faisant complimenter. Pen 
apr^s cet exploit, nous all^mes camper sur la fronti^i^ du 
Horan. 

Un jour un mollah turc arrira chez le Drayby ; il avait le 
large turban vert, qui distingue les descendans de Mahomet ; 
une robe blanche tralnante, les yeux noircis et la barbe 
^norme; il portait plusieurs rangs de chapelets, et I'en- 
crier en forme de poignard k la ceinture. II etait mont^ sur 
un ftne, et tenait une fl^che k la main ; il venait pour fana- 
tiser les Bddouins, et exciter en eux un grand zile pour la 
religion du Proph^te, afin de les attacher k la cause des 
Turcs. Les Bedouins ont une grande simplicity de carac- 
t^re, et une franchise remarquable. lis ne comprennent rien 
aux differences de religion, et ne souffrent pas volontiers 
qn'on leur en parle. lis sont d^istes, invoquent la protec- 
tion de Dieu dans toutes les circonstances de la vie, et lui 
attribuent leurs succ^s ou leurs revers avec une humble sou- 
mission ; mais ils n'ont aucune c^r^monie de culte obliga- 
toire, et ne se prononcent pas entre les sectes d'Omar et 
d'Ali qui divisent les Orientaux. Ils ne nous ont jamais 
demand^ quelle ^tait notre religion. Nous leur avons dit 
que nous ^tions chr^tiens, et ils ont r^pondu : " Tons les 
hommes sont les creatures de Dieu, et sont ^gaux devant 
lui ; on ne doit pas s'informer quelle est la croyance d^s 
antres/' Cette discretion de leur part convenait beaucoup 
mieux k nos projets, que le fanatisme des Turcs ; aussrl'ar. 
rivee du mollah donna-t-elle quelqu'inqui^tude k Seheik 
Ibrahim qui se rendit a la tente du Drayhy, oil il trouva la 
conference d^jk entam^e, ou plut6t la predication commenc^e, 
predication que les chefs ^coutaient d'un air m^content. 
Comme, k notre arrivee ils se lev^rent pour nous saluer, le 
mollah demanda qui nous etions, et ayant appris notre 
qoalite de Chretiens : " II est defendu, dit-il, par les lois de 
** Dieu, de se lever pour des infidMes ; vous serez tous 
** maudits pour avoir commerce avec eux, vos femmes 
seront iliegitimes et vos enfans bfttards. Ainsi Fa decrete 
notre seigneur Mahomet, dont le nom soit venere k ja- 
mais. 






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308 VOYAGE EN ORIENT. 

Le Drayhy, aans attendre la fin de son diecours, se l^ve en 
fureur, le saisit par la barbe, le jette par terre, et tire son 
sabre ; Scheik Ibrahim s'elance et retient son bras, le con^ 
jurant de se mod^rer ; enfin T^mir consent k lui couper la 
barbe au lieu de la tdte, et le chasse ignominieusement. 

Le Drayhy ayant attaque la tribu de Beni-Sakhrer, la senle 
qui s'opposftt encore k \m, dans le pays, la battit complete- 
ment. 

Cependant I'automne ^tant venu, nous commen^Hines k 
regagner le levant. A notre approche de Homci, le gou- 
vemeur envoya au Drayhy quarante chameaux charges 
de bl^ , dix machlas et une pelisse d'honneur. Scheik Ibra- 
him m'ayant pris en particulier, me dit : " Nous allons dans 
" le desert, nous avons ^puise nos marchandises ; que 
faut-il faire ?" — " Donnez-moi vos ordres, lui r^pondis-je. 
J'irai secr^tement k Alep chercher ce qu'il nous faut^ et 
je m'engage k ne pas me faire connaitre mdme de ma 
famille." Nous convtnmes que je rejoindrais la tribu k 
Zour, et je me rendis k Alep. Je fus loger dans un khan peu 
fr^quent^ et ^oign^ de toutes mes connaissances. J'envoyai 
un Stranger toucher cinq cents tallaris chez le correspondant 
de M. Lascaris. C'^tait un exces de precaution, car du 
reste, avec ma longue barbe, mon costume et mon lan|;age 
bedouin, je ne courais aucun risque d'etre reconnu ; j*en 
acquis la preuve en allant acheter les marchandises au bazar ; 
j'y rencontrais plusieurs de mes amis, et je me faisais un 
divertissement de les traiter avec grossieret^. Mais k ces 
momdns de gatt^ insouciante, en succ^daient d'autres bien 
p^nible, je passais et repassais continuellement devant la 
porte de ma maison, esp^rant apercevoir mon frere ou ma 
pauvre m^re. L'envie de voir cette demi^re surtout, ^tait si 
vive que je fus vingt fois sur le point de manquer k ma 
parole ; mais la conviction qu'elle ne me permettrait plus 
de retoumer auprls de M. Lascaris, venait rafifermir mon 
courage, et apr^s six jours, il fallut m'arracher d'Alep sans 
avoir obtenu aucune nouvelle de mes parens. 

Je rejoignis la tribu au bord de FEuphrate vis-^vis de 
Daival Chahar oil il existe encore de belles mines d'lme 
ancienne ville. Je trouvai les Bedouins occup^s, avant de 



VOYAGB BN ORIENT. 309 

traverser le fleuve, a vendre des bestiaux, ou a les ^changer 
contre des marchandises, avec les colporteurs d'Alep. lis 
n'ont auctine id^e de la valeur du numeraire ; ils ne veulent 
pas recevoir d'or en paiement, ne connaissant que les tal- 
laris d'argent. lis pr^f^rent payer trop, ou ne pas recevoir 
assez, plutdt que de faire des fractions ; les marchands qui 
connaissent ce faible, en abusent avec habilete. Outre les 
Changes, la tribu vendit pour vingt-cinq mille taUaris, et 
chacun mit son argent dans son sac de farine afin qu'il ne 
r^onn^t pas en chargeant et dechargeant. 

Un ^v^nement tragique arriva au passage de TEupbrate^ 
Une femme et deux enfans months sur un chameau furent 
emport^B par le coiirant sans qu'il f&t possible de leur 
porter secours. Nous trouvimes la Mesopotamie couverte 
des tribus de Bassora et de Bagdad. Leurs cbefs venaient 
cbaque jour complimenter le Drayby sur sa victoire, et faire 
eonnaissance avec nous, car la renomm^e de Scbeik Ibrabim 
^tait arriv^e jusqu'^ eux. lis lui savaient gr^ d'avoir con- 
seill^ la guerre contre les Wababi dont la cupidity et les ex- 
actions leur ^taient intol^rables. Leur roi, Ebn Siboud^ 
avait rbabituded'envoyerunM^zakie compter les troupeaux 
de cbaque individu, et en prendre le dixilme, cboisissant 
toujours ce qu'il y avait de mieux ; ensuite il faisait fouiller 
les tentes, depuis celle du scbeik jusqu'k celle du dernier 
malbeureux, pour trouver Vargent cacb^ dont il voulait 
aussi la dime. II ^tait surtout odieux aux Bddouins, parce 
que, fanatique k I'exces, il exigeait les ablutions et les 
pri^res cinq fois par jour, et punissait de mort ceux qui s'y 
refusait. Lorsqu'il avait forc^ une tribu k faire la guerre 
pour lui, loin de partager avec elle les gains et les pertes, il 
s'emparait du butin, et ne laissait k ses allies que les morts 
k pleurer. C'est ainsi que, peu k pen, les Bedouins de- 
venaient esclaves des Wababi faute d'un cbef capable de 
tenir tete k Ebn Siboud. 

Nous camp&mes sur un terrain appel^ Nain El Raz, k 
trois joum^es de TEupbrate. L^, Pemir Far^s El Harba, 
cbef de la tribu el Harba du territoire de Bassora, vint faire 
alliance offensive et defensive avec le Drayby. Lorsque des 
cbefs ont k traiter quelque affaire importante, ils sortent du 
camp et tiennent leur conference k T^art : cela s'appelle 



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310 YOYAGS EN 0RIB17T. 

dahra, Maemb\4e secrete. Scheik Ibrahim ayant 4t4 appele 
au dahra, montra quelque defiance de Far^, cr^gnant qu'il 
ne fiit I'espion des Wahabi.— I^ Drayhy lut dit: "Vous 
jugez les Bedouins comme lea osmanlis : sachez que le 
caract^redes deux peuples est absolument oppos^. La 
trahison n'est pas connue parmi nous." — Apifes cette d^ 
claration tous les scbeiks pr^sens au conseil se donn^reot 
mutuellement leur parole. — Scheik Ibrahim profita de cette 
disposition des esprits pour leur proposer de conclure un 
traits par ^crit, qui serait sign^ et scell^ par tous ceux qin 
voudraient successivement entrer dans Talliance contre 
Ebn Sihoud. C'^tait un grand pas de fait dans I'int^rSt 
de Scheik Ibrahim, et je r^digeai I'engagement en ces 
termes: 



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Au nom du Dieu de mis^ricorde, qui par sa force nous 
"aidera contre les traitres.— Nous lui rendons graces de 
" tous ses bienfaits; nous le remercions de nous avoir fait 
" connaitre le bien et le mal ; de nous avoir fait aimer la 
** liberty et hair Fesclavage ; nous reconnaissons qu'il est le 
" Dieu tout-puissant et unique, et que lui seul doit 6tre 
" ador^. 
" Nous d^clarons que nous sommes r^unis de notre 
propre volont^ et sans aucune contraiute; que nous 
" sommes tous sains de corps et d'esprit et que nous avons 
** rdsolu £t I'unanimitd de suivre les conseils de Scheik Ibra- 
" him et d'Abdalla El Kratib dans I'int^r^t de notre pros- 
" perit^, de notre gloire et de notre liberty. Les articles de 
'* notre traits sont : 

\^ De nous sdparer des osmanlis ; 

2^ De faire une guerre st mort auz Wahabi ; 

3<> De ne jamais parler de religion ; 

4<* D'ob^r aux ordres qui seront donnas par notrp frto 
le grand Drayhy Ebn ChdiUan ; 

5"* D'obliger chaque scheik d, r^pondre de sa tribu, et 
" 2i garder le secret sur cet engagement ; 

6° De nous r^unir contre les tribus qui n*y souscri- 
raient pas ; 

7** D'aller tous au secours de ceux qui signent le 
present traits et de nous r^unir contre leurs ennemis; 



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VOTAQB BK O&tBNl*. 21 1 

•' 8" De punir de mort ceui qui rompraient I'aUiance ; 
" 9° De n'ecouter aucune calomnie contre Scheik Ibrahim 

•« ct Abdalla; 

'' Nous les soussign^s, aticeptons tous Ids articles de ce 
traits ; nous les soutiendrons au nom du Dieu tout-puis- 
sant et de ses propb^tes Mahomet et Ali i d^larant par la 
pr^nte que nous sommes d^cid^s k vivre et mourir dans 

" cette sainte union." 



DATfi> SION^ SCELLl^. 

Ced f ut fait Id 1 2 Novembre 1 8 1 K 
Tous ceuz qui ^taient prdsens approuv^rent et sign^rent. 

A quelque temps de Ik, dtant camp^ dans la belle et vaste 
plaine d'El Ran^,le Drayhy envoya des counters auz autres 
tribus pour les inviter k signer ce traits. Plusieurs chefs 
Vinrent y mettre leur cachet, et ceux qui n'en avaient pas y 
appos^rent Pempreinte de leur doigt. Parmi ces chefs, je 
)remarquai un jeune homme qui, depuis ?&ge de quinze ans, 
^ouvemait la tribu £1 Ollama. Ceuz qui la composent sont 
fort sup^rieurs aux autres Bedouins. Us cultivent la po^sie, 
ont de rinstruction, et sont en g^n^ral tr^s ^oquens. Ce 
jeune scheik nous racontal'origine de sa tribu. 

Un B^ouin de Bagdad jouissait d'une grande reputation 
de sag^t^. Un jour un homme vint le trouver et lui dit : 
Depuis quatre jours, ma femme a disparu, je I'ai cherch^e 
en vain ; j'ai trois enfans qui pleurent ; je suis au d^es" 
poir, aidez-moi de vos conseils." Aliaony console ce mal- 
heureux, Tengage h, rester aupr^s de ses enfems et luipromet 
diB chercher sa femme et de la ramener morte ou vive. 
Ayant recueilli toutes les informations, il apprend que cette 
femme ^tait d'une beaut^ remarquable ; il avait lui-m^me 
un fils fort libertin, absent depuis peu de jours ; le soup^on 
comme im Eclair traverse sa pens^e, il monte son droma- 
daire et parcourt le desert. II aperyoit de loin des aigles 
r^unis ; il y court, et trouve k I'entr^ d'une grotte le cada- 
vre d'une femme. — II examine les lieux et voit les traces 
d'un chameau ; il trouve k ses pieds une partie de la gam^- 



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312 YOYAGE BN ORiBNT. 

tare d'une besace ; il emporte ce muet tkxkcm et reyient 6ur 
868 pas. De retour k sa tente> il voit arriTer son fils ; ^ sa 
besace d^hir^ manqae la fatale garniture. Accabl^ de re- 
proches par son p^re» le jeune homme avoue Bon crime ; 
Aliaony lui tranche la tSte^ envoie chercher le mari» et lui 
dit : ** C'est mon fils qui a tu^ Yotre femme, je I'ai paiu» 
" vous Stes yeng^ ; j'ai une fille, je vous la donne en ma^ 
*' riage." Ce trait de barbare justice ^tendit encore la repvb^ 
tation d' Aliaony, il fiit ^u chef de sa tribu, et de son 
nom vint celui de £1 Ollama qui signifie savant, denomina- 
tion que la tribu justifie toujours. 

A mesure que nous avancions vers Bagdad, notre traits 
^tait de jour en jour convert d'un plus grand nombre de 
signatures. 

En quittant £1 Ran^ nous allimes camper h, Ain el Oua- 
sada, pr^ de la riviere £1 Cabour. Pendant notre s^our en 
cet endroit, un courrier ezp^die par le Drayhy au scheik 
Giaudal, chef de la tribu el Wualdi, ayant 6t6 fort mal re9a, 
revint, porteur de paroles ofiensantes pour le Drayhy. Ses 
fils voulaient en tirer vengeance sur-le-champ. Scheik 
Ibrahim s'y opposa, leur repr^sentant qu'ils seraient tou- 
jours k temps de faire la guerre, et qu'il fallait auparavant 
essayer de la persuasion. Je proposai k Vimxr d'aller moi- 
m^metrouver Giaudal pour lui e2cpliquer I'affaire. II com- 
men^a par s'y refuser en disant : " Pourquoi prendriez-TOUS 

la peine d'aller chez lui ? Qu'il vienne lui-mSme, ou mon 

sabre I'y contraindra." Mais k la fin il c^a k mes argu- 
mens et je partis escort^ de deux Bedouins. Giaudal me 
re^ut avec colore, et lorsqu'il sut qui j'^tais il me dit: 
" Si je vous avais rencontr^ ailleurs que chez moi, vous 
" n'auriez plus mang^ de pain : rendez gr^e k nos usages 
" qui me d^fendent de vous tuer." — " Les paroles ne tuent 
" pas I'homme, repondis-je. Je suis votre ami, je ne venx 
" que votre bien et viens vous demander un entretien se- 
" cret. Si ce que j'ai 4 vous dire ne vous satisfait pas, je 
** reprendrai le chemin par lequel je suis venu." Me voyant 
ainsi de sang-froid, il se leva, appela son fils a$n^, et me 
conduisit hors des tentes ; nous nous asstmes par terre en 
cercle, et je commenyai ainsi : 

" Que pref^rez-vous, I'esclavage ou la liberty? — Laliberfee 
" sans doute ! 






VOYAGE EN ORIENT. 313 

L'tmion ou la discorde ? — L'union ! 

" La grandeur ou rabaissement ? — La grandeur ! 

" La pauvret^ ou la richesse ? — La richesse I 

" La d^faite ou la victoire ? — La victoire I 

" Le bien ou le mal ? — Le bien ! 

" Tous ces avantages nous chercbons a vous lea assurer ; 
** nous Youlons tous affrancbir de Tesclavage des Wahabi 
** et de la tyrannie des osmanlis, en nous r^unissant tous, 
** afinde nous rendre forts et libres. Pourquoi vous y re- 
" fusez-vous ?" II me r^pondit : " Ce que vous dites est 
" plausible, mais nous ne serous jamais assez forts pour 
" r^sister k Ebn-Sihoud I" — " Ebn-Sihoud est un homme 
** comme vous, lui dis-je. — De plus c'est un tyran, et Dieu 
" ne favorise pas lea oppresseurs ; ce n'est pas le nombre, 
" mais rintelligence qui fait la superiority; ce n'est pas le 
** sabre qui tranche la tdte, mais la volont^ qui le dirige.'' 
Notre conference dura encore long-temps, mais je finis par 
le convaincre et par lui persuader de m'accompagner chez 
le Drayby, qui fut fort content de Tissue de ma n^gocia- 
tion. 

Nous aMmes ensuite camper pr^s des montagnes de 
Sangiar, qui sont habitues par des adorateurs du mauvais 
esprit. La principale tribu du pays, command^ par Ham- 
mond el Tammer, est &x6e pr^s de la riviere Sagiour, et ne 
voyage pas comme les autres. Hamoud refusa long-temps 
d'entrer dans Talliance. J'eus k ce sujet une longue cor- 
respondance avec lui ; Tayant enfin persuade de se joindre 
k nous, il y eut beaucoup de r^jouissances et de f§tes de 
part et d'autre. Hamoud invita le Drayby k venir chez lui 
et le re^nt tr^ magnifiquement. Cinq chameaux et trente 
moutons furent ^gorg^s pour le repas qui fut servi par terre 
hors des tentes. Les plats de cuivre ^tames s^mblaient ^tre 
d'argent; chaque plat ^tait port^ par quatre hommes, et 
contenait une montagne de riz de six pieds de haut, sur- 
montee d'un mouton tout entier, ou d'un quartier de cba- 
meau. Dans d'autres moins grands, ^tait un mouton r6ti 
ou un gigot de chameau ; une infinite de petits plats, gamis 
de dattes et autres fruits sees, remplissaient les intervalles. 
Leur pain est excellent. lis tirent leur bl^ de Diabekir et 
leur riz de Marbacb et de Mallatie. Lorsque nous ^tions 



314 VOYAO£ BN ORISNT. 

asms, on plut6t accroupis autour de ce festm, iioas ne 
poavions distinguer les personnes yis-^-vis. Les B^omns 
de cette tribu sont habill^s bien plus richeinent que les 
autres ; les femmes sont tr^s jolies : eUes portent des v6te^ 
mens de sole, beaucoup de bracelets et boncles d'orieilles; ea 
or et en argent, et un anneau d'or au nez. 

Apr^s quelques jours passes dans les Utea, nous continu- 
Ames notre voyage et nous nous approchftmes d'nn fleuve 
ou plut6t d'un bras de TEuphrate qui Tunit au Tlgre. Un 
tourrier nous rejoignit en cet endroit. Mont^ sur un dro- 
madaire il avait franchi en cinq jours nne distance qui exige 
trente joum^s au pas de caravane. II venait du pays de 
Neggde, et ^tait envoyd par un scheik ami pour avertir le 
Drayhy de la fureur d'Ebn Siboud, de ses projets, et des 
alliances qu'il formait contre lui. II d^sesp^rait de le voir 
jamais en ^tat de tenir tite k Forage^ et I'engageait forte- 
ment 2i faire la paix avec les Wahabi. J'^rivis au nom du 
Drayhy, qu'il ne faisait pas plus de cas d'Ebn Siboud que 
d'un grain de moUtarde, mettant sa confiance en Dieu, qui 
seUl donne la victoire . Ensuite, par ruse diplomatique* je 
fis entendre que les armies du Gran^f-SeigneuT appuieraient 
le Drayby, qui voulait surtout ouvrir le cbemin pour les 
caravanes et d^vrer la Mecque de la domination des 
Wahabi. Le lendemain nous traversftmes le grand bras du 
fleuve dans des barques, et allftmes camper de I'autre cdt^, 
dans le voisinage de la tribu El Ch^rarah, r^ut^ pour 
son courage, mais aussi pour son ignoi%mce et son obs* 
tination. 

Nous avions prevu I'extrdme difficult^ qu'il y aurait it la 
gagner, non-seulement k cause de ces d^fkuts, mais encore 
It cause de IJamiti^ qui existe entre son chef Abedd, et 
Abdallab, premier ministre du roi Ebn Siboud. En effet, il 
refusa d'entrer dans I'alliance ; dans cet ^tat de choses, la 
Drayhy jugea toute n^gociation inutile, disant que le sabre 
en d^ciderait. Le lendemain, Sahen avec cinq cents cavaliers 
alia attaquer Abedd. II revint au bout de trois jours, ayant 
pris cent quarante chameaux et deux jumens de grand prix ; 
il n'y eut que huit hommes tu^s^ mais le nombre des bless^ 
^tait grand de part et d'autre. Je fus t^oin k cette oc* 
casion d'une gu^rison extraordinaire. Un jeune homme, 



VOYAGB EN ORIBKf. 315 

|>arent de Sahen, fut rapport^, ayant la t^te fendue d'un 
conp de dj^rid, sept blessures de sabre dans le corps et une 
lance qui ltd restait dans les cdtes. On proc^da immediate- 
ment It extirper la lance, qui sortit par le c6t^ oppos^ ; — 
Pendant Top^ration il se touma vers moi et me dit : " Ne 
" 8oi pas en peine de moi, Abdalla, je n'en mourrai pas/' 
£t ^tendant sa main, il prit ma pipe et commen^a k fumer 
tranquillement comme si les neuf blessures b^ntes ^taient 
dans un autre corps. 

An bout de vingt jours il ^tait compl^tement gu^ri et 
montait k cheval comme auparavant. Pour tout traitement 
on Ini avait donn^ k boire du lait de chameau, m^l^ avec du 
beurre frais, et pour toute nourriture quelques dattes igale-^ 
ment pr^pari^es au beurre. — ^Tous les trois jours on lavait 
sea blessures avec de Turine de chameau. — ^Je doute qu'un 
chirurgien europ^en avec tout son appareil e^lt obtenn un« 
si complete gu^rison en aussi peu de temps. 

La guerre devenait de jour en jour plus s^rieuse ; Abedd 
r^unissait ses allies pour nous entourer, ce qui nous for9a 
d'aller camper dans les sables de CaSiTi4 o^ il n'y a point 
d'eau. Les femmes ^taient obUg^es d'aller en cbercher 
jusqu'au fleuve, dans des outres charg^es sur des chameauz. 
^~La grande quantity, n^essaire pour abreuver les trou- 
peauz, rendait ce travail extrlmement p^nible. — Au bout de 
trois jours les bergers effar^s vinrent nous avertir que huit 
cents chameaux avaient 4t6 enlev^s par ks guerriers 
d' Abedd, pendant qu'ils les conduisaient k la riviere. Le 
Drayhy, pour se venger de cet outrage, ordonna de lever le 
camp et d'avancer rapidement sur la tribu £1 Cherarah ; 
r^solu de I'attaquer avec toutes ses forces r^unies. Nous 
marcMmes un jour et une nuit sans nous arrSter, et nous 
plantftmes dix mille tentes a une demi-lieue du camp 
d'Abedd. Une bataille gdn^rale et meurtri^re ^tait 
inevitable ; je me hasardai k faire une demi^re tentative 
pour IVviter s'il en ^tait encore temps. 

Les Bedouins ont un grand respect pour les femmes, lis 
les consultent sur toutes leurs d-marches. Dans la tribu 
£1 Cherarab, leur influence sMtend bien plus loin encore ; 
ce sont v^ritablement les femmes qui commandent j — elles 
ont g^n^ralement beaucoup plus d'esprit que leurs maris^ — 
Arqui^, fenune du scheik Abedd^ passe surtoutpour une 



316 VOTAeS BN ORIENT. 

femme sup^rienre.— Je me d^idai ^ aller la trouver;-- 
j*iiiiagiDai de lui porter des cadeaux de boudes d'oreilles, 
bracelets, colliers, et autres bagatelles, et de tacher par la de 
la gagner k nos int^rlts* Ayant pris des informations 
secretes pour dinger mes d-marches, j'arrivai chez elle 
pendant Tabsence de son man, qui tenait un conseil de 
guerre chez un de ses allies. — A force de complimens et de 
preens, je I'amenai k me parler elle-mlme de la guerre, 
veritable objet de ma visite, que je n'avouai point : je lui 
exj^quai les avantages de I'alliance avec le Drayby unique- 
ment conune sujet de conversation et nuUement comme 
^tant autoris^ k lui en parler ; je lui dis que le but de ma 
visite ^tait la curiosite bien natureUe de connaitre une 
femme aussi c^^bre qui gouvemait des guerriers re« 
doutables par leur courage, mais qui ne pouvaient se passer 
de son intelligence sup^rieure pour dinger cette force 
brutale. — Pendant notre conference, son man revint au 
oamp, apprit mon arriv^, et envoya dire k Arquie qu'elle 
etLt k chasser ignominieusement Tespion qui ^tait chez elle 
que les devoirs de Vhospitalit^ retenant son bras et lui 
defendant de se venger sur le seuil de sa tente, il ne rentre- 
rait que lorsque le trattre n'y serait plus. — Arqui^ r^pondit 
avec beaucoup de fiert^ que j'^tais son h6te et qu'elle ne se 
laisserait point faire la loi. — Je me levai et je voulus prendre 
cong^ d'eUe, en lui demandant pardon de I'embarras que je 
lui causais ; mais elle tenait apparemment k me convaincre 
que je ne lui avais pas gratuitement attribu^ une influence 
qu'elle ne poss^dait pas; car elle me retint forc^ment et 
sortit pour conf^rer avec son mari. Elle rentra bientdt, 
suivie d'Abedd qui me traita poliment et m'invita k loi 
expliquer les intentions du Drayby ; je gagnai sa confiance 
avec I'aide de sa femme et, avant la fin de la joumde, c'etait 
lui qui me sollicitait de lui permettre de m'accompagner 
chez le Drayby, — et moi qui m*en defendais, en lui disant 
que je n'oserais le presenter k I'^mir sans Ten pr^venir, 
parce qu'il ^tait tr^s irrit^ contre lui ; — mais que j'allais 
plaider sa cause et que je lui enverrais bient6t une r^ponse. 
Je les quittai, au moins aussi empresses d'entrer dans I'al- 
liance que je I'^tais moi-mlme de les y amener. 

D'aprls rinvitation du Drayhy, Abedd vint aa bout de 



VOYAGE BN ORIENT. 317 

quelques jours mettre son cachet au bas du traitd, et 
echanger les chameaux qui avaient 6t/i r^ciproquement pris 
pendant la guerre. Cette affaire difficile ^tant termini 
d'unennanidre si satisfiaisante, nous quittftmes les sables pour 
aller passer huit jours sur le terrain Att^ri^^ k trois heures 
da Tigre, pr^s des mines du ch&teau £1 Attera oil les 
paturaggs sont tr^s abondans. — ^Ayant ainsi rafraichi les 
troupeaux) nous continutoes notre route vers le levant. 

Nous rencontrlunes un jour un Bedouin mont^ sur un 

beau dromadaire noir. Les scbeiks le saluerent avec un 

air d'int^rSt et lui demand^rent quelle avait ^t^ Tissue de 

sa malheureuse aventure de Tann^e pr^c^dente. Je me fis 

raconter son histoire et je la trouvai assez int^ressante pour 

rinserer dans mon journal Aloian (c'^tait le nom du 

B^douin^ ^tant^ la chasse des gazelles, arrivasur un terrain 

oh des lances brisks, des sabres ensanglant^s, et des corps 

gisansy indiquaient une bataille r^nte. — Un son plaintif 

qui parvenait h peine k son oreille I'attira vers un moneeau 

de cadavres au milieu duquel un jeune Arabe respirait 

encore. Aloian se hate de le secourir, I'emporte sur son 

dromadaire, le conduit k sa tente et, par ses soins patemels, 

le ram^ne k la vie. Apr^s quatre mois de convalescence, 

Faress (c'^tait le nom du bless^) parle de son depart ; mais 

Aloian lui dit : S'il faut absolument nous s^parer, je te con- 

duirai jusqu'st ta tribu et je t'y laisserai avec regret $ mais 

si tu veux rester avec moi, tu seras comme mon frere ; ma 

m^re sera ta m^re, ma femme sera ta soeur ; reiiechis a ma 

proposition et decide avec calme.— " Oh ! mon bienfaiteur, 

repond Faress, oil trouverai-je des parens comme ceux 

que vous m'offrez ? — sans vous je ne serais pas vivant k 

cette heure ; ma chair serait mangle par les oiseaux de 

proie, et mes os d^vores par les betes f^roces ; puisque 

vous voulez bien me garder, je demeurerai avec vous, mais 

pour vous 8 ervir toute ma vie/' — Un motif moins pur 

qu'il n'avait ose avouer avait decide Faress : c'^tait Tamour 

qu'il commen9ait k ressentir pour Hafza, la femme d' Aloian 

qui Tavait soigne ; cet amour fiit bient6t partag^. — Un jour 

Aloian, qui n'avait aucun soup^on, chargea Faress d'escorter 

sa m^re, sa femme, et ses deux enfans, jusqu'a un nouveau 

campement, pendant que de son c6t^ il allait k la chasse. 



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318 TOYAGI SN ORIENT. 

Faress ne put r^sister k cette funeste occasion ; il chargea 
la tente sur un chameau, y pla^a la m^re avec les deux 
petite enfans et lea envoya en avant, disant qu'il suivtait 
bient6t avec Hafza k cheval ; — mais la vieille se retourna 
long-temps en vain, Hafza n'arriva point; Faress I'avait 
emmen^e sur une jument d'une extreme vitesse jusque dans 
sa tribu. Le soir, Alo'ian arriva, fatigu^ de la chasse ; il 
cherclia en vain sa tente parmi celles de sa tribu. La vieille 
m^ n'avait pu la dresser seule, il la trouva assise par terre 
avec les deux enfans. — ^'^ £t oii est Hafza? dit-il." — ''Je 
n'ai vu ni Hafza ni Faress, r^pondit elle, je les attends 
depuis ce matin." Alors, pour la premiere fois, il soup- 
9onna la v^rit^, et, ayant aid^ sa mire k dresser la tente, il 
partit sur son dromadaire noir et courut deux jours jusqu'k 
ce qu'il eiit rejoint la tribu de Faress. — A I'entr^ du camp, 
il s'arrdta chez une vieille femme qui vivait seule. — Que 
n'allez-vous chez le scheik? lui dit-elle; il y a f^te aujour- 
d'hui; Faress Ebii Mehidi, qui avait it6 laiss^ sur un 
champ de bataille et pleur^ pour mort,^e8t revenu, ramenant 
avec lui une belle femme ; ce soir on fait la noce. — ^Alo'ian 
dissimula et attendit la nuit ; lorsque tout dort, il s'intro- 
duit dans la tente de Faress, d'un coup de sabre lui s^pare 
la tite du tronc et emporte le cadavre hors des tentes ; 
revenant sur ses pas, il trouve sa femme endormie; il 
I'eveille, en lui disant : " C'est Alotan qui t'appelle, suis- 
moi." £lle se live ^pouvant^e et lui dit : ** Imprudent 
que tu es ! Faress et ses frires vont te tuer, sauve-toi" 
— " Perfide, reprit-il, que t'ai-je fait pour me trailer ainsi ; 
t'ai-je jamais contrari^e ? t'ai-je jamais adressd le moindre 
reproche ? as-tu oubli^ tons les soins que j'aieus de toi? 
as-tu oublie tes enfans ? Allons, llve-toi, invoque Dieu, 
suis-moi, et maudis le diable qui t'a fait faire cette folie." 
— Mais Hafza, loin de se laisser attendrir par la douceur 
d' Alo'ian, lui replte : " Sors d'ici, pars, ou je donnerai 
"I'alarme et j*appellerai Faress pour te tuer.— Voyant 
qu'il n*y avait rien k obtenir d'elle, il la saisit, lui ferme la 
bouche et, mal|pr^ sa resistance, Pemporte sur son droma- 
daire et ne s'arrlte que lorsqu'il est hors de la port^e de la 
voix. Alors, la pla9ant en croupe, il continue plus lente- 
ment sa route.— Au point du jour, le cadavre de Faress et 



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VOYAGE EN ORIEI^T. 319 

la disparition de la femme mettent le camp en rumeur ; 
son p^re et ses fr^res poursuivent et atteignent Aloian qui 
Be defend contre enx avec un courage h^rdique. Hafza se 
d^arrassant de ses liens, se joint encore aux assaillans et 
lui lance des pierres dont une I'atteint k la t^te et le fait 
chanceler ; convert de blessures, Aloian parvient cependant 
i terrasser ses adversaires ; il tue les deux freres et d^sarme 
le p^re, disant que ce serait une honte pour lui de tuer un 
vieillard ; il lui rend sa jument et I'enf^age k retoumer chez 
lui ; puis, saisissant de nouveau sa femme, il poursuit sa 
route et arrive k sa tribu sans avoir ^chang^ une parole avec 
elle. Alors il assemble tons ses parens et, plagant Hafza 
au milieu d'eux, il lui dit : *' Raconte toi-m^e tout ce qui 
" s'est pass^ ; je m'en rapporte au jugement de ton pere et 
'* de ton fr^re." Hafza racpnta la v^rit^ et son p^re, 
plein d'indignation, leva sur elle son sabre et I'abattit k 
ses pieds. 

Etant arrives d'^tape en ^tape jusqu'k quatre heures de 
Bagdad, M. Lascaris s'y rendit secr^tement pour voir le 
consul de France, M. Adrien de Corronc^, et n^gocier avec 
loi une forte somme d'argent. 

Le lendemain, apr^s avoir traverse le Tlgre k Macbad, 
nous aUions nous ^tablir pr^s de la riviere £1 Cabaun, 
lorsque nous apprimes qu'une guerre acharnee r^gnait entre 
les Bedouins qui prenaient parti pour ou contre notre 
alliance. Scbeik Ibrabim engagea alors le Drayhy k ne 
pas s'arrSter, mais k rejoindre nos allies le plus vlte possible. 
£n consequence, nous allames camper pres de plusieurs 
petites sources k £1 Darghouan, k vingt heures de Bagdad, 
et le lendemain nous travers&mes une grande chaine de 
montagnes : nous avions rempli nos outres, precaution 
n^cessaire, ayant une marche de douze beures k faire dans 
des sables brildans oil Ton ne trouve ni eau, ni paturages. 
Arrives aux fronti^res de Perse, nous y rencontr^es un 
messager de la tribu £1 Achgaba, porteur d'une lettre du 
chef Dehass qui r^clamait Fassistance du phre dea h^roa du 
chef dea plus redoutablea guerriera, le puisaant Drayhy, contre 
sea ennemis forts de quinze mille tentes. Nous ^tions alors 
k six journ^es de cette tribu. Le Drayhy, ayant donn^ 
ardre de continuer la marche, nous franchimes cette dis-^ 



320 VOTAGB BN ORIBMT. 

tance en trois fois vingt-quatre henres, sans nous ftrr^er, 
mime pour manger. La plus grande fatigue de cette marche 
forc^e tombait sur les femmes, chargees de faire le pain et 
de traire les chamelles sans ralentir la caravane. 

L'organisation de cette cuisine ambulante ^tait asses 
curieuse ; h, des distances r^gldes se trouvai^nt des femmes 
qui s'en occupaient sans rel^he : la premi^re^ mont<^ sur 
un chameau charg^ de hl6, avait devant elle un moulin a 
bras. Le bid une fois moulu, ^e passait la farine h sa 
voisine, occupee de la pdtrir avec Teau renfermde dans les 
outres suspendues aux flancs de son chameau. Jjap&te 
^tait passde k une troisi^me femme, qui la faisait cuire en 
formes de gauffres sur un rdchaud, avec du bois et de la 
paiile. Ces gaufires dtaient distributes par elle k la division 
de guerriers qu'elle dtait charg^ de nourrir, et qui venaient, 
de minute en minute, rddamer leur portion. D'autres 
femmes marchaient k c6td des chamelles, pour traire le lait 
dans des cadahs (vases de bois qui contiennent quatre litres.) 
On se les passait de main en main, pour dtancher sa soif ; 
les chevaux mangeaient en marchant, dans des sacs pendus 
k leur cou ; lorsqu'on voulait dormir on se couchait tout 
du long sur son chameau, les pieds passes dans les besaces, 
crainte de tomber. La marche lente et cadenc^ des 
chameaux invite au sommeil, comme le balancement d'un 
berceau, et jamais . je n'ai mieux dormi que pendant ce 
voyage. La femme de I'dmir Faress accoucha dans son 
haudag, d'un fils, nommd Harma d'apr^s le heu oh nous 
passions lorsqu'il vint au monde ; c'est le point de jonction 
du Tigre et de TEuphrate. Bient6t apres nous rejoignimes 
trois tribus : El Harba, El Suallemd, et £1 Abdelld. Nous 
avions sept mille tentes, lorsque Dehass vint au-devant de 
nous. Ce secours imposant le rassura ; nous lui donn&mes 
un magnifique souper, apr^s lequel il mit eon cachet au bas 
de notre traitd. 

L'ennemi dtait encore a une joumde de distance. Nos 
chevaux et nos gens ayant grand besoin de repos ; le Drayhy 
ordonna une halte de deux jours ; mais les assaiUans ne 
nous accord^rent pas cette treve disMe. Des que le bruit 
de notre approche leur parvint, ils se mirent en marche, et 
le lendemain trente mille hommes dtaient campus k une 



VOTAGX XN ORIENT. 321 

heore de nous. Le Drayhy fit aussitdt avancer son arm^ 
juflqu'auz bords da fleuve, dans la crainte qu'on ne vouliit 
nous intercepter I'eau, et nous primes position pr^s du 
village £1 Hutta. « 

Ije lendemun le Drayhy envoya une lettre de conciliation- 
anz ckefi3 des cinqtribus qui venaient nous attaquer,* mais 
eette tentative n'eut aucun succes ; la r^ponse fiit une d^ 
daratign de guerre dont le style nous prouva clairement que 
nos intentions avaient it6 calomni^s, et que ces chefs agis- 
saient d'apr^s ime impulsion ^trangere. 

Scbeik Ibrahim proposa de m'envoyer aupr^s d'eux» avec 
des cadeauXf pour t&cher d'en venir k des ^claircissemens 
Mes ambassades avaient si bieu reussi jusqu'alors, que 
j'aeceptai avec plaisir, et je pattis avec un seul guide ; mais 
k peine arrives devant la tente de Mahdi, qui se trouvait la 
premiere, Tavant-garde des Bedouins se jeta sur nous 
comme des bStes feroces, nous depduiUa de nos cadeaux et 
de nos vltemens, nous mit des fers aux pieds, et nous laissa 
BUS sur le sable briilant. £n vain je suppliai qu'on me 
penntt de m'expliquer ; on me mena9a de me tuer sur-le- 
champ si je ne me taisais. Quelques instans apr^s je vis 
venir kraoi leperfide Absi, le colporteur. Je compris alors 
la cause du traitement inoui dont j'^tais la victime ; il avait 
Toyag^ de tribu en ttibu pour nous susciter des ennemis. 
Sa vue m'enflamma d'une telle colore que je sentis renaitre 
mon courage abattu, et me trouvai pr^t k mourir bravement, 
si je ne pouvais vivre pour me venger. II s'approcha de 
moif et me crachant au visage : Chien d'infid^le, me dit-il, 
de quelle mani^re veux-tu que je s^pare ton ame de ton 
corps? — Mon ame, lui r^poudis-je, n'est point en ton 
pouvoir ; mes jours sont comptes par le Dieu grand ; s^ils 
doivent finir k present, peu m'importe de quelle maniere ; 
mais si je dois vivre encorcj tu n'as aucune puissance pour 
me faire mourir. II se retira pour aller exciter les Bedouins 
de nouveau contre moi ; en effet, tous, hommes et femmes, 
vinrent me regarder et m'accabler d'outrages ; les ^ns me 
crachaient au visage, les autres me jetaient du sable dans 

* Lei trlbos El Fedhay, chef Douockhry ; £1 Modiann, chef Saker Ebn 
Hamed ; El Sabha, chef M«hdl Ebo Had; Mouayeg^, chef Bargiaa; Meha* 
yed#, chef Amer Ebn Noggifet. 

TOMB II. 21 



322 VOYAGB EN OBIBNT. 

les yeux ; plusietirs me piquaient ayec leiirs dj^rides : enfin 
je restai vingt-quatre heures sans boire-ni manger, souffirant 
un mart3n*e impossible k d^crire. Vers le soir du second 
jour, un jeune homme nomm^ lahour^ s'approcha de moi, 
et chassa les enfans qui me tourmentaient. Je Tavais dej^ 
remarqu^, car parmi tous ceuz que j'avais tub dans cette 
journ^^ lui seul ne m'avait pas injuria. II m'offiit de 
m'apporter du pain et de I'eau, 2i la tomb^ de la nuit. La 
faim et la soif m'importent fort pen, lui r^pondis-je en le 
remerciant ; mais si vous pouvez jne tirer d'ici^ je tous 
r^compenserai g^n^reusement. II me promit de le tenter, 
et en effet, au milieu dela nuit, il vint me trouver, munide 
la cl^ de mes fers, qu'il avait eu I'adresse de se procurer 
pendant le souper des chefs. II les ouvrit sans tnnit, e^ 
sans prendre le temps de me vStir^ je regagnai notre tiiba 
en courant. — ^Tout dormait dans le camp, i. Texception des 
quatre n^gres de garde k Tentr^e de la tente du Drayhy. Ds 
pouss^rent un cri en me voyant, et furent k la hkie €yeiller 
leur maitre qui vint avec Scheik Ibrahim. lis m'embras- 
s^rent en pleurant, et r^compens^rent largement men 
lib^rateur. Le Drayhy se montra viyement afflig^ du traite- 
ment que j'avais subi ; cette violation du droit des gens 
rindignait. II ordonna sur-le-champ les preparatifs du 
combat, et nous nous apergiimes au lever du soleSl que 
Tennemi en avait fait autant. Le premier joiu^, il n'y eut 
de part et d'autre aucun avantage marqu^. Auad, chef de 
la tribu Suallem^, perdit sa jument dont il av^t refuse 
vingt-cinq miUe piastres. Tous les Bedouins pirent part 
k son affliction, et le Drayhy lui donna \m de ses meilleurs 
chevaux, bien inf^rieur, toutefois, k la cavale qui avait 
et^ tu^e. Le lendemain, la bataille continua avec plus 
d'achamement que la veille : notre perte, ce jour-1^, fut plus 
considerable que celle de I'ennemi. II nous fallait agir 
avec une prudence extreme, n'ayant que quinze mille 
hommes k lui opposer. Quarante des n6tre8 etaient tomb^s 
en son pouvoir, tandis que nous n'avions fait que qidnae 
prisonniers; mais parmi eux se trouvait Hamed, fils du 
chef Saker. De part et d'autre, les captifs furent nus aux 
fers. 
A la suite de ces dexa. jours de combat, il y eut une tr^ve 



VOVAGB SN ORIENT. 3f23 

tacite de trois jours, pendant laquelle led aim^es rest^rent 
Bn presence, sans aucune d^monstifition dliostilit^. Le 
troisieme jour, le scheik Saker, accompagne d'un seul 
homme, vint dans notre camp. II ^tait inquiet sur le sort 
de son fils, vaillant jeune homme, ador^ de son pire et de 
tous les Bedouins de sa tribu ; il venait oflfrir une ran9on. 
Hamed avait 6t6 tres bien traits par nous; j'avais moi- 
m^me pans^ ses blessures. Le Drayhy regut Saker avec 
une grande distinction. Celui-ci, apr^s les politesses d'usage, 
parla de la guerre, exprima son ^tonnement de Fardeur du 
Drayhy pour cette coalition contre les Wahabi, et dit qull 
ne pouvait croire a un si grand d^sint^ressement ; qu'il 
fallait avoir des motifs secrets ou des vues personnelles. 
Vous ne pouvez trouver mauvais, ajouta-t-il, que je ne 
m'engage pas avec vous, sans savoir k quelle fin. Mettez- 
moi dans votre confidence, et je vous seconderai de tout 
mon pouvoir. Nous lui r^pondtmes que nous n'avions pas 
pour habitude d'admettre dans nos secrets ceux dont Tamitie 
ne nous ^tait pas assur^e ; que s'il voulait signer notre 
trait^, nous n'aurions plus rien de cach^ pour lui. II de- 
manda alors k prendre connaissance de I'engagement, el 
apr^s avoir entendu la lecture des diff^rens articles dont il 
parut fort content, il nous assura qu'on lui avait pr^sent^ 
les choses tout autrement, et nous raconta les calomnies 
qu'Absi avait d^itdes contre nous. II finit en apposant 
son cachet au has du traits, et nous pressa ensuite de lui 
apprendre le but que nous vouliohs atteindre. Scheik 
Ibrahim lui dit que notre intention 4tait de frayer un pas- 
sage, des c6te8 de la Syrie aux fronti^res des Indes, k une 
arm^e de cent nulle hommes, sous la conduite d'un puissant 
conqu^rant qui voulait affranchir les Bedouins du joug des 
Turcs, leur rendre la souverainet^ sur tout le pays, et leur 
ouvrir les tr^sors de l*lnde. II assura qu'il n'y avait rien k 
perdre, mais tout k gagner dahs Fex^cution de ce projet, 
dont le succes d^pendait de I'ensemble des forces et de 
Tharmonie des volont^s. « II promit que leurs chameaux 
seraient pay^s un tr^s haut prix pour les transports d*ap- 
provisionnement de cette grande arm^e, et lui fit envisager 
le commerce de ces vastes contr^es comme devant 6tre pour 
eux one source d'in^puisables richesses. 

21* 



3U VOTAOK 9N OJUSMT. 

Saker estra compUtemeDt dans nos vues, mak il falhit ea« 
core lui expliquer que le Wahabi^jipavait oontrarier nos p3aiiBa 
son fanatisme rdigieux devait n^eessairement a'opposer aa 
passage d'une arm^6 chr^ienne, et son esprit de domkia- 
tioQ, qui le rendait d^ maiUe du Yemen, de la Mecque et 
de M^dine, devait ^eudre sea pf^tentions jusqu'li la Syiie 
oil les Turcs ne pouvaient lui opposer aucxme r^istance se- 
rieuse : que d'un autre cbX4, une gnmde puissance maritiinea 
ennenue de celui que nous Youlicms favoriser, ferait infaOli- 
blement alliance avec lui, et enverrait des foFces par mer, 
pour nous couper le chemin du d^ert. Apr^ beaucoupde 
contestations, dans lesqueUes Saker montra autant de juge- 
ment que de sagacite, U se rendit enti^rement k nos aiga- 
mens, et promit d'user de touts son influence sur les autres 
tribus. II fut convenu qu'il serait le chef des Bedouins du 
pays oil nous ^tions, conune le Drayhy I'^tait de ceux de 
Syne et de M^sopotamie, et il s'engagea ^ reunir sous ses 
ordres les diverses tribus, d'icik I'ann^ procbaine, pendant 
que nous poursuivrions notre route, et promit qu'k notre 
retour tout serait aplani. Nous nous a^par&mes, enchant^ 
les uns des autres, apris avoir combl^ son fils de presens et 
lib^r^ les autres prisonniers. De son c6t^, il nous renvoya 
nos quarante cavaliers. Le lendemain, Saker nous ^crivit 
que Mobdi et Douackbry ne s'opposaient plus k nos projets, 
et qu'ils partaient pour aller conifi^rer avec Bargiass, k trois 
beures de U. Effectivement, ils lev^rs^ le camp^ et nous 
en fimes autant; car la reunion d'un si grand nombre 
d'hommes et de troupeaux avait convert la terre dlmmon- 
dices, et rendu notre s^our en ce lieu intol^ble* 

Nous all^mes camper h six beures de distance^ k M^ytal 
£1 Ebbed, sur le chatel arabe> oil^ous restlUnes buit jours. 
Saker vint nous y trouver, et il fut convenu qu'il se cbargor 
rait k lui seul de r^nir les Bedouins de ces contrees^ pf p? 
dant que nous retournerions en Syrie, de peur qu'en aban- 
donnant trop long-temps notre premiere conquSte, nos 
ennemis nemiseent 4 profit notre absence, pour embrouiller 
nos afl^res, et detacher des tribus de notre alliance. 

D'ailleurs, le printemps etsat d^j^ avanc^ et nous devions 

* Ob appelle souvwt de oe nom Ebn aUumdt nA des Wshsbi. 



VOTAG« 8K dRIBNt. ^85 

HOtis hiter d'arriyer, de peur que les pftturages de la Syrie 
et de la M^sopotamie ne fussent occupy par d'autres. 
Noos remtmes done k Tann^ suiyante le projet de pousser 
notre reconnaissance jusqu'aux fronti^res de Tlnde. Four 
eette ^poque, Saker auraiteu le temps de preparer les esprits 
li nous seconder ; car, disait-il, ** on d^racine un arbre par 
•* une de sea branches." 

Quelques jours de marche nous ramenk^nt en M^sopo- 
tamie. Nous mtmes deux jours k trayerser rEuphrate, 
pr^s de Mansouri, et k «ortir du d^ert appel^ £1 Hamad. 
Nous camp&mes dans un lieu oh il n'y a pas d'eau potable ; 
on en trouye en faisant des , trous profonds, mais elle sert 
settlement pour le b<^tail ; les hommes n'en peuyent boire. 
Cet endroit s'appeQe HaHb el Dow, parce qu'on ne se d^- 
aaltdre qu'ayec du lait. 

Nous aU&mes de 1^ & £1 Sarha, lieu abondamment foumi 
d'eau et de p&turages ; nous esp^rions nous y d^ommager 
de nos priyations, nuds une circonstance particuli^re nous 
<en d^godta promptement. Le terrain y est couyert d'une 
lierbe appel^ el khiaffour, que les chameauz mangent ayec 
ayidit^, et qui a la propri^t^ de les eniyrer au point de les 
rendre fous. lis courent k droite et k gauche, brisant tout 
ce qu'ils rencontrent, renyersant les tentes et poursuiyant 
les hommes. 

Pendant quarante-huit heures, personne ne put fermer 
I'osil ; les B^ouins ^taient eonstamment occap^s k calmer 
la fureur des chameaux et k les mattriser. Une guerre 
v^table m'eCtt sembl^ pr^f^rable k cette lutte continuelle 
ayec des animaux dont la force prodigieuse, exalte par le 
d^lire, pr^sentait des dangers incalculables. Mais il paratt 
que le triomphe de Padresse sur la force a de grands 
charmes pour ces enfans de la nature; car lorsque je fus 
trouyer le Drayhy pomr d^lorer T^tat de fi^yre oil nous 
tenait cette r^yolution d'une nouyeUe esp^e, il n'en fit que 
lire, et m'assura que c'^tait un des plus grands amusemens 
des B61ouins. Pendant que nous parlions, an chameau de 
la plus forte taille yenait droit sur nous, la t6te haute, sou- 
leyant la poussidre de ses larges pieds. Le Drayhy, saisissant 
nn des pieux de sa tente, attendit I'animal furieux et lui 
ikss^na un coup yiolent sur le cr&ne* Le bois se rompit, et 



326 VOYAGB BN OBISNT. 

1& chameau ae d^tourna pour aUer aiUeon exercer sea 
ravages. Une oooleatatkNi a'^va alors: il a'agiaaait de 
aavoir lequel ^tait le plus fort, du chameau oa du scheik. 
Celui*<i {v^tendait, que si le pieu avait resist^ 11 aundt 
fendu la t6te de son adversaire ; et les assistaus prodaooaient 
la superiority de ranimal qui avait hikU Tobiiacle qui lui 
^tait oppoB^. Quant k moi, je d^ddai qu'ils ^taient toua 
deux d'^gale force, puisque ni Fun ni Fautre u'airait vaiaco. 
Get arr^ excita la gaiet^ de tout Tauditoire. 

Le kudemain nous lev&mes le camp. Un messager de 
Saker nous rejoignit en route ; il yenait nous rendre compte 
du mauvais suc^ de sa n^gociation aupr^s de Bai^ass. 
Absi, le colporteur^ jouissait de toute sa faveur, et Tanimait 
de plus en plus contre nous ; il Tavait d^d^ Il rejoindre 
M^anna, et k se r^unir aux Wahabi qui devaient envoyer 
une armee pour nous d^truire. Le Drayhy r^pondit qu'il 
ne fallait pas se troubler, que Dieu ^tait plus £ort qu'eux, et 
saurait bien faire triompher le bon droit. Apr^ cet inci- 
dent, nous continu^es notre route. 

Bient6t apr^, nous apprimes que la tribu £1 Calfa ^tait 
cample k Zualma. Le Drayhy jugeait important de nous 
assurer de la coop^tion de cette tribu puissante et coo- 
rageuse. Son scheik Giassem ^tait un ancien ami du 
Drayhy ; mais il ne savait ni lire ni ^crire, et il devenait 
d^s lors dangereux de lui adresser une lettre qui lui serait 
lue par un Turc, ce qui pourrait nuire essentiellement k nos 
affaires, comme nous I'avions appris k nos d^peas par Tex- 
emple de F^crivain Absi. Ce fut done encore moi qu'on 
chargea d'aller le trouver ; je partis avec une escorte de 
six hommes, tpus mont^ sur des dromadaires. Nous ar- 
rivftmes, au bout de deux jours, k Fendroit.d^sign^; mais, 
a notre grand d^plaisir^ la tribu avut leve le camp, et nous 
ne trouv&mes aucun indice du chemin qu'elle avait pps. 
Nous pass&mes la nuit sansboire ni manger, et d^b^rftmes 
le lendemain sur ce que nous avions k faire. Le plus 
pr^AS^ ^tait d'aller k la recherche de Feau ; car, comme on 
sait, la soif est encore plus insupportable que la faim» et 
nous pouyions raisonnablement esperer de rencontrer k la fois 
>s sources et la tribu. Nous err&mes trois jours entiersu 
sans trouver ni eau ni nourriture, Mon palais ^tait telle*- 



VOYAOB EN ORIENT. 3^7 

ment dess^cli^, <)tie je ne pouvais plus remuer la langue, ni 
artictiler on son : j'avais ^puis^ tous les moyens de troxnper 
la soif) mettant des cailloux et des balles de plomb dans ma 
bonclie ; mon visage ^tait devenu noir, mes forces m'aban- 
donnaient. Tout k coup mes compagnons s'^rient : Gioub 
el Ghamin/ et se pr^cipitent en avant. Ces hommes 
endurcis k la fatigue soutiennent les privations d'une ma- 
ni^re inconcevable, et ils ^taiei^ loin de T^tat d^lorable 
auquel je me trouvais r^duit. Les voyant partir, rinritation 
de mes nerfs, excites par I'extr^me fatigue, me fit d^sesp^r 
d'arriver jusqn'au puits oil il me semblait qu'ils ne laisse- 
raientplus une goutte d'eau pour moi; et je mejetai k 
terre en pleurant. Me voyant en cet ^tat, ils revinrent 
snr leurs pas, et m'encourag^rent k faire un effort pour les 
suivre. Arrives aux bords du puits, I'un d'eux s'appuyant 
sur le parapet, tira son sabre, disant qu'il trancherait 
la tSte k celui qui oserait s'approcber. Laissez-vous 
gouverner par mon experience, ajouta-t-il, ou vous p^rirez. 
Son ton d'autorit^ nous imposa, et nous ob^imes en silence. 
II nous appela un k un, et nous fit pencber sur le bord du 
puits, pour respirer d'abord I'humidit^. Ensuite il puisa 
une petite quantity d'eau et I'approcba de nos l^vres avec 
aesdoigts, en commen^ant par moi; pen k peu il nous per- 
mit d'en boire une demi-tasse puis une tasse enti^re ; il 
nous rationna ainsi pendant trois heures, puis il nous dit :— 
" Buvez maintenant, vous ne risquez rien ; mais si vous ne 
''m'avie^ pas ^cout^, vous seriez tous morts, ainsi qu'il 
" arrive k ceux qui, apr^s une longue privation, se d^salt^ 
" rent sans pr^aution.'' 

Nous pass&mes lanuit en cet endroit, buvant continueUe- 
ment, autant pour supplier k la nourriture que pour apaiser 
notre smf ; et, phis nous buvions, plus nous avions envie de 
boire. Le lendemain, nous mont^es sur une Eminence, pour 
d^couvrir un plus vaste borizon ; mais b^las ! aucun objet ne 
se pr^sentait k notre vue dans cet immense desert. A la fin ce- 
pendant un des B^onins crut apercevoir quelque chose dans 
le lointain, et d^clara que c'^tait un haudag, convert de drap 
^carlate et port^ sur un chameau de grande taiUe. Ses com- 
pagnons ne voyaient rien ; mais, n'ayant pas de meilleur in- 

* Nom d'un pnlU connu dans le desert. 



3d8 TOTAOB SN OBXBirr. 



dice k nuTze, noiu Doaa dingtt&mei da o6t^ qall kidiqiuot, 
et en effet, bient6t apr^» nous aper^^mes une grande triba 
et noiiB recooniimes le haudag qui nous iivait servi de phare ; 
c'^tait beureuaement la tribu que ooua cherofaiona. 

Giasaem nous re9ut trds bien et t&cba de nous hire 
oublier nos fatigues. Ayant termini avec bu, il dicta vme 
lettre pour le Diayhy dtms laqueDe il s'engageait k mettre 
ses hommes et ses biens k sa di^MMition* disant ^le Falli- 
ance entre eux devait £tre des plus intimes, k cause de 
Tanciennet^ de leur amiti^. Je repartis muni de cette fuece 
importante, iqais d'un autre c6t^ tr^ pr^occup^ de la nou* 
velle qu'il me donna de Vanivie d'une princesse, We du roi 
d'Angleterre» en Syrie oii elle d^ployait un luxe royal, et 
oik elle avait 6t4 regue avec toutes aortes dlumneurs par 
les Turcs. EUe avait combl^ de cadeauz maguifiques M^ 
banna el FadeU et s'^tait fait escorter par lui k Paknyre, o^ 
elle avait r^pandu ses largesses avec profusion et s'^tutfait 
un parti fonnidable panni les B^ouins qui Favaient ffto- 
clam^e reine.* Scbeik Ilnrabim, k qui je conununiquai oette 
nouyelle> enfut att^, croyant y voir une intrigue pour 
miner nos projets. 

Le Drayby, s'^nt aper9u de notre prfoccnpationy noos 
rassura en disant qu'on s^merait des sacs d'or depuis Hama 
jusqu'aux portes de I'Inde sans pouvoir detacher aucune 
tribu amie, de Talliajice solennelle qu'elle avait contract^-' 
La parole d'un Bedouin est sacr^» ajouta-t-il ; poursmves 
votre projety sans vous inqui^ter de rien. Quant k moi, 
j'ai fait mon plan de campagne. Je pars pour le Horan 
'' afin de surveiller les d^marcbes d'Ebn-Siboud ; lui seul 
*^ est k craindre pour nous : je reviendrai ensuite camper 
'* aux environs de Horns." 

Scbeik Ibrabim, n'ayant plus ni argent, ni merchandises, 
se d^cida k m'envoyer imm^diatement k Corii^tain d'oil j'ex- 
p^dierais un messager k Alep pour y prendre un groupe de 
iaUaris, Je partis joyeusement, encbant^ de revoir mas 
amis, et de me repoaer quelque temps parmi eux. ts pre- 
mier jour de mon voyage se passa sans accid^t ; maia le 
lendemain, vers quatre beures, k un endroit nomm^ CSan- 

* Cette pr^tendae princ^ne n'^talt antrt que L«4y JSsihar Staobope. 



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VOYAGE KN ORIENT. 329 

komn, je tombai au milieu d'une tribu que je croyais amie, 
et qui 86 trouva dtre celle de Bargiass. II n'^tait plus 
temps de reculer, et je me diiigeai vers la tente du scheik, 
pr^c^d^ de men n^gre Fodda ; mais k peine eut-H mis pied 
il terra, qu'il fut massacr^ dons mes yeux, et je tds tons les 
glaives lev^ eur moi. Mon saidssement fut tel, que j'i- 
gnore ce qui suivit. Je me souviens seulement d'ayoir cri^ : 
*' Airdtez ; je reclame la protection de la fille de H^al»" 
et de m'toe ^vanoui. Chiand je roavris les yeux, j'^taia 
coQch^ dans nne tente, entour^ d'une vingtaine de femmes 
qui s'effor^aient de me rappeler k la vie, en me feasant 
respirer da poil brCd^, du vinaigre et des oignons, pendant 
qae d'autras m'inondaient d'eau, et introduisaient du beurre 
fondu entre mes l^vres s^bes et contractus : d^s que j'eus 
irepris connaissance, la femme de Bargiass me prit la main 
en me disant : *' Ne craignez rien, Abdalla : vous dtes 
** ches la fille de H^dal ; personne n'a le droit de vous 
" toucber." 

Peu apr^s Bargiass s'^nt pr^sent^ k I'entr^ de la tente 
ponr feire, disait-il, sa paix avec moi : " Par la tSte de mon 
** p^re, s'^cria-t-elle, vous n'entrerez chez moi que lorsque 
** Abdalla sera enti^rement gu^ri.'' 

Je restai trois jours sous la tente de Bargiass, soign^, de 
la mani^re la plus affectueuse, par sa femme qui, pendant 
ce temps, n^gociait une reconciliation avec son man. Je lui 
gardais une si forte rancune de sa brutality, que j'eus bien 
de la peine h lui pardonner. A la fin cependant, je consen- 
tis k oublier le pass^, k la condition qu'il signerait le traits 
avec le Drayhy. Nous nous embrassftmes, et nous jur&mes 
fnUrmtS. Bargiass me donna un n^gre en me disant : — 
" J'ai sacrifie votre argent, je vous donne en retour un 
** bijou." Jen de mots sur les noms des deux nigres, 
Fodda, argent, et Giaubar, bijou. Puis il fit preparer un 
festin en honneur de notre reconciliation. Au milieu du 
rapas, un courrier du Drayhy arriva bride abattue, apportant 
k Bargiass une declaration de guerre k mort, pleine d'^pi- 
tbites outrageantes : " Oh • toi, traitre, qui violes la loi sa- 
" cr^e des Bedouins, lui disait-il ; toi inf&me, qui massacres 
" tes bdtes, toi osmanli au noir visage, sache que tout le 
^ sang de ta tribu ne sufifira pas pour racheter celui de mon 



330 VOTAOB BN O&IENT. 



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cher Abdalla^ IV^nure-toi au combat, tabn cotmxerne 

godtera plus de repos que je n'aie d^tniit le dernier de ta . 

race.'^ Je me h&tai de partir pour pr^venir tout conffit et 
rassurer Scheik Ibrahim et le Drayhy. Je ne saurais dire 
avec quelle joie je fas re^u : ils ne pouvaient en croire 
leuTB yeux, tant ma pr^ence leur semblait miraculeuse. Je 
leur racontai ce qui s'^tait pass^. 

Le lendemain je me remis en route pour Cori^tain oii je 
restai yinf(t jours, en attendant le retour dn messager que 
j'avais envoy^ ^ Alep. J'avais grand besoin de ce repos 
et de cette occasion de renouyeler mon habillement qui torn- 
bait en lambeauz ; mais je faiUis y rester plus long-temps 
que je ne voulais, car la nouvelle se r^pandit que Faim^ 
des Wahabi avait envahi le desert de Damas> et ravag^ plu- 
sieurs villages, massacrant les hommes etles enfans jusqu'an 
dernier, et n'^pargnant que les femmes, mais apr^ les avoir 
d^pouill^ee. Le scheik de Cori^tain, hors d'etat de faire la 
moindre resistance, fit farmer les portes de la viUe, d^fendit 
d'en sortir, et attendit les ^v^nemens en tremblant. Nous 
appiimes bientdt que I'ennemi ayant attaqu^ Pahnyre, les 
habitans, retires dans Tenceinte du temple, s'y ^talent d4- 
fendus avec succ^s, et que les Wahabi, ne pouvant les y 
forcer, s'^taient content^s de tuer les chameliers et d'enlever 
les troupeaux. De Ul ils ^taient all^s piller le village d'Arack 
et s'^taient repandus dans les environs. Ces sinistres nou- 
velles m'alarm^ent beaucoup sur le sort de mon messager, 
qui arriva cependant sain et sauf, avec I'argent de Scheik 
Ibrahim. II s'^tait r^fugi^ quelque temps k Saddad dont 
les habitans, ayant paye une assez forte contribution, n'a- 
vaient rien k craindre pour le moment. Je profitaide oette 
circonstance, et, quittant mes habits de B^ouin, je m'ha- 
biUai comme un chr^tien de Saddad, et gagnai ee vUkge, oti 
j'obtins des nouvelles du Drayhy, camp^ k Ghaudat el Cham 
avec la tribu de Bargiass. Je me rendis aopr^ de lui.le 
plus promptement possible, et j'appiis li avec chagrin 
qu'une coalition redoutable s'^tait form^ entre M^hanna 
el Fadel et la tribu du pays de Samarcande. lis avaient 
nou^ des intrigues avec les gouvemeurs de Homs et de 
Hama, se r^unissant ainsi Turcs et Bedouins eontre nous. 
Dans cette situation critique, je songeai k notre ami lepadu 



VOTA6B EN ORIENT. 231 

Sdtinuxiy et j'engageai Scheik Ibrahim k aller k Damas con^ 
f^rer avec lui. Nous pau^tmes de suite, et descendimes 
chez son premier ministre, Hagim, qui nous i^prit le nom 
de la pr^tendue princesse anglaise^ et nous dit que c'^tait 
par rinfluence et les cadeaux de Lady Stanhope que M^ 
hanna s'^tait fait un parti puissant parmi les Turcs. Ces 
details nous confirm^rent dans Tid^e que TAngleterre, ins- 
truite de nos projets, soldait les Wahabi d'un c6t6, pendant 
que de I'autre elle cherchait k r^unir les B^ouins de Syrie 
avec les Turcs» par Fentremise de Lady Stanhope. La ren- 
contre que nous f !mes chez M. Chabassan d'un Anglais 
prenant le nom de Scheik Ibrahim, venait encore k Tappui 
de ces conjectures. II chercha k nous questionner, maia 
nous ^tions tropbien sur nos gardes. Ayantobtenu de 
Soliman-Pacba ce que nous d^irions, nous nous h&t&mes de 
regagner notre tribu. 

Le courage du Drayhy ne faiblissait pas : il nous assura 
qu'il tiendrait t^te k bien plus forte partie. Le bouyourdi 
que nous avait accord^ SoUman-Facha, portait que les gou- 
vemeurs de Horns et de Hama eussent k respecter son fiddle 
ami et fils bien-aim^, le Drayhy £bn Challan, qui devait dtre 
ob^ ^tant chef supreme du desert de Damas, et que toute 
alliance contre lui ^tait oppos^ k la volont^ de la Forte. 
Munis de cette pi^e, nous nous aTan9&mes vers Hama, et 
quelques yours apr^s Scheik Ibrahim re^ut une invitation de 
Lady EsUier Stanhope, pour se rendre aupr^a d'elle ainsi 
que sa femme, Madiune Lascaris, qui ^tait rest^e k Acre. 
Cette invitation le contraria d'autant plus que depuis trois 
ana il avait ^vit^ de donner de ses nouvelles a sa fenmie 
pour laisser ignorer le lieu de son sejour et son intimity avec 
les Bedouins ; il Callait pourtant r^pondre k Lady Stanhope. 
II lui ^rivit qu'il aurait Thonneur de se rendre chez elle 
aus8it6t que les circonstances le permettraient, et en mdme 
temps d^plcha un courrier II sa ifemme en lui disant de re- 
fuser rinvitation pour sa part ; mais il ^tait trop tard. In- 
quiete sur Texistence de son man, Madame Lascaris s'^tait 
rendue imm^diatement k Hama, chez Lady Stanhope, espe- 
rant par elle d^couvrir ses traces. M. Lascaris se vit ainsi 
forc^ d'aUer la rejoindre. 

8m ces entre^Eates^ M^hannas'approchait deplus en plus* 



332 VOYAOB BNOftlSKT. 

06 croyant sifr de la coop^tum des osmanlis ; le Drayhy, 
jugeant alora que rinstant ^tait vena de prodtiire le bou- 
yourdi du pacha, envoya son fils Saber k Horns et k Hsuna^ 
oii il felt re^ avec lea plus grands honnenrs. A la vae de 
rordvB dont il ^tait portenr, les detut gouyemeurs mirent 
leurs l^mpes k sa disposition, d^larant M^anna tnettre, 
pour avoir appel^ les Wahabi, lee ennenns les plus acbam^ 
des Tores. 

Lady Esther Staidrape ayant invito Saher k rtstk ckei 
eUe, le combla de pr^ns, tant poor lui que pour «a femme 
et sa mdre> donna un macblah et des bottes k ehaque cava- 
lier de sa suite, et annon^a k projet d'aller sous peu visiter 
sa tribu. M. Lascaris ne se tira pas aussi agr^ablement de 
son e^jour auprds d'elle. Lady Stanhope, par des questions 
adroites, ayant vainement essay^ d'obtmr de lui quelques 
^daircissemens sur ses relations avec les B^onins, prit h la 
fin un ton d'autorit^ qui donna k M. Lascaris pr^ste de 
rompre. II renvoya sa fenune k Acre, et quitta Lady SCan^ 
hope, compl^tement brouiU^ avec eUe. 

M^hanna se pr^parait k commencer la lutte, mais voyant 
quele Drayhy n'^tait nuUement intimid^ ^ son approche, 
il jugea prudent de s'assurer d'un renfort d'osmanlis, et en- 
voya son fils Fares k Horns, r^damer la promesse do gou^ 
vemeur ; mais celui-ci, au heu de I'investir du commander 
ment d'un corps 4e troupes, le fit charger de fers et jeter en 
prison. M^hanna, constem^ de cette fftcheuse nouvelle, s^ 
vit en un moment tomber du commandement supreme dans 
la triste et humiliante n^cessit^, non-seulement de se sou- 
mettre an Drayhy, mais encore de soUiciter sa protection 
oontre les Tares. Ce pauvre viallard, accable de ce revers 
inattendu, se trouva forc^ d'aller implorer la m^atioa 
d'Assaf, scheik de Saddad, qui lui promit de n^oder li 
paix. EfFectivement, il partit avec cent cavalien poor IV^ 
compagner, et le laissant avec son escorte k quelque dis- 
tance du camp, il s'avan9a seul jusqu'it la tente du Drayhy, 
qui le re9at en ami, mais refusa d'abord la soumission de 
M^hanna. Nous nous interposlimes alors eh sa faveur. 
Scheik Ibrahim fit valoir lliospitaHt^ avec laquelle il nous 
avait re^us k notre arriv^ dans le desert, et Saber, baisant 
deux fois la main de son p^e, joignit ses sollidtations aux 



VOYAGB KM ORISNT. 333 

|i6trefl. Le Drayhy ayant fim par c^er, les principaox de 
la tribu se xnirent en marche pour aller au-devant de M^* 
hanna, selon les ^gards dus k son &ge et Ik son rang. 
Lorsqu'il eut mis pied h terre, le Drayhy le fit assepir k la 
place d'honneur, au coin de la tente, et ordonna d'apporter 
le csS4. Alons M^hanna se levant : — ** Je ne boirai de ton 
** ca£6, dit-il, que lorsque nous serons compl^tement r^on* 
f* cili^Sy et que nous aurons enterr^ les sept pierres.'' A 
ces mots, le Drayhy s'^tant ley^ ^galement, ils tirdrent leurs 
9abre8 et se les present^rent mutuellement k baiser ; ils 
a'embrasserent ensuite ainsi que tous les assistans. M^anna 
fit avec sa lance, au milieu de la tente, un creux en terre de 
la profondeur d'un pied, et ayant choisi sept petites pierres, 
il dit au Drayhy : — ** Au nom du dieu de pauc, pour ta ga- 
^' rantie et pk>ur la mienne, nous enterrons ainsi It jamais 
** notre discords." A mesure qu'ils jetaient les pierres dans 
le trou, les deux scheiks les recouvraient, et foulaient la 
terre avec leurs pieds, tandis que les femmes poussaient des 
oris de joie assourdissans. Cette c^r^monie termini,* ils 
reprirent leurs places et Ton servit le cafi^. De ce moment 
il n'^t^t plus permis de rerenir sur le pass^ et de parler de 
guerre. On m'assura qu'une reconciliation, pour 6tre en 
r^le, devait toujours se faire de la sorte. Apr^s un repas 
copieux, je fis la lecture du traite auquel M^hfmna et quatre 
autres chefs de tribus appos^rent leur cachet.t Leurs forces 
r^unies se montaient k sept miUe six cents tentes, et, ce qui 
^tait encore bien plus important, le Drayhy devenait par-liL 
cbef de tous les Bedouins de la Syrie, oil il ne lui restait 
p}u8 un seul ensemL Saher alia k Horns sollici|er la d^- 
vrance de Fares, qu'ilramena, vStu d'une peUsse dlionneur, 
prendre part aux r^jouissances g^n^rales; apr^s quoi les 
tribus se dispers^nt, et occuperent tout le pays depuis le 
Horan jusqu'^ Alep. 

Nous n'attendions plus que la fin de I'^te pour repartir 
pour le levant, afin de terminer les afifaires que nous avions 

. * Cette c^r^monie t'appeUe basnet. 

t Ces chefs ^taieat; Zarack £bn Fahrer, chef de la tribu ELGiouUan; 
Giarah £bn Meghlel, chef de la trlbn El Glahma; Ghaleb Ebn Bamdoun, 
chef de la tribu £1 Ballahiss; et Fares Ebn Nedged, chef de la tribu El 
MaalAkber. 



334 VOTAOB BN OBISNT. 

commence Fann^ pr^dente avec lea tribiis de Bagdad et 
de Basaora. Ce temps de calme et de loisir fht rempH par 
lea pi^paratifs d'lin manage entre Giarah, fila de Fares, chef 
de la tribu £1 Harba, et Sabha, fille de Bargiass, la plus 
belle fille da d^ert. J'y prenais im int^rdt tout partictdier, 
ayant connu la fianc^ pendant man s^jour anpr^ de sa 
mdre. Fares pria le Drayhy de I'aceompagner chez Bargiass, 
pour faire la demande de manage. Les principaux de la 
tribUy dansleurs plus riches habits, les accompagn^rent. 
Nous arriy&mes k la tente de Bargiass sans que personne 
▼tnt au-^evant de nous. Bargiass ne se leva pas m§me 
pour nous recevoir ; td est Pusage dans cette circonstance ; 
le moindre empressement serait consid^r^ comme imeincon- 
yenance. Apr^s quelques momens, le Drayhy, prenant la 
parole : " Pourquoi, dit-il, nous faites-vous si mauvais ac- 
" cueil ? Si vous ne voulez pas nous donner k manger, 
" nous retoumerons chez nous.'' Pendant ce temps, Sabha, 
retir^ dans la partie de la tente r^erv^ auz femmes, re- 
gardait son pr^tendu k travers Touverture de la toile. Avant 
d'entamer la n^gociation, il faut que la jeune fille ait fait 
signe qu'elle agr^e celui qui se pr^ente ; car si, apr^ I'exa- 
men secret dont je viens de paiier, elle fait conna!tre k sa 
m^re que le futur ne lui platt pas, les choses en restent lii; 
mais cette fois c'^tait un beau jeune homme, k I'air noble et 
fier, qui se pr^sentait, et Sabha fit le signe de consentement a 
sa mdre, qm r^pondit alors au Drayhy : — *' Vous dtes les bien 
** venus ! Non-seulement nous yous donnerons k manger 
'* de bon coeur, mais encore nous yous accorderons tout ce 
*^ que yous d^irerez. — Nous yenons, reprit le Drayhy, de- 
*' mander yotre fille en manage pour le fils de notre ami ; 
que youlez-yous pour sa dot ?" — " Cent nakas,* r^pondit 
Bargiass, cinq chevaux de la race de Nedgde, cinq cents 
brebis, trois n^gres et trois n^esses pour servir Sabha; 
et pour le trousseau, un machlah brod^ d'or, une robe de 
.** Boie de Damas ; diz bracelets d'ambre et de corail, et des 
" bottes jaunes." Le Drayhy lui fit quelques observations 
sur cette demande exorbitante, disant : — " Tu veux done 
" justifier le proverbe arabe: " Si voua ne voulez pas 

* Femellei de chameauz de Is plus belle esptee. 



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4€ 



VOYAGE BN ORIBKT. 335 



" marier voire ftUe, rench^riasez »on prix. Sola plus raiwn- 
*' nable si tu desires que ce manage se fasse," 

Enfin la dot fut r^glee k cinquante nakas, deux cbevauz^ 
deux cents brebis, un n^gre et une n^gresse. Le trousseau 
resta tel que fiargiass I'avait demand^; on y ajouta m6me 
des macblabs et des bottes jaunes pour la xn^re et plusieurs 
autres personnes de la famiUe. Apr^s avoir ^crit ces con-> 
ventioQs^ j'en fis la lecture k haute voix. Ensuite les assis- 
tans r^citerent la pri^re Faliha, le Pater des musulmaoB, qui 
donne, pour ainsi dire, la sanction au contrat, et Ton servit k 
boire du lait de cbameau, comme on aurait servi de la li- 
monade dans une ville de Syrie. Apr^s le repas, les j^nes 
gens mont^rent k cheval pour se livrer aux jeux du djerid* et 
autres. Giarab se distingua, pour plaire k sa fiancee^ qui 
remarqua avec plaisir son agilit^ et sa bonne grice. Nous 
nous s^par&mes k I'entr^e de la nuit, et chacun ne songea 
plus qu'aux pr^paratifs de la noce. 

Au bout de trois jours, la dot, ou plut6t le prix de Sabha, 
^tait pr^par^; un immense cortege se mit en route dans 
rordre suivant : en tSte marcbait un cavalier avec un dra- 
peau blanc au bout de Balance ; il criait : Je porte Thonneur 
sans tacbe de Bargiass. Apr^s lui venaient les cbameaux, 
om^ de guirlandes de fleurs et de feuillage, accompagn^s 
d^ leurs conducteurs, puis le n^e k cheval, richement v6tu» 
entour^ d^hommes k pied, chantant des airs populaires. 
Derri^e eux marcbait une troupe de guerriers, arm^ de 
fiisils qu'ils d^chargeaient continuellement. Une femme 
suivait, portant un grand vase de feu dans lequel elle jetait 
de I'encens. Puis les brebis k lait, conduites par les bergers 
chantant ainsi que faisait Chibouk, le fr^re d'Antar, il y a 
pres de deux mille ans^ car les moeurs des Bedouins ne 
changent jamais. Venait ensuite la negresse, k cheval, et 
entour^e de deux cents femmes k pied ; ce groupe n'^tait 
pas le mouis bruyant, car les cris de joie et le chant de noce 
des femmes arabes sont plus aigus qu'on ne saurait I'ex- 
primer. La niarche ^tait ferm^e par le chameau qui portait 
le trousseau, les machlahs brod^s d'or ^taient ^tendus de 



* Exercfce ^questre avec des b&tons qnl se lancent comme def JayeloU. 
Ces b&tODs s'appelieot dj^ids. 






330 VOTAOB BN OKIBNT. 

tons c6t^, et couTraient Faniinal. Leg bottes jaimea pen- 
daient autour de ses flancs, et lea objets de priz, arrange 
en featona et ^tablia avec art, formaient le coup d'oRil le pins 
aomptueuz. Un enfant de la famille la pluR distinga^, mont^ 
aur ce chameau* diaait k haute voix : — *' Poiaaiona-nous ^tre 

toujoura victorieuz ! puiaae le feu de noa ennemia 8*^1601- 

dre k jamais !" D'antrea enfana I'acoonipagnaient en 
eriant : '* Amen." Quant k moi je couraia de cdt^ et d'au- 
tre pour mieuz jouir de oe apectade. 

Bargiass, cette foia, vint k notre rencontre avec lea cava* 
liera et lea femmea de aa tribu ; ce fut alora que lea cria et lea 
chania devinrent vraiment aaaourdisaana ; puia lea chevaux, 
lanc^ de toua c6t^8, noua eurent bientdt ^iveloppda d'ln 
tourbillon de pousai^re. 

Loraque lea cadeauz furent ^tal^ et rang^a en ordre au- 
tour de la tente de Baigiaaa, on fit le caf^ dana une granda 
chaudi^re, et cbacun en prit en attendant le featin. 

Diz cbameauz> ^rente moutona et une immense quantite 
de riz formaient le fonda du repaa, apr^ lequd on vida une 
aeconde chaudi^re de caf^. La dot accept^e on termina la ce- 
r^onie en r^itant de nouveau la priere, et il fut convenuque 
Giarah viendrait chercber sa fiancee dana troia joura. Avant 
de partir, je fus dans I'appartement des fennnea pour Dure 
connattre plua particuli^ement Scheik Ibrahim k la fenuoe 
de Bargiaaa, et la remOTcier de nouveau dea soina qu'eUe 
avait eua de moi. Elle me r^pondit qu'elle voukdt encon 
accrottre mea obligationa en me donant aa ni^ce en manage; 
mais Scheik Ibrahim remit k Tann^ prochaine k profiter de 
aa bonne volont^ k mon ^ard. 

La veille du jour fiz^ pour la noce> le bruit ae r^pandit 
qu'une arm^e formidable de Wahabi avait paru dana le d^ 
aert ; lea courners volaient de tnbu en tribu, lea engageant 
k ae r^unir trois ou quatre ensemble, afin que, aur tous lea 
points, Tennemi ptlt les trouver prites k le recevoir, et pen 
a'en faUut que la noce ne commen^&t par un combat k mort 
au lieu d'un combat simul^, ainsi qu'il est d'uaage. 

Le Drayhy et les autres chefs sortirent, de grand matin, 
avec mille cavaliers et cinq cents femmes pour aller conqud- 
rir la belle Sabha. A une petite distance du camp, le cor- 
tege s'arrSte : les vieillar^ et les femmes mettent pied k 



VOYAGE EN ORIENT. 337 

terre^ et attendent Tissue d'un combat entre les jeunes gens 
qui viennent enlever la fiancee et ceux de la tribu qui s'op*- 
posent k leur dessein ; ce combat a quelquefois des suites 
fuaestes^ mais il n'est pas permis a T^poux d'y prendre part, 
sa vie pouvant se trouver expos^e par suite des complots de 
868 rivaux. Cette fois, les combattans en furent quittes 
pour une vingtaine de blessures, et la victoire> comme de 
raison, resta aux n6tres qui enleyerent la fiancee, et la con- 
si^pi^rent aux femmes de notre tribu. Sabha ^tait accom- 
paji^e d'une vingtaine de jeunes filles, et suivie de trois 
chameaux charges. Le premier portait son haudag, couvert 
en drap ^arlate> garni de franges et de houpes de laine de 
diverses couleurs, et om^ de plumes d'autrucbe. Des 
festons de coquilles, et des bandelettes de verre de couleur 
omaientrint^rieur, et encadraient de petits miroirs qui, pla- 
c^ de distance en distance, r^fl^chissaient la sc^ne de tous 
c6t^s. Des coussins de soie ^taient pr^par^s pour recevoir 
la mari^ ; le second cbameau ^tait charge de sa tente, et le 
troisi^me de ses tapis et de ses ustensiles de cuisine. La 
mari^ plac^- dans son haudag, et entouree des femmes des 
chefs^ montees sur leurs chameaux, et des autres femmes, k 
pied, la marche commen^a. Des cavaliers, caracolant ea 
avant, annon9aient son arriv^e aux tribus que nous devious 
rencontrer, et qui venaient au-devant denous, jetant de Ten* 
cens et ^gorgeant des moutons sous les pieds des chameaux 
de la marine. Rien ne pent donner une id^ exacte de cette 
sc^ne, ni de celle qui dura tout le jour et toute la nuit. II 
serait impossible dei d^peindre les danses, les chants, les 
feux de joie, les banquets, les cris de toute esp^ce, le tu- 
multe, qui suivirent son arriv^e. Deux mille Uvres de riz, 
vingt chameaux et cinquante moutons furent devores au 
repas des chefs. Huit tribus enti^res furent rassasi^es par 
rhosjntaht^ de Fares, et Ton criait encore, au milieu de la 
nuit : — " Que celui qui a faim vienne manger." Ma repu- 
tation ^tait si grande parmi eux, que Giarah me demanda 
un talisman pour assurer le bonheur de cette union : 
j'ecrivis son chifire et celui de sa femme en caract^res euro- 
p^ens, et le Ini remis avec solennit^ ; personne ne douta de 
Tefficacit^ de ce charme en voyant le contentement des deux 
^poux, 

TOME II. 22 



338 VOYAGR EN ORIENT. 

Quelques jours apres, ayant appris que les Wababi, forts 
de dix mille combattans, assiegeaient Palmyre, le Drayhy 
donna Tordre d'aller k leur rencontre, et nous les rejoignimes 
h El Daub. On ^cbangea, de part et d'autre, quelques 
coups de fusil, jusqu'^ la tomb^e de la nuit, mais sans en^ 
gager le combat s^rieusement. J'eus le loisir d'apprecier 
Tavantage des mardoufFs, dans ces guerres du desert oili il 
faut porter rapprovisionnement de Tarm^e, pour un temps 
souvent prolong^. Ces cbameaux, months par deux 
bommes, sont comme des forteresses ambulantes, pourvnes 
de tout ce qui leur est n^cessaire pour leur nourriture et 
leur defense. Une outre d'eau, un sac de farine, un sac de 
dattes s^bes, une jarre de beurre de brebis, et les mnni- 
tions de guerre, forment comme une tour carr^e, sur le dos 
de Tanimal. Les bommes, conunod^ment places de chaque 
c6te sur des sieges de cordages, n'ont besoin de recourir k 
personne. Lorsqu'ils ont faim, ils p^trissent un pea de 
farine avec du beurre, et la mangent ainsi sans la faire cuire, 
quelques dattes et un peu d'eau compl^tent le repas de ces 
bommes sobres ; pour dormir ils ne quittent pas leiu* place, 
mais se renversent sur le cbameau, ainsi que je Tai d^a 
expliqu^. 

Le combat fut plus s^rieux le lendemain ; nos B^oidns 
se battirent avec plus d*acbamement que leurs adversaires, 
parce qu'ils avaient derri^re eux leurs femmes et leurs en- 
fans, tandis que les Wababi, loin de leur pays et ne cber- 
cbant que le pillage, ^taient peu disposes k risquer leur vie, 
lorsqu'il n'y avait rien k gagner. La nuit s^para les com- 
battans ; mais a Taube du jour la bataille recommen^a avec 
fureur ; enfin, sur le soir, la victoire se d^cida en notre 
faveur ; nous avions tu^ soixante des leurs, fait vingt-deux 
prisonniers, et pris quatorze belles jimiens et soixante clia- 
meaux. Le reste prit la fuite, et nous laissa mattres du 
cbamp de bataille. Cette victoire augmenta encore la re- 
putation du Drayhy, et combla de joie Scbeik Ibrabim qui 
s'ecria : *' Griices k Dieu, nos a£faires vont bien." 

N'ayant plus d'ennemis k craindre dans le desert de Syrie, 
Scbeik Ibrabim se s^para pour quelque temps du Drayby^ 
et fut k Horns acheter des marchandises et ^crire en Eu- 



VOYAGE EN ORIENT. 339 

rope. Pendant notre s^jour en cette ville, il me laissa 
liberte entitle de me divertir et de me reposer de toutes mes 
fatigues ; je faisais chaque jour des parties de campagne 
avec des jeunes gens de mes amis, et jouissais doublement 
de cette vie de plaisir, par le contraste de celle que j'avais 
menee chez les Bedouins. Mais helas ! ma joie devait 6tre 
de courte dur^e et se changer promptement en tristesse 
am^re I Un messager, qui avait ete k Alep, chercher de 
Targent pour M. Lascaris, me rapporta une lettre de ma 
m^re plong^e dans la plus grande affliction par suite de la 
mort de mon fr^re aine, emporte par la peste. Sa lettre 
etait incoherente k force de douleur. £lle ne savait ce que 
j'etais devenu depuis pr^s de trois ans^ et me conjurait, si 
j'^tais encore en vie, d'aller la trouver. Cette affreuse 
nouvelle me priva de Tusage de mes sens et je restai trois 
jours sans savoir oti j'etais, et sans vouloir prendre aucune 
nourriture ; gr&ce aux soins de M. Lascaris, peu a peu je re- 
pris connaissance ; mais tout ce que je pus obtenir de lui, fut 
d'ecrire k ma pauvre mfere ; et encore ne pus-je lui envoyer 
ma lettre que la veille de notre depart, de peur qu'elle ne 
vint elle-meme me trouver ; mais je passe sur les details de 
mes sentimens personnels, qui ne peuvent int^resser le 
lecteur, pourrevenir k notre voyage. Le Drayhy nous ayant 
avertis qu'il partait bient6t pour le levant, nous nous be- 
times de nous mettre en route pour le rejoindre ; il avait 
mis k notre disposition trois chameaux, deux jumens et quatre 
guides. Le jour de notre depart de Homs, je sentis un 
serrement de coeur si extraordinaire, que je fus tente de le 
prendre pour un funeste pressentiment. II me semblait que 
je marcbais k une mort pr^matur^e ; je me raisonnai pour- 
tant de mon mieux, et finis par me persuader que ce que 
j'eprouvais ^tait le r^sultat de Fabattement dans lequel 
ra'avait plough la douloureuse lettre de ma m^re ; enfin 
nous partimes, et apr^s avoir marcb^ toute la joum^e, nos 
guides nous persuad^rent de continuer notre route la nuit, 
n'ayant que vingt heures de trajet. II ne nous arriva rien 
de particulier jusqu*^ minuit. Le mouvement monotone de 
la marcbe commen9ait k nous assoupir, lorsque le guide qui 
etait en avant s'ecria : 

22*^ 



340 VOYAGE EN ORIENT. 

— ** Ouvrez bien les yeux, et prenez f^arde h, vous, car 
pous sommes aux bords d'un pr^pice profond." 

Le chemin n'avait qu'un pied de large, k droite une mon- 
ta|(ne k pic, k gauche le precipice appel^ Wadi-el-Hail. Je 
me r^veUlai en sursaut, me frottai les yeux et repris la bride 
que j'avais laiss^flotter sur le cou de ma jument ; mais cette 
precaution qui devait me sauver fat pr^cis^ment ce qui fail- 
lit causer ma mort, car I'animal ayant butt^ contre une 
pierre ; la peur me fit tirer les rines trop brusquement ; il 
se cabra, et en youlant reprendre terre, perdit la trace de la 
route, ne trouva que le vide, et culbuta avec moi au fond 
du precipice. Ce qui se passa apres ce moment d'angoisses,^ 
je rignore ; voici ce que Scheik Ibrahim m'a racont^ depuis. 
Saisi de terreur, il descendit de cheval, et chercha k disdn- 
guerle gouffre dans lequel j'avais disparu; mais la nuit 
^tait trop obscure, le bruit seul de ma chute I'avait averti, 
et il ne vit rien qu'un noir ablme sous ses pieds ; alors il se 
prit a pleurer, et k conjurer les guides de descendre dans le 
precipice, mais ils le jug^rent impraticable dans Tobscurit^, 
assurant d'aiUeurs que cVtait peine inutile, puisque je de- 
vais Stre non seulement mort, mais broy^ par les pointes 
des rochers ; alors il d^clara ne vouloir pas bouger de ce 
lieu a\'unt que la clart^ du jour ne permit de faire des re- 
cherches, et promit cent tallaris k celui qui rapporterait mon 
corps, quelque mutil^ qu'il £tt, ne pouvant, disait-il, con- 
sentir k le laisser en proie aux bStes feroces ; puis il s^assit 
aubord du gouffre, attendant, dansun mome d^sespoir, les 
premieres lueurs du jour. 

Sitot qu'il parut, les quatre honunes descendirent non 
sans peine, et me trouv^rent sans connaissance, suspendu 
par ma ceinture, la tSte en bas. La jument morte gisait a 
quelques toises plus bas, au fond du ravin. J'avais dix 
blessures k la t6te ; le bras gauche enti^rement d^pouille, 
les c6tes enfonc^es, et les jambes ^corchees jusqu'^L I'os ; 
lorsqu'on me deposa aux pieds de Scheik Ibrahim, je ne don- 
nais aucun signe de vie : il se jeta sur moi en pleurant ; 
mais, ayant des connaissances en m^decine, et ne voyageant 



VOYAGE EN ORIENT. 341 

jamais sans une petite phannacie, il ne s'abandonna pas 
long-temps k un chagrin sterile. II s'assura d'abord par 
des spiritueux appliques aux narines, que je n'^tais pas 
compUtement mort, me plaga avec precaution sur un cha- 
meau, et revint sur ses pas jusqu'au village £1 Habedin. 
Pendant ce court trajet, mon corps s'enfla prodigieusement, 
sans donner d'autre signe de vie. Le scheik du village me 
fit d^poser sur un matelas, et envoya chercher un chirur- 
gien k Homs. Je restai neuf heures enti^res sans montrer 
la plus l^g^re sensibility. Au bout de ce temps, j'ouvris les 
yeux, sans avoir aucune perception de ce qui se passait 
autour de moi, ni le moindre souvenir de ce qui m'^tait ar- 
rive. Je me trouvais comme sous I'influence d'un songe, 
n'^pi^ouvant aucune douleur. Je restai ainsi vingt-quatre 
heures, et ne sortis de cette lethargic que pour ressentir des 
douleurs inouies ; mieux eiit valu cent fois rester au fond 
du pr^ipice. 

Scheik Ibrahim ne me quittait pas un instant, et s'^pui- 
sait en ofires de recompenses au chirurgien s'il parvenait k 
me sauver. II y apportait bien tout le zMe possible, mais 
il n'^tait pas tr^s habile et, au bout de trente jours, mon 
etat empira tellement qu'on craignit la gangrene. Le Drayhy 
etait venu me voir d^ qu'il avait appris mon accident : 
lui aussi pleura sur moi, et offrit de riches pr^sens au chi- 
rurgien pour activer son z^le ; mais au pkis fort de sa sen- 
sibility, il ne pouvait s'emp^cher de t^moigner ses regrets 
de la perte de sa jument Abai'ge, qui ^tait de pur sang, et 
valait dix mille piastres. Au reste, ainsi qu*Ibrahim, le cha- 
grin le mettait hors de lui ; tons deux craignaient non-seule- 
ment de me perdre, car ils m'^taient v^ritablement attaches, 
mais encore de voir ^chouer toutes leurs operations, par 
suite de ma mort. Je t&chais de les rassurer, lew: disant 
que je ne croyais pas mourir ; mais rien n'annon^ait que je 
serais en etat de voyager de bien long-temps, quand mime 
je ne succomberais pas. 

Le Drayhy fut oblige de prendre conge de nous pour 
continuer sa migration vers I'orient oil il allait passer Thiver. 



342 VOTAOB BM ORIENT. 

Scheik Ibrahim se d^sesp^rait, en voyant mon ^tat empirer 
cfaaque jour. Eniin, ayant appris qu'un chirurgien plus 
habile que le mien demeurait k £1 Da'ir Atti^, il le fit appe- 
ler; mais il refusa de venir, exigeant que le malade f&t 
transport^ chez lui ; en consequence on me fit une esp^ 
de litidre du mieux que Ton put, et Ton m'y porta au 
risque de me voir expirer en route. Ce nouveau chirurgien 
changea entierement I'appareil de mes blessures, et les leva 
avec du vin chaud : je restai trois mois chez lui, soufl&ant le 
martyre, et regrettant mille fois la mort k laquelle j'avais 
^chappe ; je fus ensuite transport^ au village de Nabek oii 
je gardai le Ht pendant cinq autres mois. Ce ne fut qu'au 
bout de ce temps que commen9a v^ritablement ma conva- 
lescence, encore fut-elle souvent interrompue par des re- 
chutes ; lorsque je voyais un cheval, par exemple, je p^ssais 
et tombais evanoui ; cet ^tat neiTeux dura pres d'un mois. 
Enfin pen k peu je parvins k me vaincre k cet ^gard ; msds 
je dois avouer qu'il m'est toujours reste un frisson d^sagr^ 
able k la vue de cet animal, et je jurai de ne jamsds monter i 
cheval sans une necessite absolue. 

Ma maladie cotita pres de cinq cents tallaris a Scheik 
Ibrahim ; mais comment ^valuer ses soins et ses attentions 
patemelles : jelui dois certainement la vie. 

Pendant ma convalescence, nous apprtmes que notre ami, 
le pacha de Damas, etait remplac^ par un autre, Sohman 
Selim. Cette nouveUe nous contraria beaucoup, nous faisant 
craindre de perdre notre credit siu* les Turcs. 

Dix mois s'^taient ^coul^s, un second printemps etait 
venu, et nous attendions avec impatience Tarriv^e de nos 
amis les Bedouins, lorsqu'un courrier vint heureusemeat 
nous annoncer leur approche. Nous nous h&t&mes de le 
renvoyer au Drayhy qui le r^compensa largement de la 
bonne nouvelle qu'il lui apportait de mon r^tablissement ; 
elle causa une joie universelle au camp, od Ton me croyait 
mort depuis long-temps. Nous attendtmes encore quelques 
jours que la tribu se fUt approch^e davantage. Dans cet 



VOYAGE EN ORIENT; 343 

intervalle, une histoire singuli^re vint k ma connaissance ; 
je la crois digne d'ltre racont^ comme detail de moeurs. 

Un n^gociant de TAnatolie, escort^ de cinquante homm^ee, 
xnenait dix mille moutons pour vendre k Damas. £n route 
il fit connaissance avec trois Bedouins, et se lia d'amiti^ 
avec Tun d'eux ; au moment de se s^parer, celui-ci proposa 
de lier fraternity avec lui. Le n^gociant ne voyait pas trop 
k quoi hii servirait d'avoir un frere parmi de pauvres Be- 
douins, lui proprietaire de dix mille moutons, et escort^ de 
cinquante soldats ; mais le Bedouin, nomm^ Chatti, insis- 
tant, pour se d^arrasser de son importunity, il consentit k 
lui donner deux piastres et une poign^e de tabac, comme 
gages de fraternite. Chatti partagea les deux piastres entre 
ses compagnons, leur disant : 

— " Soyez temoins que cet homme est devenu mon 
" fr^re." Puis ils se s^par^rent, et le marchand n'y pensa 
plus. Arriv^ dans un lieu nomm^ Ain el Alak, un parti de 
Bedouins, sup^rieur en nombre, attaqua son escorte, la mit 
en d^route, s'empara de ses moutons et le depouilla enti^re- 
ment, ne lui laissant que sa chemise ; il arriva k Damas 
dans ce piteux etat, maudissant les Bedouins et son pre- 
tendu fr^re Chatti, qu'il accusait de Tavoir trahi et 
vendu. 

Cependant la nouvelle de cette riche capture se r^pandit 
dans le desert, et parvint aux oreilles de Chatti qui, ayant 
^te chercher ses deux temoins, vint avec eux devant Soultan 
elBrrak, chef de latribu ElAmmour, lui d^clara qu'il 
^tait fr^re du n^gociant qui venait d'etre d^pouill^, etle 
somma de lui faire rendre justice, afiu qu'il pAt remplir les 
devoirs de la fraternity. Soultan, ayant re9U la deposition 
des deux temoins, fut oblig^ d'accompagner Chatti chez le 
scheik de la tribu £1 Nahimen qui s'^tait empar^e des mou- 
tons, et de les r^clamer selon leurs lois. Le scheik se vit 
contraint de les rendre ; et Chatti, apc^s s'^tre assur^ qu'il 
n'en manquait aucun, se mit en route pour Damas, avec les 
bergers et les troupeaux. 



344 TOTAOB XK OBISNT. 

Les ayant laiss^ en dehors de la vDle, il y entra pofar 
chercher son fr^ qn'il trouv^a tristement assis devaat jsa 
ca£6 du bazar. II fdt droit k lui d'un air joyeux ; mais 
celui-^ se d^tonma avec colore, et Chatti ent bien de la 
peine k s'en iaie ^couter, et plus eacote k ltd persuader que 
ses moutons I'ktteadaient hors des portes. II craignait un 
noaveau pi^^e, et ne consentit que difficilement k suivre le 
Bedouin. Enfin, oonvaincu k I'aspect de son tronpean, il se 
jette au con de Cfaatti, et apr^ lui ayoir exprim^ toute ea 
reconnaissance, cherche yainement k lui £fiire accepter une 
r^ompense proportioim^ il un tel service. Le Bedouin ne 
voulut jamais recevoir qu'une paire de bottes et un c«/t/ 
(mouchoir) valant au plus un tallari, et apr^s avoir numg^ 
avec son ami> il r^Mrtst pour sa tribu. 

Notoe premise entrevue avec le Drayby fut vraiment 
touchante. Ilvint lui-m^rae, avec les principatix de sa 
tribu, nous cbercber au villsige de Nabek, et nous ramena 
pour ainsi dire en triomphe a« camp. Chemin faisant, il 
nous raconta les f^uerres qu'il avait soutenues dans le terri- 
toire de Samarcande, et le bonheur qu'il avait eu de vaincre 
quatre des principales tribus,* et de les amener ensuite k 
signer le traite. II ^tait important d'avoir ddtadi^ k temps 
ces tiibus de Talliance des Wahabi dont ils ^taient jadis tri- 
butaires, car le bruit courait q«e nos ennemis pr^paraient 
une arm^e formidable, et se flattaient de se rendre maitres 
de toute la Syrie. Bient6t apr^ nous apptimes que cette 
arm^e ^tait en route, repanduit 4)artout siur son passage la 
terreur et la devastation. 

Le pacha de Damas envoya ordre aux gouvemeurs de 
Homs et de Hama de faire monter la garde jour et nuit, et 
de tenir leurs troupes prates pour le combat. Les habitans 
fuyaient vers la cote, pour ^happer aux sanguinaires 
Wahabi dont le nom seul suifisait pour leur hire abandonner 
leurs foyers. 

* La tribn El Krassa, chef Zahanran Ebn Houad^; la tribu El Mahla^ 
chef NabacEbn Habedj la tribu El Meraikhrat, chefBoudaa Ebn Abed: 
enfin la tribu £1 Zeker« chef Matlac Ebn Fayhan. 



VOYAGE EN ORIENT. 345 

Le Drayhy re^t du pacha rinvitation de venir k Damas 
conf^rer avec lui ; mais craignant quelque trahison, il s'ex- 
cosa sous pr^texte de ne pouvoir quitter son poste dans cet 
instant critique. II lui demanda mdme quelques troupes 
cozmne auziiiaires, esp^rant avec elles pouvoir tenir t^te k 
I'ennemi. £n attendant ce renfort, le Drayhy fit faire 
I'annonce solennelle de la guerre, selon la coutume des 
B^ouins dans les grandes occasions ; voici comment ; on 
choisit ime chamelle blanche qu'on noircit enti^rement 
avee du aoir de fum^e et de Fhuile ; on lui mit un licou 
de poil noir, et on la fit monter par une jeune fille habill^e 
de noir^ le visage et les mains ^galement noircies. Dix 
hommeSy la conduisirent de tribu en tribu ; en arrivant elle 
criait trois fois : 

" Renfort ! renfort ! renfort ! Qui de vous blanchira 
" cette chamelle ? Voil^ un morceau de la tente du Drayhy 
qui menace mine. Courez, courez, grands et gen^reux 
d^fenseurs. Le Wahabi arrive, il enl^vera vos allies et 
V08 fr^res ; vous tons qui m'entendez, adressez vos 
" prieres aux proph^tes Mahomet et Ali, le premier et le 
" dernier." 

£n disant ces mots, elle distribuait des poigndes de poil 
noir et des lettres du Drayhy qui indiquaient le heu du 
rendez-vous aux bords de TOronte. £n pen de temps 
notre camp fut grossi de trente tribus r^unies dans une 
mime plaine : les cordes des tentes se touchaient. 

Le pacha de Damas envoya k Hama six miUe hommes, 
conunand^s par son neveu Ibrahim-Pacha, pour y at- 
tendre d'autres troupes que devaient fournir les pachas 
d'Acreet d'Alep. Elles ^taient k peine r^nies, qu'on apprit 
Tarriv^e des Wahabi a Palmyre, par les habicans qui venaient 
se r^fugier k Hama ; Ibrahim-Pacha ^crivit au Drayhy qui 
se rendit aupr^s de lui, et ils convinrent ensemble de leur 
plan de defense. Le Drayhy, qui m'avait amen^ avec lui 
comme conseiller, m'ayant fait connattre ses conventions, 
je lui fis observer que celle qui r^unissait les B^onins et 



cc 
« 



346 VOYAGE EN ORIENT. 

les Turc8 en un seul camp ^tait fort dangerease; ces 
derniers, au moment de la rnUSe, n'ayant aucun moyen de 
distinguer leurs amis de leurs ennemis. En effete tons les 
Bedouin 8> vitas de la^me, ne se reconnaissent entre 
euxj au fort du combat, que par leurs cris de guerre; 
chaque tribu r^p^te continuellement le sien: Khrail 
el Allia Douatli* Khrail el Biouda Hassny, Khrail 
el Hamra Daffiry, etc. KbraJQ signifie cayaliers, Allia, 
Bionda, Hamra, indiquent la couleur de quelque jument 
favorite; Doualli, Hassny, Daifiry, sont les noma de la 
tribu: c'est comme si Ton disait : cavaUer de lajwneni rouge 
de Daffir, etc. D'autres invoquent leur soeur ou quelque 
autre beaut^ ; ainsi le cri de guerre du Drayhy^ est Ana 
Akhron Rabda ; moi le frere de Rabda ; celui de Mehanna, 
moilefr^re de Fodda; tons deux ont des sceurs renommees 
pour leur beaute. Les Bedouins mettent beaucoup d'orgueil 
dans leur cri de guerre, et traiteraient de llche celui qui 
n'oserait prononcer le sien au moment du danger. Le 
Drayhy se rendit k mes raisons, et fit consentir, quoique 
avec peine, Ibrahim-Pacha a une division de leurs forces. 

Le lendemain nous revtnmes au camp, suivis de Tarm^ 
musuhnane compos^e de Dalatis, d'Albanais, de Mogrebins, 
de Houaras et d'Arabes; en tout quinze mille hommes. 
lis avaient avec eux quelques pieces de canon, des mortiers 
et des bombes ; ils dress^rent leurs tentes k une demi-heure 
des n6tres ; la fiert^ de leur aspect, la vari^t^ et la richesse 
de leurs costumes, leurs drapeaux, formaient un coup d'ceil 
magnifique ; mais, malgr^ leur belle apparence, les Bedouins 
se moquaient d'eux, et disaient qu'ils seraient les premiers 
lifuir. 

Dans I'apr^s-midi du second jour, nous aper^^toes, du 
c6te du desert, un grand nuage qui s'etendait comme un 
brouillard ^pais, aussi loin que Toeil pouvait atteindre ; peu 
k peu ce nuage s'eclaircit, et nous vimes paraitre Tarm^e 
ennemie. 

Cette fois ils avaient amen^ leurs fenunes, leurs enfans, 



1 



VOYAGE EN ORIENT. 347 

et leurs troupeaux ; ils ^tablirent leur camp k une heure du 
n6tre ; 11 ^tait compost de cinquante tribus, fonnant en 
tout soixante-quinze mille tentes. Autour de chacune 
etaient attaches des chameaux, un grand nombre de mou- 
tons qui, joints aux chevaux et aux fs^erriers, formaient 
une masse formidable k I'oeil. Ibrahim-Pacha en fiit 
epouvant^ et envoya en toute b&te chercher le Drayhy qui, 
apres avoir remont^ un peu son courage, revint au camp 
faire faire les retranchemens n^cessaires. A cet effet on r^unit 
tous les chameaux, on les lia ensemble par les genoux, et on 
les pla9a sur deux rangs, devant les tentes. Pour completer 
ce rempart, un foss^ fut creus^ derri^re eux. L'ennemi en 
fit autant de son c6t^, le Drayhy ordonna ensuite de pre^- 
parer le Hatfe. Voici en quo! consiste cette singuli^re 
ceremonie : on choisit la plus belle parmi les filles des Be- 
douins ; on la place daus un haudag richement om^, que 
porte une grande chamelle blanche. Le choix de la fille qui 
doit occuper ce poste honorable, mais p^rilleux, est fort 
important, car le succ^s de la bataille depend presque tou- 
jours d'elle. Placee en face de I'ennemi, entour^e de I'^te 
des guemers, elle doit les exciter au combat; Taction 
principale se passe toujours autour d'elle, et des prodiges 
de valeur la d^endent. Tout serait perdu si le Hatf^ 
tombait au pouvoir de Tennemi: aussi, pour Writer ce 
malheur, la moitie de I'arm^e doit toujours Tenvironner. 
Les guerriers se succ^dent sur ce point oi!i le combat est 
le plus vif, et chacun vient demander de I'enthousiasme a 
ses regards. Une jeune fille nomm^e Arkie, qui r^nissait 
k un haut degr^ le courage, I'eloquence et la beaut^, fiit 
choisie pour le Hatf^. L'ennemi pr^para aussi le sien, et 
bient6t apr^s la batsdUe commenya. Les Wahabi se divi- 
s^rent en deux corps ; le premier et le plus considerable 
conunande par Abdalla el H^dal, le general en chef, ^tait 
devant nous ; le second, commande par Abou Nocta, devant 
les Turcs. Le caract^re de ceux-ci et leur mani^re de com- 
battre sont diam^tralement opposes k ceux des Bedouins. 
Le Bedouin, prudent et de sang-froid, commence d'abord 
avec calme, puis s'animant peu k peu, bientdt il devient 
fiirieux et irresistible. Le Turc, au contraire, orgueilleux 



348 VOYAGE EK ORIENT. 

et euffisant, fond avec impetuosity sur renneroi, et croit 
qu'il n'a qu'k parattre pour vaincre ; il jette ainsi tout son 
feu dans le premier choc. 

Le pacha Ibrahim, voyant lee Wahabi attaquer froide- 
menty se crut assez fort pour disperser k lui seul leur armee 
entidre ; mais avant la fin de la joum^e, il avait appris a ses 
d^pens k respecter jaon adversaire; force lui fut de faire 
replier ses troupes, et de nous laisser tout le poids de 
Faction. 

Le coucher du soleil suspendit le combat, mais il y eut 
beaucoup de monde tu^ de part et d'autre. 

Le lendemain nous re^^lmes un renfort; la tribu £1 
Hadidi arriva. Elle ^tait forte de quatre mille hommes, 
tous months sur des ftnes et arm^s de fusils. Nous ftmes 
le d^nombrement de nos forces : elles s'^evaient k quatre- 
vingt mille hommes ; les Wahabi en avaient cent cinquante 
mille, aussi le combat du lendemain fut-il k leur avantage, 
et le bruit de notre d^faite, ezag^r^ comme il arrive toti- 
jours en pareil cas, se r^pandit k Hama, et jeta I'^pouvante 
parmi les habitans. Le surlendemain ils furent rassur^ 
siu: notre compte, et durant vingt jours, des alternatives de 
bonne et de mauvaise fortune ^prouv^nt notre Constance. 
Les combats devenaient plus terribles de jour en jour. Le 
quinzi^me, nous crimes k combattre un nouvel ennemi 
plus redoutable que les Wahabi : la famine. La ville de 
Hama, qui seule pouvait foiu'nir k la subsistance des deux 
armies, s'^uisait ou cachait ses ressources. Les Turcs 
prenaient la fuite ; nos allies se dispersaient pour ne pas 
mourir de faim. Les chameaux formant les remparts du 
camp, se d^voraient entre eux. Au milieu de ces affreuses 
calamity, le courage d'Arki^ ne faiblit pas un instant. 
Les plus braves de nos guerriers se faisaient tuer k ses 
cdt^s. EUe ne cessait de les encourager, de les exciter et 
d'applaudir k leurs efforts. Elle animait les vieiUards en 
louant leur valeur et leur experience ; les jeunes gens, par 
la promesse d'epouser celui qui lui apporterait la t^te 



VOYAGE BN ORIENT. 349 

d'Abdalla el Hedal. Me tenant continuellement pr^s de 
son haudag, je voyais tons les guerriers se presenter k elle 
pour avoir des paroles d'encouragement, et s'^lancer ensuite 
dans la m&l4e, enthousiasmes par son eloquence. J'avoue 
que je preferais entendre ses complimens, k les recevoir, 
car ils ^taient presque toujours les avant-coureurs de la 
mort. Je vis un jour un beau jeune homnie« un de nos 
plus braves cavaliers^ se presenter devant le haudag. Arki^> 
dit-il, 6 toi la plus belle parmi les belles, laisse-moi voir ton 
visage, je vais combattre pour toi. Arki^ se montrant^ 
repondit: Me voici, 6 toile plus vaiUant! tu connais mon 
prix, c'est la t^te d'Abdalla. Le jeune honune brandit sa 
lance, pique son coursier et s'^lance au milieu des ennemis. 
£n moins de deux heures il avait succomb^ convert de 
blessures. 

— " Dieu vous conserve, dis-je a Arki^, le brave a 
" 4t6 tu^." 

" II n'est pas le seul qui ne soit point revenu," r4, 
pondit-elle tristement. 

Dans ce moment parut un guenier cuirass^ de la tite auz 
pieds; ses bottes m^mes ^taient gamies d'acier, et son 
cheval convert d'une cotte de mailles (les Wahabi comptaient 
vingt de ces guerriers parmi eux ; nous en avions douze), 
II s'avan9a vers notre camp, appelant le Drayhy en combat 
singulier; cet usage est de toute antiquit^ chez les B^ 
douins : ceiui qui est ainsi d6M ne pent, sous peine de 
d^shonneur, refuser le combat. Le Drayhy, entendant son 
•nom, se pr^parait k r^pondre k I'appel ; mais ses parens se 
r^nirent k nous pour Ten empScher. Sa vie ^tait d'une 
trop haute importance pour la risquer ainsi ; sa mort aurait. 
entrain^ la mine totale de notre cause, et la destruction des 
deux armees alli^es. La persuasion devenant inutile, nous 
fiimes obliges d'employer la force. Nous le li&mes avec 
des cordes, pieds et mains, contre des pieux fix^s en terre 
au milieu de sa tente: les chefs les plus influensle main- 
tenaient et Texhortaient k se calmer, lui montrant Tim- 



350 VOYAGE EN ORIENT. 

prudence d^ezposer le salut de I'arm^c pour repondre a 
rinsolente bravade d'un sauvage wahabi. Cependant celui- 
ci ne cessait de crier : 

— " Qu'il vienne le Drayby ! voici son dernier jour ; 0*681 
" moi qui veux terminer sa carriftre." 

Le Drayby^ qui I'entendait, furieux de plus en pLm, 
^cumait de rage, rugissait comme un lion ; les yeux, rouges 
de sang, lui sortaient de la tSte : il se d^attait contre ses 
liens avec une force efirayante. Ce tumulte attirait un 
rassemblement considerable autour de sa tente. Tout a 
coup un Bedouin, se faisant jour k travers la foule, se pre- 
sente devant le Drayby. Une cbemise li^e sur ses reins par 
une ceinture de cuir, et un caffi^ sur la t^te, formaient son 
unique vStement. Mont^ sur un cbeval alezan, et n'ayant 
pour toute arme qu'une lance, il venait demander k com- 
battre le Wababi k la place du scheik, en recitant les vers 
suivans : 






Aujourd'hui, moi,T^ais8on,je suis devenu mattre du 
chevsd Hadidi; je le desirais depuis long-temps. Je 
voulais recevoir sur son dos les louanges dues k ma valeur. 
" Je vais combattre et vaincre le Wahabi pour les beaux 
" yeux de ma fiancee, et pour ^tre digne de la fille de celui 
" qui a toujours battu rennemi." 

II dit et s'elance au combat contre le guenier ennemi. 
Nul ne croysdt qu'il piit resister une demi-beure k son 
redoutable adversaire, que son annure rendait invulnerable ; 
mais s'il ne lui porta pas des coups bien meurtriers, il sut, 
avec une adresse merveilleuse, ^viter les siens pendant deut 
heures que dura la lutte. Tout ^tait en suspens. Le plus 
vif int^rSt se manifestait de part et d'autre. A la fin, notre 
champion tourne bride et parait fuir. Tout espoir est desor- 
mais perdu; Fennemi va proclamer son triomphe. Le 
Wahabi le poursuit, et, d*une main affermie par la confiance 
du succes, lui jette sa lance ; mais T^aisson, pr^voyant le 
coup, se baisse jusqu'^ rar9on de la selle, et Tarme passe en 



VOYAGE EN ORIENT. 331 

sifflant au-dessus de sa t^te ; alors, se retournant bnisque- 
ment^ il enfonce son fer dans la gorge de son adversaire, 
profitant de Tinstant o^ celui-ci, forc^ d'arr^ter subitement 
son cheval devant le sien, l^ve la t^te. Ce mouvement, 
laissant nn intervalle entre le casque et la cuirasse, au-des- 
80U8 du menton, la lance traversa de part en part, et le tua 
raide ; mais maintenu en selle par son armure^ le cadavre 
fut emport^ par le cheval jusqu'au milieu des siens, et T^- 
haisson revint triomphant h. la tente du Drayhy, oil il fut 
re^u avee enthousiasme. Tons les chefs I'embrass^rent, le 
comblant d'eloges et de pr^sens, et Scheik Ibrahim ne fut 
pas un des derniers k lui t^moigner sa reconnaissance. 

Cependant> la guerre et la famine dundent toujours: 
nous rest^mes deux jours sans rien manger sous la tente du 
Drayhy. Le troisieme il re9ut trois couffes de riz que Mola 
Ismael* chef des Dallatis, lui envoyait en cadeau. Au lieu 
de le menager comme une demiere ressource, il donna ordre 
de le faire cuire en totality, et engagea k souper tons ceux 
qui ^taient pr^sens. Son fils Sahep ne voulut pas se mettre 
k table ; mais, press^ par son pere, il demanda qu'on lui 
remit sa portion, et il la porta k sa jument, disant qu'il 
aimait mieux souifrir lui-m^me, que de la voir manquer de 
nourriture. 

Nous ^tions au trente-septieme jour depuis le commence- 
ment de la guerre ; le trente-huitieme le combat fut ter- 
rible. Le camp des osmanlis fut pris et saccage : le pacha 
eut k peine le temps de rentrer dans Hama, poursuivi par 
les Wahabi qui y mirent le siege 

La d^faite des Turcs nous ^tait d'autant plus funeste, 
qu'elle laissait le second corps d'arm^e de Tennemi, com- 
mand^ par le fameux negre Abou Nocta, libre de se joindre 
k Abdalla pour nous attaquer de concert. Le lendemain 
commen9a une lutt3 affreuse, les Bedouins etaient tellement 
raMes, qu'on ne distinguait plus rien. lis s'attaquaient corps 
a corps avec le sabre ; la plaine enti^re ruisselait de sang, 
la couleurdu terrain avait totalement disparu ; jamais, pent- 



^ 
4 



352 VOYAGE BN ORIBNT* 

Atre, il n'y eut pareUle bataille : elle dura hnit jours «an8 
discontinuer. Les habitans de Hama, pereoades que nous 
^tions tons cxtermines, ne nous envoyaient; pins ces rares 
provisions qui, de loin en loin, nous avaient pr^serv^s de 
mourir de faim Enfin, le Dnjhj, voyant le mal k son 
comble, assemble les chefs et dit : 

" Mes amis, il faut tenter un derniar eS£ati, Denudn il 
" faut vaincre ou mourir. Denudn^ si Dieu le permet, je 
" d^truirai le camp ennemi : demain nous nous gorff^t>ns 
" de ses d^pouilles." 

Un sourire d'incr^dulit^ accueillit sa haran^^e ; cependant 
quelques-uns plus courageux repondirent : 

" Dites toujours, nous vous ob^rons." 

^ " Cette nuit, continua-t-il, il faut faire passer sans bruit, 
" vos tentes, vos femmes et vos enfans, de I'autre c6t^ de 
" rOronte. Que tout ait disparu avant le lever du soleil, 
" sans que Tennemi s'en aper^oive. — Ensuite, n'ayant plus 
•* rien k manager, nons tomberons sur lui en d^sesp^r^s, et 
** rexterminerons ou perirons tons. Dieu sera pour nous, 
" nous vaincrons." 

Tout fut ex^cut^ ainsi qu'il I'avait dit, avec un ordre, une 
c^^rit^ et un silence incroyables. Le lendemain il ne restait 
plus que les combattans. Le Drayhyles partageaen quatre 
corps, ordonnant Tattaque du camp ennemi de quatre cotes 
k la fois. lis se jeterent sur leur proie comme des lions 
affam^s. Ce choc, impetueux et simultan^, eut tout le 
succ^ qu'on pouvait en attendre. La coniusion et le 
d^sordre se mirent parmi les Wahabi, qui prirent la fuite, 
abandonnant femmes, enfans, tentes et bagages. Le Drayhy, 
sans donner aux siens le temps de s'emparer du butin, les 
for9a de poursuivre les fiiyards jusqu'^ Palmyre, et nc 
les laissa reposer qu'apr^s la dispersion totale de Tennemi. 

Des que la victoire se fut declar^e pour nous, je partis 



VOYAGE BN ORISNT. 353 

avec Scheik Ibrahim pour annoncer cette hetireuse nouveUe 
k Hama ; mais personne ne voulut y croire, et peu s'en 
fallut qu'on ne nons trait&t nous-mimes de fuyards. Lea 
habitans ^ietft dans Fagitation la plus extreme. Les uns 
coturaient sur les hauteurs, d'oil ils n'apercevaient que des 
nuages de poussi^re^ les autres pr^paraient leurs mulets 
poor fuir yers la c6te ; mais bientdt, la d^faite des Wahabi 
se confirmant^ les demonstrations de la joie la plus extra- 
vaii^ante socc^d^rent k cette grande terreur. Un Tartare fut 
exp^di^ k Damas, et revint accompagn^ de quarante charges 
de bl^, vingt-cinq mille piastres, un sabre et une pelisse 
d'honneur pour le Drayhy, qui fit son entree triomphale k 
Hamay escorte de tons les chefs des tribus alli^es. II lut 
re^u, par le gcuremeur, les agas, le pacha et toute sa cour 
d'une mani^re splendide. 

Apr^ quatre jours de r^jouissances, nous quitt&mes 
Hama pour rejoindre nos tribus, et les conduire au levant 
k Tapproche de Thiver. Le Drayhy partit avec douze d'en- 
tre elles : les autres, r^unies en groupes de cinq k six, se 
dispers^rent dans le desert de Damas. — Notre premier 
sejour fut k Tall el D^ab, dans le territoire d'Alep, od 
nous trouvsLmes quatre tribus qui n'avaient pas pris part 
k la guerre. Les chefs vinrent au-devant du Drayhy, p^ne- 
tr^ de respect pour ses r^cens exploits, et sollicitant la 
faveur d'etre admis k signer notre traits d'alliance.* De II 
nous xnarch&mes sans nous arrSter pour rejoindre notre ami 
r^mir Faher, qui nous re9ut avec les plus vives demonstra- 
tions de joie. Nous travers&mes TEuphrate avec lui et plu- 
sieurs autres tribus qui entraient comme nous en Mesopo- 
tamie, et allaient, les unes du cdt^ de Hamad les autres au 
desert de Bassora. 

Nous regiknes en route une lettre de Fares el Harba, 



* Fares Ebn Aggib, chef de la tribu El Bechakez, 500 tentes; Cassan Ebn 
Unkbaa, chef de la tribu El Chiamssl, lOOOUntes; Selam^ Ebn Nahssan, 
chef de la tribu £1 Foaher, 600 tentei j M^hanna El Saneh, chef de la tribu 
£1 Salba, 800 tentes. 

TOME II. 23 



354 VOYAOB EN ORIBNT. 

nou« annon^ant que six des grandes tribus qui avaient com- 
battu contre nous avec les Wahabi, ^talent campees dans 
le Hebassie, pr^s de Machadali, qu'elles ^taient assez dis- 
poses k faire alliance avec nous, et que si le Drayhy voulait 
m'envoyer aupr^s de lui avec plein pouvoir de traiter, il se 
croyait stiT du succ^s. Je neperdis pas un moment pour 
me rendre a son invitation, et, apr^ six jours de marche, 
j'arrivai chez lui sans accident. Fares el Harba ayant ausai- 
t6t fait lever le camp, me conduisit k une joumee de ces 
tribus.* Alors j'^rivis en son nom k I'^mir Douackbry, le 
cbef de la tribu £1 Fedhan, pour I'engager a fiaire alliance 
avec le Drayhy, lui promettant Toubli du pass^. Douackhry 
vint en personne chez Fares el Harba, et nous f&mes bient6t 
d'accord ; mais il nous dit ne pouvoir r^pondre que de sa 
tribu, regardant comme tres difficile de r^ussir aupr^s des 
cinq autres. II me proposa cependant de I'accompagner 
chez lui, m'ofirant de r^unir les chefs, et d'user de toute 
son influence aupr^s d'eux. Ayant accept^, je partis avec 
lui. Arriv^ au milieu de ce qui devait toe im campement, 
je fas peniblement affect^ de voir des hordes innombrables 
de B^ouins accroupis au gros soleil ; ayant perdu leurs 
tentes et leurs bagages dans la bataille, ils n'avaient pas 
d'autres lits que la terre, d'autre couverture que le ciel. 
Quelqueshaillons, suspendus, 9^ et ]k, sur des piquets, don- 
naient un peu d'ombre k ces malheureux qui s'^taient de- 
pouill^s de leur unique v^tement pour se procurer ce faible 
abri contre I'ardeur du soleil, et qui gisaient le corps du 
exposes k la piqilbre des insectes et aux pointes epineusesde 
la plante que broutent les chameaux. Plusieurs m^me n'a- 
vaient aucune defense contre la chaleur du jour et la frai- 
cheur de la nuit dont le contraste est meurtrier dana cette 
saison, oi!L Thiver commen^ait k se faire sentir. 



Jamais je n'avais eu I'idee d'une misere si complete. Ce 
triste spectacle me serra le coeur et m'arracha des larmes, et 



* La tribu El Fedan, compos^e de 5000 tentes ; celle £1 Sabha, 4000 tentes 
celle de El Fekaka, 1500; celle de El Mesiahid, 3d00; celle de El Salca, 
dOOOs enfin celle de Benoi Pebabb, 6000. 



VOYAGE EN ORIENT. 355 

je fus quelque temps h me remettre du saisissement qu'il 
m'avait occasionne. 

Le lendemain Douackbry assembla les chefs et les vieil- 
lards ; ils etaient au nombre de cinq cents. Seal au milieu 
d'eux^ je d^sesp^rai de m'en faire entendre, et surtout de 
pouYoir lea retmir dans un mSme sentiment. Ces bommes 
de caractdre et de mceurs ind^pendantes, aigris par le mal- 
heur, ouvraient tons des avis difPi^rens, et si aucun n'esperait 
de faire prevaloir le sien, au moins tenait-il a bonneur de le 
soutenir obstin^ment, laissant cbacun libre d'en £Edre autant. 
jLies uns Youlait aller au pays de Nedgde ; d'autres se re- 
tirer k Samarcande ; ceux-ci Yocif^raient des imprecations 
contre Abdalla, cbef de Tarm^e des Wababi ; ceux-1^ accu- 
saient le Drayby de tous leurs maux. Au milieu de ce con- 
flit, je m'armai de courage, et cbercbai k refuter les uns et 
les autres. Je commen^ai d'abord par ^ranler leur confi- 
ance dans les Wababi, leur disant qu'Abdalla etait neces- 
sairement devenu leur ennemi depuis qu'ils Favaient aban- 
donn^ au jour du dernier combat, et qu'il cbercberait k s'en 
Yenger« Qu'en allant dans le Nedgde, ils se precipitaient 
Yolontairement sous la domination d'Ebn Siboud qui les 
^craserait de contributions, et cbercberait a leur faire sup- 
porter tout le poids d'une guerre desastrueuse. Qu'ayant 
une fois d^serte sa cause et sMtant tir^s de ses griifes, il ne 
fallait pas faire comme Toiseau qui, ^cbapp^ au fusil du 
chasseur^ va tomber dans le filet de I'oiseleur. Enfin je 
m'avisai de la fable du faisceau, pensant que cette simple 
demonstration aurait de I'efFet sur ces S.mes nai'ves, et je me 
determinai k en faire devant eux Tapplication. Les ayant 
exhort^s k se r^unir pour resister k toute oppression, je pris 
des mains des scbeiks une trentaine de djerids, et j'en pre- 
sentai un k F^mir Fares, le priant de le rompre, ce qu'U fit 
ais^ment. Je lui en pr^sentai successivement deux et puis 
trois, qu'il rompit de meme, car c'^tait un bomme d'une 
grande force musculaire. Ensuite je lui pr^sentai tout le 
faisceau, qu'il ne put ni rompre ni plier. *' Macballa, lui 
dis-je, tu n'as pas de force," et je passai les batons k un 
autre qui ne r^ussit pas davantage. Alors un murmure 
general s'^Ievant dans Tassembiee : 

23* 



356 VOTAGV MV OSXSNT. 

" Qui done poumit briser nne telle masse ? " s^^cri^rent- 
Us d'nn commun accord. 

" Je V0U8 prends par vos parolee/' r^pondia-je, et dans 
le langage le plus ^nergique^ je leur fis Tapplication de 
Tapologue, ajoutant que j 'avals tant soufiert de les voir sans 
abri et sans vStemens» que je m'engageais ik soUiciter du 
Drayhy la restitution de leurs ba^ages et de leurs tentes ; 
et que je connaissais assez sa magnanimity pour repondre 
du succ^ de ma demande^ s'ils entraient firanchemeat dans 
Tallianee dont je venais de leur prouver les avantages. Et 
tons d'une seule voix s'^cri^ent , '* Tu as vaincu, Abdalla; 
nous sommes & toi t^ la vie, ^ la mort:" £t tous vinrent 
m'embrasser. Ensuite il fut convenu qu'ils donneraient 
rendez-vous au Drayhy dans la plaine de Hidla pour apposer 
leur cachet au traits. 

Le lendemain, ayant de nouveau travers^ I'Eupbrate, je 

rejoignis notre tribu que je rencoiUrai le cinquieme jour. 

Mes amis etaient en peine de ma longue absence, et lei^cit 

de mon heureuse negociation les combla dejoie. J'aisi 

souvent raconte les reunions, les repas et les rt^jouissances 

de toutes sortes, que je ne d^crirais pas de nouveau ce qui 

eut lieu k la signature du traite de paix. L'^mir Douackhry 

enterra les sept pierres et consomma ainsi I'alliance. Apres 

le diner, il y eut une c^remonie que je n'avais pas encore vue, 

celle de preter serment de fidelite aur le pain et le sel. 

Ensuite le Drayhy d^lara qu'ii etait prit i remplir Ten- 

gagement que j'avais pris en son nom, en rendant le butin 

fait sur les six tribus qui venaient de s'umr k lui. Mais il 

ne suffisait pas d'avoir cette g^n^reuse volonte, H faliait 

encore trouver le moyen de I'ex^cuter. Dans le pillage du 

camp des Wahabi et de leurs allies, les d^pouilles de cin- 

quante tribus Etaient confondues; y reconnaitre la pro- 

priete de chacun n'etait pas chose facile. II fut decide que 

les femmes seules pouvaient y reussir, et Ton ne saurait se 

faine une idee de la fatigue et de I'ennui des cinq joumees 

qui furent employees k leur faire reconnaitre le betail, les 

tentes et les bagages des diverses tribus. Chaque chameau 

et chaque mouton a sur. la cuisse deux chiffires marques 



VOYAGB BN ORIENf. 357 

avec un fer chaud, celui de la tribu et celui du propri^taire 
Mais pour peu que lea chifFres se ressemblent, ou soient ^ 
moiti^ effaces, ainsi qu'il arrive constamment, la difficult^ 
devient extreme, et il fallait plus que de la generosite pour 
s^exposer k subir ces contestations, et s'ext^nuer k mettre 
d'accord les pretentions des uns et des autres. Aussi ^tais- 
je tent^ de me repentir de mon ^an de compassion et de ma 
promesse imprudente. 

A cette ^poque, une grande caravane, allant de Bagdad a 

Alep> Tint k passer, et fut d^tdll^e par les Fedans et les 

Sabhas. £lle ^tait tris richement charg^e d'indigo, cafi^, 

epices, tapis de Perse, cachemures, perles et autres objets 

pr^ieux ; nous T^valudmes a dix millions de piastres. Dds 

que cette -capture fut eonnue, des marcbands arriv^rent, 

quelques-uns de fort loin, pour troquer ou acbeter ces 

riehesses des Bedouins, qui les vendaient, ou plut6t les don* 

naient presque pour rien. Ainsi ils ^cbangeaient une mesure 

d^^pices contre une mesure de dattes ; un cachemire de 1000 

francs contre un machlah noir : une caisse d'indigo contre 

une robe de toile ; des pieces enti^res de foulards de Tlnde 

contre une paire de bottes. Un marchand de Moussoul acbeta 

pour une chemise un macfUah et une paire de bottes, des 

marchandises valant plus de quinze mille piastres, et une 

bague de diamans fut donn^e pour un rotah de tabac. 

J'aurais pu faire ma fortune dans cette occasion, mais 

M. Lascaris me d^fendit de rien acheter ou recevoir en ca- 

deau, et j'ob^is scrupuleusement* 

De jour en jour, il nous anivait du pays de Nedgde des 
tribus qui abandonnaient les Wahabi pour se joindre k 
nous : les unes attir^es par la grande reputation du Drayhy ; 
lea autres par suite de querelles avec le roi £bn Sihoud. 
Une circonstance de ce genre nous amena k la fois cinq 
tribus. L'^mir de la tribu Beny Tay avait une fille fort 
belle nommee Camare (Lune). Febrab, fils du chef d'une 
tribu voisine et parent du Wahabi, en devint epris, et sut 
gagner son affection. Le p^re de la jeune fille s'en ^tant 
aper^, lui d^fendit de parler au prince, refusant lui-m6me 
de le recevoir^ et d'ecouter ses propositidns de mariage. 



358 VOTAGB EN ORIBMT. 

Camare ^tant destin^ h son cousin Tamer. C'est nn. nsajire 
chez les Bedouins, et qui rappelle ceux qui nous sont trans- 
mis par la Bible, que le plus proche parent soit pr^f^r^ k 
tout autre lorsqu'il y a une jeune fiUe k marier. Mais 
Camare sans se laisser influencer par cette coutume de son 
pays, ni intimider par les menaces de son p^re, refusa posi- 
tivement dMpouser son cousin, et son amour augmentant en 
raison des obstacles qu'on y opposait elle ne cessa de pro- 
fiter de toutes les occasions de correspondre avec son amant. 
Cependant celui-ci, ne vo3rant aucun espoir de I'obtenir de 
ses parens, r^solut de Tenlever, et lui en fit faire la proposi- 
tion par une vieille femme qu'il avait gagn^e. Ayant son 
consentement, il s'introduisit dans la tribu Beny Tay, de- 
guis^ en mendiant, et convint avec elle de I'beure et des 
circonstances de Tenl^vement. Au milieu de la nuit, la 
jeune fille sortit furtivement de la tente de son p^, rejoignit 
le prince qui I'attendait k I'entr^e du camp. II la pla^a en 
croupe sur sa jument et s'^n^a dans la plaine ; mais la 
c^^rit^ de la fuite n'avait pu la d^rober k Toeil jalouz de 
Tamer ; amoureux de sa cousine et d^termin^ a soutenir 
ses droits, il surveillait depuis long-temps les d-marches de 
son rival, et montait lui-mdme la garde toutes les nuits 
aupr^s de la tente de Camare. II faisait sa ronde autour du 
camp lorsque les amans s'^bapperent ; il les aper^t et se 
mit k leur poursuite. La jument de Fehrab, qui avait la 
Vitesse naturelle k la race de Nedgdi^, pressa encore sa 
course, stimul^e de toute I'impaldence de son maitre ; mais 
cbarg^e du poids de deux personnes, le moment arriva oh 
elle n'eut plus la force d'obeir aux coups redouble? de 
r^trier : elle tombe. Febrab voit Tamer pr^s de I'atteindre, 
il depose k terre son amante et s'apprSte k la d^fendre. Le 
combat fut terrible et Tissue tragique. Tamer, vainqueur, 
tue Fehrab et s'empare de sa cousine ; mais ^puis^de fatigue 
et d^sormais plein de s^curit^, il s'endort un moment k ses 
c6t^s ; Camare, qui ^ie son sommeil, saisit le sabre teint 
du sang de son amant, coupe la t6te k son ravisseur, se pr^- 
cipite elle-m^me sur le fer de sa lance et se perce le cceur. 
Tons trois furent trouv^ ainsi par ceux qui ^taient all^s k 
leur recherche. Une guerre meurtri^re entre les deux 
tribus suivit ce triste ^v^nement 5 ceUe de Fehrab, soutenue 



VOYAGE BN ORIENT. 359 

par les Wahabi, forga k la retraite celle de Beny Tay* qui 
vint« avec quatre autres tribus alli^es, demander protection 
au Drayhy^ dont la puissance n'avait plus d^sormais de 
rival. Cinq cent mille B^douins^ rallies k notre cause, ne 
formaient qu'un seul camp, et couvraient la M^sopotamie 
conime une nu^e de sauterelles. 

Pendant que nous ^tions aux environs de Bagdad, une 
autre caravane venant d'Alep fut d^pouill^e par nos allies. 
£lle ^tait charg^e de produits des manufactures d'Europe : 
des draps, des velours, des satins, de I'ambre, du corail, etc- 
Bien que le Drayhy ne prtt aucune part k cette spoliation^ 
elle ^tait trop dans les moeurs des B^ouins pour qu'il 
soDge^t k s'y opposer. — Le pacha de Bagdad demanda sa- 
tisfaction, mais n'en obtint pas, et voyant qu'il lui faudrait 
une arinee de cinquante mille bommes au moins pour se 
faire rendre justice, il renonga k ses pretentions, beureux de 
rester ami des B ^douins k tout prix. 

Scbeik Ibrahim voyait ainsi se r^ahser ses esp^rances au- 
delk mdme de ses plus brillantes provisions ; mais tant qu'il 
restait quelque chose k faire, il ne voulait prendre aucun re- 
pos. Ainsi a3rant traverse le Tlgre k Abou el Ali, nous 
continu^es notre marche et entr&mes en Perse. lA en- 
core, la reputation du Drayhy Tavait precede, et des tribus 
du pays venaient continuellement fratemiser avec nous; 
mais dans notre vaste plan ce n'Otait pas assez de ces alli- 
ances partielles, il fallait encore s'assurer de la cooperation 
du grand prince, chef de toutes les tribus persanes, V4nar 
Sahid el Bokhrari qui commande jusqu'aux fronti^res de 
rinde. La famiUe de ce prince est, depuis plusieurs siecles, 
souveraine des tiibus errantes de Perse, et pi^tend descendre 
des roi Beni el Abass qui conquirent TEspagne, et dont les 
descendans s'appellent «ncore les Bokhranis. Nous ap- 
piimes qu'il etait dans une province fort ebignOe. Le 
Drayhy ayant convoquO tons les chefs en conseil general, 
on se dOcida k traverser la Perse, en passant le plus pr^s 

* La tribuBeny Tey compost de 4000 tentes ; celle de El Hamarnid, IdOO 
tentes, celle de El Dafflr 2500 tentea j celle de El Hegiager, 800 tenea enan 
celle de £1 Khresabel, 3000 tentes. 



360 VOTAOB XN ORIAVT. 

possible des c6te8 de la mer, «fiA d'^viter les xooiitegDes 
dont I'int^rieur du pays est h^iisst^, et de trouref des pfttu- 
rages» bien que I'eau d4t j toe plus rare. Pans lUtioidraire 
d'une tribu Therbe est plus impojrtante ^ reAcoiitrer fiur Is 
route que I'eau, car celle-cipeut se traQi^N>Fter, ni^ia lien ue 
saurait suppler au manque de nourriture pour kstrottpeauz 
dont depend I'ezistence m6me de la tribu. 

Ce voyage dura cinquante-un jours. Pendai^ tout ce 
temps nous ne rencontiiUnes aucun obstacle de la part des 
habitans^ mais notre marche fut souvent fort p^nible, sor- 
tout & cause de la raret^ de I'eau. Dans une de ces occa- 
sions, Scbeik Ibrahim ayant observe la nature du sol et la 
fratcheur de Therbe, conseilla au Drayby de faire crenser 
pour en cbercber. Les Bedouins du pays trait^rent cette 
tentative de folie, disant que jamais il n'y ^i avait eu dans 
cet endroit, et qu'il fallait en envoyer jNrendre k ^ heures 
de la. Mais le Drayby insistait toujours. 

'' Scbeik Ibrabim, disait-il« est un propb^te, il faut Um 
" ob^ir en tout" 

On creusa done sur plusieurs points, et effectivemoit, i 
quatre pieds de profondeur, on trouva une eau excellente. 
En voyant cette beureuse r^ussite, les Bedouins prodam^rent 
avec acclamations Scbeik Ibrahim un vrai proph^te, sa 
d^couverte un miracle, et peu s'en fallut, daas Texc^s 
de leur reconnaissance, qu'ils ne Tadorassent comme un 
Dieu. 

Apr^s avoir parcouru les montagnes et les valines du 
Karman pendant plusieurs jours, nous arriv4mes ^ la ri- 
viere de Karassan, rapide et profonde; I'ayant traverse, 
nous nous dirige&mes vers les c6tes oh. le chemin devient 
moins difficile. Nous fbnes connaissance avec les B^ouins 
tie I'Agiam Estan qui nous accueillirent fort bien, et, le 
quarante*deuxi^me jour de marche depuis notre entr^ en 
Perse, nous arriv^es h. El Hendouan oi:i ^tait cample une 
de leurs plus grandes tribus, command^e par Hebiek el 
Mahdan. — Nous esp^rions que notre voyage tirait ^ sa fin. 



VOYAGE fiN ORIENT 36l 

nuds le sch^ik nous apprit qae I'einir Sahid etait encore k 
neuf grandes jonmees de Ik, k Merah- Fames, sur les fron- 
ti^es de Tlnde, nous ofirant des guides pour nous 7 coU'* 
dttire, et nous indiquer les endroits oil il fallait faire provi- 
sion d'eau. Sans cette precaution nous eussions et^ exposes 
k peril dans ce dernier trajet. 

Des courriers prirent les devans pour avertir le grand 
prince de notre approche, et de nos intentions pacifiques. 
Le nefivi^me jour il vint k notre rencontre, a la tete d'une 
armee de formidable apparence. Dans le premier moment 
nou8 ne savions pas trop si ce d^ploiement de forces ^tait 
pour nous faire honneur ou pour nous intimider. Le 
Drayhy commen^ail: k se tepentir de s'ltre aventur^ si loin 
de ses allies. — Cependant il fit bonne contenance, pla^a les 
femmes et les bagages derri^re les troupes, et s'avanga avec 
r^ite de ses guerriers, accompagn^ de son ami le scheik 
Saker (celui k qui il avait Tann^e pr^c^dente del^gue le 
commandement au desert de Bassora, et qui avait prepare 
toutes nos alliances pendant notre voyage en Syrie) 

Us furent bient6t rassur^s sur les intentions du prince^ 
qui, se d^tachant des siens s'avan^a, avec quelques cavaliers 
juaqu'au milieu de la plaine qui s^parait les deux armies. 
Le Drayhy en fit autant, et les deux chefs se rencontr^rent^ 
moitie chemin, descendirent de cheval, et s'embrasserent 
avec les demonstrations de la plus cordiale amitie. 

Si je n'avais si souvent decrit Thospitalit^ du desert^ 
j'aurais bien des choses k raconter sur la reception que nous 
fit r^mir Sahid, et les trois jours qui se pass^rent en festins ; 
mais pour ^viter les repetitions je n'en parlerai pas, et dirai 
seulement que les Bedouins de Perse, plus pacifiques que 
ceux d' Arabic, entr^rent facilement dans nos vues, et com- 
prirent k merveille Timportance des resultats commerdaux 
que nous voulions etablir avec Tlnde. C'^tait tout ce qu'il 
etait necessaire de leur apprendre au sujet de notre entre- 
prise. L'emir promit la cooperation de toutes les tribus de 
Perse qui sont sous sa domination, et ofirit son influence 
pour nous concilier celles de I'lnde, qui out ime grande 



362 VOYAGB EN ORIENT. 

consideration pour lui k cause de ranciennet^ de sa race et 
de sa reputation persomielle de sagesse et de g^neronte. 
U fit avec nous un traits particulier con^u en ces termes : 

An nom du Dieu clement et misericordieux, moi Sahid 
fils de Bader, fils d'Abdalla, fils de Barakat, fils d'Ali, fils 
de Bokhrani, de bienbeureuse m^moire; je declare avoir 
donne ma parole sacr^e au puissant Drayby £bn CbabQan, 
an scbeik Ibrahim et k Abdalla el Kratib. Je me declare 
leur fiddle allie ; j'accepte toutes les conditions qui scmt 
specifi^es dans le traits general qui est entre leurs mains. 
Je m'engage k les aider et soutenir dans tons leurs projets, 
et k leur garder un secret inviolable. Leurs ennemis seront 
mes ennemis ; leurs amis, mes amis. J'invoque le grand 
Ali, le premier parmi les bommes, et le bien-aim^ de Dieu, 
en t^moignage de ma parole. 

Salut. 

Signe et cacbete. 

Nous restftmes encore six jours avec la tribu de Sahid, 
et nous etbnes occasion de remarquer la difference qui eziste 
entre les moeurs de ces Bedouins et les n6tres; ils sont 
plus doux, plus sobres, plus patiens, mais moins braves, 
moins gen^reux, et surtout moins respectueux pour 
les femmes ; ils ont beaucoup plus de prejug^s religieux, et 
suivent les preceptes de la secte d'Ali. Outre la lance, le 
fusil et le sabre, ils ont encore une hache d'armes. 

Le prince Sahid envoya au Drayby deux belles jumens 
persanes, conduites par deux n^gres ; celui-ci, en retour, 
lui fit present d'une jument noire de la race de Nedgdie 
appeiee Houban Heggin, d'une grande valeur ; il y ajouta 
quelques omemens pour ses femmes. 

Nous etions campus non loin de M^nouna, la demi^re 
ville de la Perse, k vingt lieues de la fronti^re des Indes 
orientales, au bord d'lme riviere que les Bedouins nonmient 
ElGitan. 



VOYAGE BN ORIENT. 363 

Le septi^me jour ayant pris con^;^ de Sahid, nous nous 
remimes en marche pour regagner la Sjrrie avant les 
chaleurs de I'^t^. Nous marchions rapidement et sans 
precautions, lorsqu'un jour, dans la province de Karman, 
nos bestiaux furent enlev^s, et le lendemain nous ftimes 
attaqu^s nous-m^mes par une tribu puissante, command^e 
par IMmir Redaini qui s'institue le gardien du kalifat de 
Perse : c'est un homme imp^rieux et jaloux de son autorit^. 
Ces Bedouins, fort sup^rieurs en nombre, nous ^taient de 
beaucoup inf^rieurs en courage et en tactique ; nos troupes 
se trouvaient bien mieux commandos. La position du 
Drayhy etait extr^mement critique. Nous ^tions perdus si 
Tennemi obtenait le moindre avantage ; tons ces Bedouins 
du Karman nous auraient entour^s comme d'un reseau dont 
il n'aurait pas ^t^ possible de s'^chapper. II vit done la 
n^cessit^ d'imprimer le respect par une victoire decisive qui 
leur 6t&t k Tavenir Fenvie de se mesurer avec lui ; il prit 
les dispositions les plus habiles et les mieux combines pour 
faire triompher le courage sur le nombre $ il d^ploya toutes 
les ressources de son g^nie militaire et de sa longue experi- 
ence, et fit lui-mSme des prodiges de valeur ; jamais il 
n'avait 6t6 plus cahne dans le commandement et plus im- 
p^tueux dans le combat ; aussi I'ennemi vaincu fut-il oblig^ 
de battre en retraite, nous laissant libres de continuer notre 
voyage. Toutefois le Drayhy, pensant qu'il ne serait pas 
prudent de laisser derri^re lui une tribu hostile, quoique 
battue, ralentit sa marche et envoya un courrier k Temir 
Sahid pour I'instruire de ce qui venait de se passer. Ce 
messager nous rejoignit an bout de quelques jours, rap- 
portant au Drayhy ime lettre fort amicale, qui en contenait 
une seconde adress^e a Redaini con9ue en ces termes : 

'* Au nom de Dieu, le cr^ateur supreme : hommages et 
pri^res respectueuses soient adress^es au plus grand, p lus 
puissant, plus honorable, plus savant et plus beau des 
proph^tes ! Les courageux des courageux, le grand des 
grands, le calif des califs ; le mattre du sabre, le rubis 
rouge, le convertisseur des ames, I'Iman Ali. Cette lettre 
est de Sahid el Bokrari, le grand des deux mers et des 



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364 yOYAQB IN OBIBHT* 

" deux Penes, i son frire Y4iak Bedaini, k €l8 de 
" Kroukiar; noua vous fatBoofl savoir que notre Mrs 
" r^mir Drayhy Ebn ChahUan do paya de Bagdad et 
" de Damaa eet venu de loin pour nous visiter et iam 
" alliance avec nous. II a Boarchi^ anr notre tene «t 
** nang^ notre pain; nous lui avons accorde notre amifti^ 
et de plus nous avons pris des engagemens particulieni 
avec lui d'od il r^ultera un grand bien et une tranquillife^ 
" g^n^rale. Nous desirous que vous en fieuniee antant; 
§^e»-von8 d'y manquer, ear voos perdriez notre estime, 
" et Tous agiries contre la volonte de Dien et da gloxieitx 
" Iman AIL" 

Ici suivaient plusieurs citations de leurs livres saints, le 
Giaffer el Giameh, et les saluts d'usage. 

Nous envoyftmes cette lettre ^ F^nir Redaini qui vmt 
nous trouver, aceompagn^ de cinq cents cavaliers, tous trte 
richement vdtus d'^ffes broch^s en ctr: leurs armes 
^taient months en argent cisel^, et les Uunes de leurs sabres 
merveilleusement damasquin^s. Des explications ainieales 
ayant eu lieu, Redaini copia de sa main le traitd particufier 
de r^mir Sahid et y souscrivit ; ensuite il pnt le caf^, nuds 
refusa de diner avec nous, les fanatiques de la secte d'Ali 
ne pouvant manger ni chez les chr^ens ni chez les Turcs. 
Pour ratifier le contrat, il prSta serment sur le pain et sur 
le sel, puis il embrassa le Drayhy avec de grandes protesta- 
tions de firatemit^ : sa tribu, appel^ £1 Mebaziz, contient 
diz mille tentes. Ayant pris cong^ de lui, nous continu^mes 
notre voyage k marches Torches, faisant quinze lieues par 
jour sans arrlter. Enfin nous arrivlUiies devant Bagdad, et 
Scheik Ibrahim y entra pour prendre de I'argent ; mais la 
saison nous pressant, nous perdlmes le moins de temps 
possible. £n M^sopotamie nous etimes des nouvelles da 
Wahabi. Ebn Sihoud avait fort mal re^u son general 
H^dal apres sa defaite, et avait fait serment d'envoyer une 
arm^e plus puissante que la demi^re, sous le commande- 
ment de son fils, pour tirer vengeance du Drayhy et extcr- 
miner les Bedouins de la Syrie ; m^s apr^ s'Stre mieux 



VOYAGE EN ORIENT. 365 

inform^ des ressonrces que le Drayhy avait k lui opposer, et 
auTtout de sa reputation personnelle, il changea de langage, 
et r^solat de FattireT k lui pour conclure une alliance. Les 
^v^nemens ext^rieurs <}ui se compliquaient, donnaient 
beaucoup de probability k ce bruit, car le pacha d'Egypte, 
M^b^met Ali, pr^parait une expedition pour envahir 1' Ara- 
bic p^^ et s'emparer des richesses de la Mecque qui 
^taient entre les mains d'Ebn Sihoud. Nous accueillimes 
avec plaisir I'espoir, soit de faire la paix avec lui, soit de 
le voir afiaibH par une puissance ^trangere. Nous recon- 
trions continueUement sur notre route des tribus qui n'a- 
vaient pas encore eu occasion de signer le traits et qui en 
profitaient avec empressement.* En arrivant en Syrie, 
nous re^times un courrier du roi des Wababi qui nous 
apportait un petit morceau de papier large de trois doigts et 
long de s^x k peu pres ; ils affectent d'employer ainsi la 
forme la plus exigiie, pour contraster avec les Turcs qui 
^crivent leurs firmans sur de grandes feuilles. Les carac- 
t^res arabes prennent si peu de place que sur ce petit cbifibn 
^tait ecrite une lettre tres longue et assez imp^rieuse : elle 
conunenyait par une sorte d'acte de foi ou declaration que 
Dieu est unique et sans pareil ; qu'il est un, universel, qu'il 
n'a point de semblable ; ensuite venaient tons les titres du 
roi que Dieu a investi de son sabre pour soutenir son unit^ 
contre les idoldtres Ges chr^tiens) qui disent le contraire. 
II continuait ainsi : 

"Nous Abdalla, fils d'Abdel Aziz, fils d'Abdel 
*' Wababs, fils de Siboud. Nous vous faisons savoir, 6 
fils de Cballan (puisse le Dieu seul adorable vous 
dinger dans le droit cbemin) que, si vous croyez en 
Dieu, vous devez ob^ir a son esclave Abdalla k qui il a 
d^^gue son pouvoir, et venir cbez nous sans crainte, 
'* Vous serez notre bien-aim^ fils, nous vous pardonnerons 
le passe, et vous serez traits comme im de nous. Mais 
gardez-vous de I'ent^tement et de la resistance k notre 



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* A Maktal El Abed, nousrencontr&mes deux tribns, celle de Berkaje, com- 
mand^ par Sahdoun Ebn Wuali, forte dc ISOO tentes, et celie de Mabimen, 
command^e par Fahed Ebn Salche, de 300 tentes. En traversautl'Euphrate 
derant Haiff, noiuftmes ^galement alliance avec Alayan Ebn Nadjed, chef de 
la trlbu Bouharba, compos6e de 500 tentei. 



366 VOYAGE EN ORIENT. 



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appel ; car celui qui noiu ^coute est compt^ an nombre 
des (habitang du paradia. 
*' Salut. 

*' Sign^: 

" El Manhoud Menalla Ebn Sihoud Aboalla." 

A la reception de cette lettre, n ous ttnmes un ^(rand con- 
seil de guerre, et aprds avoir mflrement pes^ tous les 
perils du voyage contre tous les avantages de Talliance 
d'Ebn Sihoud, le Drayhy r^solut de se rendre k son invita- 
tion. Scheik Ibrahim m'ayant demand^ si je me sentais le 
courage d'aller voir ce fanatique : 

— *' Je sais bien, lui r^pondis-je^ que je risque plus que 
" tout autre, k cause de sa haine pour les Chretiens ; mais 
" je place ma confiance en Dieu. Devant mourir une fois, 
" et ayant d^j^ fait le sacrifice de ma vie, je suis prdt k le 
*' faire encore pour conduire jusqu'au bout I'entreprise que 
" j'ai commenc^e." Le d^sir de voir im pays si curieux et 
cet homme extraordinaire excitait mon courage : aussi, 
ayant bien recommand^ma pauvre m^re k M. Lascaris, dans 
le cas oil je viendrais k mourir, je partis avec le Drayhy, 
son second fils Sahdoun, son neveu, son cousin, deux des 
principaux chefs et cinq n^es, tous montes sur des droma- 
daires. Pendant I'absence de son p^re, Saher devait com- 
mander la tribu, et la conduire au Horran, k la rencontre 
du Drayhy qui comptait revenir par le H^giaz. Nous fimes 
notre premiere halte chez les Bedouins Beny Toulab qui ne 
poss^dent, pour tout bien, que quelques &nes, et vivent de 
la chasse des gazelles et des autniches. Ds se vStent de 
peaux de gazeUes grossierement cousues ensemble et 
formant une longue robe k manches tr^s larges. La four- 
rure est en dehors, ce qui leur donne I'apparence de bdtes 
fauves. Je n'ai jamais rien vu de si sauvage que leur aspect. 
U nous donn^rent le divertissement d'une chasse aux 
autruches, qui m'int^ressa beaucoup. La femelle de Tau- 
truche depose ses oeufs dans le sable, et s'^tablit a quelque 
distance, le regard fix^ sur eux ; elle les couve, pour ainsi 
dire, des yeux qu*elle ne detourne jamais du nid. Elle 
reste ainsi immobile la moitid de la journey jusqu'^ ce que 



VOYAGE EN ORIENT. 367 

le mile vienne la relever. Alors elle va chercher sa nour* 
riture, pendant que celui-ci fait la garde k son tour. Le 
chasseur, lorsqu'il a decouvert des oeufs, forme une esp^ce 
d'abri en pierre pour se cacher, et attend derriere, le mo- 
ment favorable. Lorsque la femelle est seule, et que le 
m^e est assez loin pour ne pas prendre V alarme au coup 
de fusil> il tire k balle, court ramasser Toiseau atteint du 
coup mortel, essuie son sang, et le replace dans la m^me 
position pr^s des oeufs. Quand le mile revient, il s'approche 
sans defiance pour commencer sa faction. Le chasseur, 
rest^ en embuscade, le tue, et emporte ainsi une double 
proie. Si le mile a eu quelque sujet d'alarme, il s'^oigne 
en courant avec rapidity ; on le poursuit alors ; mais il se 
d^end en lan^ant des pierres derri^re lui, k la distance 
d'une port^e de fusil, et avec une grande force. II serait 
d'ailleurs dangereux de I'approcher trop quand il est en 
colore, car son extreme vigueur et sa taille elev^e rendraient 
le combat p^rilleux, surtout pour les yeux du chasseur. 
Lorsque la saison de la chasse des autruches est pass^e, les 
Bedouins montent sur leurs ines, et vont vendre leurs 
plumes k Damas jusqu'i Bagdad. 

Lorsqu'un d'eux veut se marier, il engage la moiti^ de sa 
chasse de Tannic au pere de sa fiancee, pour payer sa dot. 
Ces Bedouins ont une grande veneration pour la m^moire 
d'Antar, dont ils sepr^endent les descendans; maisjene 
sais jusqu'^ quel point on pent ajouter foi k cette pretention. 
Us nous r^citdrent plusieurs fragmens de son poeme. 

Ayant pris cong^ d'eux, nous marchimes au grand pas 
des dromadaires, et vinmes camper sur les bords d'un lac 
d'une grande ^tendue, appele Raam Beni Hellal. II regoit 
aes eaux d'une colline que nous avions cotoy^e 

Le lendemain, arrives au milieu d'un desert aride, nous 
apergiimes un petit oasis, forme d'un arbuste appele Jorfe ; 
nous n'en ^tions plus qu'a quelques pas lorsque nos droma- 
dsdres s'arr^terent court ; nous criimes d'abord qu'ils vou- 
laient se reposer dans un endroit oil un retour de v^g^tation 
ssmblait leur annoncer de Teau; mais nous reconnCLmes 



366 VOTAGB KH OBIBNT. 

bient6t qae leur repugnance venait d*un etbbi instmctif 
qui se manifestait par tons 1m aignet d'lme invincible 
terreur; ni cazesses, ni menacea ne ponraient ka faire 
avancer. Ma curioait^ ae trouvant exati6t an plna hant 
degr^, je mis pied ^ terre ponr connaStre la canae de lenr 
epouyante; maia, ii peine entr^ dana le bosqnet^ je recnlai 
nioi*m6me involontairement. La terre ^tait joncbee de 
peauz de aerpena de tonte giandenr et de toute eapdce. U 
y en avait dea milliera ; quelqnea-unea groaaes comme des 
c&blea de vaissean, d'autres mincea conune dea aigoifles ; 
noua nous ^mgnftmes pr^cipitannnent de cet endrolt, 
rendant gr&ces k Dieu de n'avoir troar^ que lea peauz de 
ces reptiles venimeuz* Le soir, ne pouvant joindre ancnn 
abri, il nous fallut paaaer la nuit au milieu du desert ; snis 
j'avoue que mon imagination, frapp^ du spectacle horrftle 
du bosquet, m'emp^ha de fermer Toeil ; je m'attendaia a 
cbaque instant h. voir un ^norme serpent se glisaer aoiis ma 
tente, et dresser sa tite mena^ante a mon cbevet. 

Le lendemain nous atteignimes une tribu considerable 
tributaire des Wababi; elle venait de Samarcande; nous 
cacb^es soigneusement nos pipes, car Ebn Siboud defend 
s^v^rement de fiimer, et punit de mort toute infraction a 
ses ordres. L'^mir M^djioun noua donna I'bospitalit^ mais 
ne put contenir sa surprise de notre bardiesse a nous mettro 
ainsi k la merci du Wababi dont il nous peignit le caractsre 
fi^roce, en termes effrayans. II ne nous dissimula pas qae 
nous courions de grands dangers, Ebn Siboud ne se fuaaat 
aucun scrupule d'employer de fausses promesses pour user 
ensuite de trabison infllme. Le Drayby, qui, plain de 
loyaut^, sMtait avanc^ sur la foi de Tinvitation du n>i, sans 
s'imaginer qu'on piit manquer k sa parole, commen^a a se 
repentir de sa credule confiance ; mais sa fiert^ Tempdchant 
de reculer, nous continu^es notre voyage. Nous eiknes 
bient6t atteint le Nedgd^, pays entrecoup^ de vallons et de 
montagnes, et couvert de villes et de villages, outre une 
multitude de tribus errantes. Les villes paraisaent fort 
anciennes et attestent une population primitivement plus 
nombreuse et plus ricbe que celle qui les occupe maintenant 
l^s villages sont peuples de Bedouins cultivateurs ; le sol 



VOYAGE BK ORIRNT. 369 

produit en abondance du bl^, des legumes et surtout des 
dattes. On nous raconta que les premiers babitans de ce 
pays Tabandonndrent pour aller s'^tablir en Afrique sous 1^ 
conduits d'un de kurs princes, nomm^ Beni H^tal. 

Nous trouv&mes partout une francbe hospitality, mais 
partput aussi nous entendtmes des plaintes interminables 
sur la tyrannie d'£bn Siboud. La crainte seule retenait ces 
peuples sous sa domination. Enfin aprds quatorze jours de 
mardie au pas des dromadaires, ce qui suppose une distance 
triple de celle d'une caravane dans le m^me espace de 
temps, nous arriy^es dans la capitale des Wahabi : la ville 
est eatour^ d'un bois de dattiers ; les arbres se touchent 
et laissent k peine le passage d'un cavalier entre leurs 
troncs, aussi la ville se d^robe-t-elle derri^re ce rempart, 
appel^les dattiers de Darkisch. Ayant traverse ce bois, 
nous trouy&mes comme un second retrancbement de monti- 
cules formes de noyaux de dattes amoncel^s, ressemblant a 
une digue de petites pierres, et derri^re, la muraille de la 
viUe que nous longe&mes pour arriver k une porte d'entr^e 
qtu nous conduisit au palais du roi. Ce palais, fort grand 
et k deux Stages, est b&ti en belles pierres de taille blanches. 
Inform^ de notre arriv^e, £bn Siboud nous fit conduire 
dans un de ses appartemens, ^^gant et bien meubM, oil Ton 
nous seryit un repas copieux. Nous trouvdjnes ce debut de 
bon augure, et nous nous applaudimes de n'avoir pas c^de 
auz defiances qu'on avait voulu nous inspirer. Le soir, 
ayant mis ordre k notre habillement, nous fWes nous pre- 
senter au roi ; nous vtmes un bomme de quarante-cinq ans 
environ, I'ceil dur, le teint bronz^ et la barbe tr^s noire ; il 
^tait v^u d'une gombas attacb^e autour des reins par une 
ceinture blanche, un turban ray^ rouge et blanc sur la t^te, 
un machlas noir jet^ sur I'^paule gauche, tenant dans la 
main droite la baguette du roi de Mahlab, insigne de son 
autorit^ ; il ^tait assis au fond d'une grande salle d'audience 
assez richement meubl^e de nattes, de tapis et de coussins. 
Les grands de sa cour I'entouraient. L'ameublement ainsi 
que les habillemens ^taient en coton otl en laine du Yemen, 
la soie etant d^fendue dans ses Etats, ainsi que tout ce qui 
rappelle le luxe et les usages des Turcs. J'eus le loisir de 

TOMB II. 24 



370 VOYAOS mv OBIBMT. 

faire mea obaervatioiity car £bn Sikond ayant r^poada 
bridrement et d'lm ton glacial auz compliBftans da Drayky, 
nous nouB asstmes et attendtmes en silenee qa'il entaoJu la 
conyenation. Cependant au boot d'one demi-benre, k 
Drayhy yoyant qu'il ne commandait paa le caf^ et ne se 
d^dait pasy prit la parole et dit : 

— " Je yoisj 6 fils de Sihoud» que vous ne nous recevei 
" pas conune nooa avions droit de nous y attendre. Nous 
" avons march^ sur yos terres et nous soounes entres sop 
" yotre toit d'apr^ yotre invitation ; si yous ayez qudqne 
" chose contre nous* parlez, ne nous cacbez rien. 

£bn Sihoud^ lui langant un regard de feu : 

— " Qui certesy r^pondit-il j'ai beaucoup de choses contre 
" yous ; yos crimes sont impardonnables ! Vous yous ^tes 
" r^yolt^ contre mei^ et yous ayez refus^ de m'obSr : vous 

ayez d^vast^ la tribu de Sacbrer en Galilee, sachant qu'elle 

m'appartenait. 






" Vous ayez corrompu les Bedouins et yous les ayez reu- 
" nis contre moi et contre mon autorit^. 

" Vous avez d^truit mes arm^s, pill^ mes camps et soa- 
" tenu mes mortels ennemis, les Turcs, ces idol4tres, ces 
" profanateurs, ces sc^erats, ces d^aucbes." 



— Puis s'animant de plus en plus et accumulant invectives 
sur invectives, sa rage ne connut plus de bomes, et il finit 
par nous ordonner de sortirde sa presence, pour attendre son 
bon plaisir. 

Je voyais les yeux du Drayby s'enflammer, ses narines se 
gonfler ; je craignais k cbaque instant une explosion d'im- 
puissante colore, qui n'aurait servi qa'k pousser le roi aux 
demieres extremit^s ; mab se voyant entierement sans d^ense, 
il se contint, et, se levant avec dignity, se retira lentement 
peur refl^cbir a ce qu'il devait faire. Tout tremblait devant 
Us fureurs d'Ebn Sihoud ; nul n'aurait osd s'opposer k ses 



TOYAOX KN ORZBKT. 37 1 

▼olont^s. Nous rest&mes deux jours et deux nuits dans notre 
appartement, sans entendre parler de rien ; personne ne se 
Boudait de nous approcber ; ceux qui avaient paru les plus 
empresses lors de notre arrivi^, nous fuyaient, ou se mo- 
quaient de notre cr^ule confiance dans la foi d'un homme si 
connu pour son caractere perfide et sanguinaire. Nous nous 
attendions k chaque instant k voir arriver les satellites du 
tyran pour nous massacrer, et nous cherchions en vain 
quelque moyen de nous tirer de ses grifFes. Le troisi^me 
jour, le Drayhy, s'l^nant qu'U aimait mieux la mort que I'in- 
certitude, envoya ehereher un des ministres du Wahabi, 
nomm^ Abou el Sallem» et lui dit : AUez de ma part porter 
ces paroles k votre maitre : 

— " Ce que vous voulez faire faiies-Je promptement ; je ne 
^' vous le reproeherai pas ; je ne m'en prendrai qu'ti moi-mime 
*' de wCitre Ikwk entre vos mains." 

£1 Sallem ob^t, mais ne revint pas, et, pour toute r^ponse, 
nous vtmes vingt-cinq n^gres arm^s se ranger aupr^s de 
notre porte. Nous ^tions done d^cid^ment prisonniers ! 
Combien je maudissais la foUe curiosity qui m'avait jet^ dans 
un p^rii si gratuit ! Le Drayhy ne craignait pas la mort, mais 
la contrainte lui ^tait insupportable ; il se promenait a grands 
pas de long en large, comme un lion devant les barreaux de sa 
cage. II me dit enfin : 

" Je veux en finir ; je veux parler k Ebn Sihoud, et 
" lui reprocher sa perfidie ; je vois que la douceur et la pa- 
" tience sont inutiles, je veux au moins mourir avec dignit^.'' 



II fit de nouveau demander El Sallem, et d^s qu'il Ta- 
pergut - 

'* Retoumez aupres de votre maitre, lui dit-il ; annoncez- 
" lui que, par la foi des Bedouins, je reclame le droit de 
" parler ; il sera toujours k temps d'user de son bon plaisir, 
" apres qu'il m'aura entendu." 

Le Wahabi ayant accord^ une audience, £1 Sallem nous 

24* 



372 VOTAGB BK ORIENT. 

introduisit ; arriv^ en sa pr^sence^ le roi nous laissa debout 
et sans r^pondre au salut d'usage : 

** Que Youlez-vous 2" dit-ilbmsquement. 

Le Drayhy se redressant avec dignity, r^pondit : 

" Je Buis venu cbez vous, 6 fils de Sihoud, sur la foi 
" de YDS promesses, n'ayant qu'une suite de diz hommeS} 
" moi qui commande k des milliers de 'guerriers. Nous 
** sommes sans defense entre vos mains ; vous Stes au 
centre de votre puissance, vous pouvez nous broyer 
comme la cendre ; mais sacjiez que, depuis la frou- 
tiere de Tlnde jusqu'lt la fronti^re du Nedgd^, dans 
la Perse> ^ Bassora, dans la Mdsopotamie, le Hemad, 
les deux Syrie, la Galilee et le Horan, tout homme 
qui porte le cafi^ vous redemandera mon sang, et ti- 
rera vengeance de ma mort. Si vous dtes roi des Bedouins, 
'^ comme vous le pr^tendez, comment vous abaissez-vous 
" il la trahison ? C'est le vil metier des Turcs. La tra- 
" hison n'est pas pour le fort mais pour le faible ou le l^he. 
" Vous qui vantez vos armies, et qui pr^tendez tenir votre 
" puissance de Dieu mdme, si vous voulez ne pas ter- 
^* nir votre gloire, rendez-moi k mon pays et combattez- 
" moi k force ouverte : car, en abusant de ma bonne 
" foi, vous vous d^shonorez, vous vous rendez Fobjet 
*' du m^pris de tons, et causerez la mine de votre 
royaimie. J'ai dit; maintenant faites ce qu'il vous 
plaira; vous vous en repentirez un jour. Je ne siiis 
qu'un sur mille ; ma mort ne diminuera pas ma tribu, 
n'^teindra pas la race des Chal&n. Mon fils Sahen 
me remplacera ; il reste pour conduire mes Bedouins et 
" tirer vengeance de mon sang. Soyez done averti, et que 
vos yeux s'ouvrent k la v^rite. 



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Pendant ce discours le roi jouait avec sa barbe et se 
calmait peu It pen. Enfin, apres un moment de silence : 

" Allez en paix, dit-il, il ne vous arrivera rien que de 
f' bien." 



VOYAGE EN ORIENT. 373 

Nous nous retir^mes alors, mais sans cesser d'etre gardes 
k vue. 

Ce premier succ^s rassura les conrtisans qui avaient en- 
tendu avec terreur les paroles bardies du Drayhy, et 
s'^tonnaient de la - mani^re dont le tyran les avait sup- 
port^es. lis commenc^rent It se rapprocher de nous, et 
Abou £1 Sallem nous fit diner cbez lui. Cependant je 
n'^tais pas tr^s rassur^ pour mon compte ; je penssds k 
la y^rite qu'Ebn Siboud n'oserait pas pousser les cboses 
aux demi^res extr^mit^s avec le Dray by ; mais je craignais 
qu'il ne vtnt k rejeter les torts sur mes conseils, et k me 
sacrifier, moi, obscur giaour, k son ressentiment. Je fis 
part de mes craintes au Drayby, qui me rassura en ju- 
rant qu'on n'arriverait k moi qu'en passant sur son ca- 
davre, et que je sortirais le premier des portes de Dar- 
kiscb. 

Le lendemain Ebn Siboud, nous ayant fait appeler, 
nous re^ut tr^s gracieusement et fit apporter le cafe. 
Bient6t il se mit k questionner le Drayby sur les per- 
sonnes qui I'accompagnaient. Voici mon tour qui arrive, 
pensai-je, et le cceur me battit un peu; je me remis 
cependant et, lorsque le Drayby m'eut nomm^, le roi, se 
toumant vers moi : 

" C'est done vous, dit-il, qui 6tes Abdalla le cbretien ?" 

Et sur ma r^ponse afiirmative : 

" Je vols, continua-t-il, que vos actions sont beaucoup 
** plus grandes que votre personne/' 

" La balle d'un fusil est petite, lui dis-je, elle tue poor-. 
" tant de grands bommes." 

II eourit : 

'* J'ai bien de la peine, reprit-il> k croire tout ce qu'on a 
*' dit de vous : je veux que vous me r^pondiez francbe- 



374 TOTAOB XM OBfBlVT. 

*' ment : Quel est le bat de cette alHance k laqnelle vcma 
" trayaOlez depiiis plnsieun ann^s ?" 

** Ce bnt eflt bien^Bunpley i^pondis-je. Nous avons ronlu 
** r^iinir tons lea B^douiiM de la Syrie sons le eonanande- 
''mentdu Drayhy, pour r^uBter aux Tares; yoasvtoyea 
*^ que nous formioas ainsi one barridre imp^a^trable entre 
** Toos et vos ennemis." 

** Fort bien, dit*il ; mais s^ en est ttosi, pourquoi avez- 
'* vouB cberch^ k d^truire mes arm^ devant Hama ? 






Farce qae roas ^tiez on obstacle k nos projets, repns- 
je ; ce n'^tait pas pour vous, mais poor le Drayhy que 
*' noas travaillions : son pouvoir one fois affermi dans la 
" Syrie^ la M^potamie, et jusqu'^ la Perse, nous vo^ions 
" faire alliance avec vous, et devenir, par ce moyen, inyul- 
*' n^rables dans la possession de notre liberty absolue. En- 
" fans de la m6me nation^ nous devons d^fendre la ni^me 
*' cause ; c'est k cette fin que nous sommes venus ici poor 
" former arec yous une union indissoluble. Vous noim 
avez re^us d'une manih'e offensante, et le Drayby toos 
I'a reproch^ en termes offensans k son tour; mais nos 
intentions sont francbes, et nous Favons prouv^ en 
*' venant sans armes nous confier k votre loyaut^/' 

La pbysionomie du roi s'^claircissait k mesure que je par- 
lais> et lorsque j'eus fini il me dit : 



t€ 



" Je suis content." 

Puis^ se tournant vers ses esclaTes, il ordonna inda 
caf^s. Je remerciai Dieu int^rieurement de m'ayoir si 
bien inspire. Le reste de la visite se passa au mieuzy 
et nous nous retidUues forts satisiaits. Le soir, nous 
fCimes invites k un grand souper cbez un des ministreSy ap- 
pel^ Adramouti, qui nous entretint en confidence des 
cruaut^s de son mattre, et de I'ez^cration dans laquelle il 
^tait tomb^ g€n€ralement. II nous parla aussi de ses 
immenses ricbesses ; celles dont il s'est empar€ lors da 



VOYA6S BN ORIKNT. 3^5 

pillage de la Meeque, sont incalculables. Depms lea pre- 
miers temps de I'Hegire, les princes musalmans, les csdifs, 
les sultans et les roia de Perse envoient tous les ans au 
tombeau du i»ro|^^e des pr^sens considerables en bijoux> 
lampes, candelabres d^or, pierres pr^deuses, etc., outre les 
offrandes du commun. des fiddles. Le tr6ne seul, cadeau 
d'un roi de Perse, en or massif, incrust^ de perles et de 
diamans, ^tait d'une valeur inestimable. Chaque prince 
cnvoie une couronne d'or, enricbie de pierres pr^cieuses, 
pour suspendre k la votLte de la cbapelle; il y en ayait 
d'innombrables lorsque Ebn Sihoud la d^pouilla ; un seul 
d iam an t de la grosseur d'une noix, plac^ sur la tombe, 
^tait regard^ comme inappreciable. Lorsqu'on pense a 
tout ce que les si^eles avaient accumuie sur ce point 
unique, on ne s'^tonne plua que le roi ait emmen^ quarante 
cbameaux, charges de pierreries, en outre des objets d'or 
et d'argent massifs. En calculant ces tr^sors immenses, 
et les dimes qu'il Idire tous les ans sur ses allies, je crois 
qu'on peut le regarder comme le monarque le plus riche 
de la terre, surtout si Ton consid^re qu'il n'a presque aucune 
d^ense It £ure ; qu'il defend s^y^rement de luxe, et qu'en 
temps de guerre cbaque tribu foumit k la subsistance de 
ses armies et supporte tous les frais et pertes, sans jamais 
obtenir le moindre d^dommagement. 

Le lendemain, je me sentis si content d'ayoir recouvre 
ma liberty, que j'allai me promener toute la joum^e, et yisi- 
ter en detail Darkisch et ses enyirons. La yille, b&tie en 
pierres blanches, contient sept mille habitans, presque tous 
parens, ministres ou g^neraux d'Ebn Sihoud. On n'y yoit 
pas d'artisans. Les seuls metiers qui s'y exercent sont 
ceux d'armuriers et de marechal f errant ; encore sont-ils en 
petit nombre ; on ne trouye rien k acheter, pas m^me sa 
nourriture. Chacun yit de son ayoir ; c'est-i-dire, d'une 
terre ou jardin qui produit du bie, des legumes et des fruits, 
et nourrit quelques poulets ; leurs nombreux troupeaux 
paissent dans la plaine, et tous les mercredis, les habitans 
de I'Ymen et de la Mecque yiennent eehanger leurs mar- 
chandises contre des bestiaux. Cette esp^ce de foire est 
^unique coxDmerce du pays. Les femmes sortent sans yoile, 
mais ellee mettent leur macblas noir sur leur t^te, ce qui est 



370 TOTAOK BN OSISNT. 

eztr^m^ment disgradeux ; da reste, eUes Bont g^n^ralement 
laides et brunes k Vexcks. Les jardins, situ^ dans nn 
charmant yallon pr^ de la Tille, du c6t^ oppos^ k celui par 
leqael nous ^tions ainvi», produisent les plus beaux froits 
du monde ; des bananes, oranges, grenades, figues, pommes, 
melons, etc., entremdl^s d'orge et de mais ; ils sont arros^ 
avec soin. 

Le lendemain le roi nous ajant iaii appeler de nouveau, 
nous re9ut trds gracieusement, et me questionna beauconp 
sur les divers souverains d'Europe, surtout sur Napol^n 
pour lequel il avait une grande y^n^ration. Le r^it de ses 
conqudtes faisait ses d^ces ; heureusement mes fr^uens 
entretiens avec M. Lascaris m'ayaient mis k m^me de loi 
donner beaucoup de details. A chaque bataille, il s'^criait : 



" Siirement, cet bomme est un envoy^ de Dieu ; je suis 
" persuade qu'il est en communication intime avec son 
" cr^teur, puisqu'il en est ainsi favoris^/' 



Puis se montrant de plus en plus affable envers moi, et 
cbangeant de sujet. 

" AbdaUa, continua-t-il, je veuY que vous me disies la 
" v^rit^ ; quelle est la base du cbristianisme V 

Connaissant les pr^ug^s du Wahabi, je tremblai icette 
question ; mais ayant pri€ Dieu de m'inspirer : 



" La base de toute religion, 6 fils de Sihoud, lui dis-je, 
est la croyance en Dieu ; les cbr^tiens pensent, comme 
vous, qu'il n'y a qu'un Dieu, cr^teur de I'univers, qui 
punit les m^chans, pardonne aux repentans, et r^m- 
pense les bons ; que lui seul est grand, mis^ricordieuz et 
tout-puissant." 



" C'est bien, dit-il, msds comment priez-vous ?" 

Je lui r^itai le Pater ; il le fit ^rire sous ma dict^ par 
son secretaire, le relut, et le pla^a dans sa veste ; puis, con* 



VOYAGE EN ORIENT. 377 

tinuant son interrogatoire, il me demanda de quel cotd nous 
nous tournions pour prier. 

" Nous prions de tous les c6t^8, r^pondis-je> car Dieu est 
" partout." 



" £n cela je vous approuve tout-^-fait, dit-il ; mais vous 
devez avoir des pr^eptes aussi'bien que des pri^res.'' 



Je recital les dix commandemens donnes par Dieu k 
son proph^te Mo'ise ; il parut les connaitre, et poursuivant 
ses questions : 

" £t J^sus- Christy comment le consid^rez-vous ?" 

" Conune la parole deDieu incam^e,comme le verbe divin.'' 

" Mais il a et^ crucifie ?" 



" Comme verbe il n*a pas pu mourir, mais commehomme 
" il a souffert de la part des m^chans." 



« 



C'est k merveiUe ; et le livre sacr^ que Dieu a inspire k 
** J^us- Christ, est-il r^v^r^ parmi vous ? Suivez-vous ex- 
'* actement sa doctrine ?" 

" Nous le conservons avec le plus grand respect, et nous 
" ob^sons en tout k ses enseignemens." 

" Les Turcs, dit-il, ont fait un dieu de leur proph^te, et 
*' prient sur son tombeau comme des idolitres ; maudits 
" soient ceux qui donnent an cr^ateur un ^gal ; que le sabre 
" les extermine.'' 

£t se r^pandant de plus en plus en invectives contre les 
Turcs, il bldma I'usage de la pipe, du vin et des viandes 
impures. Je me trouvai trop heureux de m'Stre tir^ adrake- 
ment de questions p^rilleuses, pour oser le contredire sur 
des points insignifians, et je le laissai croire que je m^prisais 
Tusage de cette mauvaise hjerbe (c'est ainsi qu'il appelait le 



378 VOYAOS BN ORIBMT. 

tabae) ; ce qui fit sourire le Drayhy> qui savait bien qae 
pour moi le plua grand sacrifice posaibto ^tait la priyation 
de fomer, et que je profitais de tous les instane oh je pou- 
TKB impunteent tirer ma bien-aim^ pipe de ea cachette ; 
ce jour-lk, surtout, j'en sentaia un eztr^me besoin, ayant 
beaucoup parU et pris du ca£6 moka trds charg^. 

L« roi parut enchant^ de notre coBrersadon^ et me dit : 

** Je T(H8 qu'on apprend tonjoura quelque cbose. J'avais 
oru, juaqu'iei, que les chr^tiens ^taient les plus snperati-^ 
tieuz des hommes, et maintenant je suis convaincu qulls 
approchent beaucoup plus de la vraie religion que les 
Turcs." 



€€ 
€4 



A tout prendre^ Ebn Siboud est un bomme instmit et 
d'une rare doquence> mais fanatique dans ses opinions leli- 
gieuses ; il a une femme l^time et une esdare. deux fils 
marine et une fille jeune encore. II ne mange que des alimens 
pr^par^spar ses femmes, de peur d'etre empoisonn^; la 
garde de son palais est confine k une troupe de nuUe ndgres 
bien ann^s. II pent du reste reunir dans ses Etats quince 
cent mille B^ouins capables de porter les armes. Lon- 
qu'U Tfut nommer un gouvemeur de province, U fait a|^ler 
celui auquel U destine ce poste, et TinTite It manger ayec lai ; 
apr^s le repas ils font ensemble les ablutions et la pji^re ; 
ensuite, le roi, Tarmant d'un sabre, lui dit : 

" Je Yous ai ^u, par ordre de Dieu, pour gouvemer ses 
** esdaves ; soyez bumain et juste ; recueillez exactement 
la dime, et faites couper les tites des Turcs et infidMes 
qui disent que Dieu a un ^gal ; n'en laissez aucun s'^- 
** blir dans votre pays. Puisse le Seigneur donnor la yidoxre 
" k ceuz qui croient it son unit^." 

Ensuite il lui remet un petit ^crit qui enjoint auz babi- 
tans d'ob^r en tout au gouvemeur, sous peine de s^vkes 
punitions. 

Le jour suirant, nous Tisit&mes les ^curies du roi ; il est 



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TOYA6K EN ORIENT. 379 

impossible, je croi8> pour un amatear de chevanx, de rien 
voir de plus beau. Je remarquai d'abord quatre-vingts 
jnmens blanches, rang^ sur une seule file ; elles ^talent 
d'une beaut^ incomparable et si ezactement pareilles, qu'on 
nepouvait reconnattre Tune de I'autre; leur poilbrillant 
comme Targent, ^louissait les yeux. Cent vingt autres de 
diverses robes, mala ^galement belles de formes, occupaient 
un autre b&timent ; aussi, malgr^ mon antipathic pour les 
chevaux depuis I'accident qui avait pens^ me coiiter la vie, 
je ne fus pas moins saisi d'admiration en parcourant ces 
^curies. 

Ce soir-Ui, nous soupftmes chez le g^n^ral en chef H^dal 
qui se r^concilia avec le Drayhy. Le fameux Abou Nocta, 
qui s'y trouvait, lui fit aussi beaucoup de politesses. Nous 
restftmes pendant plusieurs jours r^unis en assemblies 
secretes pour tndter de nos affaires avec £bn Sihoud; Le 
detail en serait superflu. II suffira de dire qu'une alliance 
fht conclue entre lui et 1q Drayhy, k leur satisfaction r^ci- 
proque, et le roi d^clara que leurs deux corps n'^taient phu 
dirig^$ que par une seule ame, Le traits termini, il nous fit 
pour la premiere fois manger avec lui, et gotita chaque plat 
avant de nous Voffnr. Comme il n'avait jamais vu manger 
autrement qu'avec ses doigts, je fis une cuilldre et ime four- 
chette avec un morceau de bois, j'^talai mon mouchoir en 
guise de nappe, et je me mis k manger k la mani^re europ^ 
enne, ce qui le divertit beaucoup. 

** Grftces k Dieu, dit-il, chaque nation croit ses usages les 
" meilleurs possible, et chacun est ainsi content de sa con- 
" dition/' 

Notre depart dtant fix^ pour le jour suivant, le roi nous 
envoya en present sept de ses plus belles jumens, conduites 
en lesse par autant d'esclaves noirs mont^ sur des chameaux 
hegui, et lorsque chacun de nous ent fait son choix, on 
nous presents un sabre dont la lame ^tut fort belle, mais 
le foiureau sans aucun omemmt. II fit donner ^galement 
k nos serviteurs des sabres plus ordinaires, des fnachias et 
cent taUaris. Nous primes congd d'Ebn Sihoud avec les 



^^ VOYAGE BN ORI£KT« 

c^i^monies d'usage^ et nous ffiunes accompagn^ hora des 
muTB par tous lea officiers de sa cour. Amv^s oox portea 
de la villc, le Drayhy a'arrSta, et ae toumant vera moi, 
m'invita k paaser le premier, voulant, me dit-il, en aounant, 
tenir 8a promeaae. £t je I'avoue, malgr^ toutea lea polites- 
aea que nous avions refues it la fin de notre a^jour, lea 
angoiaaesquej'avaia ^prouv^s au commencement m'avaient 
fait une telle impreasion que je franchia le aeuil avec ddlices. 
Nous prtmea le chemin du pays de Heggiaa, couchant 
chaque nuit dana les tribua qui couvraient le desert. Le 
cinqui^me jour, apr^ avoir pass^ la nuit sous les tentes de 
£1 Henadi, nous nous lev&mes avec le soleil, et sortimes 
pour seller nos dromadaires, qu'lt notre grand dtonnement 
nous trouvftmes la t£te enterr^e dans le sable d'oti il nous 
lut impossible de les faire sortir. Nous appelimes k notre 
aide les Bedouins de la tribu, qui nous apprirent que I'ins- 
atinct des chameanx les portait k se cacher ainsi pour ^viter 
le timouM, que c'^tait un presage de ce terrible vent du de- 
aert qui ne tarderait paa k ^clater, et que nous ne pouvions 
nous mettre en route sans courir k une mort certaine. Les 
chameaux, qui sentent deux ou trois heures It I'avance, Tap- 
procbe de ce terrible fl^u, se toument du c6t^ oppos^ au 
vent, et s'enfoncent dans le sable. II serait impossible de 
leur faire quitter cette position pour manger ou boire, pen- 
dant toute la tempdte, dur&t-elle plusieurs jours. La Pro- 
vidence leur a donn^ cet instinct de conservation qui ne les 
trompe jamaia. Lorsque nous apprtmes de quoi nous ^tions 
menaces, nous partage&mes la terreur g^n^rale, et nous 
h4t4mes de prendre toutes les precautions qu'on nous in- 
diqua. II ne suffit paa de mettre lea cbevaux k I'abri, il fiEiut 
encore leur couvrir la tSte et leur boucher les oreiUea, autre- 
ment ils seraient suffoqu^ par les tourbiUona d'un aabk fin 
et subtil que le vent balaie avec fureur devant lui. Les 
hommes se rassemblent sous les tentes ; en boudient les 
ouvertures avec un soin extreme, apr^s s'dtre pourvus d'ean 
qu'ils placent k port^e de la main ; ensuite ils ae couchent 
par terre, la tdte couverte de leur machiag^ et leatent ainsi 
tout le tempa que dure I'ouragan d^vaatateur. 

Ce matin-Ui, tout fut en tumulte f^ ^n^ le camp, chacun 



VOYAOB BN ORIENT. 381 

chercbant a pouryoir ii la sih'ete de son betail, et se retirant 
ensuite pr^cipitamment sous sa tente. Nous avions k peine 
abrite nos belles jumens nedgdis, que la tourmente com- 
men^a. Des raffales furieuses amenaient des nuages d'un 
sable rou^e et briilant qui tourbillonnait avec imp^tuosite, 
et renversait tout ce qui se trouvait sur son passage : s'a- 
moncelant en collines, 11 enterraittout ce qui avjdt la force 
de lui r^sister. Si dans ces momens-U, quelques parties du 
corps se trouvent atteintes, la chair s'enflamme comme si 
un fer cbaud I'avait touch^e. L'eau qui devait nous rafrai- 
chir ^ait devenue bouillante ; et la temperature de la tente 
surpassait celle d'un bain turc. La temp^te dura dix heures 
dans sa plus grande furie« et diminua ensuite graduellement 
pendant six beures; une heure de plus, et nous ^tions tons 
sufiPoques. Lorsque nous nous hasard&mes li sortir de nos 
tentes, un affreux spectacle nous attendait: cinq enfans^ 
deux femmes, et un homme, ^saient morts sur le sable en- 
core br^lant, et plusieurs Bedouins avaient le visage noirci 
et enti^rement calcin^, comme par la bouche d'une foumaise 
ardente. Lorsque le vent du simoun atteint un malheureux 
k la t^e, le sang lui sort k flots par la bouche et les narines, 
son visage se gonfle, devient noir, et bient6t il meurt 
^touffe. Nous reraercitoes le Seigneur de n'avoir pas 
it6 nous-mSmes surpris par ce terrible fl^u, au milieu 
du desert, et d'avoir ^t^ ainsi pr^serv^s de cette mort af- 
freuse. 

Lorsque le temps nous permit de quitter le camp de 
Henadi, douze heures de marche nous ramen^rent k notre 
tnbu, oii j'embrassai Scheik Ibrahim avec un veritable 
amour filial ; nous pass&mes plusieurs jours k raconter nos 
aventures, et quand je fus parfaitement remis de mes fati- 
gues, M. Lascaris me dit : 

— ** Mon cher fils, nous n'avons plus rien k faire ici ; 
*' grkce k Dieu, tout est termini, et mon entreprise a r^ussi 
" au-delik m§me de mes esp^rances : il faut aller maintenant 
** rendre compte de notre mission/' 

Nous quittllmes nos amis avec Fespoir de les revoir bien- 
t6t k la tSte de Texp^dition k laquelle nous avions ouvert la 
route et aplani les voies. Passant par Damas, Alep et la 



383 VOVAOS BM OB»NT. 

Caramanie, nous amv&mes k Constantmople, an nuns 
d*avril, aprds quatre-vingt-diz jours de marche, souvent k 
travers les neiges. Dans ce voyage fatigant, je perdis ma 
belle jument nedgdi^, cadeau d'Ebn Sihoud, queje comp- 
tais vendre au moins trente mille piastres ; mais ce n'^tait 
qu*un avant-coureur des malheurs qui nous attendaient ; la 
peste ravageait Constantinople ; le g^n^ral Andr^ossi nous 
fit loger It Kegliat-Kani otl nous pass&mes trois piois en 
quarantaine. Ce fut pendant ce temps que nous apprimes 
la fiineste catastrophe de Moscou, et la retraite de Tarmee 
fran9aise sur Paris. M Lascaris ^tait au d^sespoir et ne 
savait quel parti prendre. Apr^s deux mois d'incertitude 
11 se dicida k retoumer en Syne, attendre I'issue des ^v^ne- 
mens. Nous nous embarqulLmes sur un bsltiment cbarg^ 
de bl^; une tempdte affreuse nous jeta It Chios, otl nous re- 
trouv&mes la peste. M. de Bourville, consul de France, 
nous procura un logement oil nous rest&mes enferm^ deux 
mois. Ayant perdu presque tons nos effets dans la tern- 
pSte, et ne pouvant communiquer au dehors. It cause de la 
contagion, nous nous trouv^es sans vdtemens, exposes k 
de grandes privations. 

Enfin les communications se rouvrirent. M. Lascaris, 
ayant re^u une lettre du consul g^n^ral de Smyme, qui Tin- 
vitait It aller conferer avec les g^n^raux Lallemand et Savari, 
se decida It s'y rendre, et me permit d'aller passer quelque 
temps aupr^s de ma pauvre m^re que je n'avais pas vue de- 
puis six ans. 

Mes voyages n'ayant plus rien d'int^ressant, je passe sur 
I'intervalle qui s'^coula depuis ma separation d'avec M. Las- 
caris, jusqu'lt mon retour en Syrie, etj 'arrive au triste de- 
nouement. 

Etant It Latakie aupr^s de ma m^re, et attendant chaqae 
jour qu'un b&timent pilt me transporter en Egypte, oil M. 
Lascaris m'avait ordonn^ de le rejoindre, je vois arriver un 
brick de guerre fran9ais : je cpurs chercher mes lettres, et j'ap- 
prends la desolante nouveUe de la mort de mon bienfaiteur, 
d.4c4d6 au Caire. Rien ne pent donner une id^e de mon 



VOYAGE SN ORIENT. 383 

d^sespoir ; j'avais pour M. Lascaris I'amour d'un fila, et je 
perdais d'sulleurs avec lui tout mon avenir. M. Drovetti, 
consul de France k Akxandrie, m'^crivait de me rendre le 
plus tdt possible aupres de lui ; je fus quarante jours avant 
de pouvoir trouver Toccasion de m'embarquer^ et lorsque 
j'arrivai h, Alezandrie, M. Drovetti ^tait parti pour la Haute- 
£gypte ; je Vj suivis, et le rejoignis k Asscout. II m'apprit 
que M. Lascaris ^tant arriv^ en Egypte avec im passeport 
anglais, M. Salt, consul d'Angleterre, s'^tait empar^ de tons 
ses effets. II m'engagea k m'adresser It lui pour 6tre pay^ 
des appointemens (cinq cents tallaris par an) qui m'^taient 
dus depuis six ans environ, et me recommanda surtout 
d'insister fortement pour obtenir le manuscrit du voyage de 
M. Lascaris, document d'une haute importance. 

Je retoumai imm^diatement au Caire ; M. Salt me re^ut 
tr^s froidement, et me dit que M. Lascaris ^tant mort sous 
protection anglaise, il avait envoy^ ses effets et ses papiers 
en Angleterre. Toutes mes d-marches furent inutiles. Je 
restai long-temps au Caire, dans Tespoir de me faire payer 
de mes appointemens, et d'obtenir les papiers de M. Las- 
caris. A la fin M. Salt menaga de me faire arrSter par les au- 
torit^s ^gyptiennes, et ce fut gr&ce k la g^n^reuse protection 
de M. Drovetti que j'^chappai k ce p^ril. Enfin, las de cette 
lutte infructueuse, je quittai TEgypt^, et revins k Latakie 
aupres de ma famille, plus malheureux et moins riche que 
lorsque je Tavais quittee, enpartant d'Alep pour la premiere 
fois. 

FIN DU REGIT DE FATALLA BAYB6HIR. 



NOTE DE L'AUTEUR. 



J'avais Tintention de joindre ici la traduction de quelques 
poesies arabes modernes, pour en donner au moins un 
aper^; mais j'apprends qu'une main habile et plus exercee 
que la mienne s*en est d^j^ occup^e. Un volume, intitu^ 



384 ^OTAGB BN ORIENT 

MBimge$ de lAtt&ahare OHmiate et Fhtn^ise, par J. Af^roub 
doit psu*aitre sotra peu de joars. J'ai conira I'atrteur, jeane 
po^ de la plus haute eep^nince, enlev^ prteatur^ment k 
sa famille et ik la gloire. II ^tait n^ en E^^rypte, et avait it6 
iiey6 en France. On retrouye dans les fragment originanx 
qu'il a laiss^s, et Ton retrouvera sans doute dans ses traduc- 
tions, cette couleur ardente et profonde da del de sa patrie^ 
unie h. la puret^ du goM fran^ais. Ses ouvrages, publics 
par sa veuve, sont le seul heritage qu'9 ait laiss^ k sa famille 
et k sa patrie. 

J*ai plac^ ici quelques fragmens extraits de la publication 
que j'annonce : ils donneront, j'en suis certain^ le d^sir d'en 
connaitre davantage. 

A. DE Lamartinb. 

16 A^rU l^r 



MAOUALS OU ROMANCES VULGAIRES 
DES ARABES MODERNES, 

Eztraltes du recuell intitule : 
MELANGES DE LITT^RATURE ORIENTALE ^T FRAN9AISB 

ft 

PAR J. AGOUB. 

Aujourdliui que ta taille, comme une tige ^lanc^, est si 
svelte et si gracieuse, accorde-moi tes caresses, 6 ma bien- 
aimee, et usons du temps qui fiiit. Ne ferme plus k I'a- 
mour la porte secrete de tes faveurs. Crois-moi, la borate 
est passag^re, et son empire n'a encore duri^ pour auoune 
mortelle. 

Ils t*ont compar^e k Tastre des nuits, mais eombien iis 
se trompent dans leur langage 1 La lune art-elle ces beuiz 
yeux noirs et ces vives prunelles ? Les roseaux plient et 
s'inclinent au moindre souffle du z^phir ; toi qui leur res- 
sembles par ta taille l^gere, tu vois s'incliner devant toi tous 
les hommes. 



TOTAGE EN ORIENT. 385 

Si le tourment de mon co&ur te rend heureuBe> tourmente- 
moi ; car mon bonheur c'est le tien, si ce n'est que le tien 
m'est plus doux encore. Si tu veux me ravir la vie, si ce 
sacrifice t'est n^ceseaire, prends ma vie, 6 toi qui es ma 
seule vie, et ne te courrouce pas contre moi ! 

Quel mal 7 aurait-il^ jeune beauty si tu me traitais avec 
plus de justice ? Tu gu^rirais ma douloureuse maladie par 
un remade qui me dispenserait de recourir au Kanon d' Avi- 
c^ne.* Toutes les fois que je contemple tes beaux sourcils, 
je crois 7 reconnattre le contour gracieux du noun ;t et ta 
Toix est plus douce k mon oreille, que les sons de la harpe 
et du senthir.J 

Lorsque la bien-aim^e passa, le rameau du saule voisin 
fat jaloux de sa taille ^ncee ; la rose s'inclina de honte, 
quand elle vit Tincamat de sa joue, et je m'^criai : O toi qui 
sans retour as captiv^ mon ame, tes regards ont ouvert 
dans mon sein une blessure dont je ne gu^rirai de la 
vie. 

J'aime, j'aime un adolescent, et ma passion brMe comme 
une flamme au fond de mon coeur. Lorsque I'amour se 
g^lissa dans mon sein, k peine un duvet leger ombrageait les 
joues de mon amant. Oui, je suis amoureuse^ et c'est pour 
toi, mon bien-aim^, que mes larmes coulent ; mais j'en fais 
Berment par celui qui cr^a Tamour^ mon coeur n'eut ja- 
mais de tendresse que pour toi. Je t'offre ma premiire 
flamme. 

Qnand la nuit ^paissit ses tenebres, elle imite ' la noirceur 
de tas chev«ux boucl^s ; quand le jour brille de ses dartes 
les plus plures, il rappelle IMclat de ton visage ^louissant ; 
I'aloeSy dans ses suaves exhalaisons, ne r^pand lui-mdme 
qne tes propres parfums, et Tamant ^pris de tes charmes 
passera sa vie It raconter tes louanges. 



* Le c^l^bre TraiU de mMecine d*Ebn Sina. 
t Lettre srabe dont la fonne est arqq^. 
t Instrument i cordeit 
TOMS II. 25 



386 VOYAGE SN ORIENT. 

La bien-aini^ a'avance^ mais son visage est voil^^ et sa 
vae embarrasse et confond tousles esprits, Le rameanl^firer 
de la valine des Nakas devient jalonx de sa t4Qe flexible et 
attrayante. Toat-lM;oup elle relive de sa main le voile 
envieuz qui la cache, et les habitans de la contr^e jetten^ 
des cris de surprise : — £st-ce uu Eclair, se disent-ilSy qui 
vient de briller sur nos demeures ? ou bien les Arabes ont: 
ils allum^ des feuz dans le desert i 



RfiSUMfi POLITIQUE. 

Pendant dix-huit mpis de voyages, de vicissitudes et de 
loisirs, Tesprit pense, m^me involontairement. Les faits 
innombrables qu'il a sous les yeux I'^laiient k, son insu. 
Les difil^rens aspects, sous lesquels les choses bumaines se 
pr^sentent k lui les groupent et les illuminent$ en hittoire, 
en pbilosopbie, en religion, I'homme raisoime inetinctive- 
ment ce qu'il a vu, senti, condu ; dee v^t^a inetinctEves 
se forment en lui, et, quand il s'interroge lui-^mdme, il se 
trouve, sous bien des rapports, un autre homme. Le 
monde lui a parM et il a compris : s'il en ^tait autrement, a 
quoi perviraient au voyageur les peines, lea perils, Ie$ longs 
ennuis des separations, Tabsence dee amis et delapatm? 
Les voyages seraient une hriUante duperie. lis spnt i'^du- 
cation de la pens^e par la nature et par les homines; i Mads 
i'homme cependant en voyageant ne'seqtutte pasBOf^nitee; 
les pensees qui pr^ccupaient son d^de et son pays, qiuaid 
il a quitt^ le toit patemel, le suivent et le travsdllent encore 
en route. La politique ^tant Toeuvre du jour pour T'Europe* 
et surtout pour la France, j'ai beaucoup pens^politiqiie en 
Orient. En ceci comme en histoire, comme enphilosophie 
et en religion, des iq)parences plus justes, plus largest pfaas 
vraies, ont r^sult^ pour moi de I'ezamen et de la legon des 
faits et des lieux dans Tordre politique ; quelque chote s'est 
resume dans mon esprit, le void. C'est la senle page de 
ces notes d un voyageur, que je voudrais jeter lil'Europe, car 
elle contient une y6nt4, i I'usage du jour, une vitiiS qu'il 



VOYAGE BN ORIENT. 387 

faut siiisir^ pendant qu'elle est ^vidente et mtLre, et qu'elle 
pent feconder Tavenir. Si elle est comprise et pratiqu^e, 
elle sauvera I'Europe et TAsie, elle multipliera et ameliorera 
la race humaine. Elle fera une ^poque dans Texistence 
laborieuse et progressive de Fhumanit^ ; si elle est m^con- 
nue, repouss^e parmi les rives impraticables> pour quelques 
l^geres difficult^s d*ex^cution, les passions bonnes et maur 
vaises de TEurope feront explosion sur elle-mlme, et I'Asie 
restera ce qu'elle est, xme branche morte et sterile de Thu-- 
manit^. Deux mots done ; 

Les id^es humaines ont amen^ I'Europe k une de ces 
grandes crises organiques dont I'histoii'e n'a conserve 
qu'une ou deux dates dans sa m^moire ; ^poques oh une 
civilisation us^e c^de k une autre, oil le pass^ ne tient plus, 
oil I'avenir se pr^sente aux masses, avec toutes les incerti- 
todeSy toutes les obscurit^s de Tinconuu ; epoques terribles 
quand elles ne sont pas f^condes ; maladies climat^riques 
de Tesprit humain, qui le tuent pour des si^cles, ou le 
vivifient pour une nouvelle et longue existence. La revolu- 
tion franyaise a ete le tocsin du monde. Plusieurs de ses 
phases sont accomplies, elle n'est pas finie, rien ne iinit dans 
ces mouvemens lents, intestins, ^temels, de la vie morale du 
genre humain ; il y a des temps de halte ; mais pendant ces 
haites mdme les pens^s m^ssent, les forces s'accumulent, 
et se pr^parent k une action nouvelle. Dans la marche des 
soci^^ et de» id^es, le but n'est jamais qu'un nouveau 
point de depart. La revolution £ran^aise, qu'on appellera 
plus tard la r^volul^n europ^nne, car les id^s prennent 
leurniveau comme Feau, n'est pas seulement une revolution 
politique, une tiansformation du pouvoir, une dynastie k la 
place d'une autre, mne r^publique au lieu d'une monarchic ; 
totti peia 'n'est qu'accident symptdme, instrument, moyen. 
L'oeuvre est teUement plus grave et plus haute, qu'elle 
pomrait s'accompiir sous toutes les formes de pouvoir 
poti^que, et qu'on pourrait Itre monarchiste ou r^publicain, 
attach^ k une dynastie ou k I'autre, partisan de telle ou 
telle combinaison constitutionnelle, sans Itre moins sinc^re- 
ment et moins profond^ment r^volutionnaire. On pent 
pr^f^er un instrument a un autre pour remuer le monde et 
le changer de place ; voilli tout. Mais I'id^e de revolution 



25 



R» 



388 VOTAGS BN ORIENT. 

c'est-k-dire de cbangement et d'am^ioration, n'en Claire 
pas moins I'esprit, n'en ^cbauffe pas moins le ccetir. Quel 
est parmi nous Thomme pensant, Thonime de ccbvlt et de 
raison, rhomme de religion et d'esp^nce, qui, mettant la 
main sur sa conscience et s^nterrogeant devant Dieu en 
presence d'une soci^t^ qui tombe d'anomalie et de retnste, 
ne se r^ponde : Je suis r^volutionnaire. Le temps emporte 
ceux qui lui r^sistent, comme ceuz qui le devance&tet 
Taident de leurs voeux. C'est un courant si rapide et %i 
invincible^ que ceux qai rament le plus vigoureusement et 
qui croient le remonter ou neutraliser la pente des flots, se 
trouvent insensiblement port^s bien loin de Tborizon qu'ils 
tenaient du regard et du coeur, et sont tout ^tonnes un jour 
de mesurer le chemin involcmtaire qu'ils ont fait. U y a 
bientdt un demi-siecle que cette revolution mCbre dans les 
id^s a delate dans les faits. EUe n'a 4t6 d'abord qu'un 
combat, puis une mine ; la poussi^re de cette m^ee et de 
cette mine a tout obscurci pendant long-temps; on n'a 
su ni pourquoi, ni sur quel terrain, ni sous quels drapeaux 
on combattait. On a tire, comme dans la nuit, sur ses amis 
et ses fr^res ; les ructions ont suivi Taction ; des exc^ ont 
souiUe toutes les couleurs ; on s'est retir^ avee borreor de 
la cause que le crime pr^tendait servir, et qu'il perdedt, 
comme il les perd toutes ; on a passe d'un excds k Tautre ; 
on n'a plus rien compris aux mouvemens tumultueux, aux 
vicissitudes de la bataille ; c'^tait ime bataille, c'est-lk-dire, 
confusion et desordre, triompbe et d^route, entbousiasme 
et d^couragement. Aujourdlaui on commence k saisir le 
plan providentiel de cette grande action entre les idi^s etles 
hommes; La poussiere est retomb^e, Thorizon sMclaircit. 
On vdit les positions prises et perdues, les id^s rest^es sur 
le champ de bataille, celles qui sont bless^es k mort, celles 
qui vivent encore, celles qui triomphent ou triompheront ; 
on comprend le passd ; on comprend le sidcle, on entrevoit 
un coin de Tavenir. C'est un beau et rare moment pour 
I'esprit humain. II a la conscience de lui-m^e et de 
I'oeufre qu'il accomplit ; il fait presque jour sur Vhamon 
de son avenir. Quand une revolution est enfin comprise, 
elle est achevee : le succ^s pent 6tre lent, mais il n*est plus 
douteux. L'id^e nouvelle^ si elle n'a pas conquis eon 



VOYAGE KN ORIENT. 389 

terrain, a du moins conquis son arme infaillible. Cette 
arme est la presse, la presse, cette revolution quotidienne et 
universeUe de tone par tous, est a Tesprit d'innovation et 
d'ami^oration ce que la poudre a canon fut aux premiers 
qui s'en servirent : c'est la victoire assur^e dans une faculty 
puissante. Pour les philosophes politiques, il ne s'agit done 
|du8 de combattre, mais de moderer et de dinger Uarme 
invincible de la civilisation nouvelle. Le pass^ est ecroul^, 
le sol est libre, Tespace est vide, r^galit^ de droit est admise 
en principe ; la liberty de discussion est consacr^e dans les 
formes gouvemementales, le pouvoir remont^ k sa source ; 
rint^r^t et la raison de tous se r^sument dans des institu- 
tions qui ont plus k craindre la faiblesse que la tyrannic ; la 
parole parl^ et ^erite a le droit de faire partout et toujours 
son appd k TinteUigence de tous : ce grand tribunitiat de 
la raisoB domine, et dominera de plus en plus tous les 
autres pouvoirs ^man^s de lui : elle remue et remuera toutes 
les questions sociales, religieuses, poMtiques, nationales, 
avec la force que Topinion lui prStera, au fur et k mesure 
de sa conviction, jusqu'k ce que la raison humaine, eclair^ 
du rayon qu'il plait k Dieu de lui prater, soit rentr^ en 
possession du monde social tout entier, et que, satisfaite de 
son oeuvre logique, elle disa comme le Cr^ateur : *' Ce que 
j'ai £ut est bien," et se repose quelques jours, si toutefois il 
y a repos dans le ciel et sur la terre. 

MaiA les questions sociales sont complexes. La solution 
des questions de politique interieure n^essite la solution 
dans le m^me sens au dehors. — ^Tout se tient dans le monde, 
et toujours un fait reagit sur I'autre ; voyons done, relative- 
ment h TOrient, quels doivent ^tre logiquement le plan et 
Taction de la politique europ^enne ; je dis europ^enne, car 
bien que le syst^me constitutionnel, ou mieux nomm^ 
rationnel, ne pr^vale encore dans les formes, qu'en France, 
en Angleterre» en Espagne, et en Portugal, il pr^vaut par- 
tout dans les id^es ; les penseurs sont partout de son parti : 
lee peuples sont poas^es de son esprit, et la revolution, 
commencee ou accomplie dans les moeurs. Test bient6t dans 
lea faits ; il n'y facut qu'une occasion, ce n'est qu'une affaire 
de tempa. L'Europe a des formes diveraes, mais n'a d6jk 
qu'un mSme esprit, Tesprit de renovation et de gouverne- 



390 VOYAOS CN O&IBift. 

ment dea hommes selon la raieon. La FVance et YAngU- 
terre sont lea deux pays d'ezp^rience charg^, dans ces der- 
ni^res ^poquefl, de promulguer et d'^rouver lea id^. — 
Gloriease et fatale mission. La France, plus hardie, a pris 
le pas; elle est anjourd'hui bien knn en avant; parlrais 
done d'abord d'eUe. 

La France a une grande gloire et de grands p^s devant 
elle ; elle guide les nations, mais elle tente la route, et eUe 
pent trouver I'abtme oil elle cheiche la voie sodale ; d'une 
part, toutes les haines du pass^ qui i^aiste en Europe, sont 
ameut^s contre elle. £n religion, en philoeophiey en poli- 
tique, tout ce qui a horreur de la raison a horreur de la 
France ; tous les voeux secrets des hommes retrogrades oa 
cramponn^s an pass^ sont pour sa mine ; elle est pour enz 
le symbole de leur decadence, la preuve viyante de leur 
impuissance, et du mensonge de leurs proph^ties ; si efle 
prosp^re, elle d^ent leurs doctrines ; si elle suocombe, elle 
les y^rifie ; toutes les tentations d'am^oration des institu- 
tions humaines succombent avec eUe: un gruid applnudisse- 
ment s'^^ve ; le monde rests en possession de la tyrannie 
et du pr^jug^. Les hommes de pr^jugd et de tyrannie 
d^crient done passionn^ment sa subversion. A chaque 
mouvement qu'elle fait, ils I'annoncent ; k chaque occasion, 
ils Fesp^ent ; mais la France est forte, bien plus parl'esprit 
de vie qui Tanime, que par le nombre de ses soldats. EQe 
seule a de la foi, et un instinct clair et g^n^reuz de la grande 
cause pour laquelle elle combat ; on lui oppose des machines 
belliqueuses, et elle jette des martyrs dans I'ar^ne. Une 
conviction est plus forte qu'une arm^ } la France^ divis^, 
ruin^e, tyrannise, ensanglant^e au-dedans par des hour- 
reaux, attaqu^e au-dehors par ses propres enfans et par ks 
armes de TEurope enti^re, a montr^ au monde qu'elle ne 
p^rirait pas par les perils du dehors ; ceuz du dedans sont 
plus graves ; ils r^sultent de sa situaticm nouvelle : une 
transition est toujours une crise, et les cims^quences pr^vues 
ou impr^vues d'un principe oiganique nouveau, am^nent 
in^vitablement des ph^nomdnes inattendus, dans la vie 
socials d'un grand peuple. Les consequences imm^diates 
de la r^olution en France et les cons^uences accidenteUes 



▼OYAGB BN OBIBMT. 391 

des crises qu'elle yient de traverser sout nombreuses ; je ne 
parlerai que des principales. 

L'6gaht6 de droit a produit T^galit^ de pretentions et 
d'ambitions dans toutes les classes : I'aspiration au pouvoir 
la concurrence ind^finie k tons les emplois, Tobstruction de 
tontes les carrilres, la rivalit^, la jalousie, Tenvie entre tant 
d'hoknmes se pressant k la fois aux mSmes issues ; un 
eoudoiement perp^tuel des capacit^s, des cupidit^s^ des 
amours-propres, k la porte de tous les services publics ; 
Finstabilitey par consequent, dans toutes les fonctions 
publiques^ et une foule de forces rebut^es et envenimees 
refluant sur la society, et toujours prates k se venger d'elle. 

La liberty de discussion et d'ezamen, constitute dans la 
presse affrancbie, a produit un esprit de contestation et de 
dispute sans bonne foi, une opposition de metier et d'atti- 
tude, im cynisme de paroles et de log^que qui efiaroucbe la 
v^rite et la moderation ; qui ^gare et ameute Tignorance, 
qui deconsid^re la prend^re necessity des peuples, le pou- 
voir, quel qu'il soit ; qui epouvante les bommes honnltes, 
mais timides, et qui donne des armes it toutes les mauvaises 
passions du temps et du pays. 

L'instruction repandue dans les masses, ce premier besoin 
des populations qui en out ete si long-temps sevrees, pro- 
duit BUT elles, au premier moment, une sorte d'eblouisse- 
xnent d'idees non encore comprises, im vertige d'esprit qui 
voit trop de jour k la fois ; elles sont conune I'homme qu'on 
tire des t^n^bres oil il a long-temps langui, et klqm on ne 
manage pas le retour k la lumi^e ; conune Fbomme affame 
k qui on jette trop de nourriture k la fois ; I'un est ebloui et 
reste aveugle un moment, Tautre p^rit quelquefois par I'ali- 
ment mkne qui doit le rendre k la vie; il ne s'ensuit pas 
que le pain et la lumi^re soient des cboses funestes ; c'est 
la transition qui est mauvuse. Ainsi de I'instruction des 
masses; elle produit, au premier moment, une surabon- 
dance de capadtes qui demandent un emploi social ; un d^- 
iaaat de niveau entre les facult^s et les occupations, qui pent 
et qui doit jeter, pendant un temps, une grave perturbation 
dans l^iarmonie politique, jusqu'li ce que le niveau, eiev^ 
pour tous, se retablisse pour chacun, et que ces capacit^s mul- 
tipliees se cr^ent k elles-m^mes leurs propres modes d'action. 



39d ▼OTAOB BW OBIBXfT. 

Le mouvement industriel ;— -il anracbe lt» poptdatiens aox 
moeurs et auz habitudes de {amille, aox travatix paisibles et 
moraliBans de la terre, il surexdte le trayail paor le gain qu'il 
4^e tout k coup, et qn'il laisse retomber pa^ saccades; il 
accootuine au luxe et anx vioes de» villes, dee hoannes quf 
Be peovent phis retoamer k la aimplieit^ et ^ la m^djocritd 
de la vie nirale ; de Ik des masses, aujourd'bui i&soffisantes^ 
demain sans mnploi, et que leur d^nuement jette en prose h 
la sedition et au ddsordre. 

Lee prol^taiies ;— classe nombreuse, inaper^ue dans les 
gouvememens tfa^ratiques, despotiques et aristocratiqaes 
oii ils vivent k I'abri d'une des puissances qui possMent la 
•ol, et ont lenrs gaianties d'existence au moins dans leur 
patronage ; dasse qui, aujonrd'hui, livr^e k elle-mkne par 
k suppression de leurs patrons et par rindiyidualisnie, est 
dans une ccmdition pire qu'elle n'a jamais 6ti6, a reoonquis 
des droits st^riles, sans ayoir le n^cesaaire, et renmera la 
soci^t^ jusqu'li ce que le sodaHsme ait succ^^ k I'odieux 
individualisme. 

C'eat de la situation des proMtaires qu'est nie la question 
de propri^t^ qui se traite partout aujourdlim ; questioii qui 
se r^soudrait par le combat et le passage si elle nMtait r^solue 
bientdt par la raison, la politique et la charity »9eiai». La 
cbarit^, c'est le socialisme ; — ^I'^oisme, c'est I'indi^dvafisme* 
La cbarit^y comme la politique, commande k Thomme de ne 
pas abandonner Thomme k lui-mSme, mais de veinr ii son 
aide, de former une sorte d'assuranee nmtuelle k des condi* 
tions ^quitabks entre la societd poss^ante et la soci^ non 
poss^dante ; elle dit au propri^taire : Tu gardexas ta pro- 
priety, car»malgre le beau reve de la conmranaut^ des bieas^ 
tent^ en vain par le christianisme et par la pkilantropiey la 
propri^t^ parait jusqu'ii ce jour la condition me qua non de 
toute societe ; sans elle, ni famille, ni travail, ni civilisation. 
Mads elle lui dit aussi : Tu n'oublieras pas que ta propria 
n'eat pas seulement institute pour toi, mais pour Fhumanit^ 
tout enti^re ; tu ne la possMes qu'a des conditions de jus- 
tice, d'utilit^, de repartition, d'accession pour tous; tnfbur- 
iwrais done k tes fr^res, sur le superflu de ta propria, les 
moyens et les el^mens de travail qui leur sont n^cesseires 
pour posB^der leur part k leur tour; tu reconnaStraa un 



VOTAOK EN OIUBVT. 393 

droit au-*de80as du droit de propria, k droit d'htimamt^ ! 
Voil^ la justice et la politique; c'est une mdme chose. 

De touseee fatts de I'ordre nouvewi, un besoin in- 
contestable resulte pour la France et TEurope, — le be- 
eoind'expansion ; il faut de n^esaite abaolue que I'expanr 
fiion an dehors soit en rapport de Tiouaense expansion au 
dedans> produite par la revolution qui s'accotnpUt dans les 
choses. — Sans cette expansion au dehors, comment obvier 
Bux perils que je viens de signaler, comment consacrerl'^ga^- 
lit^ en droits et la nier dans les faits i comment admettre 
I'examen, et r^sister k la raison et k son oiigane, la presse? 
comment r^pandre I'instruction, et refouler les capacity 
qu'elle multiplie? comment activer I'industrie, etpourvoir 
aux aiifgiom^rations de populations et aux subites cessations 
de travail et de salaire qu'elle am^ne ? comment enfin con^- 
tenir ces masses de prol^taires qui s'accroissent sans cesser 
armies, indisciplin^es, ayant a lutter entre la mis^re et le 
{Milage? comment sauver la propri^t^ des agressions de 
doctrines et de faits qu'elle aura de plus en plus h. subir ? et 
si cette pierrte angulaire de toute soci^U venait k crouler, 
comment sauver la soci^t^ elle-mtoe ? et oil serait le refuge 
contre une seconde barbaric ? Ces perils sont tels que, si la 
provision des gouvememens de TEurope n'y trouve pas de 
inr^s^rvatifs, la ruine du monde social connu est inevitable 
dans un temps donn^. 

Or, par une admirable pr^voyance de la Providence qui 
ne cr^e jamais des besoins nouveaux sans cr^er en mSme 
temps des moyens de les satisfaire, il se trouve qu'au mo- 
ment mtoe ok la grande ciise dvilisatrice a lieu en Europe^ 
et oil les nouvelles n^cessites qui en r^sultent, se r^vdlent 
aux gouvememens etaux peuples, une grande crise d'un 
ordre inverse a lieu en Orient et en Asie, et qu'un grand 
▼ide s'ofire Vk au trop plein des populations et des faculty 
enropdennes. L'exc^s de vie qui va d^order chez noua^ 
peut et doit s'aborder snr cette partie du monde ( Texc^s 
de forces qui nous travaille, peut et doit s'employer dans 
ces contr^s oi^ la force est ^puis^ et endormie, oil les po- 
puladoas croupissent et tarissent, oik la vitality du gemre 
humain expire. Uempire turc s'^oule, et va laiaser» d'un 
jour k ratttre» un vide a I'anarchie, k la barharie d^sor- 



394 TOTAGB BN OBISMT. 

gBLvMe, des territoires saiu peoples, et des populations sans 
guides et sans mattres : et cette mine de Fempiie ottoman, 
il n'est pas n^essaire de la provoquer, de pousser du doigt 
le coloese ; elle s'accomplit d'eUe*m6me provideiitielleoQent 
par sa propre action, par la n^cessil^ de sa nature ; die 
s'acoomplit comme les choses Stales, sans qu'on pttisse en 
accuser personne, sans qu'il soit possible, m aux Turcs, m k 
Ffiurope, de la pr^venir. La population, affaiss^ sur elle- 
mdme^ erpire par sa propre impuissance de vivre, on pliit6t 
elle n'est plus. La race musulmane est r^uite k rien 
dans les soixante mille lieues canoes dont «e compose son 
immense et fertile domsdne ; except^ ime ou deUx capitales, 
il n'y a presque plus de Turcs. P^urcourons de rceil ces 
riches et admirables plages, et cherchons Tempire ottoman ; 
nous ne le trouverons nulle part ; la stupide administration, 
ou plut6t la meurtri^re inertie de la raCe conqu^rante des 
enfans d'Osman a fait partout le desert ou a kdss^ partout 
multiplier et grandir les races conquises, tandis, qu'eOe- 
m^e diminuait, et s'^teignait tons les jours. 

L'Afriqne et son littoral ne se souvient plus m^me de son 
origine et de la domination turque. Les r^gences baibares- 
ques sont ind^pendantes de fai^ et n'ont plus mtoe avec la 
Turquie cette fraternity, cette sympathie de la religion et 
des moeurs, qui constitue encore une ombre de natio^^ 
nalit^. Le coup port^ k Navarin ne retentit m6me pas k Tu- 
nis ; le coup port^ k Alger ne retentit pas k Constantinople : 
la branche est s^par^e du tronc ; le littoral de I'Afrique n'est 
ni turc ni arabe, ce sont des colonies de brigands super- 
poshes It la terre, et ne s'y enracinantpas ; cela n'a ni titre, 
ni droit, ni famille parmi les nations, cela appartient au 
canon ; c'est un vaisseau sans paviUon, snr lequel tout le 
monde peut tirer ; la Turquie n'est pas Ik. 

L'Eg^te, peupl^e d'Arabes, doming, tour k Una par 
tons les mattres de la Syrie, vient de se d^tacher4e fiiit de 
I'empire. M^^met-Ali tente la resurrection del'empire des 
kalifes, mais le fanatisme d*un dogme nouveau qui brillait 
autour de leur sabre ne brille plus autour du sien. L'Arabk, 
divis^e en tribus, sans cohesion, sans uniformity de moeurs 
et de loi8,rArabie, accoutum^ depuis des siicles aujong de 
tons les pachas, est bien loin de voir un libdrateur dans M^ 



VOYAGE EN ORIENT. 395 

hornet- All ; elle n'y voit pas m^me un civilisateur qui la n^ 
pelle^ de la barbarie et de rimpuissance, k la tactique et k 
I'ind^pendance ; elle n'y voit qu'un esclave heureux et re- 
belle, qui veut agrandir le lot que la fortune lui a donn^, 
s'enrichir seul des produits de TE^ypte et de la Syne, et 
mourir sans mattre. Apr^s lui, elle sait qu'elle retombera 
iBOus un joug quelconque, peu lui importe. 

Bagdad, aus confine du desert de Syrie, ne renferme 
qu'une population, mSl^e de juifs, de chritiens, de Persans, 
d'Arabes ; quelques milliers de Turcs, command^ par un 
pacha que I'on chasse ou qui se r^volte tons les trois ou 
quatre ans, ne sufBsent pas pour constituer la nationality 
turque dans cette ville de deux cent mille ames. Bagdad est 
de sa nature une ville libre, un karavens^rail appartenant k 
toute I'Asie, pour le dep6t de son commerce interieur ; c'est 
une Palmyre du desert. Entre Bagdad et Damas r^gnent 
les vastes deserts de la Syrie et de la M^sopotamie, tra- 
verses par FEuphrate; il n'y alk ni royaumes, ni villes, 
ni dominations ; il n'y a que des tentes, que les tribus in- 
connues et ind^pendantes prominent dans ces plaines: 
tribus qui n'ont de nationality que dans leurs caprices, qui ne 
reconnaissent ni patrie, ni mattre; enfans du desert, qui 
ont pour ennemis tons ceux qui veulent les soumettre, bier 
les Turcs, aujourd'hui les Egyptiens. . . . Ce ne sont pas ]k 
des Turcs. 

Damas, grande et magnifique ville, ville sainte, ville oh 
le ^matisme musulman pr^vaut encore, a une population de 
cent k cent cinquante mille ames ; sur ce nombre trente 
xniUe sont chr^tiens, sept ou buit mUle sont juifs, et plus de 
cent mille sont Arabes. Une poign^e de Turcs r^gne en- 
core par Tesprit de conquSte et de coreligion dans le pays ; 
mais Damas, ville orageuse, ind^pendante, se r^volte, k 
cbaque instant, massacre son pacha et chasse les Turcs. II 
en est de mdme d'Alep, ville infiniment moins importante, 
d'oii le commerce se retire, et qui expire sous les mines 
de ses tremblemens de terre. Les villes de la Syrie pro- 
prement dite, depuis Gaza jusqu'k Alexandrette, y compris 
les deux villes de Homs et de Hama^ sont ^galement peu- 
pl^es d'Arabes, de Grecs syriaques, de juifs et d'Arm^niens ; 
la totality des Turcs de ce beau et vaste territoire ne s'^^ve 



396 YOTAQB SN O&IKNT. 

pu au-delk de trente k quarante mille. Lea Marooites, 
nation saine, vigoureuse, spirituelle, gueniere et commer* 
fante, occupent le liban et d^daigiieot qu d^fient les Turcs. 
Lea Druzes et les M^tualia, tribua ind^pendantes et coa- 
VB^ieuses, forment^ avec les Maronites, sous le goaremement 
floral de Femir Beschir, la population dominante et mai- 
tresse en r^alite de la Syiie et m4me de Daxnas^ le jour (A 
tout sera dememfor^ et abandonne k la nature ; ik est le 
germe d'un grand peuple nouveau et clvilisable ; TEurope 
n'a qu'k le couver de Tceil et k lui dire ; L^ve-toi ! 

Vient ensuite le mont Taurus, et cette immense Caiama- 
nie (Asie mineure) dont les provinces ^taient sept royaumes, 
dont les rivages ^taient des villes ind^pendantes, ou de 
florissantes colonies grecques et romaines. J'ai parcoum 
toutes ses c6tes : je suis entr^ dans tous ses golfes, depois 
Tarson jusqu'k Tchesm^; je n'ai vu que des .plages fertiles, 
-roais d^sertes, et quelques mis^rables bourgades habitees 
par des Grecs ; Tint^rieur renferme Findomptable tribu des 
Turcomans, qui paissent leurs troupeaux sur les montagnes, 
et campent I'hiver dans les plaines. Adana, Konia, Kutaya, 
Angora, ses principales villes, sont peuplees chacune de 
quelques miUiers de Turcs; Sm3nrne seule est un vaste 
centre de populations : environ cent mille ames ; mais plus 
de la moitie se compose de chr^tiens, de Grecs, d'Arm^niens 
et de juifs. Si nous remontons les rivages de TAsie mineure, 
nous trouvons les belles iles grecques de Scio» de Rkodes 
et de Chypre. Chypre k eUe seule, est un royaume ; elle a 
quatre-vingts lieues de long sur viDgt de large; elle a nound 
et nourrirait plusieurs millions d'habitans ; c'est le ciel de 
TAsie et le sol des tropiques : elle est peuplee d'environ 
trente mille Grecs, et soixante Turcs, enfermes dans une 
masure de fort, y repr^enteot la nationalite ottomane ; 
ainsi de Rhodes, de Stanchio, de Samoa, de Scio, de Myti- 
l^ne. Jusqu'ici o^ sont done les Turcs ? Voila pourtant 
la plus belle moitie de Tempire. 

Le bord de la mer de Marmara et le canal des Darda- 
nelles sont peupl^s, de mSme, de quelques petites villes, 
moiti^ turques, moitie grecques ; populaticm rare et pauvie, 
diss^min^e, k de grandes distances^ sur des c6tes sans pro- 
fondeur. On ne pent gu^re ^ever le nombre total de la 



VOYAtlB EN ORIENT. 397 

poptdation turque de ces contr^es, k plus de cent mille ames, 
en y comprenant Brousse. 

Constantinople, comme toutes les capitales d'un peuple 
en decadence, offi*e senle une apparence de population et de 
vie ; Ik mesure que la vie des empires s'eloigne des extr^- 
mit^s, elle se concentre dans le coeur. II y etrt un jour 
aussi oil tout Tempire grec fut dans Constantinople, et oil 
la ville prise, il n*y eut plus d'empire. On n'est pas d'ac- 
cord sur la population de Constantinople ; on diff^e de 
trois cent xnilje ames a un million : les recensemens man- 
quent; chacun juge sur des donn^es particuli^res. Les 
miennes ne sont que le coup d*ceil jet^ sur Timmense d^ve- 
loppement de la vijle, y compris Scutari, sur les rivages de la 
Come d'Or, de la mer de Marmara et des cdtes d'Asie et 
d'Europe. Je comprends tout cela sous le nom de Cons- 
tantinople, car il n'y a pas interruption de maisons. Les 
denominations de quartiers, de yilles et de villages, sont 
arbitraires, ce n'est qu'un seul bloc de ville, un seul centre 
de population; le d^veloppement continue des maisons, 
kiosques, palais ou villages, sur une profondeur quelquefois 
considerable, quelquefois d'une ou deux maisons seulement, 
est de quatorze lieues de France. Je crois que Tensemble 
de cette population pent ^tre port^ de six k sept cent mille 
ames ; un tiers seulement est turc, le reste est armenien, 
juif, Chretien, franc, grec, bulgare. — ^La population turque 
de Constantinople serait done, selon moi, de deux k trois 
cent mille ames. Je n'ai pas visits les bords du Pont-Euxin, 
mais d'apres I'excellent et consciencieux voyage de M. Fon- 
tanier, public en 1834, les populations indigenes pr^domi- 
nent, et la population turque y est Ik en decadence eomme 
dans les parties de Tempire que j'ai parcourues. 

Dans la Turquie d'Europe, la seule grande ville est An- 
drinople ; on pent y compter trente, a quarante mille 
Turcs : Philippopoli, Sophia, Nissa, Belgrade et les petites 
villes interm^diaires, autant. J'ajoute deux cent mille 
Turcs pour les parties de la Turquie que je n'ai pas visit^es ; 
cela s'eleve en tout a environ trois cent mille. Dans la 
Servie et la Bulgarie, il y a ^ peine un Turc par village ; je 
suppose qu'il en est de m^me dans les autres provinces de 
la Turquie d'Europe. En faisant la part des erreurs que 



398 YDTAGB EN OSIXNT. 

j'ai pu commettre, et en attribnant k rinterieur dd I'Ane 
mineure une population tnrque bien snp^enre k ce que les 
yenz et lea relations en t^moif(nenty je ne pense pas qu'en 
r^t^ la totality de la population torque ^Ahre maintenant 
au-deUL de deux ou trois millions d' ames je suis mdme loin 
de penser qu'elle monte si haut. Voillk done la nice con- 
qu^ante, partie des bords de la mer Caspienne, et fondue 
au soleil de laM^terran^e ; yoilk done laTnrquieposs^d^ 
par un si petit nombre d'hommes, ou plut6t di^j^p^oe par 
eux ; car pendant que le dogme de la fatality, Tinertie qoi 
en est la cons^uence, Timmobilit^ d'institutions, et la bar- 
barie d'administration, r^uisent presque k rien les vain- 
queurs et les mattres de I'Asie, les races slaves, les races 
chr^tiennes du nord et du midi de Tempire, les races 
armeniennes, grecques, maronites et la race arabe conquise, 
grandissent et multiplient par I'effet de leurs mceurs, de 
leurs religions, de leur activity. Le nombre des est^ves 
surpasse immensement le nombre des oppresseurs; les 
Grecs de la Mor^, faible et miserable population, ont, dans 
un moment d'^nergie^ purg^, seuls le P^oponlse de IWcS ; 
la Moldavie, la Valachie, ont second le joug ; les fles seraient 
toutes affranchies, sans le traits europ^en qui les gamntit 
encore au sultan; I'Arabie tout enti^re est dissequ^ en 
families d'hommes inconnues les unes aux autres, tirailMes 
tour k tour paries Turcs et les Egyptiens, et Iravaill^, dans sa 
partie la plus ^nergique, par le grand scbisme des WisQiabi : 
les Armeniens sont, aux deux tiers, arracb^s k la domina- 
tion musulmane par les Russes et les Persans ; les G^ovgiebs 
sont russes, les Maronites et les Druses seront mattyes' de 
la Syrie et de Damas le jour oiiils le voudront a^rieusemetit; 
les Bulgares sont une nombreuse et saine popvilfftion, ti4ba- 
taire encore, mais qui k elle seule, plus nombreuse et pins 
organisable que les Turc^, s'affranchira d\m mot ; ce mot, 
les Serviens I'ont prpnonc^ et leurs magnatiques tolts 
commencent k se percer de routes, k se couvrir de ^Ues et 
de villages; le prince Miloscb, leur chef, n'admet plus 
quelques Turcs k Belgrade qae comme alli^, et noti comme 
maitres. L'esprit de conqudte, ame des osmanlis, s'est 
^teint ; Tesprit de pros^ytisme arm^ s'est ^vanoui depuis 
long-temps chez eux ; lem* fqrce d'impulsion n'existe nulle 



VOVAGK BX ORIENT. 399 

part; leur force de conservation, qui serait dans line 
administration nniforme, ^lair^ et profpressiYe, n'est 
que dans la tSte de Mahmoud ; le fematisme popnlaire 
est mort avec les janissaires, et si les janissaires renaissent, 
la barbarie renidtrait avec enz ; il faudrait un miracle de 
g^nie pour ressusciter I'eminre; Mahmoud n'est qu'un 
homme de cceur : le g^nie lui manque $ il assiste vivant k sa 
ruine, et rencontre des obstacles partout oil un esprit pbicf 
yaste et plus ferme trouverait des instrumens ; il en est 
r^duit enfin k s'appuyer sur les Russes, sea ennemis imm^ 
diats. Cetjte politique de d^sespoir et de faiblesse le perd 
dans Tesprit de son peuple ; il n'est plus que I'ombre d'un 
sultan, assistant au d^membrement successif de I'empire; 
press^entre TKurope qui le prot^e et M^^et-Ali qui le 
menace s'il r^ste k I'humiliante protection des Russes, 
Ibrahim arrive et le renverse en paraissant ; s*il combat 
Ibrahim, la France et TAngleterre confisquent ses flottes et 
viennent camper aux Dardanelles ; s'il s'allie k Ibrahim il 
devient I'esclave de son esclave, et trouye la prison ou la 
mort dans son propre s^rail ; une Anergic h^roique et une 
tentative de sublime d^sespoir peuvent seuls le sauver, et re- 
lever quelque temps la gloire ottomane; fermer de deux 
c6t^ les Dardanelles et le Pont-Euxin : faire un appel k 
TEurope m^ridionale, et k ce qui reste de I'islamisme, et 
marcher lui-m4me sur Ibrahim et sur les Russes ; mais en 
supposant le succ^s, Tempire, un moment glorifi^ ne s'en 
d^composerait pas moins au^sitdt apr^ ; sa chiite seule- 
ment serait ^clair^e d'une aur^le d'h^disme, et la race 
d'Othman.fiairait conmie elle a conunenc^ dans un triomphe. 
Mainsenant que nous avons vu I'^tat de TEurope et 
celui de Tempire ottoman, que doit faire une politique 
pr^voyante, une politique d'hmnanit^, et non pas d'aveugle 
et stupide ^go'isme? que doit faire I'Europe? La routine 
diplomatique qui r^pite ses axiomes, une fois re9us, long- 
temps apres qu'ils n'ont plus de sens, et qui tremble 
d'avoir une veritable et grave question k traiter, parce qu'elle 
n'a ni Tintelligence, ni T^nergie de la r^oudre, dit qu'il 
faut Stayer de toutes part I'empire ottoman, contre- 
poids n^cessaire en Orient k la puissance russe. S'il y 
avait un empire ottoman, sfil y avait des Turcs capables 



400 TOTAOB SN OBIBNT. 

de cr^r et d'organiser non-Benkment dee arm^, nuds 
un Etat qui pilt veiUer ear le reyers de Tempiie ruase, 
et rinqui^ter s^rieoseinent pendant qve TEun^ m^ridio- 
nale le combattrait, peat-toe cette politboe serait-dle coa- 
aervatrice. II faudrait toe bien hardi ou bien insena^ 
pour dire ^ TEurope: Effiicez de la carte un empire 
existant et pleine de vie; enlevez un poids inunense 
de la balance si mal ^quilibr^e du monde politiqtte: 
k monde ne e'en apercevra paa; mais Tempire ottoman 
n'existe plus que de nom; sa vie est ^einte, son poids 
ne p^e plus; ce n'est plus qu'une vaste place vide 
que votre politique anti-humaine veut laisser vide au 
fieu de Toccuper, au lieu de la remplir de populations 
saines et vivans que la nature y a d^j^ sem^s, et que vous 
y s^merez et multiplierez vous-m^me. Ne pr^pites 
pas la mine de Tempire ottoman, ne prenes pas le r61e 
de la destin^e, n'assumez pas la responaabilite de la Pro- 
vidence; mais ne soutenez pas, par une politique i]lu« 
soire et coupable, ce fant6me k qui vous ne pounez 
jamais donner que r£q)parence et Tattitude de la vie, 
car il est mort. Ne vous faites pas les auxiliaires de la 
barbaric et de I'islamisme contre la civilisation, la raiaon 
et les religions fdus avancees qu'ils oppriment. Ne soyez 
pas les complices de la servitude et de la depopulation 
des plus belles parties du monde ; laissez s'accomplir la des- 
tinee ; regardez, attendez, tenez-vous prSts. 

Le jour oil I'empire s'ecroulera de lui-mtoe, s^par^ par 
Ibrahim, ou par un pacha quelconque, ettombera jn^e 
k pi^ce au nord, et au midi, vous aurez une question 
bien simple k decider: — Faut-il faire la gueire k la 
Russie pour Temp^cher d'h^riter des bords de la mer 
Noire et de Constantinople? Faut-il faire la gueixe «L 
PAutriche pour I'empScher d'heriter de la moiti^ de la 
Turquie d'Europe ? Faut-il faire la guerre a TAngleterre 
pour I'emplcher d'h^iter de I'figypte et de sa route 
des Indes par la mer Rouge? A la France pour Tern- 
p^cher de coloniser la Syrie et Tile de Chypre? A la 
Gr^e pour Tempecher de se completer par le littoral 
de la M^diterran^e et par les belles lies qui portent 
sa population et son nom ? A tout le monde enfin, de 



▼OYAGB BN ORIENT. 401 

pettr que qudqn'nn ne profite de ces magnifiques d^ris ? 
On bien fant-U nous entendre, et les partager k la race 
fanmaine, wus le patronage de I'Europe; pour que la race 
hnmaine y mnltipUe, y grandisse et que la civilisation 8'y 
i^pande. VoiUt les deux questions qu'un congr^s des puis- 
sances de I'Eim^e aura k se poser. Certes la r^ponse n'est 
pas douteuse. 

Si voua faites la gaerre, vous aurez la guerre avec tous 
les nunix, toutes les mines qu'eUe comporte, vous ferez le 
mal de I'Europe et de TAsie, et le v6tre ; et, la guerre finie 
de lassitude, lien de ce que vous aurez voulu emp^cher ne 
sera emp^ch^ ; la force des choses, la pente irresistible des 
^^nemens, Tinfluence des sympathies nationales et des 
religions, la puissance des positions territoriales, auront 
lenr inevitable effet. La Russie occupera les bords de la 
mer Noira et Constantinople ; la mer Noire est un lac russe 
dont Constantinople est la c\6. L'Autriche se r^pandra sur 
la Servie, la Bulgarie et la Mac^doine, pour marcher du 
mtoe pas que la Russie ; et la France, I'Angleterre et la 
Gr^e, apr^s s'ltre dispute quelque temps la route, occupe- 
ront TEgypte, la Syrie, Chypre et les Ues. ~ L'effet sera le 
m^me ; seulement des flots de sang auront 6t4 versus sur 
terre et sur mer. Des divisions forc^es, arbitraires, faites 
par le basard des batailles, auront 4t6 substituees k des 
divisions rationnelles de territoires, des colonisations utiles 
auront perdu des ann^es, et pendant ces ann^es, peut-dtre 
longues, la Turquie d'Europe et I'Asie auront 6t6 en proie 
k une anarcfaie et k des calamites incalculables. Vous y 
trouverez plus de deserts encore que les Turcs disparus 
n'en auront laiss^. L'Europe aura recuie au lieu de suivre 
son mouvement accei^re de civilisation et de prosp^rite, et 
FAsie sera rest^e plus long-temps morte dans son s^pulcre. 
Si la raison preside aux destinies de I'Europe, peut-elle 
better ? Et si elle b^site, que dira Thistoire de ses gou- 
vememens et de ses guides ? Elle dira que le monde poli- 
tique a ete conduit au dix-neuvi^me si^cle par la folic et 
Vegoi'sme suicide, et que les cabinets et les peuples ont 
rejete k la Pltmdence le plus magnifique present qu'elle ait 
jamais offert aux n^cessites d'nne ^poque, et aux progr^s 
de rhumanite. 

TQMK II. 26 



402 VOYAOB EN OBISNT. 

Voici ce qu'il y a ii Dure. Rassembler un congr^ des 
pn&cipales puissances qui out des limites sur Fempire 
ottoman, ou des int^rlts sur la M^diterran^e ; ^blir, en 
principe et en fait, que FEurope se retire de toute action 
ou influence directe dans les affaires interieures de la 
Turquie et Fabandonne k sa propre vitalite et aux chances 
de ses propres destinies, et convenir d'avance que, dans 
le cas de la chute de cet empire, soit par une revolu- 
tion k Constantinople, soit par un demembrement suc- 
cessif, les puissances europ^nnes prendront chacone, k 
titre de protectorat, la partie de I'empire qui lui sen 
assignee par les stipulations du congr^s; que cea pro- 
tectorats, d^finis et limites, quant aux territoires, selon 
les voisinages, la siiret^ de fronti^res, Fanalogie de re- 
ligions, de moeurs et d'int^rSts, ne porteront pas at- 
temte aux droits de souveraiuet^s locales, preexistans 
dans les provinces protegees, et ne consacreront que la 
suzerainet^ des puissances. Cette sorte de suzerainet^ 
d^finie ainsi, et consacr^ comme droit europ^en, consis- 
tera principalement dans le droit d'occuper telle partie 
du territoire ou des cotes, pour y fonder soit des villes 
libres, soit des colonies europeennes, soit des porta et des 
echelles de commerce. Les nationalit^s diverses, les clas- 
sifications de tribus, les droits preexistans de tout genre, 
serozit reconnus et maintenus par la puissance protectrice. 
Ce n'est qu'une tutelle arm^e et civilisatrice, que chaque 
puissance exercera sur son protectorat ; elle garantira son 
existence et ses ei^mens de nationality sous le drapeau 
d^une nationality plus forte ; elle la pr^servera des invasions, 
des demembremens, des dechiremens et de Fanarchie ; elle 
lui foumira les moyens pacifiques de d^velopper son com- 
merce et son industrie. 

Ceci pose, le mode d'action et Finfluence des protectorats 
sur les parties de FOrient qui leur echoiront,varierontselon 
les localites et les mceurs, et d^couleront des drconstances 
sp^ciales : voici comment les choses procederont d'elles- 
m^mes. 

On fondra d'abord une ou plusieurs villes libres europe- 
ennes, sur un des points de la cdte ou du territoire les plus 



VOYAGE EN ORIENT. 403 

favoris^s par la nature et les circonstances. Ces villea, ou- 
vertes, ainsi que leur territoire, k toutes les populations pro- 
tegees, seront r%ies par la legislation de la m^re-patrie ou 
par des legislations coloniales ; en y entrant les prot^g^s 
acquerront le droit de cite, et bient6t apr^s de nations ; ils 
cesseront d'etre soumis aux legislations oppressives et bar- 
bares de leur tribu ou de leur prince ; ils jouiront de la con- 
secration du droit de propriete et de transmission qui leur 
manque presque partout, et qui est le premier levier de toute 
civilisation ; ils y auront les immunites de commerce, d'in- 
dustrie de milice, que la politique dePEtatprotecteur jugera 
convenable de leur conferer. — Les relations commerciales 
entre ces principaux centres de liberte, de propriete et de 
civilisation s'etendront inevitablement de proche en proche; 
les villes, les villages, les tribus, ne tarderont pas k de- 
mander en masse la nationalite et les droits sociaux qui en 
resultent. Le pays protege passera, en peu d'annees, tout 
entier dans les cadres de la nation protectrice. L'unifor- 
mite de lois et d'avantages politiques et sociaux s'y etablira 
promptement et librement ; tons ces avantages y sont deja 
vivement apprecies et desires. Las de la tyrannie et de 
radministration barbare et oppressive qui les decime, af- 
fames surtout de Hberte individuelle, de propriete et de 
commerce, il n'y a aucun doute que les premieres villes 
ouvertes se rempliront immediatement. La contagion de 
I'exemple, et la securite prosp^re dont jouiront ces villes et 
leurs tenitoires, entraineront de proche en proche les popu- 
lations enti^res. II n'y a que deux choses k menager et k 
respecter, la religion et les moeurs. Cela est facile, puisque 
la tolerance est la loi du bon sens et de T Europe, et Thabi- 
tude inveteree de FOrient. Tous les cultes doivent con- 
linuer a y vivre c6te k c6te, dans toute leur franchise et 
leur independance mutueile. Quelques conditions purement 
dviles pourront seulement 6tre graduellement imposees k 
ceux qui s'etabliront dans les villes europeennes, et les mo- 
difier en ce qui conceme la l^slation et non les croyances. 
La loi municipale et protectrice n'y reconnattra ni la plura- 
lity des femmes, ni Tesclavage, mais elle n'interdira rien de 
ce qui est seulement domaine prive de la famille ou de la 
conspience. 

26* 



404 VOVAOB XK OftlKMT* 

U y aura deux sortes de legislation dans chaque protector 
rat» une len^ifilation gen^rale et en quelque sorte f^odale^ qui 
etablira les rapports g^n^raux des peuples et des tribus pro- 
t^g^s entre elles, et avec la nation protectrice, comme le 
concours k Timpdt, k la milice^ les limitations de territoires, 
et une legislation europ^enQe des villes libres europeennes, 
analogues k la civilisation de la nation protectrice, legislation 
module, sans cesse offerte en example et en Emulation k la 
legislation arrier^e et barbare des tribus voisines. II est 
indispensable de laisser subsister^ de droit et de fait, les 
separations. Ces races d'hommes ea nation, en tribus, en 
religion et en moeurs existantes dans rOrient« il faut les 
obliger seulement dans le pacte commim, surveille par le 
protectorate k vivre en paix ; les babituer k la communaute 
d'interit, les r^unir pour certains objets, en assemblees de- 
liberantes par nation et par tribu ; puis leur faire nommer 
dans leur sein, des mandataires, pris parmi les plus ecbures 
d'entre eux^ qui deiibereront, k leur tour, avec les manda- 
taires des autres nations et tribus, sur des interSts communs 
k tout le protectorate afin de les accoutumer pen & peu kdes 
rapports bienveillans, et les fondre insensiblement par la 
force des mceurs et non par la force des lois. L'Oriei^ est 
tellement prepare par ses habitudes municipales, et par 
rimmense diversity de ses races, k un semblable etat de 
choses, que la nation protectrice n'eprouvera aucune diffi- 
culte, excepte dans une ou deux grandes capitales, comme 
Damas, Bagdad, le Caire et Constantinople. Ces diificultes 
ne devront point ^tre r^solues par la force, mais par la seule 
excommunication temporaire, d'avec le reste des territoires 
proteges. La cessation du commerce est pour TOrient la cessa- 
tion de la vie. Le repentir amenera bien vite la reconciliation. 

La possibility, je dirai mime la facility extreme d'une 
semblable organisation, est demontr^e pour quiconque a 
parcouru ces contr^es. L'exc^s de la servitude, de la mine, 
de la depopulation, Tabsence du droit de propriete et de 
transmission legale, Tarbitraire d'un pacha, qui pese sans 
cesse sur la fortune et sur la vie, ont tellement denationalise 
ces beaux pays, que tout drapeau qui y sera plante k ces 
conditions, reunira bientdt la majorite des populations sous 
son ombre. La plupart de ces populations est m^e pour 



VOYAaS EN ORIBN'T. 405 

ce grand changement : toutes ceUes de la Turquie d'Europe, 
et toutes les populations grecques, armenifflmes, maronites 
etjuives, sont laborieuses, culliyatrices, commer^antes, et 
ne demandent que propri^t^, seeurite et liberty, pour se 
multiplier, et couvrir les iks et les deux eontinens. En 
vingt amines, la mesure que je propose aura er^ des na- 
tions prosperes^ et des millions d'hommes, marchant> sous 
IVgide de TEurope, a uae civilisation nouvelle. 

Mais» me dira^t*-on> que ferez-vous des Turcs ? Je de- 
manderai oil seront les Turcs ? Une fois Tempire ^roul^, 
divis^ et d^membr^, les Turcs, refoul^s de toutes les popu- 
lations insurg^eSy ou se confondront avec elles^ ou fuiront ^ 
Constantinople, et dans qudques parties de I'Asie mineure 
oil ils seront en majority. lis seront trop peu nombreux, 
trop press^ d'ennemis implacables, trop frapp^s du coup 
de la fatality, pour reconqu^rir leur immense domination 
perdue. Ils formeront eux-mdmes, ime de ces nations ga- 
ranties et prot^g^s par la puissance europ^enne qui aceep- 
tera la suzerainet^ du Bosphore, de Constantinople ou de 
TAsie mineure, et seront trop heureux que cette ^de les 
couvre contre la vengeance et les agressions des peuples 
qui leur furent soumis. lis garderont leurs lois, leurs 
moeurs, leurs cultes, jusqu'li ce que le contact d'une civili- 
sation plus avanc^e les am^ne insensiblement k la propri^t^, 
au travail, au commerce et h. tous les bienfaits sociaux qui 
en decoulent. Leur territoire, leur ind^pendance relative, 
etleur nationality, resteront sous la tutelle de I'Europe, 
jusqu'li leur complete fusion dans les autres nations libres 
de TAsie. Si le plan que je con^ois et que je propose devait 
entratner la violence, I'expatriation, Texpropriation forc^e 
deced^ris d'une grande et g^n^reuse nation, jeregarderais 
ce plan comme un crime. Les Turcs, par le vice irr^forma- 
ble de leur administration, de leurs moeurs, sont incapables 
de gouvemer TEurope et TAsie, ou Tune ou I'autre de ces 
contr^es. Ils Font d^peupl^e, et se sont suicides eux-m^mes 
par le lent suicide de leur gouvernement. Mais comme 
race d'hommes, comme nation, ils sont encore, k mon avis, 
les premiers et les plus dignes parmi les peuplades de leur 
vaste empire ; leur caract^re est le plus noble et le plus 
grand, leur courage est intact, leurs vertus religieuses. 



406 VOTAGS BN ORIENT. 

civiles et domeetiquegy sont fiiites pour inspirer k tent esprit 
impartial I'estime et radmiratioii. Lenr noblesse est ^crite 
sur leurs fronts et dans leurs actions : s^ avaient de 
meOleures lois et im gonvemement plus ^laii^, lis seraient 
on des premiers peuples du monde. Tous leurs instincts 
sont g^n^reux. C'est un penple de patriarches, de contem- 
plateurs, d'adorateurs, de philoeophes ; et quand Dieu a 
parl^ pour eux, c'est un peuple de h^ros et de martyrs. A 
Dieu ne plmse que je provoque I'extermination d'une pareille 
race dliommes qui, selon moi, fait honneur k I'humanite. 
Mais ils ne sont plus, ou ne seront bientdt plus comme 
peuple. II faut les sauver conmie race dliommes et conune 
nation, en sauvant aussi ceQes quails oppriment et empdchent 
de nattre, en prenant, an moment d^isif, la tutelle de leur 
destin^ et de celle de I'Asie. De quel dnnt, dira-t-on ? da 
droit dliumanit^ et de civilisation. Ce n'est pas de droit 
de la force que je solliij^te ; la force ne confere pas le droit, 
mais la force confere une faculte. L'Europe reunie dans 
un but conservateur et civilisateur de FespSce humaine, a 
incontestablement la faculty de r^ler le sort de I'Asie. C'est 
k elle k s'interroger et k se demander si cette faculty ne lui 
donne pas aussi un droit, et si mime elle ne lui impose pas 
un devoir ? Quant k moi je suis pour Taffirmative. II n'y 
a pas un coup de canon k tirer, pas une violence, pas ime 
expropriation, pas un d^placement de population, pas une 
violation de religion ou de moeurs & autoriser. II n'y a 
qu'une resolution ik prendre, une protection k promulguer, 
un drapeau k envoyer, et si vous ne le faites pas, il y a pour 
l'£urope vingt ann^s de guerres inutiles, et pour I'Asie, 
anarchie, ruine, stagnation et depopulation sans tenne. 
Dieu a-t^il offert k I'homme ce magnifique domains de la 
plus belle partie du monde, pour le lidsser sterile, incolte, 
ou ravage par une etemelle baibarie ? 

Quant k I'Europe elle-m6me, son etat convulsif, revola- 
tionnaire, exuberant de population, d'industrie et de forces 
intellectuelles sans emploi, doit lui faire b^nir la Providence, 
qui lui ouvre k propos une si immense carri^re de pens^e, 
d'activite, de noble ambition, de proseiytismes civilisateurs, 
de travail industriel et agricole, d'emplois et de retributions 
de tout genre ; des flottes et des armees k oonduire, des 



VOYAGE EN ORIENT. 4b07 

ports et des villes a cr^r, des colonies int^rieures k fonder, 
des deserts fertiles k exploiter, des industries nouvelles 
k organiser, des bras novices k employer, des routes k per- 
cer, des alliances k tenter, des populations saines et jeunes 
k guider, des l^islations k ^tudier et k ^pnraver, des 
religions k approfondir et a rationaliser, des fusions de 
moeurs et de peuples k consommer, TAfrique, I'Asie et 
FEurope k rapprocher et k unir par des communications 
nouvelles qui mettent les Indes k un mois de Marseille, et 
le Caire en rapport avec Calcutta. Les plus beaux ciimats 
de Tunivers, les fleuves, les plaines de la M^sopotamie, 
offrant leurs ondes ou leurs routes k I'activit^ multipli^e du 
commerce universel; les montagnes de Syrie foumissant 
un intarissable d^p6t de houilles, au bord de la mer, k 
d'innombrables vaisseaux a vapeur ; la M^diterran^e, de- 
venue le lac de I'Europe m^ridionale, comme le Pont-Euxin 
devient le lac russe, comme la ^mer Rouge et le golfe 
Persique deviennent des lacs anglais ; des nations sans 
territoire, sans patrie, sans droits, sans lois, sans s^curit^, 
se partageant, k I'abri des legislations europ^ennes, les lieux 
oii elles campent maintenant, et couvrant I'Asie mineure, 
TAfrique, I'Egypte, TArabie, la Turquie d'Europe et les 
iles, de peuples laborieux et affam^s des lumi^res et des 
produits de TEm^pe. Quel tableau, quel avenir pour les 
trois continens! Quelle sphere sans bomes d'activit^ 
nouvelle pour les facult^s et les besoins qui nous rongent ! 
Quel ^^ent de pacification, d'ordre interieur et de progr^s 
r^^ers pour notre orageuse ^poque ! Eh bien ! ce tableau 
n'est que la v^rit^, la v^rite infailUble, facile, positive. II 
ne faut k I'Europe qu'une id^e juste et un sentiment g^n^ 
reux pour le r^aliser ; elle n'a qu'un mot k dire, et elle se 
sauve elle-m^me, en preparant im large avenir k Thumanit^. 
Je n'entrerai pas ici dans la discussion des limites des 
protectorats d'Europe et d*Asie, et des compensations que 
ces limitations pourraient amener dans TEurope mdme; 
c'est Foeuvre d'un congr^s secret entre les agens des princ^ 
pales puissances seulement. Les nationaht^s ^tablies sont 
en quelque sorte Findividualit^ des peuples. II y faut 
toucher le moins possible dans les n^gociations ; la guerre 
seule y touche, et c'est assez. Ces compensations seraient 
done peu de chose k accorder ; elles ne devraient pas en- 



406 VOYAOB EN OBIBNT. 

tratner ces intertnioables discnssionSy et ks qtierdles niul- 
tipli^B qu'on objecte. Je le disais tout k Theure, dans 
certains cas, les faculty sont un droit. Les petites puis- 
sances de I'Europene doiyent point embarrasser les grandes, 
qui ont de fait la voix pr^pond^rante et sans appel, dans le 
grand conseil europ^n. Quand la Russie, rAutriehe, I'An- 
gleterre et la France se seront entendue8> et auront pro^ 
mulgu^ une d^sion fefme et unamme, qui est-ce qui les 
empfichera d'ex^cuter ce que leur dignity, leurs int^ts et 
le salut du monde leur auront inspire? Personne. Les 
petites diplomaties munhureront^ intrigueront, ^criront, 
mais roeuvre sera accomi^e, et la force de TEurope re- 
nouvel^e. 

FIN DU VOYAOB EN ORIENT. 



APPENDICE. 

LETTRE 
DE M. LE VICOMTE DE MARCELLUS 

A M. DB LAMARTINE. 

Je n'ai encore lu de votre Vmfog'e en Orieni, man cher 
Lamartine, que les extraits ins^r^s dans divers joumauz, 
et d^jdi je ne puis r^sister au d^sir de vous dire tout ce que 
je vous dois de jouissances renouvel^es. Vous avez ranim^ 
mes vieilles impressions ; j'ai retrouv^ en vous, s'il n'y a trop 
d^orgueil k le dire, ces Amotions grandes et fortes qui m'agi- 
t^renty douze ans plus t6t, k Taspect des mdmes lieux. Je 
me livrais alors tout entier k la contemplation de ces majes- 
tueuses beaut^s ; le desert, le Liban, m'apparurent sous ces 
couleurs sublimes que votre pinceau fait revivre ; j'ai vu les 
mimes mines, j'ai gravi les mimes montagnes ; la mime 
poussi^re s'est attach^ k mes sandales de pelerin j et je ne 
m'abuse pas en croyant que cette fraternit^ de voyages et 
"^e pens^es ajoute \m lien de plus k notre amiti^. 



VOYAGE EN ORIENT. 409 

Voua avez nomm^ Lady Esther Stanhope, et d^s lors, 
je n'ai pas cesse de lire et relire votre attachant Episode : 
je I'ai medit^, comme une page de mes souvenirs ^crite en 
traits de feu ; vous m'avez transport^ de nouveau aux pieds 
de cette femme dont je n'osai tracer le portrait, et que vous 
ne jugez pas vous-mlme. Mes impressions alors, je Tavoue, 
lui furent presque toutes favorables, soit qu'ily etlt dans ma 
jeunesse quelque sympathie plus r^elle avec cette vie toute 
en dehors des autres vies, soit que je n'aie voulu voir rien 
que de ^and et de neuf dans le desert. Moi aussi je con- 
signai ces impressions dans un r^cit fiddle ; mais ce r^cit 
simple et d^color^ s^cha comme une feuille jet^e aux vents, 
et mourut dans le gouffre des archives, oti'tant de ces 
esquisses politiques que nous avons essay^es, vous et moi, 
sont allies finir. 

Cependant ma visite k Lady Esther fiit racont^e a Louis 
XVIII ; il voulut en savoir les details, et d^sira s'en entre- 
tenir avec moi. Je dus k Lady Stanhope cette bienveillance 
qui accueiUit et fit connaitre quelques-unes de mes aventure8 
en Orient; ainsi le rdcit de mes promenades k T^cole 
d'Hom^re avec les jeunes filles de Scio, aux derniers jours 
de leur vie et de leur liberte ; ainsi les details de la decou- 
verte, de Tacquisition et de Tenlevement de la F^niw de 
Milo, ce chef-d'ceuvre de la sculpture antique, que mon 
pays, je le dis avec quelque vanite, doit k mes soins ; ainsi 
d'autres episodes de mes voyages obtinrent alorab quelque 
faveur, k Tabri du nom de mon hdtesse du liban ; et si je 
ne tentai pas de faire partager au pubUc mon admiration 
pour elle, c'est que mon voyage se rattachait k une mission 
politique. Vous m'approuverez si, fiddle aux devoirs de 
notre commune carriere, je pensai qu'elle m'imposait un 
rigoureux silence. Arrache depuis a cette carriere, Tetude 
de ma vie, par des temp^tes oil tant d'int^r^ts bien autre- 
ment pr^cieux ont p^ri, j'ai era devoir lui ob^ir encore, 
quand je n-h^sitais pas k Tabandonner, et mon silence a 
survecu k mes fonctions. 

Aujourd'hui, en disant mieux que moi ce que j'aurais pu 
raconter d'^tranger k la politique, vous avez ^voqu^ mes 
souvenirs ; vous seul jugerez si quelques traits que j'avais 
conserves m^ritent d'etre ajout^s k vos brillans tableaux. 

Lady Esther Stanhope, plus rapproch^ de TEurope et 



410 VOYAGE BN ORIENT. 

de sa vie politique, n'avait pas encore, quand j'eus I'bonneiir 
de la voir, oubli^ le monde, mais elle continuait k le 
m^priser. Elle n'a^^t pas appris en Syrie, de qnelques 
hommes contemplatifs, Tart d'attacher les destines de 
notre h^misph^re ik I'influence des astres et du firmament ; 
elle savait encore en snspendre plus haut la chatne ; d6- 
go{tt^e des cultes de TEurope, qu'elle avait imparfaitement 
connuB, r^prouvant les nombreuses sectes du desert, dont 
elle avait sond^ les myst^res, elle s'^tait cr^e un d^sme a 
son usage, et ne conservait de la religion chr^tienne que la 
pratique de la bienfaisance, et le dogme de la charity. 

La niece de Pitt sVtait m^l^e, d^s sa jeunesse, aux agita- 
tions du parlement britannique; plus tard, dans ses 
voyages, elle avait etudie et approfondi les vues des cabinets 
europ^ens; de la, dans notre entretien, ses jugemens si 
s^v^res sur les hommes qui ont dirig^ le monde depuis 
trente ans; de ces hommes, plusieurs sont tomb^s du 
pouvoir, quelques-uns dominent encore, le plus grand 
nombre a c^d^ au temps. Lady Stanhope les frappait d'un 
mot, les stygmatisait d'lme ^pith^te ; et presque tons ont 
justifie ses effrayantes proph^ties. Les couleurs de ses 
portraits, ses revelations, ses haines qu'elle disait avoir 
h^rit^es de son oncle, je n'ai pas dH les faire connaStre ; 
mais ses repugnances pour TEurope, je puis les redire. 
Reverrez-vous TAngleterre? lui demandai-je. — ^''Non 
jamais, repliqua-t-elle avec feu ; votre Europe ! elle est si 
fade ! Laissez-moi mon desert ; qu'irais-je faire en 
Europe ? Voir des nations dignes de leurs chaines, et 
des rois indignes de r^gner? — Avant pen, votre vieux 
continent sera ebranl^ jusqu'en sa base. Yous avex vu 
Ath^nes ; vous allez voir Tyr. Voil^ ce qui reste de ces 
nobles r^publiques protectrices des artSj^de ces monarchies 
reines de Tindustrie et des mers. Ainsi sera I'Europe. 
Tout y est us^. Les rois n*ont plus de race ; ils tombent 
emport^s par la mort on par leurs fautes, et se succ^ent 
en d^g^n^rant. L'aristocratie, bient6t efiac^ du monde, 
y donne sa place k une bourgeoise mesquine et ^ph^m^re, 
sans germe ni vigueur. Le peuple seul, mais ce peuple 
qui laboure, garde encore un caract^re et quelques vertus. 
" Tremblez s'il connait jamais sa force. Non, votre Europe 
me fatigue ; je d^toume I'oreille aux demiers bruits qui 



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VOYAGE BN ORIENT 411 

** m*en viennent, et qui expirent bien aflPaiblis sur cette 
" plage isol^e ; ne parlons plus de TEurope : j'ai fini avec 
" elle." 

Et alors, dans de longs r^cits. Lady Stanhope deroulait les 
merveilles du desert. Elle me racontait son existence 
nomade et dominatrice ; ses secours et sa protection vou^s 
k tous les voyageurs, et surtout aux Fran9ai8, en m^moire 
de NapoMon ; la mort du colonel Boutin, ^gorg^ par les 
Ansari^s, dans la derniere chatne du Liban ; la vengeance 
^clatante qu'elle exigea de cette mort ; le poison vers^ sous 
une tente dans la plaine de Messirib, k un autre voyageur 
plus celebre qui se cachait en Orient sous le nom rausulman 
d'Ali-Bey, et en Europe sous le nom espagnol de Bahdia. 
Elle me disait ses visites aux santons de la montagne, ses 

courses k Palmyre 

" Je partis un jour de Damas pour revoir Balbeck et ses 
*' ruines. Le pacha, mon ami, m'avait remise k la garde du 
" scheik Nasel, chef de cinquante Arabes. Mes gens 
" suivaient k une joum^e de distance. Nous voyagions 
•• tantdt la nuit, tant6t le jour, et trois soleils sMtaient lev^s 
"depuis mon depart, quand un messager mont^ sur un 
" dronaadaire accourt vers notre caravane : il dit un mot au 
" scheik Nasel, qui se trouble et change de visage. Qu'avez- 
!! ^^^* \ ^"^ dis-je.—Rien, r^pondit-il ; et nous continuous. 
" Bientot un second dromadaire nous aborde, et la tristesse 
de Nasel redouble. J'insiste pour en connaitre la cause. 
--Eh bien, cid milady, puisqu'il faut vous le dire, mon 
pere, k qui j'ai enlev^ une de ses femmes, me poursuit 
avec une troupe trois fois sup^rieure k la mienne, et va 
nous atteindre. II cherche ma mort, je le sais ; de teUes 
" offenses veulent du sang ; mais vous m'avez ^te confiee, 
*'je perirai plutot que de vous abandonner.— Partez, fuyez, 
" mMcriai-je ; j'aime mieux rester seule dans le desert, que 
de vous voir ^gorger par votre p^re ; je Fattendrai, et je 
veux tenter votre r^conciKation ; en tout cas, Balbeck ne 
pent tee loin, et le soleU sera mon guide.— Je le quitte 
•| k ces mots. II s'^ance et disparait avec ses cinquante 
"^Arabes.— Je nMtais pas seule depuis une heure, sans 
' autre soci^e que ma jument, sans autre garde que mon 
' poignard, quand un nuage de poussiere s'elSve k I'horizon- 
'des cavaliers accourent k toute bride; en quelques 



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413 VOYAGE EN OBIENT. 



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mmntesy Nasel est aupr^s de moi. — Honneur an cid 
" milady 1 s'^crie-t-il ; il porte im coeur de guerrier ; tout 

ce que je vous ai dit n'^ait que pour ^prouver votre 

courage ; venez, znon p^re vous attend. — Je le suivis. Je 
" fus accueillie sous ses tentes avec toutes les pompes du 
*' desert, des gazelles et de jeunes chameauz foumirent k 

nos repas ; des pontes cdlebrlrent les exploits des temps 

passes. J*ai fait alliance avec cette tribu^ qui depuis ce 

jour m'aime et me respecte." 

GriLce, mon cher Lamartine, gr^e poiir ces souvenirs de 
mes vieux voyages ; je me laiss& aller au cbarme qu-ils ont 
pour moi, et je ne sais pas plus finir que les conteurs arabes 
des khans de Ptol^mai'de, qui r^p^tent les hauts faits 
d'Antar. 

Je pense, en vous ^rivant, k ce soleil qui dispamssait 
derri^re les montagnes de Chypre, et jetait ses demi^res 
teintes sur les pics de I'Anti-Liban ; je pense k cette mer si 
bleue, dontles vagues, mourant sans 4came^ jfrappaient k peine 
le rivage de Sidon. Mieux que personne vous comprendrez 
combien I'imagination et la m^moire sont fortement saisies, 
et comme le coeur bat vite, lorsque, au sem d'un tel amphi- 
theatre, une Anglaise, que les Arabes, oubliant son sexe, pnt 
uomm^ sei(fncur, yoil^e sous le costume .d'un Bedouin; 
laissetomber de telles paroles dans le silence du desert. 

Adieu, je vous quitte pour vous relire, et pour me ressou- 
venir encore ; si jamais vous envoyez votre ouvrage ^ Lady 
Stanhope, prononcez-lui encore le nom d'un homme plein 
de sa memoire, etfier d'etre a lafois un des rares voyageurs 
qui Font eherch^e sur ses montagnes adoptives, et I'un des 
nombreux ami^ qui vous ont admir^ dans votre vall^ natale, 
si voisine de ma retraite. 

LE VICOMTB DS MARCEU^UB. 

12 AttU, 1836. 

^ • 

FIN DU SECOND ET DERNIEB VOLUME. 



LONDRE S: 
8CHULZE ET CIE. 13, POLAND STREET. 



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